‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 48 sur 54 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le bien et le mal exposés, l'œuvre de Louis XIV et de ses ministres reste grande et glorieuse. Le mal leur avait été , en grande partie , légué par le passé -, le bien leur appartient. Que l'on compare la situation de la France en 1661 et en 1672 , et l'on sera frappé du contraste. A la mort de Mazarin, les finances étaient dans un effroyable désordre ^ le commerce et l'industrie languissaient -, la marine se réduisait à quelques vaisseaux ^ les lois étaient confuses et mal exécutées ^ l'armée , illustrée par de glorieux exploits et par le génie de quelques grands capitaines , manquait de discipline , et dépendait plus des généraux que du Roi ^ les lettres et les arts , après quelques productions brillantes et vigoureuses , tombaient dans ce genre faux et maniéré qui marque le déclin du goût et l'épuisement des esprits^ des discussions théologiques déchiraient l'Église. Dix ans se sont à peine écoulés , et tout est changé, régénéré. Les finances sont dans un état de prospérité que la France n'a atteint à aucune autre époque ; nos vaisseaux couvrent les mers et portent avec une glorieuse fierté le pavillon de la France ^ de riches et vastes colonies ouvrent un débouché au commerce et à

\i^^ COMll.LSIOÎN.

rindustrie; les lois sont améliorées et surtout respectées: la pensée du pouvoir central [)énètre jusqu'aux extrémités du royaume par une hiérarchie de fonctionnaires fortement constituée; l'armée sait vaincre et obéir; le génie littéraire , puissant et contenu , original et régulier, sobre dans sa fécondité , sévère dans son inspiration , présente le type le plus parfait de l'esprit français ; enfin , l'Église réconciliée a pour soutiens Arnault et Bossuet. On voudrait arrêter ce glorieux siècle sur la pente fatale où vont le précipiter l'orgueil et l'ambition du Roi , et où l'entraîne déjà l'ardent et funeste génie de Louvois. C'est , du moins , un spectacle plein de grandeur et de beauté , que celui du siècle de Louis XIV, dans ce moment de puissante et féconde jeunesse.

Tout est précieux d'une pareille époque , et on ne peut nier l'intérêt d'un Journal qui , rédigé sous l'impression même des événements , contribue à nous faire connaître, dans tous leurs détails, les réformes de Louis XIV. Olivier d'Ormesson nous a montré ce prince imposant silence au Parlement, annulant les grandes dignités de la couronne , et faisant des intendants les dociles agents de sa puissance. Il n'a vu, à la vérité, au milieu des grandes mesures financières et commerciales de Colbert, que les poursuites dirigées contre les traitants, le remboursement des rentes, le mécontentement provoqué par cette réforme , la diminution du prix des offices et l'organisation forcée des compagnies de commerce. Mais il expose avec étendue la réforme des lois. L'influence personnelle de Louis XIV siégeant au milieu des jurisconsultes , la date précise des premiers travaux de la Commission, le nom des conseillers d'État, maîtres des requêtes et avocats qui y prirent part,

CONCF.ISION. 199

le rôle secondaire du Parlement , les détails de l'enregistrement des nouveaux codes , les obstacles que présenta leur exécution et dont la volonté de Louis XIV parvint à triompher ^ tous ces faits, incomplètement ou inexactement racontés par les historiens , sont retracés par un témoin impartial. Il en est de même des affaires ecclésiastiques , des efforts tentés par Colbert pour diminuer le nombre des moines et des religieuses, de la lutte engagée, en 1 664, entre les Gallicans et les Ultramontains , enfin de la paix de l'Église , due au pape Clément IX et à l'heureuse médiation de quelques évêques français. Une préoccupation de commentateur ne m'aveugle pas sur les défauts du Journal d'OUvier d'Ormesson , sur la négligence et même parfois l'incorrection du style , sur la prolixité des récits et les préjugés de l'auteur. Je pense, néanmoins, que tous ceux qui estiment l'exactitude chronologique, qui préfèrent la précision des faits et des dates à des récits vagues et pompeux ou à des appréciations superficielles , que tous ceux, enfin, qui aiment l'histoire consciencieuse, détaillée, féconde en renseignements sur les mœurs et les institutions, apprécieront l'importance de ces Mémoires.

