ARRIÈRE-BAN
possesseurs de fiefs étaient tenus de servir en personne, lorsque le Roi convoquait T arrière-ban. Les feuimcs, les mineurs, les ecclésiastiques devaient fournir un contingent déterminé par les anciennes chartes féodales. On demandait un homme à M"'^ de Sévigné pour sa terre de Bourbilly. « Je dis , écrivait-elle à son cousin Bussy-Rabutin , le 13 mai 1689, je dis que j'ai donné le fonds de ma terre à ma fille en la mariant: il [leheutenant général] me tourmente pour l'usufruit. Je vous demande pardon , mon cher cousin , mais je me jetterai dans la bourgeoisie de Paris. » Ces milices féodales , apparaissant au milieu d'une époque façonnée aux allures monarchiques , provoquèrent les railleries des courtisans. On chansonna le Gentilhomme de l'arrière-ban ' , comme jadis on avait chansonné le Franc-Archer de Bagnolet. La royauté ne laissait subsister de la féodalité qu'une ombre , impuissante contre elle , oppressive pour le peuple.
C'était principalement sur les habitants des campagnes que pesaient les abus féodaux. La dîme leur enlevait une partie de leurs récoltes ; la corvée les arrachait à leurs travaux pour réparer les murs du château , creuser les fossés, battre l'étang , etc. Le colombier du seigneur vivait aux dépens des champs du pauvre paysan -, la garenne les dévastait 5 la chasse ne respectait pas ses moissons. Que d'autres se repaissent de ces idées plus poétiques que réelles de la bonté patriarcale du grand propriétaire féo-
kœnig { Franzœsische Staats und Rechtsgeschichte , p. 640, note) pour soutenir que Louis XIV ne convoqua plus l'arrière-ban après l'année 1674,
' Voyez lettre de Bussy à M»»* de Sévigné, 13 mai 1689. La ballade du Gentilhomme de Varrière-ban est imprimée à la suite, dans l'édition ùe^Lettres de M"'' de Scvigmi par Grouvelle.
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dal , de sa familiarité avec ses vassaux » de cette autorité toute paternelle qui compatissait aux souffrances dont elle était sans cesse témoin. Si la féodalité s'est quelquefois présentée sous cet aspect de gouvernement patriarcal , c'est une honorable exception ; elle fait songer à ce Porcelet de Provence qui , seul de tous les conquérants de la Sicile, mérita d'être épargné au jour des vengeances populaires. En général , le régime féodal développait de tout autres sentiments. L'habitude de la guerre et du commandement , l'idée de la supériorité des familles nobles sur les classes qu'elles croyaient inférieures de cœur comme d'origine, inspiraient au seigneur féodal le mépris du serf et du vassal. Ils étaient , à ses yeux , taillables et corvéables à merci et miséricorde. A une époque même où la féodalité s'affaiblissait , les jurisconsultes se bornaient à dire au seigneur : « Si tu prends du sien (du bien du vilain), fors les droites amendes qu'il doit, tu les prends contre Dieu , et sur le péril de ton ame ^ . » Ainsi , la puissance du seigneur n'avait d'autres limites que les scrupules de sa conscience. Il les étouffait facilement par cette maxime de tous les tyrans , que la dureté est une condition de gouvernement. On avait ainsi formulé ce principe :
Oignez vilain , il vous poindra ; Poignez vilain , il vous oindra ^ ,
On serait tenté de croire que la situation du paysan s'était améUorée à cette époque de brillante civilisation qu'on appelle le Siècle de Louis XIV. Mais les témoignages
• Des Fontaines , Conseils à un Ami , chap. XXI , art. 8. » Institutes coutumiéres d'Ant. Loisel.
