LUTTE DES GALLICANS ET DES ULTRAMONTAFNS. I IH
(ju'il l'avoit faict avec une chaleur et une aigreur trop grandes; qu'ils avoient requis d'estre receus ai)pelant comme d'abus, et, y faisant droict, déclarer la dicte bulle mal , nullement et abusivement etc. ; les exemplaires supprimés ^ que les censures de la Sorbonne fussent registrées et tous les docteurs , bacheliers et autres tenus de les souscrire -, et que le Parlement , par son arrest , avoit donné acte de l'appel comme d'abus ^ que , dans trois jours , il donnera ses moiens ; que tous les exemplaires de la bulle seroient rapportés au greffe \ la faculté de théologie maintenue au droict et possession de censurer les livres et les propositions contraires à la foy, à la pureté des meurs et aux libertés de l'Eglise gallicane ^ que les censures de Vernant et Amadeus seroient registrées à la Cour; que M^''^^ Pierre Brillac et Sainctot se transporteroient en l'Assemblée de la Faculté de Théologie pour y faire registrer l'arrest dans leurs registres -, que les supérieurs des quatre Mandians , Bernardins , de Clermont et autres [ seroient mandés ] pour leur faire défenses de souffrir qu'il soit enseigné des opinions et maximes contraires aux dictes censures , et que l'arrest sera envoie dans les bailliages et universités du ressort. J'ay sçeu que dans les opinions il y avoit eu diversité , et que beaucoup voulloient , par addresse , soustenir la bulle sans paroistre l'auctoriser directement, et que l'arrest ne passa que de quatorze contre onze. M'^ de Mesmes , de Novion et de Saveuse se déclarèrent le plus.
» Cette bulle est imputée aux Jesuistes et l'on prétend qu'elle a esté concertée à Paris -, que les Jesuistes ont veu
I Jovrnal d'Oliv. d'Ormesson , "2""' partie . 1'- 1 ! I recto.
soubs main leurs amis dans le Parlement et que le Roy en a t'aict reproche au père Annat. Cette affaire peut avoir de fascheuses suittes, et elles sont beaucoup à craindre, parce qu'il paroist que l'on veut querelle de part et d'autre. Car les censures ont esté faictes avec dessein , du costé de la Cour, de chocquer le Pape , et présentement il semble que la Cour de Rome resveille exprès cette affaire qui estoit assoupie et qu'elle l'entreprend avec beaucoup de chaleur par les termes et la forme de la bulle ^ qui est extraordinaire et qui blesse.
« Le samedy, 1^^ aoust (1665), mon fils me rapporta qu'il avoit accompagné M''' Brillac et Sainctot à la Sorbonne; qu'ayant pris leurs places dans la grande salle des actes , sur le banc audessoubs du Doyen , et M*" de Harlay, comme substitut assis audessoubs d'eux. M*" de Brillac avoit parlé pour l'exécution de l'arrest; que M"" d'Harlay avoit parlé ensuite , assis et couvert , sur le subject de la bulle , fort bien et fort sagement , et que le Doyen avoit faict un petit compliment. M*" de Brillac avoit, en sa présence, faict enregistrer l'arrest, et que cette action s'estoit bien passée , toute la compagnie fort satisfaicte du discours de M*" d'Harlay ^
» JVP Germond, qui demeura dans la dicte assemblée, comme docteur, après M^* les Commissaires retirés , m'a dict qu'ils délibérèrent ce qu'ils avoient à faire ^ que les protecteurs de la censure estoient fort eschaufTés contre la bulle et disoient qu'il falloit se precautionner contre les suites de cette affaire et examiner la bulle, et il fut nommé des commissaires pour la veoir et en faire rapport au pre-
» Journal d'(Hii\ dOrmexson, 2"" partie , f- 1 1 1 v»'rso.
