‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 4 sur 54 · PROCÈS DE FOUQUET (1GG · texte numérisé non relu

PROCÈS DE FOUQUET (1GG

anciennes capitulations avec la France \ C'était un honneur réservé ordinairement au Chancelier 5 la famille d' Ormesson en fut si flattée, qu'elle en perpétua le souvenir par une médaille d'or, qui se transmettait, dans la branche aînée , de génération en génération '\ D'après le Dictionnaire de Moréri"^, qui invoque l'autorité du Journal de d'Ormesson , le roi promit au rapporteur du procès de Fouquet la charge de Chancelier, s'il concluait à la peine de mort. Je n'ai rien trouvé dans le Journal autographe qui pût confirmer une assertion aussi invraisemblable. Ce qui est certain, c'est qu'Olivier d'Ormesson resta insensible à toutes les avances de la cour.

Alors Colbert se plaignit, et fit une démarche inouie : il vint trouver le père d'Olivier d'Ormesson, et pressa ce vieillard d'engager son fils à ne pas résister plus longtemps à la volonté de Louis XIV. « Il estoit extraordinaire, lui dit-il^ que le plus puissant Roy de toute l'Europe ne peust faire achever le procès à un de ses subjects. » Les menaces ne réussirent pas mieux que les flatteries. Les persécutions vinrent alors : on enleva à Olivier d'Ormesson la charge d'intendant du Soissonnais, qu'il avait depuis plus de dix ans. Mais rien ne fit fléchir la probité du magistrat 5 il n'écouta que sa conscience. Tout entier à ses devoirs de juge , il ne voulut plus même voir ses amis , lorsqu'arriva le moment de donner ses conclusions ^ Son

ï Journal d'Oliv. d'Ormesson , l»^* partie, f" 1G3 et suiv.

» Ibid.

3 Article Olivier Lefévre d'Ormesson.

^ Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2« partie, f" 37 recto.

^ Lettre de M"« de Sévigné, 5 décembre 1664. Voyez toutes les lettres de M"'" de Sévigné à M. de Pomponne sur le procès de Fouquet.

opinion, longuement et fortement motivée, obtint l'assentiment général. Je n'invoquerai pas le témoignage de M"™® de Sévigné, qui pourrait paraître suspect ; mais dn ne récusera pas celui de Gui Patin , qu'on ne peut accuser de sympathie pour les financiers. « M. d'Ormesson, écrit-il à son ami Falconet * , a dit son avis , et , après de belles choses , a conclu à un bannissement perpétuel et à la confiscation de tous les biens. » Quelques jours après, il écrit encore à Falconet : « On dit que M. Fouquet est sauvé , et que , de vingt-deux juges , il n'y en a que neuf à la mort ; les treize autres au bannissement et à la confiscation de ses biens. On en donne le premier honneur à celui qui a parlé le premier, qui étoit le premier rapporteur, M. d'Ormesson, qui est un homme d'une intégrité parfaite ^. »

Olivier d'Ormesson lui-même a résumé tout le procès dans le passage suivant de son Journal ^ : « Ainsi voilà ce grand procès finy, qui a esté l'entretien de toute la France, du jour qu'il a esté commencé jusques au jour qu'il a esté terminé ^ il a esté grand , bien moins par la qualité de l'accusé et l'importance de l'affaire, que par l'interest des subalternes , et principalement de Berryer ^, qui y a faict entrer mil choses inutiles et tous les proces-verbaux de l'Ëspargne pour se rendre nécessaire, le maistre de toute cette intrigue et avoir le temps d'establir sa fortune ; et comme par cette conduite il agissoit contre les interests de M. Golbert, qui ne demandoit que la fin et la conclusion, et qu'il le trompoit dans le détail de tout ce qui se faisoit ,

' Edit. de M. Reveillé-Parise, tome Hl, p. 499. Lettre du 16 décembre 1664.

2 Ibid. ,p.60l.

^ Journal cVOliv. d'Ormesson, 2°" partie , f" 85 reclo.