MrSÈRE DKf^ PAYSANS. 191
contemporains prouvent le contraire. Un écrivain qu'on n'accusera pas d'hostilité contre le gouvernement monarchique, La Bruyère ', s'exprime ainsi : « L'on voit certains animaux farouches , des mâles et des femelles , répandus dans la campagne, noirs , livides et tout brûlés du soleil , attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont une voix articulée , et , quand ils se lèvent sur leurs pieds , ils montrent une face humaine, et , en effet , ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières , oii ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre , et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Le même auteur n'épargne pas le gentilhomme campagnard , « inutile à sa patrie , à sa famille et à lui-même , occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres "^ » Il se moque de ses armoiries , « qu'on voit sur la porte de son château , sur le pilier de sa haute-justice, où il vient de faire pendre un homme qui méritait le bannissement. » Le duc de Bourgogne s'élève aussi contre la tyrannie que les seigneurs féodaux exerçaient dans les campagnes , du temps de Louis XIV ^ « Ils commandent en despotes des corvées pour l'embellissement de leurs terres ; ils élargissent et plantent des chemins à leur profit contre les ordonnances ^ ils établissent, sous des titres supposés, des péages, des fours et des moulins banaux. » Dans les villes mêmes , l'administration de Louis XIV
» La Bruyère , Caractères , chup. De l'Homme.
> Ibid.
3 Écrits du duc de Bourgogne , tome H , p 86-87 . — Thèse de M. L. Monly sur le duc de Bourgogne.
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laissa subsister des abus qui entravaient l'industrie ^ tel était surtout le système des jurandes. Utile , dans l'origine, pour protéger les membres de la corporation , assurer des secours aux pauvres , aux vieillards , aux orphelins , aux veuves d'ouvriers, il était devenu funeste au XVIP siècle. Il introduisait l'inégalité jusque « dans la propriété la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes^, » le droit de travailler ^ il éteignait l'émulation et rendait inutiles les talents de ceux que les circonstances excluaient d'une corporation. Il surchargeait l'industrie d'un impôt énorme , onéreux aux sujets , stérile pour l'État ^ il forçait les membres les plus pauvres à subir la loi du plus riche ; établissait un monopole et favorisait des manœuvres dont l'effet était de hausser , au-dessus de la proportion naturelle , les denrées les plus nécessaires à la subsistance du peuple. La royauté, qui signala plus tard les abus des corporations industrielles dans les termes mêmes que je viens de rappeler^, la royauté les toléra et les consacra pendant plusieurs siècles , et ils subsistaient dans toute leur force sous le règne de Louis XIV. Je ne reviendrai ni sur la diversité des poids et mesures , ni sur les douanes intérieures , ni sur les péages multipliés par les usurpations féodales. Tous ces abus résistèrent à l'administration monarchique et entravèrent l'industrie et le commerce. « On trouve, écrivait le duc de Bourgogne ^ des péages établis sur plusieurs rivières navigables , dont quelques-uns sont
' Ce sont les termes mêmes du préambule Ôe l'Édil de 17 "G, rédigé par Turgot, pour l'abolition des corporations industrielles.
' Préambule de rÉdit de 1776.
