‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 36 sur 54 · RÉFORMES DE LOUVOIS · texte numérisé non relu

RÉFORMES DE LOUVOIS

soldais mutilés un asile tranquille et honorable. On la voit déjà se manifester sous Henri III et Henri IV, et recevoir un commencement d'exécution par la fondation de quelques pensions en faveur des soldats infirmes ^ . Louis XIV leur donna le plus magnifique asile qui ait été ouvert au courage. Les armes furent perfectionnées. La baïonnette placée à l'extrémité du fusil remplaça la pique, dont l'usage avait été maintenu dans les corps d'infanterie'-. Chaque régiment eut ses compagnies d'élite. Les haras assurèrent la remonte de la cavalerie '^ -, des escadrons de cuirassiers et de grenadiers à cheval furent organisés \ Le corps des dragons s'accrut et fut placé sous les ordres d'un colonel générale La France emprunta aux étrangers le nom et l'arme des hussards ^ Des écoles d'artillerie furent établies à Douai , à Metz , et plus tard à Strasbourg. Le régiment d'artillerie se remplit bientôt d'officiers presque tous capables de conduire un siégea Ils avaient l'exemple d'un des hommes les plus éminents de ce siècle , du maréchal de Vauban. Il construisit ou répara cent cinquante places fortes , et organisa le corps des ingénieurs ^

' Anciennes Lois françaises , tome XIV, p. 699, et tome XV, p. 301.

^ Ibid. , tome XVIH , p. 369.

3 Ibid. , tome XVUI , p. G3 et 210. La date de 1G67, donnée par Voltaire (Siècle de Louis XIV, chap. XXlX) pour rinstitution des haras, n'est pas celle qu'on trouve dans les ordonnances ; la première ordonnance est de 1CG5, la seconde de 16G9.

* Ibid., tome XIX, p. 155. — Hénault, Abrégé chronologique, année

= Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. XXIX.

« Ibid.

' Ibid.

« Ibid.

La noblesse, trop longtemps accontumée à obtenir d'emblée les dignités militaires, apprit à obéir avant de commander \ Des écoles de Cadets la [)réparcrent au métier de la guerre. « Le Roi, dit Saint-Simon'^, assujetit tout, sans autre exception que des seuls princes du sang, à débuter par être Cadets dans ses gardes du corps , et à faire tout le même service des simples gardes du corps , dans les salles des gardes et dehors , hiver et été , à l'armée. Il changea depuis cette école en celle des mousquetaires. On s'y ployoitpar force à être confondu avec toutes sortes de gens et de toutes les espèces , et c'étoit là tout ce que le Roi prétendoit , en effet , de ce noviciat , où il falloit demeurer une année entière dans la plus exacte régularité. Il falloit ensuite essuyer une seconde école. C'étoit une compagnie de cavalerie pour ceux qui vouloient servir dans la cavalerie , et pour ceux qui se destinoient à l'infanterie une Ueutenance dans le régiment du Roi , duquel le Roi se mêloit immédiatement comme colonel , et qu'il a voit exprès fort distingué de tous les autres. C'étoit une station subalterne où le Roi retenoit plus ou moins longtemps avant d'accorder l'autorisation d'acheter un régiment. » Ainsi , la noblesse fut soumise à une éducation militaire qu'elle supportait avec impatience, et qui '' est amèrement critiquée par le défenseur obstiné de toutes i les institutions féodales^, mais qui , aux yeux de la postérité , est un des principaux mérites de l'administration de ' Louis XIV et de Louvois.

' Ce sont les paroles mêmes de Saint-Simon ( tome XHl , p. 50 ) -. « Sous prétexte que tout service militaire est honorable et qu'il est raisonnable d'apprendre à obéir avant que de commander, etc. »

^ Saint-Simon, .V<moirev, lome XIll , p. .^C-.')7.

^ Ibid , p. 6l,0:i,GG,G7

RÉFORMES DE LOlJVOrS. 159

L'avancement militaire fut aussi assujetti à des règles invariables. L'ancienneté . ou , comme on disait alors , l'ordre du tableau , l'emporta sur la naissance. « Au moyen de cette règle , dit Saint-Simon qui s'en indigne ' , il fut établi que , quel qu'on pût être , tout ce qui servoit demeuroit , quant au service et aux grades , dans une égalité entière. De là, tous les seigneurs dans la foule des officiers de toute espèce -, de là , cette confusion que le Roi désiroit ^ de là , peu à peu , cet oubli de tous , et dans tous , de toute différence personnelle et d'origine , pour ne plus exister que dans cet état de service militaire devenu populaire , tout entier sous la main du Roi , beaucoup plus sous celle du ministre, et même de ses commise »

