SKAINCE DU PARLEMENT (8 JANVIER
dans la ville , cela reg-ardoit la Chambre de la police et qu'il valloit mieux que cela se fist par un concert de tous les corps ; que pour ce qui concernoit le refus d'entendre les gens du Roy, qu'il seroit d'advis de les renvoyer, parce que s'ils pouvoient accomoder les choses , ce seroit un grand bien. Sinon , cela justifieroit les intentions du Parlement, et que le mot dict par les gens du Roy : que la continuation des Assemblées du Parlement avoit donné lieu à cecy, n'estoit pas à négliger, et qu'il y renonceroit de bon cœur pour accomoder cette affaire -, que pour les remonstrances par escript , il en estoit d'advis plustost que de donner arrest , parce que le Parlement, ordonnant estre levé des troupes , debvoit faire cognoistre que c' estoit contre le ministre et non contre le Roy, afin de ne pas tomber dans la rébellion * , et qu'il estoit d'advis de le faire plus tost par remonstrances que par arrest, parce qu'il falloit rendre raison de tout ce qui s'estoit passé ^ ce qui ne se pouvoit faire dans un arrest. M. le Premier Président fut du mesme advis et adjousta qu'il falloit savoir soubs quel nom on donneroit des commissions ^ que ce ne pouvoit estre soubs le nom du Parlement ^ mais qu'il croioit que ce debvoit estre soubs le nom du gouverneur, prevost des marchands ; mais qu'il falloit remettre cela au Conseil de la ville ^ que nous avions grand interest que tout se fist par ses ordres , afin de le lier à nous , et fut d'advis des remonstrances.
» Tout le monde [s'écria] : Il faut arrest présentement ; tout le peuple l'attend et le demande, et, si l'on ne le donne, c'est tesmoigner de la peur ; en quoy y a grand péril. L'op tascha de l'empescher, disant qu'il falloit le
* Journal d'Oliv. d'Ormesson , l'* partie, f" 130 verso.
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concerter, parce qu'il seroit veu de tous les royaumes de l'Europe , et qu'il [falloit] prendre garde à tous les mots. Nonobstant, chacun crioit : Arrest présentement. Ainsi , sans reprendre les voix , l'on ne pensa plus qu'à former Tarrest, qui fut reduict en ces termes : «La (]our, délibérant » sur le récit faict par les gens du Roy, qu'en exécution de » l'arrest du jour d'hier ils se seroient transportés à Saint- » Germain et du refus de les entendre, et qu'ils ontdict que » la ville estoit blocquée , et d'autant que le cardinal Ma- » zarin est l'autheur de tous les desordres , l'a déclaré et » déclare ennemy du Roy et de l'Estat, lui a enjoinct de sortir » de la Cour dans vingt-quatre hlures, et de la France huic- «taine après, sinon permis à tous les subjects du Roy de luy «courir sus, et d'autant qu'il est nécessaire de pourveoirà » la seureté de la ville et d'ouvrir les passages des vivres, a » ordonné et ordonne qu'il sera levé des trouppes en tel » nombre suffisant pour la seureté, et que quatre conseillers » seront nommés pour assister au Conseil de la ville. »
» Cette délibération dura jusques à deux heures , dont tout le peuple ayant esté adverti dans la grande salle fit une acclamation de vive le Roy très grande , qui se respandit de rue en rue autour du Palais. Je fis cette relation aux requestes de l'Hostel. M*"* Bruxelles, Lenain, Maynardeau ' et Payen furent nommés pour le Conseil de l'Hostelde-Ville. »
Ce long extrait du Journal d'Olivier d'Ormesson peut donner une idée de sa manière -, il écrit au moment même, sous l'impression des événements et presque au reten-
* Oliv. d'Ormesson écrit ailleurs Mesnardeau. Ces conseillers ^c rendirent, dès le jour même, à l'Hôtel-de-Viile, et y firent une scène violente , que retracent les KeQklrtu de l'Uôtel de- Ville , tome l", p. 86 88.