PAIX i)K l'kgmsk. ii',')
inier du mois prochain , et qu'il n'en fut choisy que de ceux de la caballe-, que les docteurs paroissoient n'estre pas tous du mesme sentiment et que les anciens se plaignoient que c'estoit une caballe des jeunes et qu'ils alloient trop loing. Et il dict que beaucoup de docteurs se retirèrent sans opiner-, car ceux qui ne parloient pas, selon l'esprit des eschauffés , estoient siffles. Les mesmes furent d'advis de refuser un bachelier fort capable , parcequ'il estoit prefaict de la congrégation des Jesuistes , et sans en alléguer d'autre raison. Neantmoins , il fut receu , à condition qu'il quitteroit. Cela marque l'esprit d'animosité, et il est fort à craindre que, de part et d'autre, il ne s'en fasse trop. » .
Il n'était pas facile de rapprocher deux partis aigris par des luttes perpétuelles : Louis XIV s'abstint prudemment d'entrer dans ces démêlés théologiques. Il laissa aux chefs de l'Église le soin de rapprocher ses membres divisés. Le principal honneur de la réconciliation appartient au Pape Clément IX 5 mais le Roi s'y prêta avec empressement , encouragea le rétablissement de la paix, et accueillit même à sa Cour les chefs du parti janséniste. Olivier d'Ormesson donne des détails sur cette pm'x de l'Église ( 1 668 ) ^ « Je vis chés M"" l'abbé [de Sainte-Geneviève] , M"" l'evesque de Chaslons qui nous parla de l'accomodement des Jansénistes. C'estoit luy , et M""^ de Sens et de Laon qui l'avoient negotié à l'insçeu de M'' de Paris et du père Annat , jesuiste. Il nous dict que M*"' Arnaud , Lalanne, avec quatre autres de leur party les plus illustres , avoient veu M" le Nonce qui les avoit bien receus et que toutes choses estoient faictes et terminées ^ que le Pape avoit remercié
' Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2"'" partie , 1» 108 reclo, 24 octobre IC08.
les evesques qui avoient negolié cet accomodement , et leur avoit envoie , selon l'usage , un chapelet et des gans. » Antoine Arnault parut alors à la Cour. « Le mecredy 24 octobre (1668) ', je fus à S^-Germain, où je vis M*" de Turenne qui escrivoit à M. le Nonce -, il m'a parlé de sa conversion sans façon. De là , chés M"" le Prince ; on a parlé de la response au livre du ministre Claude faicte par M"" Alnaud ^ , qui estoit bien faicte , et M"" de Turenne disoit que ce livre avoit achevé de le persuader. De là, au lever du Roy où estoient tous les grands seigneurs. Apres , ]\P de Lionne a faict entrer M. Arnaud dans le cabinet du Roy, où il a salué Sa Majesté.. Chacun s'amassoit pour le voir. ^ Il est venu , après, chés M*" le Dauphin où j'estois. M"" de Pomponne luy ayant dict mon nom , nous avons causé quelque temps ensemble sur l'importance de cet accomodement. Nous avons veu danser M** le Dauphin , qui est le plus bel enfant et le plus éveillé qui se puisse veoir. M"" de Montausier a faict grand accueil à M*" Arnaud. M*" le duc d'Orléans y est venu , qui luy a amené Mad'"" sa fille , qui a dansé avec M"" le Dauphin. De là , j'ay suivy M*" Arnaud chés M*" le duc d'Orléans qui l'a bien reçeu. M"" l'abbé Le Tellier l'accompagnoit partout et semble le produire. Ce changement est surprenant. Le père Annat est à présent mocqué, et M"" l'abbé Le Tellier dict haultement qu'il ne se soucie gueres des Jesuistes. J'ay trouvé ensuite M"" Arnaud et M"" de Pomponne chés M"" Le Tellier, et après une assés longue conversation , M"" Le Tellier les a accom-
' Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2"'« partie, f" 169 recto et vergo.
^ Il s'agit du traite^ De la Perpt'tiiitô de la Foi.
