‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 24 sur 54 · INDUSTRIE ET COMMERCE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE ET COMMERCE

seil qui furent sur[)ris. M*" de Verthamon signa pour dix mil livres. M"" Deshameaux refusa d'abord , dict que le traictement qu'on faisoit à ceux qui avoient faict des établissements , et que l'on depossedoit , ne donnoit pas grande espérance , etc. M"" le Chancelier le regarda de travers , et on luy dict à l'aureille de signer, et [il] signa en grondant. M""^ les maistres des requestes signèrent après , pour des sommes différentes. M^ de Bercy signa pour mil livres -, M** Colbert s'en mocqua et dict que cela ne se faisoit par la considération de l'argent, de sorte qu'il mit trois mil livres. M*" Besnard y mit trois mil livres. Ainsi chacun des autres. Ces sommes sont payables en trois ans. » On montra en général peu d'empressement à fournir le fonds social de 1 5 millions, et il fallut que le Trésor le complétât. « M. Hotman m'a dict ce matin , raconte d'Ormesson*, que M"" Colbert estoit hyer au matin allé à l'assemblée du commerce et avoit dict que la compagnie ne se mît plus en peine de trouver des fonds , parceque , des quinze millions, le Roy en foumissoit trois millions, et que, des douze restants , il y en avoit d'asseuré huict et que le surplus le Roy les fourniroit et qu'ils pouvoient former leur compagnie. » Elle fut enfin constituée le 20 mars 1 665 , comme le prouve le Journal de d'Ormesson ^ : « Le vendredy, 10 mars (1665), le matin, à la Chambre de justice , où j'appris qu'il debvoit y avoir assemblée , en présence du Roy, de tous les intéressés au commerce, pour la nomination des directeurs. Le samedy, 21 mars , M*" Chamillart m'a dict qu'il s'estoit hyer trouvé à l'assemblée du Louvre, où tous les intéressés, pour six mil livres

' Journal , 2"'« partie , f" 88 rroto, :

2 Ibid. , f" 98 recto, à la date du G février 166&.

COMPAGNIES DE COMMKUCE. 101

ot audessus , estoient mandés. La liste imprimée [)ortoit indistinctement les noms des princes , ducs , marchands , sans ordre , ayant pris la date que chacun s'estoit inscript ' . Le Roy s'assit au bout d'une table , sur laquelle estoit un petit coffre. M' le Chancelier, derrière sa chaire , fit une harangue en faveur du commerce , louant le Roy ; que M"" Golbert seroit le chef; qu'en son absence M*" de Thou et M"" Voisin , comme Prévost des Marchands , y presideroient , le loua des services qu'il avoit rendu à l'Hostel-de- Ville, et après chacun aporta dans le coffre son billet ; mais il y en avoit quantité préparés sur la table et cachetés que les intéressés prirent et mirent dans le coffre ; ce qui surprit quelques gens. M*" le Premier Président y estoit et tous i ceux de la Cour intéressés ; le Roy après se retirai »

Cinq compagnies s'organisèrent successivement , sous i ^ les auspices de Golbert , pour le commerce des Indes i Orientales et Occidentales , du Levant , du Nord et de l'Afrique (Sénégambie) ^ Jamais les colonies françaises ne furent plus florissantes. Le Canada , TAcadie , Terre- Neuve , Saint-Pierre et Miquelon formaient la Nouvelle- France^ dans l'Amérique Septentrionale. René Robert Cavelier de la Salle pjénétrait dans la Louisiane , et en prenait possession au nom du Roi de France K Saint-Domingue , la Martinique , la Guadeloupe , Tabago , la Barbade , etc., formaient aux Antilles un empire français dont il ne nous reste que de faibles débris. Cayenne dans

Ml y a dans le mscr. instruict ; c'est une erreur évidente. =* Comparez Loret,MMze historique, Lettres des 7 juin et 27 septembre I0G6. 3 Anciennes Lois françaises , tome XVUI , p. 35 , 38 , 21 1 . * Life ofLa Salle , by M' Sparks of Cambridge , Massachusets. - Histoire et Description de la Nouvelle-France , par Charlevoix ( 1744 ).

102 COLOiNIES ET MARINE.

la Guyane, Fort- Louis au Sénégal, Pondichéry aux Grandes-Indes , Bourbon et Madagascar sur la côte orientale d'Afrique , étaient les entrepôts d'un commerce qui luttait sans désavantage contre la concurrence de la Hollande et de l'Angleterre.