JOURNAL d'olivier d'ormesson. 25
tissement des cris du peuple. Ce qui donne un nouvel intérêt à ce récit , c'est qu'on ne trouve les mêmes détails dans aucun des nombreux Mémoires composés par des contemporains. Vous chercheriez vainement cette scène dramatique , cette déclaration de guerre à Mazarin , ces harangues passionnées de Broussel, Payen, Violle, Blancmesnil,dans les Mémoires de Retz , de M""® de Motteville, de Gui Joli, d'Omer Talon. Le cardinal de Retz réserve son esprit et son style brillant pour les récits qui flattent son amour-propre-, en cette circonstance , il se borne \ ainsi que Gui Joli - , à mentionner l'arrêt du Parlement contre Mazarin. M™® de Motteville avait quitté Paris pour suivre la Cour -, elle insère simplement dans ses Mémoires le document officiel l Omer Talon reproduit le rapport qu'il fit au Parlement ^^ mais là s'arrête son récit. Il se retira ensuite , comme le dit formellement d'Ormesson, et ne put entendre le tumulte de cette scène orageuse ^ sa narration a la froideur d'un procès -verbal. Le Journal de la Fronde ^ ne donne, à la date du 8 janvier 1 649, qu'un résumé de quelques lignes. Il en est de même , à plus forte raison, des ouvrages de seconde main. MM. de Sainte- Aulaire, Sismondi , Bazin, H. Martin, ne font que reproduire le récit incomplet d'Omer Talon.
Cet exemple fournit une preuve incontestable de l'intérêt que présente pour Fhistoire de la Fronde le Journal d'Olivier
1 Mëm. du card. de Retz , édit. Petitot, tome I" , p. 289.
2 Mém. de Gui Joti, même collect. , p. 48.
3 Mém. de M™» de Motteville, ibid. , tome II, p. 148-149.
* Mem. d'Omer Talon, ibid., tomeII,p. 4.
^ Journal de tout ce qui s'est fuit et passé en la Cour de Parlement de Paris , tome I", p. 113.
^G BIOGRAPHIE d'olivier d'ORMESSON.
d'Orniesson. Il n'embrasse pas toute cette époque^ il s'interrompt au 22 janvier 1651 , retrace quelques événements du mois d'avril de la même année, et, franchissant plus de dix ans, passe au mois de décembre 1661. Pendant cet intervalle, Olivier d'Ormesson fut intendant en Picardie et en Soissonnais, et c'est probablement à cette cause qu'il faut attribuer l'interruption de son Journal. Il le reprit le 9 décembre 1661, lorsque commencèrent les séances de la Chambre de justice, chargée de procéder contre Fouquet et contre ungrandnombre d'autres financiers. D'Ormesson était un des membres de ce tribunal. Appelé à exercer un ministère redoutable , il s'y prépara par l'étude consciencieuse des lois et ordonnances relatives aux financiers et comptables^ ^ il fit des extraits des pièces les plus remarquables des procès de Pierre de la Brosse , Enguerrand de Marigny, Pierre Remy et Semblançay ^ Le procès de Fouquet est le fait principal de la vie d'Olivier d'Ormesson. Persécuté pour sa droiture et sa fermeté , il trouva une compensation dans les manifestations énergiques de l'opinion publique. Quelques écrivains modernes paraissent croire qu'il céda à l'entraînement de la faveur populaire et fit fléchir les austères devoirs du magistrat ^ Le Journal encore inédit du procès de Fouquet, par Olivier d'Ormesson , prouve , je crois , que la pitié du juge pour une puissance déchue ne porta jamais atteinte à son équité. Témoin de la haine acharnée des ennemis de Fouquet,
' On trouve des evlraits de ces lois et ordonnances dans le Journal d'Olivier d'Ormesson, entre la W et la 2« partie.
' ll)id.
3 Cette opinion perce dans la vie de Colbert , par M. Pierre Clément , p. GO ; elle est plus explicitement exprimée dans Vllisloire de France de^M. Henri Martin, tome XIV, p. bê"! cl suiv.