* Commis de Colbcrt. Voyez Hist. do Colbort. par M. Pierre Clément , p. 60.

PROCÈS DE FOUQUET ( 1 (K) I -1 GGi ). 'M

il ne manquoit pas de rejetter les fautes sur quelqu'un de la Chambre ^ d'abord, ce fut contre les plus honnestes gens de la Chambre, qu'il rendit tous suspects et les tit maltraicter par des reproches publics du Roy ^ ensuite , il attaqua M. le Premier Président ^ , et le fit retirer de la Chambre et mettre en sa place M. le Chancelier. Apres, il fit imputer toute la mauvaise conduitte de cette affaire à M. Talon ^ , qu'on osta de la place de procureur gênerai avec injure , et enfin , la mauvaise conduitte augmentant , les longueurs affectées par luy continuant , il en rejetta tout le mal sur moy ^ il me fit ester l'intendance de Soissons , il obligea M. Colbert à venir faire à mon père des plaintes de ma conduitte, et enfin , l'expérience ayant faict connoistre qu'il estoit la véritable cause de toutes les fautes , et les récusations ayant faict veoir ses faussetés , les procureurs généraux Hotman et Chamillard luy firent ester insensiblement tout le soin de cette affaire , et dans les derniers moys il ne s'en mesloit plus : et , pour conclusion , il est devenu fol ^ , et ainsi le procès s'est terminé , et je puis dire que les fautes importantes dans les inventaires , les coups de haine et d'auctorité qui ont paru dans tous les incidens du procès , les faussetés de Berryer et les mauvais traictements que tout le monde , et mesme les juges, recevoient dans leur fortune particulière ^ , ont esté de grands motifs pour sauver M. Fouquet de la peine capi-

I Guillaume de Lamoignon , né on 1G17, premier président en 1058 , mort en 1677.

=» Denis Talon, fils d'Omer Talon , avocat-général au Parlement de Paris, né en 1G28 et mort en 1G98.

3 Comparez une lettre de M"'« de Sévigné du 17 décembre 1GG4.

4 D'Ormesson fait allusion ;i la réduction des rentes opérée par Colhert on IGGi. Voyez plus loin le chapitre relatif à l'administration financière.

32 BIOGRAPHIE U'OLIVIER d'oRMESSON.

taie, et la disposition des esprits sur cette affaire a paru par la joie publicque, que les plus grands et les plus petits ont faict paroistre du salut de M. Fouquet , jusques à un tel excès qu'on ne le peut exprimer, tout le monde donnant des bénédictions aux juges qui l'ont sauvé , et à tous les autres des malédictions et toutes les marques de hayne et de mespris , les chansons contre eux commenceant à paroistre, et je suis surpris qu'y ayant quinze jours passés que cette histoire est finie, le discours n'en finit poinct encore, et l'on en parle par toutes les compagnies , comme le premier jour. »

La résistance d'Olivier d'Ormesson aux volontés hautement manifestées de la Cour entraîna sa disgrâce. Lorsque son père, x4ndré d'Ormesson , mourut, en 1665 *, il sollicita vainement sa place au Conseil d'État. Je ne trouve cependant rien , dans ses Mémoires , qui puisse justifier une anecdote racontée par La Hode ^ et répétée par M. de Sismondi ^ D'après ces écrivains , Louis XIV aurait personnellement sollicité d'Ormesson pour ce qu'il appelait son affaire , et d'Ormesson lui aurait répondu : « Sire , je ferai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront. » Dans la suite , d'Ormesson sollicitant pour son fils le titre de maître des requêtes, Louis lui aurait dit: «Je ferai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront. » Rien n'est moins vraisemblable que ce récit. Il n'était pas dans le caractère de Louis XIV de descendre à des sollicitations personnelles, ni dans celui d'Olivier d'Ormesson de répondre au Roi avec une hauteur inso-

« Journal d'Olivier d'Ormesson , 2"'« partie , f" 94 recto.