D'ailleurs, quelque étendus et multipliés que soient les extraits que j'ai cités , ils ne peuvent donner qu'une idée fort incomplète de ce Journal. Son principal mérite est de faire revivre une société qui avait ses imperfections et ses vices , mais à laquelle on ne peut refuser la supériorité de l'esprit, l'élégance des mœurs , la politesse raffinée des Précieuses^ jointes au bon sens et à l'intelligence de la vie pratique. Le récit simple et naturel de l'auteur retrace les relations tour à tour graves et brillantes de cette époque. Ses conversations avec Guillaume de Lamoignon , M'"*' de

200 CONCIASION.

Se vigile , Turenne , Le Brun , transportent le lecteur dans un siècle fécond en esprits piquants et solides. On aime à parcourir , avec ce guide consciencieux et éclairé , un monde ingénieux, où le vice même a un caractère séduisant. On oublie la misère des classes inférieures, les désordres scandaleux des grands , l'inégalité odieuse créée et maintenue par l'injustice , l'abus des lettres de cachet et tant d'autres mesures arbitraires , pour ne voir que cette société régulièrement organisée , où la vie était paisible , les croyances stables, les désirs limités; où régnait l'accord entre le souverain et le peuple ^ où le concours des volontés et des efforts avait pour résultat la grandeur de la France. La licence avait disparu , et l'ordre ne dégénérait pas encore en un despotisme intolérable. La publication complète du Journal d'Olivier d'Ormesson rendrait présente la vie de cette époque : il serait un commentaire excellent de tous les autres Mémoires et une préparation à la lecture des lettres de son amie , de son admiratrice , M"® de Sévigné. Je serais heureux si mon travail appelait l'attention sur un pareil document , en faisait comprendre l'utilité et contribuait à en préparer la publication.

Le morceau suivant est tiré des Mémoires autographes d'André Lefebvre d'Ormesson , f^' 287-288. Ces Mémoires n'ont pas la forme d'un Journal , comme ceux d'Olivier d'Ormesson. Ils se composent de morceaux assez courts, qui retracent des événements sans liaison entr'eux . Souvent l'auteur se borne à analyser ses lectures.

MEMOIRE DES LEÇONS QUE j'aY APPRIS EN MA JEUNESSE.

" En l'année quatre ving six ( 1 586 ), je fus mis au collage du cardinal Le Moine , soubs M' Le Dieu , Picart de nation , mon maistre de chambre , avec sept de mes cousins qui y demeuroient desja, sçavoir Messieurs Claude et Jean Le Clerc , Olivier et Jean Chaillou , François , Olivier et Charles d'Alesso \

» Allant en classe soubs M. Jard en la septième , sixième et cinquième , il nous fit apprendre une quantité d'epistres

* » Qui sont devenus , Claude Le Clerc conseiller de la Cour, Jean ( Le Clerc ) maistre d'hostel du Roy, Olivier ( Chaillou ) minime , Jean ( Chaillou ) maistre des Comptes, Charles (d'Alesso) chartreux, et moy d'Ormesson doien du Conseil en l'an 1055. » Note marginale de l'auteur.

204 Al'PEINDICK.

(le (jceron, entre aiiltres celle que Ciceron adresse à Luciliiis pour estre inséré dans son liisloire, laquelle commence: Coram me tecum , etc. ' , et ce les matinées. Les apresdiners , il nous leu les eglogues de Virgile , les comédies de Terence intitulées : l'Enuque , où Chœrea prend Thabit de Dorus enuque pour jouir d'une belle fille donnée à Thais , celle de Phormio qui représente ung vray flateur ou homme de Cour, qui entend le moien de s'enrichir en se rendant agréable aux grands et à ceux qui ont le commandement dans les Estatz. Il nous leu encore l'epistre d'CEnone, nimphe des bois, à Paris, fils de Priam % qui l'avoit abandonnée pour ravir et jouir de la belle Hélène , femme du roy Menelaus ; et encore l'epistre Medea Jasoni ^ , en laquelle Medée se pleint à Jason de ce qu'ayant perdu son frère et ses parens pour luy faire conquérir la toison d'or il l'avoit abandonnée , pour espouser Creusa fille de Creon roy de Corinthe, et tuer le Minotore \ » En la quatrième classe, soubs M. Seguin, qui a esté depuis médecin de la Roine Anne d'Autriche , l'oraison Pro rege Dejotaro, de Ciceron ; la première satire d'Horace contre les avaricieux , qui commence : Qui fit Mœcenas; quelques odes d'Horace , avec l'epode à la louange de la vie rustique et champestre, qui commence : Beatus ille quiprocul negotiis ; la satire de Ju vénal contre la noblesse faisneante , qui commence : Stemmata quid faciunl ^ ; la cinquième Tusculane de Ciceron pour prouver : Virtutem ad bene vivendimi se ipsa esse contentam ; le commencement du premier livre de la métamorphose d'Ovide qui commence : In nova fert animus ;

' Celte épîtrc csi adresser à Lucceiu? . et non à Luciliiis; c'est );« XII'' du livre V.

^ V« Héroïd(! d'Ovide.

2 Xn« Héroïde d'Ovide.

* «« J'oubliois le premier livre de la métamorphose d'Ovide. » Note de l'aluleiir.