^ Journal d'Olir. d'Ormesson, 2""' partie, l" 109 verso.
I^Cf.AT DU CI-EKGK A CKTIK ÉPOQUi:. J 47
pagnés avec beaucoup d'honnesteté , ci , en sortant , a (lict à M'V de Pomponne que le Roy luy debvoit dire qu'il estoit nommé pour l'ambassade de Hollande. M. Le Tellier m'a parlé ensuite fort bien de cet accomodement ; que le Roy n'avoit point voulu s'en mesler, les avoit renvoyé au Pape et avoit dict qu'il n'auroit que les mesmes sentiments que le Pape. »
Cette paix de l'Église, qui dura trop peu de temps, permit , du moins , de réunir en un seul faisceau toutes les forces du clergé. Jamais il ne brilla d'un plus vif éclat. Bossuet faisait déjà admirer sa mâle éloquence , et était appelé à diriger l'éducation du Dauphin (1670). Mascaron et Bourdaloue étaient dans toute la force de leur talent , et voyaient se presser autour de leur chaire un monde d'élite, où se confondaient les héros les plus illustres et les femmes les plus brillantes. Fléchier préludait, par d'ingénieux récits , à sa réputation d'orateur. Les solitaires de Port- Royal , Arnault et Nicolle , écrivaient pour la défense de la foi et de la morale -, Tillemont racontait l'histoire des premiers siècles de l'Église ^ Lancelot rendait plus facile l'étude des langues grecque , latine et française; Fleury, enfin , se préparait , par des études fortes et variées , à la tâche immense qu'il devait un jour si dignement accompUr. Admis au cercle littéraire du premier président de Lamoignon , il y dissertait sur Hérodote ', et lisait un discours sur Platon ^ Les actes sorbon niques, qui roulaient
I Journal d'Oliv. d'Ormesson , <"'^ partie, f" l2Sreclo, 1 G janvier 1GC8: « Le soir, chés W le Premier Président , à l'assemblée , où M-^ Fleury parla sur Hérodote et satisfit toute la compagnie. » On trouve dans les lettres de Gui Patin quelques détails sur ces soirées littéraires du Premier Président.
* Ce discours sur Platon a été publié à la suite du Traité du ctwix des Études , par M. Fleury, édit. originale.
118 AFFAIKFS ECCLKSFASTIQUES.
principalement sur la théologie , avaient alors une solennité dont la biographie de d'Orniesson nous a fourni des preuves. Si Louis XIV ne forma pas ce clergé , savant et vertueux, orthodoxe et national, il sut, du moins, discerner le mérite , le produire et le récompenser.
Colbert seconda admirablement Louis XIV dans cette tâche comme dans toutes les parties de l'administration. Mais il faut bien reconnaître qu'en s'occupant des intérêts de la France, le grand ministre ne s'oubliait pas lui-même. D'Ormesson, qui n'aimait pas Colbert, ne laisse échapper aucune occasion d'insister sur son avidité et son despotisme. Tout ce qui touche à un pareil ministre est digne d'attention , et d'ailleurs il est juste , après avoir exposé ". les glorieuses réformes de Colbert, de signaler ses défauts, ! son ambition , sa cupidité , ses puérils efforts pour se créer ; une famille illustre et remonter à un prétendu chevalier jKolbert, d'origine écossaise. Turenne disait de ce ministre* « que c'estoit un compère qui ne perdoit aucune occasion d'establir les siens. » Il était comblé des faveurs du Roi , et ses envieux ne manquaient pas d'en faire l'énumération. Dès l'année 1665 , il avait reçu « la charge de Secrétaire des comandements de la Royne vendue par luy à M"" Brisacier cinq cent trente mil livres , la charge d'Intendant des finances de six cent mil livres, celle de Surintendant des bastiments de trois cent mil livres , celle de Trésorier de l'ordre de quatre cent quatre vingt dix mil livres, pour payer partie de la maison qu'il a acquise de M** Bautru de deux cent vingt mil livres, plus de cinquante mil livres de rentes en bénéfices , la charge de capitaine des mousquetaires pour son frère outre celle de capitaine
' Journal d'olh: d'Ormesson , 2"" partie , f" 92 recto.