La noblesse , soumise à des épreuves sérieuses et à un avancement régulièrement déterminé , fut tenue dans une stricte dépendance. Louvois ne toléra plus la négligence de ces colonels de Cour, qui connaissaient à peine le régiment acheté en leur nom. On en trouve une preuve dans le passage suivant d'une lettre de M''''' de Sévigné ^ : « M*" de Louvois dit l'autre jour tout haut à M"" de Nogaret : Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il , je ne le savois pas. — Il faut le savoir, dit M'' de Louvois ^ l'avez-vous vue ? — Non , Monsieur, dit Nogaret. — Il faudroit l'avoir vue , Monsieur. — Monsieur, j'y donnerai ordre. — Il faudroit l'avoir donné 5 il faut prendre parti , Monsieur : ou se déclarer courtisan , ou s'acquitter de son devoir, quand on est officier. » Ainsi ,

' Saint-Simon , Mémoires, tome XllI , p. 57-58.

' Idem, ibîd., p. 58.

3 Lettre du 4 février l68i).

IGO ADMINISTRATION MILITAIIIK.

assujettissement de tous, quel que fût leur rang ou leur dignité , à l'autorité du Roi, qui voulait rendre « toute condition simple peuple ^ ^ » en môme temps , activité , régularité , discipline sévère , tels sont les principaux caractères de l'administration militaire, pendant cette époque du gouvernement de Louis XÏV.

Pour l'application complète et sérieuse de principes nouveaux , il fallait des hommes qui n'eussent pas contracté l'habitude invétérée de la licence militaire. Les vieilles bandes de la Fronde , nourries dans l'indiscipline et le pillage , ne pouvaient guère se plier à ces mœurs nouvelles , à cette régularité sévère, que Louis XIV voulait introduire dans les armées. Le Roi les éloigna de la France ^ les unes allèrent , sous la conduite de Goligny^ combattre les Turcs , qui menaçaient la Hongrie ; d'autres périrent avec Beaufort , un des héros de la Fronde, en défendant Candie. Peu à peu la France se débarrassa de ces soldats indisciplinés. Ceux qui restèrent se fondirent dans les nouvelles compagnies, et en prirent l'esprit de soumission et de régularité. Une armée pleine de bravoure et d'ardeur, conduite par Turenne et Condé, s'élança, au premier appel du Roi, pour conquérir la Flandre et la Franche-Comté l

Le Journal d'Olivier d'Ormesson donne peu de détails sur l'administration militaire ; cependant il en montre bien les résultats en traçant un tableau complet et rapide de la

' Saint-Simon , tome XIII , p. G I .

' Voyez les Mémoires de Coligny, publiés par la Société de l'Histoire de France.

^ Mémoires de Louis XIV, tome II, p. 342 : « Au premier bruit de la guerre (le Flandre, je vis en un instant «rossir ma Cour d'une inttnlté de genliishommeji. etc. »»

CONQUftTK DE I,A FUANCHE-COMTh:. 161

conquête de la Franche-Comté': «Monsieur le Prince, soubs prétexte d'estre en Bourgogne aux Estats, avoit pris connoissance exacte que la Franche-Comté estoit sans aucunes troupes et sans dettiance , parcequ'ils ne doubtoient pas (lue le Roy ne leur accordast la neutralité, comme à la dernière guerre. Ces habitans ayant envoie vers luy pour demander la neutralité, il les a amusés; cependant, le Roy a faict marcher son armée sans descouvrir son dessein , et ces habitans se sont veus attaqués sans avoir sçeu qu'ils le deb voient estre. Besançon et Salins se sont rendus à la veue des trouppes. Le Roy, en arrivant , est allé à Dole, a faict installer les contrescarpes et quelques demie-lunes, où il y a eu quatre ou cinq cent hommes tués. Les habitans estonnés se voiant sans trouppes et sans espérance de secours se sont rendus le mardy gras, 1 4 febvrier (1668). Le Roy a marché, en mesme temps, à Gray. Le gouverneur a faict mine de se voulloir deffendre ; mais le marquis de Dien% gouverneur gênerai soubs Castel- Rodrigo, qui est du pays et y a tout son bien , s'est venu rendre au Roy et estant allé à Gray a persuadé au gouverneur de se rendre. Ainsi , le Roy y est entré le dimanche 1 9 febvrier et y a fait chanter le Te Beum , ayant à sa droite le gouverneur gênerai et à sa gauche le gouverneur particulier de la ville, et , le mesme jour, il est parti pour le revenir. Ainsi , le Roy est parti de S -Germain le 2 febvrier, est arrivé le 8 à Dijon , a sçeu , en arrivant , que, le 6 , Besançon et Salins avoient esté pris ; il a attaqué Dole le 1 2 , l'a pris le 1 4 , est allé à Gray et l'a pris

' Journal cVOliv. d'Ormesson , 2"'« partie, f" 1 GO recto et verso ; 25 février l(i(i8.

