PRIVILÈGES FÉODAUX
grale de la propriété noble. De là le droit d'aînesse^ qui ne laissait guère aux puînés que leur épée ou l'Église. Les filles , exclues aussi de l'héritage féodal , n'avaient souvent pour asile que l'abbaye ou le chapitre noble. M"*® de Grignan n'hésite pas à sacrifier plusieurs de ses filles à la fortune de son fils ' , et ce n'est pas sans peine que M™^ de Se vigne arrache au cloître sa chère Pauline ^, qui devait être M"™® de Simiane. Louis XIV maintint ces institutions féodales si profondément enracinées. Son Ordonnance Civile de 1667 laissa aux Coutumes locales le soin de régler la transmission de la propriété , les conditions du mariage, les successions, etc. La plupart de ces Coutumes, rédigées sous l'influence féodale , donnaient au père de famille l'autorité la plus étendue pour le partage du patrimoine , et il en usait presque toujours dans l'intérêt de l'aîné.
La terre féodale avait été pendant longtemps inaliénable. Plus tard, la loi autorisa les nobles à se ruiner ^ mais elle opposa des obstacles multipliés au roturier, acquéreur d'un fief. Le retrait féodal permettait au suzerain de racheter la terre , aliénée par son vassal , dans les quarante jours qui suivaient la signification de la vente ^ Le fief, tombé en roture , ne conférait pas à l'acquéreur les droits des anciens propriétaires. « Mérinville , dont le père étoit seul lieutenant général de Provence , et qui fut chevalier de l'Ordre, en 1 661 , avoit été forcé par la ruine de ses affaires de vendre à Samuel Bernard , le plus fameux et le
I Lettres de M"" de Sévigné , édit. Grouvelle , tome X , p. 365.
^ Ibid. , tome vn , p. 200.
^ Introduction à la pratique du Droit , par Claude de Perrière , édit. de 1692 . RU mot Retrait féodal.
181 ABUS DE l'aDMIMSTRATION.
plus riche banquier de rEuro[)e, sa terre de Rieux, qui est une baronnie des États de Languedoc. Ces Etats ne voulurent pas souffrir que Bernard prît aucune séance dans leur assemblée, comme n'étant pas noble par lui-même, et incapable , par conséquent , de jouir du droit de la terre qu'il avoit acquise. Sur cela, Mérinville prétendit denieurer baron des États du Languedoc sans terre, comuie étant une dignité personnelle. Il fut jugé qu'elle étoit réelle , attachée à la terre , et Mérinville évincé avec elle de la qualité de baron et de tout droit de séance, et d'en exercer aucune fonction , sans que pour cela l'incapacité personnelle de l'acquéreur fût relevée. Son fils vient enfin de la racheter, malgré les enfants de Bernard , qui ont été condamnés par arrêt de la lui rendre, pour le prix consigné*.» Les nobles, si soigneux de la conservation de leurs domaines, ne respectaient guère la propriété du mlain. Dans un spirituel récit , Saint-Simon^ nous montre un noble, Charnacé, faisant démolir pièce à pièce la maison d'un roturier qui nuisait à la symétrie de son parc , et la transportant à quelque distance , pendant qu'il retenait le propriétaire en chartre privée. Le Roi et la Cour ne firent que rire de cet attentat.
La même inégalité se retrouvait partout , aux États- Généraux et Provinciaux, devant les tribunaux , dans les camps et jusqu'au pied des autels. La royauté la consacrait , dans ses ordonnances , en termes injurieux pour les roturiers. Le célèbre édit sur les duels (août 1679) ^ parle avec mépris de « gens de naissance ignoble , » qui osaient
' Mi-moires de Saint-Simon, tome V, p. i 10.
^ Jbid. , ioinr 11 , p. 18G el suiv.
' Ancifnncs lois Inmrtmes , lonu' Wlll . p. 209.