PUISSAINCE 1)K COLBEin. 149
aux gardes , la charge de maistre des requesles pour son autre frère pour cinquante mil escus, le prieuré de la Charité qu'il a aussy eu par son crédit, le tout en quatre ans. Sa fortune s'esleve fort, et il est le maistre, faisant tout ce qu'il veut ^ »
Le crédit de Golbert s'accrut encore considérablement par les grandes alliances de sa famille. « Le dimanche , 2 janvier (1667), écrit Olivier d'Ormesson-, le matin, chés M"" d'Hacqueville , qui me dict le mariage résolu de M*" le duc de Chevreuse , fils de M*" de Luines , avec M'*^ Golbert ^^ que le Roy avoit dict au commencement qu'il ne voulloit poinct, et, neantmoins, que c'estoit luy qui en avoit parlé à M*" de Luines et tesmoigné qu'il le souhaitoit^ ce qui marque le crédit de M" Golbert. » L'illustration des familles auxquelles s'alUait le ministre contrastait trop avec l'obscurité de son origine , pour que l'envie laissât échapper l'occasion de la rappeler. « Je passé chez M*" Pelletier \ Là, j'appris que M'' Golbert avoit esté, après le disner, dire à Madame Le Tellier les deux mariages qu'il faisoit de sa fille aisnée avec M'" le duc de Ghevreuse , fils de ]VP le duc de Luines , et de sa seconde '"" avec le fils de M"" le duc de S^-Aignan^ ces deux mariages à deux ducs font parler et marquent la haute fortune de M. Gol-
^ Journal d'Otiv. d'Ormesson , 2"" partie , f» 113 recto , ù la date du 2G août
2 Ibid., fo 141 verso.
3 Joséphine Marie Thérèse Golbert , mariée au duc de Chevreuse , le 2 février 1667.
4 Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2"" partie , f" 142 verso, à la date du 6 janvier 1667.
^ Henriette Louise Colbert, mariée le 21 janvier 1671 à Paul de Beauvil- Jiers, né en 1648 , mort en 1714.
loO FAMIFJ.K 1)K COLKKlVr.
bert. Pour admirer davantage ce que peul la fortune, M' Carpcntier m'a dict connoistre depuis longtemps toute la famille de M"* Colbert -, que M*- Colbert , S"" de Vandieres , son père , estoit marchand de camelot à Rheims , demeurant à l'enseigne du Long vestu ; qu'ayant donné un soufflet à un advocat-, il fut obligé de venir à Paris et demeura tousjours depuis dans la rue Grenier-Saint-Ladre, où il est mort , et achepta une charge de payeur des rentes de la ville. M*" de Montmort m'a dict plusieurs fois que le S"" Colbert, payeur, avoit faict deux foys banqueroute et que son père luy avoit aydé les deux foys à se relever ^ . Pour moy, j'ay veu ce bonhomme petit marguillier à S'- Nicollas 5 il avoit bonne façon et estoit honneste homme. Pour M*" Colbert, le favory. M*" Carpentier m'a encore dict qu'il l'a veu estudier au collège de Rheims , et qu'il avoit l'esprit si pesant qu'il fut tousjours des derniers de ses classes -, qu'à cause de cela il en fut retiré et mis à Paris chés un notaire , nommé Chapelain , où il estoit encore si lourd qu'on s'en estonnoit. Depuis, il entra petit commis chés Sabathier"^ et sa fortune a commencé par M*" de S*- Poange ^ auquel M*" Le Tellier, devenu secrétaire d'Estat, ayant donné sa première commission comme à son beaufrere, il y mit M*" Colbert, son parent, pour faire le travail et luy prenoit les apoinctements ^ qu'après quelques années M^ Le Tellier l'osta de sa maison, reconnoissant son esprit peu sociable, et le donna à M"" le Cardinal [Mazarin] pour
' Ces détails ne se trouvent pas dans les Histoires de Colbert, au moins aussi complètement. Voyez M. P. Clément, sur la famille de Colbert , p. 70-80.
