‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 21 sur 54 · INDUSTRIE, COMMERCE, COLONIES ET MARINE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE, COMMERCE, COLONIES ET MARINE

Colbert consulte les principaux commerçants ; rétablissement du Conseil de Commerce (i665 ). — Progrès de l'industrie : manufacture des Gobelins. — Amélioration des voies de communication : canal du Languedoc ; canal de Monsieub. — Suppression de plusieurs douanes intérieures. — Instructions de Colbert aux consuls et aux ambassadeurs pour favoriser le commerce ; organisation de cinq compagnies pour le commerce maritime : état florissant des colonies sous le ministère de Colbert. — Marine militaire ; premières mesures prises par de Lionne pour relever la marine ; expédition du duc de Beaufort { ^666 ). — La marine passe sous la direction de Colbert ( 1669 ) ; il s'adjoint son flls Seignelay ( 1672 ) ; progrès de la marine militaire sous leur administration ; code maritime.

Le progrès de l'industrie et du commerce , sous le règne de Louis XIV, est un des plus glorieux titres de Colbert à la reconnaissance et à l'admiration de la postérité. A peine \ arrivé au pouvoir, il consulta les principaux commerçants sur les moyens de ranimer le commerce et l'industrie.. Chaque port de commerce , chaque ville industrielle , désigna deux notables, entre lesquels Colbert choisit trois conseillers et les appela à Paris pour s'éclairer de leurs avis. En 1665, il réorganisa le Conseil de Commerce, qui

9i INDUSTRIK KT COMMEKCK.

avait été institué par Henri IV en 1G04 *, et était tombé en désuétude sous le ministère de Mazarin. Olivier d'Ormesson, qui en parle, à la date du 10 mars 1G65, l'appelle « le nouveau Conseil » et dit qu'il se composait du Chancelier et des conseillers d'État Voisin et La Houssaie^ Mais , en réalité , Colbert seul dirigeait cette partie de l'administration. Il indique nettement sa pensée dans le préambule d'une des ordonnances relatives au commerce. Il voulait « mettre le royaume en état de se passer de recourir aux étrangers pour les choses nécessaires à l'usage et à la commodité des François \ » Il attira des ouvriers habiles de Flandre , d'ItaUe et d'Angleterre. Déjà, sous l'administration de Sully, l'industrie française avait enlevé à la Flandre le monopole de la fabrication du cuir doré et des tapisseries de haute-lisse ^ -, elle avait rivaUsé avec l'Italie pour les cristaux et les glaces \ Colbert déroba à l'Angleterre le secret de la trempe de l'acier ^ Le Hollandais Van Robais fut attiré en France , et établit à Abbeville , en 1664, une célèbre fabrique de draps. Les porcelaines de Sèvres furent bientôt renommées dans toute l'Europe. La manufacture des Gobelins, qui remontait à Henri IV '^,

' Procès -ver baux des délibérations du Conseil de Commerce, réuni en 1C04 , dans les Archives curieuses de l'Histoire de France, par Cimber et Danjou, 1" série, tome XIV, p. 221 et suiv. — Voyez aussi le tome IV, p. 1-301 , des Documents historiques extraits de la Bibliothèque nationale, dans la collection des Documents inédits de l'Histoire de France.

2 Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2"" partie, f" 95 verso.

' Anciennes Lois françaises , tome XVIII , p. 39.

* Procès-verbal de l'Assemblée du Commerce, par Isaac Laffemas , Archives curieuses de l'Histoire de France , tome XIV, p. 222-228.

^ Ibid. — Anciennes Lois françaises , tome XV, p. 1G4.

^' Anciennes Lois françaises , tome XVIII , p. 197-199.

7 Procès-verbal de l'Assemblée du Commerce, par Isaac Laffemas , Archives curieuses de l'Histoire de France , ibid.

MANUFACTURE DES GOBELINS. 9li

reçut une nouvelle impulsion ', fut placée sous la direction de Le Brun, et éclipsa par sa magnificence tous les établissements étrangers. « Je fus disner, dit d'Ormesson-, avec M*" Le Brun, aux Gobelins, où estoient ma femme et mon fils. Il nous fit grande chère et de bonne grâce. Nous vismes les grands bassins, et les vases d'argent que le Roy faict faire , tous d'ornements différents -, il y en aura vingtquatre. Nous vismes les tableaux admirables de l'histoire d'Alexandre et des principales actions du Roy, dont le Roy faict faire de belles tapisseries, enfin, tous les ouvrages qui sont soubs la conduite de M'' Le Brun. » D'Ormesson écrivait ces lignes le 30 novembre 1665. Quelques jours auparavant, Louis XIV avait visité les Gobelins, qui étaient alors dans toute leur splendeur ^

I Anciennes Lois françaises , tome XVUI , p. lUl .

