‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 20 sur 54 · REMBOURSEMENT DES RENTES · texte numérisé non relu

REMBOURSEMENT DES RENTES

arrest , avoient couru à l'Hostel-de- Ville , et que la consternation et le désespoir estoient dans le cœur de tout le monde.

» Le vendredy 6 juin ( 1 664), le matin , à la Chambre de justice, M. Voisin^ me dict que , le jour précèdent, il y avoit eu une foule de rentiers à l'Hostel-de-Ville , qui avoient faict bien du bruict , qu'il leur avoit parlé, et qu'il iroit à Fontainebleau ^. Je veoid que le chagrin augmente fort sur le faict des rentes , mais personne n'oze parler. Je ne sçay quel sera le succès de cette affaire , mais il y a à craindre de fascheux événements -, car il y a bien des gens au desespoir, qui se voient ruinés , n'ayant autre bien.

» Le 9 juin ^, M. Voisin me dict qu'il avoit esté à Fontainebleau ^ que le Roy vouloit que l'arrest fut exécuté ; mais qu'il aporteroit toutes les facilités dans l'exécution , et que le paiement des rentes ne cesseroit poinct.

» Le mardy, 1 0 juin ^ , je sceu de M"" Voisin que , le jour précèdent , il y avoit eu grand bruict , à l'Hostel-de- Ville, [de gens] qui demandoient à s'assembler ; qu'il y avoit bien des gens qui n'estoient pas rentiers, et qu'il y en debvoit avoir plus grand nombre aujourdhuy. Estant sorti, M"" le Chancelier dict , que les desseins du Roy sur le faict des rentes estoient fort justes \ que c'estoit un prince qui ne pretendoit que la raison ^ mais que de s'assembler et faire du bruict estoit une chose estrange -, qu'il falloit respecter la majesté des Roys -, que les tumultes se brisoient contre , comme les flots de la mer qui s'arrestoient

ï Prévôt des Marchands de Paris.

» La Cour était alors à Fontainebleau.

3 Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2e partie, f" 40 recto.

* Ibid., fo 40 verso.

5Si- ADMINISTRATIOIN DES FINANCES.

contre le sable ^ que c'estoit le mesme esprit que celuy des derniers troubles -, qu'il y a\ oit des gens qui n'estoient pas rentiers qui s'y mesloient , comme le diable dans l'orage ^ qu'on sçavoit qu'on avoit envoie des couriers dans les provinces-, qu'il falloit bien prendre garde de ne pas offenser la majesté royalle ^ qu'il ne pouvoit se souvenir sans estonnement de deux choses , l'une , d'avoir veu les picques des bourgeois contre celles des soldats des gardes, et l'autre , les députés des Princes du costé d'une table traicter avec les députés du Roy, des subjects contre leur prince -, et ainsy des paroles fort grandes , mais fort inutiles et imprudentes à M"" le Chancelier, qui avoit esté du party des Princes contre le Roy, et dont le gendre , M*" de Sully ^ avoit faict passer l'armée espagnolle par Mantes. M'^Pussort dict aussy que c'estoit la Fronde , mais que tout iroit bien , et que seroit bien hardy qui vouldroit attacher la sonnette. A tout cela personne ne respondit.

» Le mecredy , 1 1 juin, le matin, chés IVP Pelletier, qui me dict la manière dont l'arrest des rentes avoit esté donné ^ il avoit esté résolu et dressé pour les rentes des huict millions seulement^-, mais M"" Colbert, ayant la minute, s'advisa, que si l'on ne parloit que des huict millions , les autres rentes encheriroient et cousteroient plus au Roy à rembourser, et qu'il estoit mieux que l'arrest fut pour toutes les rentes , afin de les mettre dans le decry, et que , sur ce principe , il avoit , de sa main , recorrigé la minute de l'arrest et en avoit dict un mot au Roy pour lui faire agréer, et que M** Aligre , ayant dict à M^ Golbert , en particulier, que cet arrest feroit bien du bruict , et que c'estoit beaucoup

ï 11 s'agit des rentes constituées sur la ferme des tailles, rentes qu'on évaluait ù 8 millions.

UEMBOUllSEMEiNT DES KEINTES. 85

taire de choses tout ensemble ^ à quoy M"" Colbcrt avoit replicqué qu'il ne s'en inquietoit pas , et que c'estoit sa grandeur.

» Je fus ensuite veoir M"^ Boucherat, où je trouvé M''Ladvocat, maistre des requestes et conseiller de ville, qui me dict que, le jour précèdent, il y avoit eu assemblée de ville , où il s'estoit trouvé grand nombre de rentiers , hommes et femmes -, qu'il ne s'y estoit pas dict une mauvaise parolle ^ qu'ils avoient conféré dans une petite salle, parceque les assemblées dans la grande salle ne se peuvent faire qu'avec la permission du Parlement -, qu'il avoit esté résolu que M. le Prévost des Marchands retourneroit à Fontainebleau pour suplier le Roy de vouloir révoquer cet arrest, ou, en cas qu'iP y perseverast , qu'il voulut faire le remboursement sur les matricules , sans obliger à représenter les titres , donner des commissaires des compagnies souveraines dans l'Hostel-de-Yille pour y travailler et faire distinction , dans le prix des rachapts , entre ceux qui avoient achepté ou qui les avoient de la première constitution ^ car ces derniers les avoient pour remboursement de droict , et leur coustoient plus que le denier douze (plus de 8 pJ 00 ) de la constitution, suivant les liquidations qui en avoient esté faictes ^ que cette conférence s'estoit passée assés doucement, et que l'on attendoit la response de la Cour.

