‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 39 sur 54 · ÉLOGE DE LOUIS XIV PAU LES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LOUIS XIV PAU LES CONTEMPORAINS

sans sa volonté forte et persévérante , qui s'éleva au-dessus des plus vives oppositions pour reconnaître l'utilité de leurs plans et les réaliser, la France eût vainement produit des Colbert et des Louvois. D'Ormesson , qui est loin d'être prévenu en faveur de Louis XIV, ne peut méconnaître sa vigilance et son application aux affaires. Il parle avec éloge du soin qu'avait le Roi de se rendre compte chaque jour de ses actions' : « Foucault me dict une chose du Roy très admirable , qu'il escrit tous les jours son histoire de sa main , avec les raisons de toutes ses resolutions. »

Ce fut donc avec raison que les grands écrivains , interprètes des générations nouvelles , exaltèrent le règne de Louis XIV et célébrèrent ce prince , qui commençait comme Auguste avait fini. « Il n'est pas étonnant , écrivait Racine ^ de voir un jeune homme gagner des batailles, de le voir mettre le feu par toute la terre. Il n'est pas impossible que la jeunesse et la fortune l'emportent victorieux jusqu'au fond des Indes. L'histoire est pleine de jeunes conquérants ^ et l'on sait avec quelle ardeur V. M. elle-même a cherché les occasions de se signaler dans un âge où Alexandre ne faisoit encore que pleurer sur les victoires de son père. Mais elle me permettra de lui dire que, devant elle, on n'a point vu de Roi qui, à l'âge d'Alexandre , ait fait paroître la conduite d'Auguste ^ qui , sans s'éloigner presque du centre de son royaume, ait répandu sa lumière jusqu'au bout du monde , et qui ait commencé sa carrière par où les plus grands princes ont tâché d'achever la leur. » Boileau s'unissait à Racine pour célé-

' Journal, 2™« partie, f" 33 recto , à la date du 19 avril 16Ci. ^ Epître dédicaloirc tV Alexandre.

lt)8 KLOGE i)E LOUIS XIV PAU LES COINTEMPORAINS.

brer les Rois , bienfaiteurs des peuples , qui préfèrent à l'éclat des conquêtes la gloire des réformes pacifiques '. Il rappelait, avec l'ingénieuse précision de son style, les institutions que l'histoire expose en détail. Molière n'avait que des éloges pour ce prince ennemi de la fraude. Grâce à sa royale protection-, il pouvait donner un libre coursa son génie et travailler à la réforme des mœurs et de la société. Parmi ceux mêmes qui avaient vu la Fronde et respiré ce souffle de liberté et de licence, dont on garde longtemps l'enivrement, quelques-uns comprenaient l'avantage des réformes récemment accomplies, et applaudissaient à la tranquillité , au bonheur, à la gloire de la France régénérée. La duchesse de Nemours commence ses Mémoires sur la Fronde par l'éloge de la situation nouvelle que Louis XIV avait faite à la France : « En voyant aujourd'hui la France si calme et si triomphante , et gouvernée avec tant de sagesse et une puissance si absolue , on a peine à s'imaginer qu'elle ait été réduite au point où nous l'avons vue , au temps de la régence d'Anne d'Autriche, mère du Roi^ » La Fronde ne paraissait plus que « le dernier effort d'une liberté remuante , qui alloit céder la place à l'autorité légitime , et comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louise »

Mais une régénération pareille ne s'accomplit point sans blesser des intérêts et froisser des sentiments quelquefois nobles et généreux. Les familles parlementaires,

' Epîlrel", V. I30et suiv.

=* Mémoires de. lu duchesse de yemours , comniencenK.'iil de lu prcniicro partie.

^ Bo:«âUCl , Oraison funcbrc d Anne de (Jonzagiic.

CIUTIOUES DE gUELdUES CONTEMPUKAllNS. 1 ()9

si nombreuses et si puissantes au XVIP siècle, souffraient du silence auquel on les condamnait , de l'affaiblissement de leurs privilèges et de la diminution de leurs revenus. Les amis de Fouquet et des nombreux financiers que poursuivait la Chambre de justice, s'indignaient de la dureté de Louis XIV et de ses ministres. La noblesse ne se résignait pas tout entière à échanger son indépendance contre la servitude des Cours. Les rentiers accusaient l'État de banqueroute. De là , l'opposition qui perce dans un certain nombre d'écrits contemporains. Les lettres de M"® de Sévigné et de Gui Patin ^, les romans satiriques de Bussy-Rabutin , et même le Journal d'Olivier d'Ormesson, portent la trace de cet esprit critique. Colbert surtout était déchiré par les pamphlets ^. Le plus souvent, ces attaques ne sont que le cri des intérêts froissés et le regret injuste du passé. Mais, à un autre point de vue , l'administration > de Louis XIV mérite des reproches , et l'histoire ne remplirait que la moitié de sa tâche, si, après avoir signalé la grandeur des réformes , elle ne montrait pas les vices profonds, inhérents à l'ancienne organisation de la France et au despotisme de Louis XIV. On a souvent examiné et blâmé les principes de la monarchie absolue. Lemontey, dans son Essai sur le gouvernement de Louis X/F, et tout récemment M. Henri Martin, dans un travail sur la Monar-

' On trouve dans la plupart des lettres de Gui Patin le regret du passé -. « Messieurs du Puy, qui étoient de fort honnêtes gens de la vieille trempe , des bons François, iiltimi Romanorum , comme Brutus et Cassius dans les Annales de Tacite. » Lettre du 6 novembre 1666. — « On ne parle ici que de banqueroutes, malheurs, désordres et pauvreté. >> 16 avril 1667.— Voyez lettres des 1" et 22 octobre 1666 , 12 mars et 20 mai 1667, 17 janvier 1668 , 26 avril et 23 novembre 1669, 2 juin et 14 août 1071, etc.

^ Ilist. de Colbert , par M. P. Clcmenl . p, i09-U 1.

Page 1