ABAISSEMENT DES GOUVERNEURS
pas l'intérêt commun des grands seigneurs , des grands gouverneurs ? Ne doivent - ils pas se mirer dans cet exemple ?. . . Hélas ! ces pauvres gouverneurs , que ne fontils point pour plaire à leur maître? Avec quelle joie , avec quel zèle ne courent-ils point à l'hôpital pour son service! Comptent-ils pour quelque chose leur santé, leurs plaisirs, leurs affaires , leurs vies , quand il est question de lui obéir et de lui plaire? Et on leur plaindra un honneur, une distinction , une occasion de faire plaisir à des gens de qualité dans une province ! Et pourquoi veulent-ils être aimés et honorés et faire les Rois ? N'est-ce pas pour le service du vrai Roi? Est-ce pour eux? Hélas î ils sont si passionnés pour sa personne , qu'ils ne souhaitent que de quitter ces grands rôles de comédie pour venir le regarder à Versailles, quand même ils devraient n'en être pas regardés. » Cette vive réclamation , inspirée peut-être par l'échec que venait d'essuyer le marquis de Sévigné, auquel on préférait un courtisan pour représenter la Bretagne auprès du Roi , cette réclamation trouvait peu d'écho , même dans la famille de M""^ de Sévigné. «Est -il possible que vous ne pensiez pas comme moi ? » écrit-elle à sa fille dans la même lettre. Puis , comme étonnée de sa hardiesse , elle ajoute : « C'est à vous , au moins , que je me fie ; car, ailleurs , je ne trouve rien de si joli que de savoir ainsi mettre les grands à la raison. »
Les gouverneurs abaissés, toute l'autorité passa aux intendants. Ces magistrats, institués par Richelieu en 1 635, sous le titre d'Intendants de justice^ de police et de finances^ supprimés pendant la Fronde , rétablis par Mazarin , gagnèrent beaucoup en puissance sous Louis XIV. Toutes les affaires , même celles du clergé et des universités ,
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passaient par leurs mains. A l'autorité administrative ils joignaient le pouvoir judiciaire ^ Mais les ministres leur faisaient perpétuellement sentir leur dépendance par des mutations ou des destitutions. Ce sont des détails que négligent les historiens , uniquement attentifs aux grands événements ^ ou les conteurs d'anecdotes , tout occupés des intrigues de Cour. Le Journal d'Olivier d'Ormesson signale , au contraire , ces changements , qui intéressaient les familles parlementaires. « J'ai sçeu , écrit-il à la date du 29 mai 1 665 ^, que M"^ Tubeuf va intendant de justice en Languedoc auprès de M*" de Bezons pendant un an ; qu'il revient après, et l'on dict qu'on luy destine la première présidence de Roiien^ M*" Tubeuf a obtenu cet employ par l'entremise de M*" de Bouville, son cousin-germain , et IVP Golbert a dict que sans cela il ne l'auroit pas eue. M*" d'Herbigny va intendant de justice en Champagne , et , selon ce que je luy ay ouy dire , M^ Colbert , maistre des requestes , l'a obtenue pour luy. M*" de Machault est confirmé intendant de justice en Picardie , nonobstant ce qui avoit esté promis à M"" Courtin. M"" Barentin va intendant de justice en Poictou et Limoges , au lieu de M*" Colbert, maistre des requestes, qui ne s'esloignera plus d'auprès de son frère. » Au mois de décembre suivant, de nouvelles mutations ont lieu ^ «L'on me confirma la nouvelle du changement quasi gênerai des intendants : M*" Colbert (de Croissy) en Picardie ^ M"" de Machault , de Picardie, en Champagne -, M' d'Herbigny, de Champagne, en Berry et en
• Journal d'Oliv. (VOrmesson , 2"'« partie , f» 99 recto et verso. Voyez , plus l)as , chap. IX , le procès de Fargues , jugé par rintendant Machault.
■« Journal dOliv. d'Ormesson , 2'"« partie , f" 105 reclo.
^ Ibid. . f" 122 verso, samedi 12 di'îcembre 1GG5.