PROCÈS DK FOUQUET ( 1 G6 1 - 1 00-4 ). i7
indigné de l'irrégularité de la procédure et de la soustraction de plusieurs pièces , convaincu que le crime de lèse majesté , qu'on imputait à l'accusé , était une odieuse invention, d'Ormesson eût manqué à son devoir, s'il eût prononcé la peine de mort contre un ministre qui n'était coupable que de malversations financières ^ il eût également failli , si , par un excès d'indulgence , il eût absous le surintendant prévaricateur. Mais ses conclusions , qui furent adoptées par la Chambre de justice , portaient des peines sévères : le bannissement perpétuel et la confiscation des biens ; elles donnaient une complète satisfaction à la justice du pays , mais non à la haine des ennemis de Fouquet. Pour justifier ces assertions , il faudrait suivre dans tous ses détails le procès du surintendant, et excéder les limites d'une simple biographie '.Je me bornerai à quelques faits qui , selon moi , expliquent d'une manière toute naturelle les sentiments d'Olivier d'Ormesson.
Lorsque Fouquet fut arrêté, en 1 661 , la haine populaire éclata contre lui avec violence. « A Angers , les habitants lui dirent mille injures lorsqu'il passa par les rues , et voiant le soin que M. d'Artagnan prenoit de le garder, ils luy disoient: Ne craignez pas qu'il sorte; car, si nous l'aviqns en nos mains , nous le pendrions nons-mesmes . La mesme haine parut à Tours , et il ( d'Artagnan ) fut obligé d'emmener M. Fouquet dès les trois heures du matin, pour éviter les injures du peuple ^ » D'Ormesson partagea
' Le procès de Fouquet n'a été exposé par aucun historien avec autant de soin et d'exactitude que par M. Pierre Clément , dans le préambule de son Histoire de Colbert. Il s'est servi d'une copie partielle du Journal de d'Ormesson, conservée à la Bibliothèque Nationale. Cette copie ne contient que le procès de Fouquet.
■ Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2^ \)i\v\'w, 1" 27 recto. Ces détails sont lirér
^8 BIOGRAPHIE d'olivier d'oRMESSON.
d'abord l'indignation générale contre le surintendant, et ses sentiments étaient si connus, que Fouquet fut sur le point de le récuser. Mais, peu à peu , le rapporteur du procès subit l'influence de la pitié. Le zèle des amis de Fouquet, de La Fontaine, de Pellisson, de M""® de Sévigné; l'acharnement de ses ennemis-, la longueur du procès, qui traîna pendant quatre années ; les fraudes commises par les employés de Colbert dans l'inventaire des pièces ^ l'adresse avec laquelle se défendit Fouquet, sa piété sincère * , enfin la compassion si naturelle pour le malheur, tout contribua à modifier l'opinion publique et les dispositions d'une partie des juges. La Cour s'en inquiéta et s'en irrita. Colbert surtout pressait la condamnation avec un odieux acharnement. Il chercha d'abord à gagner Olivier d'Ormesson: il fit donnera son père, André d'Ormesson, doyen du Grand-Conseil, la mission de recevoir et de haranguer dans la cathédrale de Paris les ambassadeurs suisses qui vinrent, au mois de novembre 1 663, renouveler les
d'une conversation que d'Ormesson venait d'avoir avec d'Artagnan, chargé de la garde de Fouquet.
ï Journal d'Olivier d'Ormesson, 2« part., f"» 25 recto et 33 recto. D'Artagnan racontait à d'Ormesson «< qu'il n'avoit jamais trouvé M. Fouquet qu'à genoux , priant Dieu ou escrivant sur une table ; qu'il a jeusné au pain et à l'eau tous les samedis , etc. « M. P. Clément , Uist. de Colbert, p. 181, note 2, dit : « On lit ùaxi?,\& Journal de M. d:Ormesson , mois d'avril 1664, que ces messieurs ( les traitans enfermés à la Bastille ) se plaignaient vivement de ne pouvoir boire à la glace dans leur prison. » Le Journal autographe, 2" partie, f" 33 recto , à la date du 19 avril 1664, parle de glace , mais daps un sens tout opposé. Il présente ce bruit, répandu contre les prisonniers , comme une calomnie. La copie qu'a consultée M. P. Clément est sans doute fautive. Voici le texte authentique : «J'ai recogneu par les discours de Foucault ( greffier de la Chambre de justice ) que l'on empoisonne tout ce que les prisonniers font : les trésoriers de l'Espargne accusés d'imprudence de se plaindre de leur nourriture et de manquer de glace et de leurs délicatesses , M. Fouquet de finesse de paroistrc devol ul morliflé, etc. »>