■' Satire VMI.

KDIJCATION d'aNDKK d'uHMKSSON. i()')

le poème lu ibim ', contre un envieux qui le perseeuloit pendant son exil, ou [il] luy souhaite tous les malheurs qui sont jamais arrivez les plus cruelz , racontez dans les poêles et les fables de l'antiquité.

» Le siège de Paris estant arrivé au mois de may mil cinq cens quatre ving dix , lequel l'ut levé au mois d'aoust ensuivant , mon père nous ayant retiré du collège du cardinal Lemoine , nostre maistre M' Le Dieu n'ayant pas le moien de nous nourir, mon frère de Lezeau et moy, à cause de la nécessité du pain et des vivres et de la grande famine qui tit mourir une infinité de peuple de faim , je demeuré dans la maison de mon père jusques au mois d'octobre de la mesme année 1590 , où j'allé demeurer avec mon frère au collège de Navarre , soubs la charge de Monsieur Raquis , fort habille homme et fort homme de bien , qui prit ung grand soing de mon instruction , dont je suis très obhgé d'en honorer la mémoire et prier Dieu pour luy. M' Fougin (ou Fongin), chanoine d'Orléans , conseilla mon père de nous y mettre .

» Ce Monsieur Raquis - commença ses leçons de la première classe en octobre mil cinq cens quatre ving dix , après la levée du siège de Paris. Il nous leu le matin l'oraison In Vatinium, et, par après, l'oraison pour Lege Manilia, en faveur de Pompée , pour le faire eslire gênerai de l'armée romaine contre le roy Mitridates \

» L'apresdisnée, il nous leu la dixième satire de Juvenal , qui commence : Omnibus in terris , où il monstre qu'il ne fault

' Attribué à Ovide.

* F" 288 recto des Mémoires d'André d'Ormessoii .

3 « J'oubliois que M' Raquis nous apprit, en la première classe, la troisième satire de Perse , qui excite la jeunesse à bien estudier et l'excite à la vertu, laquelle commence -. A'empe hoc assidue y etc., et nous instruisoit encor dans sa chambre. Nous estions en pension chés luy, mon frère de Lezeau et moy, es années 1590, 91, 92 , 93, et puis m'en allé à Orléans en s*^-tembre 1593. » Note marginale de l'auteur.

ny souhaicter les richesses ny les grandes dignitez ny la grande éloquence ny la beauté ny la viellesse , mais seulement ce qu'il plaist à Dieu ,

« Et mcntem sanam in corpore sano.

» Par après, il nousleu le premier livre des epistres d'Horace tout entier, où est contenue toute la sagesse de la philosophie morale des anciens philosophes , et les appris toutes par cœur et les ay toutes retenues toute ma vie.

♦» Et encore quelques odes d'Horace les plus sententieuses, et encore

» Quod vifœ sectabor iter ?

du poète Ausone.

'» L'année quatre ving unze, commençant en octobre, Monsieur Gaultier, qui a esté depuis docteur en théologie et curé de S* -Denis de la Chartre ', fit la première et dernière première pour la seconde année.

" Il nous leu le matin l'oraison Pro Marco Marcello , où Ciceron parle pour Marcellus son amy qui avoit servi , comme luy, le parti de Pompée % où il flatta et gagna tellement l'esprit de Coesar, qu'il pardonna à Marcellus contre sa première intention. Il nous leu, l'apresdinée, l'unzieme livre de l'Enéide qui convenoit fort bien au temps de la Ligue , où la couronne de France estoit contestée entre plusieurs grands princes compétiteurs , comme estoit la couronne du roy Latinus entre Turnus et iEnée , qui pretendoient tous deux à la dicte couronne espousant la fille du roy Latinus , nommée Lavinia , comme aussi , en la Ligue , le combat estoit à qui espouseroit l'Infante d'Espaigne , Clara-Eugenia-lsabella , fille du roy d'Espaigne Philippe second et d'Elisabet de France , fille de Henry second et de Caterine de Medicis , pour estre Roy de

■ Je n'ai pu lire que ces mois. '

* « Marcellusque loquax et nomma vana Catones , » [dans Lucain, I, 3l3j. Note (le l'auteur.

i':DUCATroîs d'andri^: d'ormesson. :^07

France avec elle , ou rarchiduc Ernest ou le duc de (iuise ou le cardinal de Bourbon , chef du tiers parti.

'» Par après , il nous leu le songe de Scipion , où Ciceron exhorte Scipion , par la bouche de son grand père , de mespriser la terre et la gloire des hommes et d'aspirer au ciel , où la demeure est toute divine et miraculeuse.