' 2 Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2"'« partie , f" 1 20 recto.

^ Loret , Muze historique , lettre du 22 novembre 1G05

Le Roy, qu'un chagrin accompagne Pour les langueurs de sa compagne , Luy voyant quelque amendement, Alla, par divertissement, Voir les superbes broderies, Peintures et tapisseries.

Que l'on fait pour Sa Majesté , En certain logis écarté , Clair, plaizant , et point du tout sombre , Où des ouvriers , en grand nombre , Travaillent l'hyver et l'été Avec grande assiduité.

Et dont ce rare personnage , Monsieur Le Bruiv est directeur Et le suprême ordonnateur, Étant , pour de pareils ouvrages , Un de nos plus grands personnages , Et qui , de Pesprit et des mains , Fait de plus transcendants dessins.

9i INDUSTRIE ET COMMERCE.

Les anciennes manufactures furent encouragées et perfectionnées; on en fonda de nouvelles. Glaces de Venise, points d'Angleterre , bas au métier, draps fins de Louviers , de Sedan , d'Abbeville ; draps communs d'Elbeuf , feutres de Gaudebec , soieries de Tours et de Lyon , tapisseries de la Savonnerie , de Beauvais , d'Aubusson -, perfectionnement de l'horlogerie , culture de la garance , produits variés du fer, de l'acier, du cuir, des terres argileuses, toutes les branches d'industrie reçurent de Golbert une féconde impulsion ^ Il maintint à la vérité le système des corporations, avec son monopole , ses jurandes , ses entraves de toute nature^, et multiplia les mesures prohibitives, qu'on regardait alors comme indispensables à la prospérité du commerce national. On le lui a sévèrement reproché^. Mais comment faire un crime à Golbert de vues étroites peutêtre, mais universellement adoptées à cette époque? D'ailleurs , n'est-il pas injuste d'attribuer au système prohibitif la décadence des établissements industriels, qui s'explique tout naturellement par la prépondérance de Louvois, par les dépenses excessives de la guerre et l'accroissement des impôts ? Un étranger illustre s'est chargé de répondre à ces critiques. A une époque où la France avait déjà soutenu les deux guerres de Flandre et de Hollande , en 1678, Sir WilUam Temple^ rendait un hommage écla-

' Les Anciennes Lois françaises , \omei XWll et XIX (1661 à 1686), sont remplies d'ordonnances relatives au commerce et h l'industrie ; voyez , entre autres , tome XVIII , p. 39 , 63 , 88 , 15)7, 199 , etc.

* Hist. de Golbert , par M^ P. Clément , p. 222 et suiv. — Anciennes Lois françaises , tome XVIIl , p. 88 , 436 , 441, etc.

3 Hist. de Colhert , par M. P. Clément , p. 229 et suiv.

♦ Voyez le passai«:e des Mémoires de Sir will. Temple cité à la fin du chapitre précédent.

AMKf.lOHATlON DES HOl TKS. î).')

tant à l'administration de Golbert, à la prospérité industrielle et C(Mnmerciale de la France, et proclamait ('c pays le plus riche et le plus Hérissant du monde. Colhei't n'avait rien négligé pour porter vers l'industrie et le commerce les capitaux qu'absorbaient les prêts à intérêt ou le prix exorbitant des offices. Il avait réduit l'intérêt de l'argent du denier 18 au denier iO', et fixé le prix des charges de judicature. Plusieurs ordonnances furent rendues pour encourager le développement de la population : elles accordaient des exemptions de taille et assuraient même des pensions aux chefs de famille qui avaient dix ou douze enfants ^

Le mauvais état des routes « empêchoit notablement le transport des marchandises , » dit une ordonnance de 1664 l Golbert prescrivit aux intendants d'améliorer les voies de communication , et c'est de cette époque que datent la plupart des grandes routes de la France. Leur beauté changeait les voyages en promenades. M""^ de Sévigné , qui se rendait de La Charité à Nevers , écrivait à sa fille * : « C'est une chose extraordinaire que la beauté des routes -, on n'arrête pas un seul moment ; ce sont des mails et des promenades partout , toutes les montagnes aplanies, la rue d'Enfer un chemin de Paradis -, mais non : car on dit que le chemin en est étroit et laborieux , et celui-ci est large, agréable et délicieux. Les intendants ont fait des merveilles , et nous n'avons cessé de leur donner des louanges. » Des coches d'eau établis sur la Seine faci-

' Anciennes Lois françaises , loiiu' W Ul , p. (iî).