* Sabalhier, ou Sabatier, était trésorier aux parties casuelles; on appelait ainsi l'impôt payé par les olliciers i)ublics , pour charges de magistrature ou de finances.
> Colhorl de Saint rnari^c . ou Saint Pouan^r . éiail intendant de Lorraine,
FAMIIJ>K DE COIJiKKT. 151
conduire ses affaires domestiques , estant fort œconome. Là il gagna aussitost l'esprit de M"" le Cardinal , qui estoit avare, et voila son élévation'. M^ Carpentier m'a encore dict que M*" Golbert dansoit fort bien et que c'estoit sa plus forte passion ^, et j'ay appris que le soir des fiançailles de sa fille il avoit dansé dans son domestique deux courantes et fort bien. »
Au milieu de ces critiques passionnées, il y a des vérités sur la familke de Colbert , et le ministre les rendit plus sensibles en affectant de se donner une origine illustre. « Le mardy 19 juin (1669), écrit Olivier d'Ormesson^, je fus disner au Temple avec M'' le Grand Prieur. C'estoit le jour de la closture de son chapitre , dans lequel M*" Colbert avoit faict recevoir chevallier de Malthe un de sesenfans^ et , quoyque sa naissance soit cognûe , il n'a pas laissé de faire paroistre les plus belles preuves de noblesse de la France ; il se faict descendre d'Escosse ^ C'est l'aveuglemenft ordinaire à tous les gens eslevés. » Les historiens même les plus favorables à Colbert ne peuvent nier cette faiblesse , et M"" P. Clément nous montre son héros allant pieusement s'agenouiller, à Reims , sur la tombe de son prétendu aïeul , le chevalier Kolbert d'Ecosse '\
' Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2"'« partie , f" l43 recto. ^ Voyez la même plaisanterie sur Sully dans les Historiettes de Tallemmt des Réaux , tome !*•■, p. 72 , édit. in-8".
3 Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2'"« partie, f" 1G3 verso.
4 Antoine-Martin Colbert; il fut dans la suite'grand'eroix de l'Ordre et Général des galères.
^ « M. Colbert dit à MM. de Malthe qu'il les prioit d'examiner les preuves de son fils le Chevalier avec la dernière rigueur. Ils le firent aussi et trouvèrent les parchemins de trois cents an?, plus moisis qu'il ne falloit. » Mémoires de l'abbé de Choisij.
^ Histoire de Colbert , par M. P. Clément , p. 7G. —Voyez aussi les Mémoires de l'abbé de Choisij, collocl. Potitot . 2">« série , tome LXIII , p. 215-222.
152 PUISSAiSCK I)K COLBEKT.
La faveur de Golberl s'accrut encore pendant quelque temps ; il s'était emparé de la marine , et en obtint la survivance pour son fils Seignelay. Il dirigeait la réforme des lois par son oncle Pussort. A la mort de Pierre Séguier, on prétendit que Colbert aspirait à la dignité de Chancelier. Ce qui est certain , c'est que la place resta quelque temps vacante, et qu'on organisa un Conseil du sceau , où domina l'influence de ce ministre. Lorsque M. de Pomponne fut disgracié , Colbert le fit remplacer , au département des affaires étrangères, par son frère, Colbert de Croissy. Enfin , un de ses fils , archevêque de Rouen et abbé du Bec , occupait une des plus hautes positions de l'Église de France. Mais, pour soutenir cette vaste fortune, il fallait un travail opiniâtre et incessant , une application constante à flatter le maître, et une lutte acharnée contre d'implacables rivaux. En face des Colbert s'élevaient les Le Tellier. La lutte devint surtout très vive, lorsque Louvois entra au Conseil (1666), et que la guerre le rendit» plus utile à Louis XIV. Alors la mésintelligence éclata. « Le briiict est grand de la division des ministres , écrit Olivier d'Ormesson, le 24 novembre 1671 *, et ils sont aux extrémités l'un contre l'autre. » A partir de cette époque, la haine ne fit que s'envenimer, et Colbert trouva dans Louvois un rival audacieux , ardent , infatigable , qui finit par ruiner son crédit auprès du Roi , et , pour soutenir sa faveur, plongea la France dans des guerres interminables.