» Le soir, je fus chés M*" le Premier Président , ou M^ du P. M. ^ me dict que Ton luy avoit dict , de bonne part, que M*" le Cardinal avoit laissé, par ses Mémoires

' Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2« partie, f»4l recto.

=* Je pense qu'il est question de M. du Petit-Marest, conseiller au Parlement oilé plusieurs fois dans le Journal d'Oliv. d'Ormesson.

que le Roy d'Angletterre n'estoit pery que parceque ses subjects estoient trop riches , et qu'il falloit que le Roy, pour sa seurcté appauvrît tous ses peuples ^ que le Roy se railloit de la misère des gens, et que les galeches (sic) n'estoient plus si belles , et que sa conduitte causeroit une révolte generalle. M"^ le Premier Président nous dict , à M** Boucherat et à moy, la conversation de Foucault, qui l'avoit félicité sur le bon succès de l'assemblée de l'Hostelde- Ville , comme y ayant contribué , premièrement ayant dict qu'il n'assembleroit point les Chambres , le Roy luy ayant défendu par une lettre de cachet, et encores par ses soins particuliers, et ensuite lui avoit parlé comme si toute l'aftajre estoit consommée et n'y eût plus rien à craindre ; qu'il falloit prendre garde à ne pas offenser le Roy ; car il seroit bien aise qu'il se fit quelque bruict pour luy donner occasion à quelque grand exemple. A quoy il avoit replicqué que , si l'on vouloit le bruict, il n'avoit rien à dire.

» A juger de la disposition des affaires , il y a beaucoup à craindre de mauvais succès , si ce n'est que les rentiers souffrent tout sans faire bruict^ car, sans doubte , au moindre bruict , la Cour portera tout aux extrémités rigoureuses , le génie estant à la sévérité. Mais , si la chaleur augmente, le desespoir est si universel, qu'il y a tout à craindre, et il est mieux de souffrir la ruyne sans résister. Ce n'est pas que ce coup ne produise à la fin quelques suites fâcheuses. Si la Cour vouloit s'adoucir, voiant la soubmission des rentiers , ce seroit un grand bien ; mais le caractère de M' Colbert est trop dur pour profiter de cette occasion.

» Levendredy I3juin^, je fus adverti qu'il n'y auroit

' Journal (l Oliu . dOrmenson, V parlic, (' 41 vcriio.

HEMBOUKSEMENT J)ES UENTES. 87

poinct de Chambre. Je fus chés M*" Pelletier, qui me dici (ju'il debvoit partir pour aller à Fontainebleau , mais qu'il avoit receu une lettre de M"" Le Tellier qui lui marquoit de ne bouger -, que M"" le Prévost des Marchands rapportoit un arrest par lequel le Roy donnoit trois mois pour représenter les titres aux commissaires , qui rendroient les originaux et ne retiendroient que des copies -, que le remboursement se feroit avec les prevost des marchands et eschevins , et que les arrérages seroient paies jusques au remboursement actuel ^ que cet arrest sembloit estre un adoucissement , en ce qu'il donnoit du temps pendant lequel les affaires pourroient s'accomoder.

» Le samedy 1 4 juin ^ , l'apresdisnée, je fus à Amboille avec M"" l'abbé de Golanges et M"" Pelletier, et nous parlasmes des rentes et s'il estoit expédient au Roy de les rachepter, l'expérience ayant faict connoistre que si les rentiers ont esté les premiers à crier ou des retrenchements ou des retardements , et , ainsi [ ont ] donné lieu aux desordres , ils ont aussy restabli le Roy dans Paris, et lors de la Ligue et lors des derniers troubles , ayant reconneu que leur interest estoit inséparable de celuy du Roy, du repos et de la tranquillité de l'Estat , et semble qu'il soit important d'attacher Paris ( car les rentiers y sont très considérables) à ne se départir jamais de l'obéissance deiie au Roy. »

En même temps que Golbert déchargeait le Trésor des rentes qui le grevaient , il dégageait le domaine royal , que les administrations antérieures avaient aliéné. En 1 664 , le comte de Béthune fut envoyé dans les Généralités de Normandie, Picardie et Champagne , et le marquis de la Val-

' lournal dOliv. d'Ormesaon , 2= partie, f" 'i2 rrclo.