MUTATIONS FRlf.QlJENTES DES INTENDANTS. 67
Bourbonnois; M^'Barin, d'Orléans, à Rouen ^ M*" Voisin, de Rouen, à Tours ^ M. du Gué, de Caen, à Lyon. Sur quoy je doibs remarquer l'air du temps. M"" de Yilleroy avait proposé pour cette intendance M""^ de Gaumartin , Barentin ou Bezons. Le Roy luy avoit promis l'un d'eux ^ neantmoins, sans sa participation , on y envoie M*" du Gué , et mesme sans celle de M*" Le Tellier. Tel est le crédit d'un gouverneur du Roy et de Lyon , mareschal , duc et président au Conseil des finances. M"" de Marié va à Caen -, M"" Favier revient d' Alençon , et M"" de Pommereul du Bourbonnois , et M*" Courtin , l'ambassadeur d'Angletterre , à Orléans ^ ce qui me paroistun coup fort rude. J'apris que, lors.de cette proposition d'intendances, le Roy avoit dict : Que deviendra Courtin ? Sera-t-il sur le pavé ? M"" Colbert avoit respondu : // n'est pas nécessaire qu'un homme soit tousjours dans l'employ. Le Roy ayant replicqué qu'il en falloit donner une à Courtin , M"" Colbert avoit dict : Il fault doncques aster M^' d'Aubray, nommé pour Orléans, et la donner à iHf Courtin; et que le Roy l'avoit approuvé. » Quelques années plus tard , d'Ormesson signale de nouvelles mutations. « Il y a beaucoup de changements dans les Intendances ^ M*" Pellot quitte la Guyenne et Montauban, et M"" d'Aguesseau va en Guyenne, et M*" de Sève à Montauban^ M"" Rouville de Janvier en Poictou , au lieu de M^ Barentin , qui est révoqué ^ M*" d'Orieux quitte le Soissonnois et va à Lymoges ; M*" de Machault en Soissonnois, et M"" Marin dans sa place, à Orléans -, M"" Voisin demeure en Touraine ^ M*" de Barillon en Picardie , M"" de Gaumartin en Champagne. » Les intendants , avertis par ces changements perpétuels
1 JoiiriKil (î'Oliv. d'Ormesson , 2""^ partie , f" 173 verso.
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de la dépendance où les tenait le j^uvoir, avaient, on dédommagement, une autorité absolue dans leur province. Peu à peu ils détruisirent toutes les libertés locales. La plupart des provinces avaient eu , dans l'origine, des États particuliers , qui votaient l'impôt et veillaient aux intérêts du pays. Parfois, ils faisaient entendre des réclamations contrée le despotisme. «V. M., disaient à Louis XIV les derniers États de Normandie ', a témoigné à tout le monde qu'elle peut , dans son État , tout ce qu'il lui plaît. Il ne convient pas moins à^a justice, quand tout fait joug sous son autorité , de donner à connoître qu'elle ne veut que ce qui est- raisonnable, et que sa bonté accorde librement aux très humbles supplications de ses sujets la décharge des choses qui les grèvent davantage. » Quelque modérées que fussent ces remontrances, elles blessèrent une autorité ombrageuse, et la Normandie fut privée de ses États. Il en fut de même du Maine, de l'Anjou , de la Touraine, de l'Orléanais , du Bourbonnais , du Nivernais, de la Marche, du Berry, de l'Aunis et de la Saintonge, de l'Angoumois, de la Haute et Basse- Auvergne, du Quercy, du Périgord et du Rouergue ^ Le Languedoc , la Bourgogne , la Provence , la Bretagne et quelques autres provinces moins importantes restèrent Pays- d'États. Mais les assemblées provinciales se laissèrent diriger par les commissaires du Roi, comme M. Alexandre Thomas l'a prouvé pour la Bourgogne^. Les plaintes de M"™® de Sévigné sur le
' Us furent tenus au fnois de février 1655. M. Floquet a établi , contrairement à l'opinion commune, qu'il n'y eut plus d'assemblée d'États depuis celte époque. Hist. du Parlement de Normandie , tome V, p. 548-649.
' Cl. Dareste, Histoire de l'Administration monarchique en France, tome I«', p. 80.
^ l)ie Province sous Louis XIV, p. 32-G().