2 Hist. de Louis XIV, livre LXXVH, p. 162.

3 nist. des Français , lome XXV, \k 76.

DISGRACE d'olivier d'oRMESSON. 33

lente. Au lieu de ces anecdotes, le Journal d'Olivier d'Ormesson donne un récit détaillé de la démarche qu'il fit près du Roi quelques jours avant la mort de son père , et lorsque déjà l'on désespérait de sa vie*. « M. Pelletier m'escrivit qu'il estoit bon d'aller veoir le Roy et M. Golbert. A midy, je monté en caresse pour aller veoir M. Colbert ; je ne le trouvé pas , et l'on me dict qu'il disneroit au Louvre. Je fis escrire mon nom. De là , je fus au Louvre. Estant monté par la petite montée , à cause que la Reyne loge dans l'appartement du Roy, je demeuré quelque temps dans un petit cabinet par où le Roy debvoit passer, sortant du Conseil. Mais, ayant pensé que M. Colbert me verroit , en sortant , je descendis dans l'appartement de la Reyne mère , où je receu accueil de tous ses officiers , et l'huissier ayant dict mon nom , Madame de Beauvais^ me vint quérir où j'estois pour me présenter à la Reyne mère. J'entre dans la chambre et lui fis une profonde révérence. Elle me fit bon visage, me demanda des nouvelles de mon père, me dict qu'elle se souvenoit tousjours de Calais quand elle me voioit : que j'y servois fort bien ; me parla du feu des Halles, et enfin me tesmoigna beaucoup débouté. M. le Prince^ estoit au coin de la cheminée , qui me fit , des yeux , bien de l'amitié , et enfin coula le long du paravent pour s'aprocher de moy et me dict : « Je vous » ay faict faire compliment de ma part et je suis bien

* Journal d'Olivier d'Ormesson , 2"'« partie, f" 91 verso.

* M™" deBeauvais était première femme de chambre delà reine Anne d'Autriche. Voyez M™» de Motteville , Mémoires , année i649 , 5 janvier.

^ Louis de Bourbon , prince de Condé. Le vainqueur de Rocroy, de Fribourg , de Nordlingen et de Lens , était dans un état de disgrâce et d'abaissement que prouve assez sa conduite en cette circonstance.

34 BlOfiRAPIIIE DOLIVIKR 1) ORMESSON.

» ayse de vous asscurer moy-raesme de mes services et de » Testime que j'ay pour vous. » Je luy respondis par une profonde révérence. Je sortis incontinent, crainte de perdre l'occasion de parler au Roy. Estant dans le cabinet, le Roy vint^ je me présenté à lui. Il me demanda : « Gom- » ment se porte vostre père ? » Je luy dis qu'il n'avoit point de mauvais accident \ mais son grand aage et son mal nous donnoient bien de la crainte ^ Il me demanda encore, marchant toujours, s'il avoit de la fiebvre. Luy ayant dict qu'il en avoit peu , voiant que je suivois il s'arresta sur la porte de la chambre de la Reyne mere^ je luy dis que mon père m' avoit commandé d'avoir l'honneur de remercier Sa Majesté de la bonté avec laquelle il avoit receu la très humble prière qui luy avoit esté faicte par M. l'evesque d'Agen '^, de me conserver la grâce qu'il luy avoit accordée et dont il avoit trouvé bon qu'il le remerciast ^ que je supliois en mon particulier Sa Majesté de me continiier l'honneur de ses bonnes grâces. Le Roy me replicqua : « Quand vous les meriterés , je vous les accorderay volon- » tiers. » Et aussi tost entra dans la chambre , et moy je me retiré. »

La sécheresse de cette réponse laissait peu d'espoir à d'Ormesson, et, en effet , la place de son père fut donnée à M. de Caumartin. Il sollicita, avec aussi peu de succès, plusieurs autres places qui devinrent vacantes au Conseil d'État '^ D'après le président Hénault* et \di Biographie

» Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2""' partie , f" 92 reclo.

