ABAISSEMENT DES CARACTÈRES
considérer. L'on parle que ces lettres ont esté rendues au Roy, par lesquelles il mandoit à Madame : « Vostre » timide beau-frere n'est qu'un fanfaron et un avare ^ » quand une fois vous serez dans Dunckerque , nous luy » ferons faire , le baston hault , tout ce que nous voul- » drons. » Le Roy a envoie son exempt à Vardes avec des gardes pour l'arrester prisonnier et le conduire dans la citadelle de Montpellier et luy ordonner de se défaire de sa charge *. M. le maréchal de Grandmont a eu de longues conférences avec le Roy et l'on dict qu'il a obtenu le I pardon pour son fils , mais neantmoins que c'est un homme dont la fortune est perdue. »
Au milieu de ces intrigues et sous l'influence du despotisme, les caractères se dégradaient. Turenne seul avait conservé à la Cour de Louis XIV une indépendance qu'autorisaient les services rendus à la France et à la cause royale. Lui-même disait à d'Ormesson ^ « qu'il s'estoit seul 1 maintenu en estât de faire entendre au Roy bien des veri- I, l
tés , que les autres n'ozeroient dire, estant rempans mise- j rablement. » Le grand Gondé était réduit à se faire courtisan. L'historien Vittorio Siri s'exprima avec énergie sur cet abaissement du vainqueur de Rocroy, en présence de d'Ormesson et de l'abbé Le Tellier, fils du ministre l II dit i ^r ^-j^r 5 ^ « que M*" le Prince estoit obligé de faire sa cour aux mi- -^ ^ nistres et à leurs commis , et de faire mille bassesses in- ( dignes d'un grand seigneur. M. l'abbé Le TelUer l'ayant 1 pressé de s'expliquer, il dit que M"" le Prince avoit esté
1 Vardes ne fut rappelé d'exil qu'en 1683. 1
2 Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2""' partie, f" 92 recto, h la date du jeudi 19 février 1665.
3 Ibid. , f° 161 recto , à la date du mardi 2 août 1667.
176 ABUS DE i/administration.
obligé de venir exprès de S'-Germain pour entendre son sermon (le sermon de Le Tellier) , dans l'église des Jesuistes, et de revenir le lendemain pour lui en faire ses compliments. L'abbé Le Tellier demeura surpris de ce discours et le tourna en raillerie. L'abbé Siry adjousta que M*" le Prince avoit esté à l'acte du fils de M*" Colbert tout le premier, pour se monstrer. » Ces vérités un peu rudes scandalisaient d'Ormesson , qui les traite d'extravagances , et cependant lui-même avait éprouvé à quel point le despotisme comprimait les sentiments les plus honorables. Peu de temps après la mort de son père , il se rendit au Louvre, et reçut un accueil empressé de tous les courtisans. Mais pas un ne prit sa défense , « le Roy et M"" Colbert se faisant craindre de telle sorte, qu'aucun n'ozeroit rien dire mesme de ses propres interests , quoyqu'il n'y en ait aucun qui ne souffre et qui ne soit au desespoir dans le cœur^ » On aime à opposer à cette dégradation des courtisans le courage des gens de lettres et des artistes, qui ne dissimulaient pas leurs sympathies et leur admiration pour le rapporteur du procès de Fouquet. Pellisson, M"* de Scudéri, Arnault d'Andilly, M"^ de Sévigné, Le Brun, ne suivaient que les mouvements de leur cœur.
Dans toutes les branches d'administration , on retrouve la docilité aveugle aux ordres du pouvoir. Les résistances étaient rares, même de la part des magistrats, et l'exemple de d'Ormesson atteste qu'elles étaient suivies d'une disgrâce absolue, irrévocable. D'ailleurs, le Roi avait toujours à sa disposition les commissions judiciaires. Le procès de
' Journal d'Oliv. d'Ormesson, S"-' partie, f» 96 vorso , à la date du jeudi l2mar8lG65.