' Journal d'Oliv. d'Ormenson , 2"" partie , 1° 18G roolo:
touvois ( 1666): organisation du service militaire: revues fréquentes ; uniforme ; centralisation militaire ; inspecteurs ; discipline militaire. — Hôtel des Invalides. — Corps d'élite; artillerie: génie. —Ecole des Cadets ; soumission imposée à la noblesse.— Éloignement des anciennes armées: ardeur des nouvelles troupes. — Conquête de la Flandre ( 1667 ) et de la Franche-Comté ( 1668 ). — Puissance de Louvois et de sa famille. — Ambition de ce ministre , fatale à la France : Louis XIV la contient pendant cette époque. — L'opinion publique applaudit à la grandeur des réformes administratives de Louis XIV. — Opposition.
Louvois était , suivant l'historien Vittorio Siri *, « le plus grand et le plus brutal des commis. » Saint-Simon a dit , dans le même sens, que c'était le ministre le plus éminent pour les projets et pour les exécutions, mais le plus funeste pour diriger en premier l II fut associé , en 1666, à son père Le Tellier , qui , depuis longues années , était chargé du ministère de la guerre. Déjà , avant cette époque , plusieurs réformes avaient contribué à la réorga-
' Cité par M. Mignet dans son introduction aux Négociations pour la succession d'Espagne.
• Saint-Simon, tomeXHl, p. 28. C'était aussi l'opinion deTurenne, d'à près les Mémoires de Villars , coilocl. Pelilot . 2'»« séïic. tome LXVHI , p. 295,
nisation de l'armée. L'élite des troupes licenciées avait été incorporée dans les régiments des Gardes ^ ^ la compagnie des Gendarmes- Dauphins , instituée ^ ^ l'infanterie , relevée par le choix des colonels^ et des autres officiers ^ « Je déclarai même , ajoute Louis XIV ^ que je ne donnerois plus d'emploi dans la cavalerie qu'à ceux qui auroient servi dans l'infanterie. »
Afin de tenir tous les corps de troupes en haleine , le Roi passa fréquemment de grandes revues ^. Le Journal d'Olivier d'Ormesson en parle plusieurs fois-, mais , tout en convenant de la beauté des troupes , il se plaint des dépenses excessives qui résultent du mouvement des armées, et dit que , dans les pays étrangers , on appelle le Roi le Cadet des Revues \ La Cour campait en plein air pendant plusieurs jours et plusieurs nuits , et le Roi donnait aux dames le spectacle des sièges et des batailles ^ On commençait à conjecturer que ces troupes nombreuses et bien disciplinées ne se borneraient pas à de vaines parades ^.
Mais ce fut seulement à l'entrée de Louvois au ministère que l'administration militaire reçut une vive impulsion. Il y porta un caractère ardent et un zèle impétueux, stimulés par l'ambition et soutenus par une infatigable
» Mémoires de Louis JCIV, tome II , p. 12.
^ Ibid.
^ Ibid., p. 15.
* Ibid. , p. 10.
^ Ibid.
6 Ibid. , p. 88 et 2G4.
^ Journal d'Oliv. d'Ormesson , 2"'« partie , f" 132 recto.
8 Ibid. , f»» 134 verso et 135 recto. — Voyez aussi f"» 13G recto et 147 recto.
'» Ibid., f» 134 verso.