^ Voltaire l'appelle le marquis rt'Yeiine ; Siècle de Louis XlV, chap. IX.

le 19, est parti aussytost et est arrivé à S'-Germainle 24. Ainsi , en 22 jours du mois de febvrier, il est parti de S^- Germain, a esté en Franche-Comté , l'a prise entièrement et est revenu à S^-Germain. Cette conqueste est grande et admirable dans ses circonstances. » Le résumé rapide d'Olivier d'Ormesson justifie parfaitement la lettre attribuée au Conseil d'Espagne à l'occasion de cette conquête : « Le Roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays , au lieu d'y aller en personne ^ »

Le succès de cette campagne donna à Louvois une influence qui ne fit que s'accroître dans la suite. La famille Le Tellier, dont il devint le véritable chef, s'éleva comme une dangereuse rivale des Colbert. Ce fut d'abord par une émulation de services qu'elles se disputèrent le pouvoir ^ mais peu à peu Louvois, stimulant l'ambition de Louis XIV et développant son ardeur pour la guerre , prit un ascendant marqué. Dès le mois de juin 1 668, son frère, Charles Maurice Le Tellier, obtint la dignité de coadjuteur du premier siège archiépiscopal de France ^ D'Ormesson donne quelques détails sur cette promotion, qui excita l'étonnement et la jalousie ^: « Le jeudy , 1 4 juin (1 668) , je fus faire mes compliments à M"" l'abbé Le Tellier, sur la coadjutorerie de l'archevesché de Rheins ; il en tesmoignoit une joie très grande comme d'un establissement très élevé et beaucoup audelà de ses espérances. Il y avoit longtemps que l'on mesnageoit cette coadjutorerie avec M*" le Cardinal Antoine \ et l'on croid que celle de Lan-

I Voltaire , Siècle de Louis XIV, chap. IX.

* L'archevêque de Reims était premier pair ecclésiastique du royaume. -* Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2"^' partie, f" 162 rcclo.

♦ Antonio Barberini . archevêque de Reims.

PUISSANCE DF.S LE TKU.IF.H. KKJ

gres a faict réussir la seconde, parceque M" Le Tellier ayant obtenu l'agreement de M*" le Cardinal Antoine , il le dict au Roy, et marqua que la coadjutorerie de Rlieins estoit un mesme tiltre de duché que Langres , une plus grande dignité estant archevesché , et neantmoins qu'il ne desiroit l'une plus que l'autre que , parceque celle de Rheins n'estoit qu'à deux journées de Paris et celle de Langres beaucoup plus esloignée ^ et ainsi , sans faire une grande différence de ces deux grâces, le Roy luy accorda sur le champ celle de Rheins.

» Tout le monde considère cette grâce comme trop considérable pour M' l'abbé Le Tellier , à son aage , etc. , et que c' estoit un effect et de la bonne fortune de M' Le Tellier et de la puissance que les trois ministres ont sur le Roy*^ car ils font, chacun, tout ce qu'ils veuUentpour leur interest.

» Je vis M' Le Pelletier qui me dict que l'on avoit eu grande peine à engager M"" Le Tellier à faire cette demande au Roy, à cause de sa modération , et c'est le discours que l'on faict à tout le monde , fort esloigné de la vérité ; car l'on convient qu'il y avoit longtemps que cette affaire se negotioit avec M' le cardinal Antoine, et il n'est pas vray semblable que ce fut à son insçeu.

» Le samedy 1 6 juin , je fus à S*-Germain faire ma cour et pour faire mes compliments à M' Le Tellier 5 je vis M' de Turenne , qui, me parlant de la coadjutorerie, [dit] qu'il ne falloit plus que M' Le TelUer parlast de modération, et que, sur cette affaire , il le trouvoit embarrassé,

' 11 fiuil cntPiuJro ici Le Tellier, Colbert ( l de Lionne. Lonvois n'avait pa? encore le titre de secrétaire d'État.

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