' Claude Joly, prédicateur célèbre de cette époque, d'abord curé de Sainl- Nicolas-des-Champs, à Paris, et ensuite évêque d'Agen.

3 Voyez Appendice , n° H.

4 Abrégé chronologique de l'Histoire de France , année 1667. Cette erreur ne se trouve pas dans les premières éditions.

VIE PRIVÉE d'oliviek d'ormesson. 35

[/nwerselle\ OlWier d'Ormesson aurait été un des commissaires chargés de préparer les grandes ordonnances ou codes de Louis XIV. C'est une erreur. D'Ormesson, qui parle avec étendue de la réformation des lois , et qui cite les noms des commissaires , n'aurait pas manqué de rappeler qu'il avait pris part à leurs travaux. Mais il y resta complètement étranger-, il vendit même sa charge de maître des requêtes en 1 666 ^ et si , comme le prétend la Biographie Universelle , il devint plus tard conseiller d'État , ce ne fut qu'après l'année 1 672 , époque où s'arrête son Journal.

Exclu des fonctions publiques, Olivier d'Ormesson se concentra tout entier dans les affections de famille et les relations d'amitié. Il était étroitement lié avec le premier président Guillaume de Lamoignon ^; avec Turenne, qui s'efforça de le protéger contre le ressentiment de Golbert ^^ avec Le Brun, qui sollicita comme une faveur l'honneur de faire son portrait ^^ surtout avec M"*® de Sévigné, sa parente^. Depuis le procès de FouquetjM™^ de Sévigné avait pour d'Ormesson une admiration passionnée. Elle lui amena M"® de Scudéry et Pellisson , qui partageaient ses sentiments \ Son amitié ingénieuse multipliait les preuves de dévoûment pour rendre à d'Or-

' Article Olivier Lefévre d'Ormesson.

2 Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2"'« partie, f" 163 recto.

3 Ibid. , f's 171 recto , 179 recto et verso. * Ibîd., fos 92 recto, 113 verso.

^ Ibid., f«» 120 recto, 127 verso.

fi Voyez, sur les relations d'Oliv. d'Ormesson avec M'"* de Sévign»'', Appendice, n° III.

■ Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2'"« partie , f" 130 recto.

36 BIOGIIAPHIK d'OLIVIRR d'oRMESSON.

messon la disgrâce moins pénible. Elle recueillait les paroles de M""® de Montausier, qui ne craignait pas de blâmer , au milieu de la Cour, la rigueur du Roi contre d'Ormesson , et elle s'empressait de faire connaître ces témoignages d'estime au rapporteur du procès de Fouquet^

Olivier d'Ormesson trouvait , d'ailleurs, dans sa famille, une douce compensation à la perte de la faveur royale. Il ne cessa de s'occuper de l'éducation de ses enfants. Il s'était attaché Fleury, qui composa pour son fils André une Histoire du Droit français et une pièce de vers latins datée d'Amboile-. Les relations de Fleury et d'Olivier d'Ormesson furent honorables pour tous les deux. Claude Le Pelletier, qui fut plus tard ministre des finances, voulait attirer Fleury dans sa maison , et lui faisait entrevoir de brillantes espérances ; mais Fleury préféra à des vues ambitieuses le calme et le bonheur d'une vie studieuse au milieu de la famille d'Ormesson '\ Il y resta cinq ans , de 1 667 à \ 672 , et il ne la quitta que lorsqu'il fut appelé par le Roi à diriger l'éducation des princes de Gonti.

D'Ormesson portait dans la direction de sa nombreuse famille le même esprit de justice et de modération qui l'avait caractérisé dans sa vie publique. Une de ses filles*

' Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2"" partie , f" 95 verso.

* Celte pièce a été imprimée à la suite du Traité du choix et de la conduite des Etudes , par Fleury, dans l'édition originale.

3 Ces relations de Fleury avec la famille d'Ormesson n'ont pas été complètement appréciées parles biographes de Fleury. Voyez, entr'autres, VEssai sur Fleury, par Aimé Martin. C'est ce qui m'a déterminé à publier quelques extraits du Journal d'Oliv. d'Ormesson relatifs à Fleury, dans l'Appendice , n»lV.