Hère dans le reste du royaume , pour rechercher les domaines usurpés ou aliénés. Ils devaient reprendre les premiers et racheter les autres*. Pour terminer les nombreuses contestations qui s'élevaient sur les titres de propriété , une ordonnance de 1 667 déclara que tout domaine qui aurait appartenu pendant dix années de suite au Roi de France serait dévolu au fiscl Ce fut une mesure aussi utile et aussi arbitraire que le remboursement des rentes. Golbert évita avec le plus grand soin de grever l'avenir; les emprunts lui paraissaient désastreux sous un prince ami du faste et des grands monuments ^ il n'y voyait qu'un moyen d'enrichir les traitants au détriment de l'État. Gourville prétend même qu'il avait fait rendre un édit portant peine de mort contre quiconque prêterait de l'argent au Roi l Mais , pendant la guerre de Hollande, les instances de Louvois l'emportèrent sur la sage réserve de Colbert. Le premier président de Lamoignon appuya l'avis du ministre de la guerre, et le fit adopter par le Conseil. «Vous triomphez , lui dit Colbert ^ vous pensez avoir fait l'action d'un homme de bien-, eh! ne savois-je comme vous que le Roi trouveroit de l'argent à emprunter? Mais je me gardois avec soin de le dire. Voilà donc la voie des emprunts ouverte. Quel moyen restera-t-il désormais d'arrêter le Roi dans ses dépenses? Après les emprunts , il faudra les impôts pour les payer, et , si les

' Seelig, De Colberti administratione cerarii , p. 6-7.

* Anciennes Loi& françaises, (ome XVIII, p. 181.

^ Mémoires de Gourville, collect. Petitol, 2' série, tome LU, p. 529.

* Hist. de Colbert , par M. P. Clément, p. 346-346. L'auteur s'appuie sur la biographie du premier président de Lamoignon, annexée au Recueil de ses arrêts.

SENTIMENTS DE COLBEUT. 89

emprunts n'ont point de bornes , les impôts n'en auront pas davantage. » Colbert réussit , du moins , à atténuer le mal qu'il n'avait pu complètement empêcher. Il emprunta à un taux modéré \ conseilla à Louis XIV de diminuer les dépenses de luxe, et lui écrivit avec une courageuse fermeté '^ 5 enfin , aussitôt après la conclusion du traité de Nimègue, il s'occupa de rembourser les créanciers de l'État. Cet esprit austère et opiniâtre avait des élans d'enthousiasme , quand il s'agissait de l'honneur et de la puissance de la France. « Un repas inutile de mille écus me fait une peine incroyable, écrivait-il à Louis XIV "^, et, lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne , je vendrois tout mon bien , j'engagerois ma femme et mes enfants , et j'irois à pied toute ma vie pour y fournir, si c'étoit nécessaire. » Ces nobles paroles et tant de glorieux et utiles résultats suffiraient pour absoudre Colbert de quelques mesures violentes, et pour lui assurer l'admiration de la postérité. Que sera-ce , si l'on y ajoute l'impulsion puissante donnée au commerce , aux sciences , aux lettres , aux arts , à la législation , en un mot à tout ce qui pouvait améliorer la situation économique, morale et intellectuelle de la France ?

On lui a reproché d'avoir négligé Tagriculture. Il est certain que Colbert maintint quelques mesures prohibitives qu'on a justement critiquées. Ainsi , le transport des grains d'une province à l'autre était interdit. Mais on ne peut rendre Colbert responsable de ces prohibitions, qui remontaient à une époque fort ancienne. Il en adoucit même la

* Anciennes Lois françaises, tome XIX, p. 5. '■ Hist. de Colbert, par M. P. Clément, p. 198. '■ Ibid.

rigueur dans plusieurs circonstances*. Les paysans furent une des classes qu'il désigné , dans son Mémoire au Roi , comme dignes des encouragements de l'État l II défendit de saisir les bestiaux pour le paiement des impôts^. \ Enfin , ce qui valut mieux que les plus sages ordonnances , ce fut l'ordre rétabli dans la France, la diminution des tailles qui pesaient principalement sur les paysans , et la protection assurée au laboureur contre les violences des gens de guerre. Aussi, un observateur éclairé, qui visita laFrance pendant le ministère de Colbert , a-t-il signalé avec admiration l'abondance des produits agricoles de ce royaume. « La richesse de la France, dit W. Temple ^ qui est la cause de sa puissance , résulte de la consommation prodigieuse , faite par les pays qui l'environnent , des produits si nombreux et si riches de son sol et de son climat , ou du travail ingénieux de ses habitants. Au moyen de leurs vins, de leurs sels, de leurs modes d'habillement et d'équipages , les Français font venir de grosses sommes d'argent dans ce fertile et noble royaume , le plus favorisé par la nature , suivant mon opinion , de tous ceux qui sont au monde. »

» Ilist. de Colbert, par M. P. Clément, p. 277.

^ Mémoire de Colbert, Revue Rétrospective, 2' série, tome IV, p. 268.

^ Hist. de Colbert, par M. P. Clément, p. 2G7.

* Sir William Temple's Memoirs , tome H, p. 4G4-iG5, à l'année IG78.

Page 1