Ul^.FOHMES DE LOIVOIS. 1 ;');)
activité. Centralisation et amélioration de toutes les parties du service militaire , telles lurent les deux pensées qui dirigèrent Louvois et qu'il parvint à réaliser. Tout fut subordonné au Roi et à son ministre. Les divers régiments , qui portaient antérieurement les couleurs de leurs colonels, furent assujettis à l'uniforme ^ Des inspecteurs spéciaux imposèrent les volontés du pouvoir central à tous les corps d'armée dispersés dans les provinces , surveillèrent la conduite des chefs et la tenue des troupes ^. Ils étaient perpétuellement changés, dans la crainte qu'ils ne prissent trop d'autorité ^ Saint-Simon prétend qu'ils étaient toute l'influence aux colonels K En réduisant cette critique passionnée à sa juste valeur, on reconnaît que cette institution avait enlevé aux colonels une puissance exorbitante et dont ils avaient souvent abusé. Il n'y eut plus d'autorité qui s'interposât entre le Roi et l'armée. Maréchaux , lieutenants généraux , brigadiers ( généraux de brigade créés en \ 668 ) ^ , colonels , tous les officiers relevèrent immédiatement de la direction centrale.
Cette organisation eut , dans la suite, des inconvénients : elle fit souvent dépendre le sort d'une campagne d'un ministre et de ses commis. Rien ne fut plus funeste, lorsque l'autorité tomba aux mains d'un Chamillart , qui se croyait le génie de Louvois parce qu'il avait sa puissance^. Mais, dans les premières années de l'administration de Louvois,
• Anciennes Lois françaises , lome XVUI, p. 3G9.
^ Mémoires de Louis XIV, tome II , p. 84-85.
^ Saint-Simon , lome Xni , p. 681.
i Ibid. , p. G8.
'^ Anciennes Lois françaises , lome XVIU , p. 192.
'' Mémoires de Berwick, colioct. Pcliiol , i""" sôrie . lome LXYl, p. loO loK
15(> AUMIISISTRATION MH.1ÏAIKE.
la vigueur de la centralisation produisit d'excellents résultats. La discipline la plus sévère remplaça l'ancienne licence des armées. Peine de mort prononcée contre les déserteurs*, défense de s'écarter des garnisons-, répression énergique des désordres^, fixation précise de ce que pouvaient exiger les troupes en marche*, prescriptions minutieuses sur l'ordre des campements , sur le matériel et les approvisionnements militaires^, rien ne fut négligé pour établir la régularité la plus parfaite , protéger le bourgeois et le paysan contre les violences de la soldatesque, et contribuer au bien-être des troupes. Un ennemi 1 déclaré de Louvois , Saint-Simon , n'hésite pas à reconnaître et à proclamer l'habileté de ce ministre pour l'organisation et l'entretien de l'armée. « Il distribuoit les troupes avec grande connoissance , suivant leurs besoins , en des lieux oii le soldat gagnoit sa vie et le cavalier se raccommodoit. Il avoit la même attention et les mêmes ménagements pour les officiers qu'il rétablissoit de même par les avantages des postes ou des quartiers d'hiver. C'est ce qu'il régloit lui-même et sans y paroître le moins du monde que par des ordres secrets aux intendants. Il avoit l'œil attentif à une exécution précise. »
îi I L'Hôtel des Invalides fut fondé en 1671 ^, et ainsi fut enfin réalisée la pensée qui avait pour but d'assurer aux
' Anciennes Lois françaises, tome XVIII , p. 193. — Mémoires de Louis XIV, tome 11, p. 89.
2 Anciennes Lois françaises , tome XVIII , p. 197.
^ Ibid. , p. 193. — Mémoires de Louis XIV, tome II , p. 90-91 .
* Mémoires de Louis XIV, tome II , p, 90 , 92.
^ Anciennes Lois françaises , tome XIX , p. l4-to.
•• Ibid., p. 133.