* Françoise Lefôvre d'Ormesson, morte abbesse de Poniraux-Dames, en 1726.

VIE PRIVÉE d'olivier d'ormesson. 37

voulut se faire religieuse. Il éprouva longtemps sa vocation, avant de consentir au sacrifice irrévocable, et ne put voir sans attendrissement la cérémonie qui la séparait du monde. « Je l'embrassé , dit-iU , et me caché aussitost, ayant les larmes aux yeux , et ne peu veoir le reste de la cérémonie. » D'Ormesson montra la môme prudence lorsqu'un de ses fils Voulut entrer en religion. Prévenu par le supérieur général de la congrégation de Sainte-Geneviève , il fit à son fils Simon les objections nécessaires pour s'assurer de la réalité de sa vocation l « Je luy dis toutes les peines de la religion et n'obmis rien de ce que la conscience et la prudence m'obligèrent de luy dire. Il me respondit à tout fort bien. »

Un autre fils d'Olivier d'Ormesson entra dans le clergé séculier et devint docteur en Sorbonne^ Il soutint, le 30 janvier 1670, sa première thèse , qu'on appelait tentative. « Mon fils l'abbé fit son acte de tentative en Sorbonne avec beaucoup de succès. Je le mené chez tous ceux que je priay, pour leur présenter des thèses. Je fus en présenter à M. le Nonce , qui me receut avec beaucoup de civilité-, il avoit ouy parler de moy à M. deTurenne , il y avoit quelque temps, sur les histoires passées, et m'en dict quelque chose obligeante. Il se trouva à l'acte -, tous les evesques et archevesques , qui estoient à Paris , M. le Premier Président avec les autres présidents y vinrent, à la reserve

1 Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2™« partie , f" 178 recto. ^ Simon Lefêvre d'Ormesson, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, mort i3rieur de Saint-Martin-aux-Bois en 1694.

3 Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2"'« partie, f" 168.

* Claude François-de-Paule , docteur en Sorbonne , doyen et grand-vicaire de Beauvais, mort le 3 février 1717. « Sa mémoire est encore en bénédiction dans ce diocèse , » dit Moréri , article de la famille Lefêvre d'Ormesson.

38 BIOGRAPHIE d'olivier d'oRMESSON.

de MM. Longueil , Novion et Le Coigneux. La compagnie y fut fort belle et fort nombreuse , et chacun y tesmoigna joie et satisfaction. Tous les docteurs parurent très contents de mon fils et de veoir un acte aussi célèbre. Enfin cette action , grâces à Dieu , se passa aussi advantageusement qu'elle se pouvoit de tous costés. M. de Montmignon , curé de Saint-Nicolas , fut son président , et l'un des enfants de M. de Cordemoy tit la harangue fort agréablement '. » Les Actes Sorbonniques étaient alors de véritables solennités, auxquelles se rendaient avec empressement les membres les plus illustres de la magistrature et du clergé ; souvent même ils prenaient part à la lutte. La deuxième partie du Journal d'Olivier d'Ormesson abonde en détails sur ces cérémonies. Je n'en citerai qu'un exemple ^ : « Le fils de M. Colbert^ soustint des thèses en philosophie, dédiées au Roy, dont le dessin estoit magnifique, faict par M. Lebrun. Il m'avoit aporté des thèses, et j'y fus de bonne heure. Toute la Cour y estoit en si grande foule que l'on ne pouvoit se retourner dans la place. Les cardinaux de Retz et de Vendosme , l'archevesque de Paris et tous les prélats estoient assis desoubs la chaire ^ M. le Chancelier, le Premier Président et autres présidents tenoient les bonnes places. Les ducs, mareschauxde France et grands seigneurs estoient au milieu, sans ordre. Jamais il ne peut y avoir une plus grande assemblée de personnes de toutes conditions. M. l'abbé Le Tellier * y disputa , et s'estant

» Journal d'Olivier d'Ormesson , 2"'« partie, f" 176 recto.