2 Tome 11 , p. T,, des tcrits du duc de Bourgogne.
INTOLÉRANCK HEI.IGIEL'SK ET POLITIQUK. 193
légitimes , et les autres injustes et sans fondement. ... Ils ont été établis d'autorité privée par les seigneurs. »
Il ne pouvait être question de liberté religieuse sous une administration qui fermait Port-Royal , ordonnait les dragonnades ^ révoquait l'Édit de Nantes, et arrachait les enfants à leurs mères pour leur imposer une autre religion. L'examen des questions politiques n'était pas moins sévèrement interdit. Est-il nécessaire de rappeler les disgrâces de Racine , de Fénelon , de Vauban ? L'éloquence politique , l'histoire moderne , la philosophie indépendante , étaient incompatibles avec un pareil gouvernement. Dès 1667, la Cour refusait d'autoriser un éloge public de Descartes. Plus tard, Fréret expiait à la Bastille le crime d'avoir attaqué les opinions traditionnelles sur l'histoire de France*. La Bruyère lui-même convient"^ « qu'un homme né chrétien et françois se trouve contraint dans la satire ^ que les grands sujets lui sont interdits. » Souvent même une police inquisitoriale pénétrait dans le secret des familles pour y surprendre les opinions, et punissait rigoureusement le détenteur d'un livre suspect. En 1 667 , un crime de cette nature força à s'exiler Charles Patin, fils du célèbre médecin Gui Patin. « J'appris, écrit Olivier d'Ormesson , le 1 4 novembre 1 667 ^, que le fils de Patin , médecin , qu'il appelle Carole , estoit en fuite , parceque l'on avoit trouvé chez luy des livres imprimés en Hollande , comme le Bouclier d' Estât faict contre les droicts du Roy sur la Flandre, et autres livres deffendus. »
» Aug. Thierry, Introduction aux Récits des temps Mérovingiens.
' Des ouvrages de l'Esprit.
^ Journal dUHiv. d'Ormesson , 2'"* partie , 1" 164 verso.
lOi ABUS DK l'administration.
On peut aussi reprochera radiiiinistration de Louis XIV d'avoir abandonné l'instruction publique aux efforts de quelques corporations isolées. L'unité nationale n'avait pas encore triomphé , sur ce point , des traditions du moyen-âge. Quinze universités ^ établies à Paris, Toulouse , Montpellier, Orléans , Valence , Angers , Poitiers , Gahors, Gaen, Nantes, Bourges, Bordeaux, Reims, Douai, Besançon (1676), donnaient un enseignement qui n'était soumis à aucune impulsion centrale, à aucune surveillance du gouvernement. Les inspections prescrites par l'ordonnance de Blois ne furent jamais sérieusement exécutées. A plus forte raison , les collèges particuliers , qu'entretenaient les villes, ne relevaient que des autorités locales.
En résumé, on pourrait comparer l'ancienne monarchie à ces villes où les rues sales et tortueuses du moyen-âge contrastent avec la régularité des constructions modernes. Le XVIIP siècle , qui n'était plus sous l'enchantement du grand règne , ne se fit pas illusion sur les vices de l'administration compliquée et hétérogène de la France. « Plût à Dieu, écrivait Voltaire % plût à Dieu que la France manquât absolument de lois! On en ferait de bonnes. Lorsqu'on bâtit une ville , les rues sont au cordeau 5 tout ce qu'on peut faire dans les villes anciennes, c'est d'aligner petit à petit. On peut dire parmi nous en fait de lois :
: . . Hodieque manent vestigia ruris ^ » .
» Dans la suite, la réunion de Strasbourg ( 1681 ) et l'inslilution des universités de Pau ( 1722 ) et de Nancy ( 1769 ) portèrent le nombre des universités à dix-huit. Orange avait aussi son université ; mais cette ville était sous la domination du Pape.
'■ Lettre à Dupaty, 27 mars 1769.
3 Horace , Épitres , livre II , épître I", v. ICO.
PRINCIPES COÎSTRADICTOIRES. 195
Voltaire revient souvent sur les principes contradictoires de l'ancienne monarchie. « Dans les premiers corps de l'État, que de droits équivoques et que d'incertitudes ! Les pairs sont-ils admis dans le Parlement , ou le Parlement est-il admis dans la Cour des pairs ? Le Parlement est-il substitué aux États-Généraux ? Le Conseil d'État est-il en droit de faire des lois sans le Parlement ? A chacune de ces questions fondamentales on pourrait répondre par des antécédents contradictoires ^ » Les usages, qu'on pouvait seuls invoquer, avaient toujours varié en France. « Ce sont des fantômes , ajoute Voltaire -, que le pouvoir absolu a fait disparaître. »
' Lettre à Servan, 13 janvier 1768.
» Lettre au marquis de Courtivron , 1 2 juillet 1757.