^ Ibid., p. yOet 190.

3 Ibid., p. 41.

* LoltiTs do M""- (le, Sévigné , en date du 20 septembre IGS7 .

96 iNmsTRiE ET commkrcp:.

litèrent rnpprovisionnement de Paris \ et multiplièrenl les moyens de comniunication. Le canal du Languedoc, aj)rès d'immenses travaux, admirables à toute époque , et surtout dans l'enfance des sciences mécaniques , unit les deux mers qui baignent la France, et mérita d'être chanté j)ar Corneille -^ et par Boileau '\ Le canal d'Orléans fut décrété un peu plus tard, et l'exécution confiée à Monsieur , frère de Louis XIV , moyennant la jouissance perpétuelle des droits de navigation , justice et seigneurie \ Ainsi se (Mmipléta le canal de Briare , qui avait été projeté par Charles V ' et commencé par Henri IV *^.

(rétait beaucoup de vaincre les obstacles opposés par la nature et d'ouvrir au commerce de nouvelles voies de communication ^ mais il était encore plus urgent d'abaisser les barrières que le système féodal avait multipliées à l'intérieur du royaume. Déjà, du temps de Henri IV, on se [)laignait de ces douanes qui rompaient les veines et les artères de la France " . Malheureusement ces entraves du commerce étaient maintenues par des préjugés opiniâtres rf par l'intérêt de quelques provinces. Colbert parvint

' Anciennes Lois françaises , loine XIX , p. 187.

La Gai'onne et l'Atax , en leurs grottes profondes , Soupiroient de tout temps pour marier leurs ondes , Et faire ainsi couler, par un heureux penchant , Les trésors de l'aurore aux rives du couchant , etc.

' Épîlre l"", V. I4ô :

J'entends déjà frémir les deux mers étonnées De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées.

' Anciennes Lois françaises , tome XIX , p. '87.

• Christine de Pisan , collect. Petilot , tome YI , ■■ série . p. !(;.

•' Mcni. d'isaac Luffemas , Archives curieuses , tome XIV, p. 42(i.

" Forbonnais , Recherches sur les Financ s , tome ]••% p. 40-i 'i ; discours d'un député de Lyon aux Étals du Dauphiné.

DOUANES INTÉRIKURES. 97

cependant à diminuer le nombre des douanes intérieures ; douze provinces, qu'on appela les cinq grosses fermes, consentirent à ouvrir de libres communications pour le commerce intérieur. C'étaient l'Ile-de-France , la Normandie , la Picardie , la Champagne , la Bourgogne , la Bresse et le Bugey, le Bourbonnais , le Poitou , l'Aunis , l'Anjou , le Maine et la Touraine. Elles purent commercer entr' elles avec une entière liberté ^ Le reste des provinces fut divisé en deux catégories : les unes étaient réputées provinces étrangères , les autres traitées comme pays étrangers. Les premières , qui étaient la Bretagne , l'Angoumois , la Marche , le Périgord , l'Auvergne , la Guyenne , le Languedoc , la Provence , le Dauphiné , la Flandre , l'Artois , le Hainaut et la Franche-Comté , n'avaient pas voulu se soumettre au tarif établi par Colbert pour les provinces des cinq grosses fermes ; elles avaient conservé leurs douanes intérieures. Les secondes étaient l'Alsace , la Lorraine, les Trois-Évêchés (Toul, Metz et Verdun ) , le pays de Gex , les villes de Marseille , Dunkerque , Bayonne et Lorient. Libres dans leurs relations avec l'extérieur, ces provinces étaient traitées par le reste de la France comme pays étrangers pour l'importation et Texportation. Colbert fut obligé de subir cette division bizarre , créée surtout par le régime féodal , dont la France portait encore les traces. Mais , du moins , il atténua les inconvénients de ces entraves artificielles. Il fit pour douze provinces de la France ce que, de nos jours , le Zollverein a accompli pour une partie de l'Allemagne.

Colbert s'efforça d'ouvrir au commerce français des dé-

' Anciennoi Lois françaises , tome XVlll , p. 41.

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