2 Ibid.,f" 105 recto.

3 Jacques Nicolas Colbert , dans la suite abbé du Bec et archevêque de Rouen ; il mourut en 1707.

* Charles Maurice Le Tellier, fils de Michel Le Tellier et frère de Louvois ; il fut plus tard archevêque de Reims , el mourut en 1710.

MORT d'olivieu d'ormesson. 39

engagé dans la question de la grâce, le respondant luy nia une majeure. A quoy il ne s'attendoit pas , et surpris , il dict : Nemo wiquam hoc negavit ; et le père Chenevel régent replicqua avec chaleur : Omnes qui recte sentiunt hoc negant. M. l'abbé Le Tellier replicqua , comme se sentant offensé ^ mais je n'entendis pas ce qu'il dict. Il y eut contestation entre M. de Guemadeu , agent du clergé, et M. l'abbé de Chavigny, à qui disputeroit. Le premier l'emporta. M. leducd'Albret *, nepveu de M. de Turennes, disputa , et le respondant ne le traicta que d'abbas illustrissime, et non de princeps. Le lendemain, il y eut un second acte de mathématiques, où M. le Premier Président fut , et beaucoup de monde. J'y arrivé comme on sortoit , et je fis mon compliment à M. Golbert, qui me receut fort civilement, et cela fut observé. Jamais père n'a esté si aise que M. Colbert, et son fils a fort bien faict. »

Olivier d'Ormesson continua d'écrire ainsi , jour par jour, les événements dont il était témoin, jusqu'au 27 avril '1672. Rien n'indique le motif qui le détermina à interrompre son Journal ^ il n'avait guère que soixante ans , et il en vécut encore quatorze. Il mourut le 4 novembre 1 686 ^ Je veux croire , pour l'honneur de Louis XIV, qu'il se repentit de sa dureté envers un magistrat aussi intègre , et qu'il adressa au petit-fils d'Olivier d'Ormesson les paroles que lui attribue la Biographie Universelle :

^ Emmanuel Théodose de la Tour d'Auvergne , dans la suite cardinal de Bouillon et grand-aumônier de France , mort disgracié en 1715.

2 Gazette de France. On lit dans la table de ce recueil, tome l*-^, p. 375 : « Olivier Lefêvre d'Ormesson , ancien maître des requêtes, meurt à Paris le 4 novembre (1686), fort regretté pour ses talents et sa probité. >> 11 me semble résulter de ce passage qu'Olivier d'Ormesson ne fut jamais conseiller d'Etat, malgré l'assertion contraire de la Biographie i'niverselle.

iO MORT d'olivier d'ORMESSOiN.

« Vous ne pouvez mieux faire que de prendre pour modèle le rapporteur du procès de Fouquet ^ »

Rien ne saurait ajouter à la réputation de ce magistrat , qui osa résister aux sollicitations d'un ministre tel que Colbert , d'un Roi tel que Louis XIV. Sa probité donne une haute importance à ses Mémoires. Les publier intégralement ne m'est pas possible. J'entreprends du moins de les faire connaître , en montrant tout ce qu'ils contiennent de renseignements curieux sur une des périodes les plus importantes de l'histoire de France , sur l'administration de Louis XIV, de 1661 à 1672. D'Ormesson est naturellement prévenu contre un des hommes qui y ont joué le principal rôle , contre Colbert. Mais il fournit lui-même le moyen de corriger l'injustice de ses critiques en retraçant fidèlement les actes du ministre. L'honnêteté de son cœur rectifie les erreurs de son jugement. Observateur attentif et le plus souvent désintéressé, placé dans une de ces situations qui permettent de beaucoup voir sans que l'ambition aveugle , d'Ormesson est un des meilleurs témoins de cette période si féconde en grandes choses et en grands hommes.

■ Biographie Universelle , article Olivier Lefévre d'Ormesson.

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