Une puissante marine militaire protégeait les colonies ^ k France en dut surtout l'organisation au gouvernement de Louis XIV et au ministère de Golbert. A la mort de Mazaj rin, la marine française était dans un état déplorable. Il n'y , avait dans les ports que 18 bâtiments de 30 à 70 canons. Avant de créer une marine , il fallait réparer le désordre des finances. Mais Louis XIV avait le cœur trop haut pour subir l'outrage qu'avait toléré Sully *, et abaisser le pavillon de la France devant les vaisseaux anglais. On ne saurait trop rappeler la lettre qu'il écrivit à son ambassadeur à Londres, et où respirent de si nobles sentiments^ : « Ce que j'ai remarqué dans toute la teneur de votre dépêche , c'est que le Roi mon frère ni ceux dont il prend le conseil ne me connaissent pas encore bien, quand V ils prennent avec moi des voies de hauteur et d'une cer- • taine fermeté qui sent la menace. Je ne connois puissance ■ sous le ciel qui soit capable de me faire avancer un pas , par un chemin de cette sorte ^ il me peut bien arriver du mal , mais non pas une impression de crainte. Le Roi d'Angleterre et son Chancelier peuvent bien voir à peu près quelles sont mes forces , mais ils ne voient pas mon cœur. Moi , qui sens et connois fort bien Pun et l'autre ,

» ÉconomieH royales , édil. Pclilot, tome IV, p. 297 : « Ce que vous couvristes sagement >> , disent à Sully les secrétaires qui écrivent sous sa dictée,

^ Œuvres de Louis A IV, lomc lit, p. 67 et suiv.; lettre au comte d'Estrades, 2ô janvier 1662.

MAUINE MILITAIRE. 103

je désire que , pour toute réponse à une déclaration si hautaine , ils sachent par votre bouche , au retour de ce courrier, que je ne demande ni ne cherche d'accommodement en l'affaire du pavillon , parceque je saurai bien soutenir mon droit, quoi qu'il en puisse arriver. » Pour que > ces grands sentiments ne fussent pas une fanfaronnade , il fallait une puissante marine. Louis XIV s'en occupait. « Je prétends mettre bientôt mes forces de mer en tel état, dit-il dans la même lettre^, que les Anglois tiendront à grâce , que je veuille bien alors entendre à des tempéraments touchant un droit qui m'est dû plus légitimement qu'à eux. »

Les efforts du Roi furent d'abord secondés par de , Lionne, au département duquel appartenait la marine. Ce ministre fit réparer de vieux vaisseaux , en acheta 32 des Provinces-Unies, et en fit construire 12 en France. Le vénal Charles II abandonna à Louis XIV les conquêtes de Cromwell , Dunkerque et Mardick. Une fonderie de canons fut établie à Amsterdam pour le compte de la France ^ on attira des constructeurs hollandais , des tisserands et des cordiers de Hambourg, Dantzig et Riga ^ 30,000 f marins furent classés , le port de Brest agrandi , celui de Toulon creusé. Dès 1665, le duc de Beaufort parcourut la Méditerranée à la tête d'une flotte française et détruisit les flottes de Tunis et d'Alger l En 1666 , il commanda sur l'Océan une flotte de 34 vaisseaux , montée par 1 0,556 hommes -, il devait se joindre aux Hollandais , alliés de la France , pour combattre la flotte anglaise. Le Journal de

I OEuvres de Louis XIV , tome 111 , p. 69.

' Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne , tome II , p. 48-49 ; dans les Documents inédits de l'Histoire de France.

101 MARINE MILITAIllK.

(l'Oi-mcsson parle souvent de la flotte de Beaut'ort , et les détails qu'il donne prouvent avec quel intérêt la France en suivait les mouvements : « Le samedy 26 septembre ( 1666)^ je fus chés M*" d'Haligre; il nous dict que M"" de la Feuillade revenoit de l'armée d'Hollande et avoit dict qu'elle s' estoit retirée dans ses ports, sans avoir voulu attendre plus longtemps M"" de Beaufort , et que le Roy avoit mandé à M"" de Beaufort de joindre les Hollandois et se retirer au Texel , n'ayant pas seureté pour luy d'attendre à la rade de Dieppe les Anglois. Et il fut remarqué que , depuis Brest jusques à Dunckerque , la France n'avoit pas un port pour retirer un grand vaisseau , et que c'estoit pourquoy il n'estoit pas possible que la France fut puissante sur la mer Oceane. » Après avoir parlé de l'effroyable incendie qui dévora une partie de Londres , d'Ormesson ajoute : « Je croid que cet incendie a sauvé M*" de Beaufort, et que , sans doubte, l'armée [angloise] avoit eu ordre de ne poinct combatre pour ne rien bazarder dans cette conjoncture ^. Depuis , M*" de Beaufort , arrivé à la rade de Dieppe , n'ayant poinct trouvé les Hollandois, par l'advis de M*" le marquis de Crequy, prit le parti de retourner aussitost à Brest , n'estant pas en estât de se défendre contre les Anglois. Ce qui a si bien réussi que , par un bonheur extraordinaire , les Anglois , qui estoient à l'isle d'Uyt ( Wight ) , n'ayant peu sortir, à cause du vent contraire , pour attaquer M'' de Beaufort , aussitost le vent cessé, s'estoient mis à la voille, et croiant rencontrer M*" de Beaufort au Pas de Calais , avoient pris leur route le long de leurs costes comme la plus courte , et , pendant

• Journal, 2'"« partie, f-^ 138 verso.

2 Ibirt, f" i:j8 verso, 26 septembre inm.

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