'» En octobre quatre ving douze , j'allé estudier en logique aux Jesuistes soubs le père Gaspard Seguiran , qui a esté depuis excellent prédicateur et confesseur du Roy Louis Treizième ; et puis aux Institutes soubs Monsieur Marsilius , et de là aux Universitez, à Orléans ', sous M' le docteur Luillier, le Doien et le plus sçavant de tous les docteurs d'Orléans, jusques au mois de septembre 1595.

» Puis chez M* Le Clerc , docteur en droict , jusques à ma réception de conseiller au Grand Conseil, qui fut le 17 décembre 1598.

»» Et Dieu m'afaict la graced' avoir retenu par cœur jusques à la fin de mes jours toutes les poésies et les vers que j'avois appris en ma jeunesse. Il est vray aussi qu'estant de loisir je les rehsois quelquefois pour m'en rafreschir la mémoire.

» J'ay escriptces deux pages le dimanche 29 septembre jour S -Michel mil six cens cinquante deux , prenant plaisir à considérer les années de ma jeunesse et de mes estudes , dont je remercie le bon Dieu et le remerciray toute ma vie , "pour les consolations et advantages que j'en ai receu, et ung moien de bien emploier mon loisir et de n'estre à charge ny à moy ny à personne.

>• In solis ceu tihi turha locis a.n

» « Avec le président Tambonneau , Briisel conseiller, Le Picart conseiller, Boucherai maistre des Comptes, Lormier conseiller de la Cour des Aides, et Du Lac maistre des Comptes. » Note marginale de l'auteur.

=» TibuUe , IV, xiii, 12. Il y a dans le vers de Tibulle : m solis tu mihi turha locis.

DISGRACE D OLIVIER D ORMESSOX.

Olivier d'Ormesson , malgré la réponse sèche et dure que lui avait faite Louis XIV à l'audience du 1 7 janvier 1665 \ n'en continua pas moins de solliciter une place au Conseil d'État. Après de nombreuses et vaines démarches, il se décida à demander une nouvelle audience au Roi. Six années s'étaient écoulées depuis le procès de Fouquet, et d'Ormesson pouvait espérer que les premières impressions s'étaient effacées. On verra , par le récit de son Journal , que Louis XIV n'avait rien oublié :

« Le lundy 2, 16 juin (1670), je lus seul à S -Germain. Je vis M' de Turennes, qui me dict une occasion qu'il avait eue de parler au Roy fort naturellement de moy, sur la police que j'avois tenue à l'esgard des trouppes en Picardie. Je luy dis ensuite ce que j'avois dessein de dire au Roy, qu'il approuva fort. De là , je fus chés M' Le Tellier, qui me dict d'abord qu'il estoit bien aise de me veoir voulant me parler ; que , dans le discours que j'avois à faire au Roy, je debvois luy dire que tous les jours il voioit opiner en sa présence sur les affaires

' Voyez le récit de cette audience, p. 33 et suiv.

^ Journal d'Olivier d'Ormesson, 2""" partie, f" 179 recto.

■2\i) APPFNDICK.

de justice, et (juc les plus gens de bien estoient de différents sentiments. Je lui dis le discours que je vouUois faire au Roy, qu'il trouva bien ; il me parla ensuite fort ouvertement de plusieurs cboscs : sur la faulte de la Reyne merc, qui gasta mon affaire , ayant dict au Roy que c'estoit M' de Turennes qui luy en avoit parlé ; qu'il l'avoit preveu , en avoit adverti la Reyne mère , et neantmoins qu'elle n' avoit pu s'empescher d'avouer au Roy que M. de Turennes luy en avoit parlé ; me dict que le Roy lui avoit dict que l'on disoit qu'il pretendoit le gouverner, et qu'il le prioit de faire cesser ce discours par sa conduicte; que depuis il n'avoit pensé qu'à s'anéantir ; que c'estoit la raison pourquoy il avoit si tost donné sa charge à son fils ; qu'il avoit beaucoup bazardé à cause de sa jeunesse ; mais que l'on ne sçavoit pas tousjours les véritables raisons des choses ; me dict comme la charge de maistre de la Chapelle avoit esté donnée à son fils et depuis la coadjutorerie de l'archevescbé de Reims ; etc.

"Je disné chez M"" la mareschale de La Motte , et , de là , je fus au disner du Roy, où M' de Rochefort et M' Sanguin me firent passer entre le Roy et M-"^""" le Dauphin , que le Roy interrogeoit sur plusieurs choses. Le Roy, au sortir, estant passé dans son cabinet, où il donna audience à M' Talon , advocat gênerai , et , après , M' le duc d'Aumont luy ayant demandé audiancepour moy, on m'appella, et je trouvé le Roy à l'entrée de la seconde porte de son cabinet. Je lui présenté une lettre de M' le marquis de Moy et je lui dis que c'estoit pour remercier S. M. de la grâce qu'il avoit faicte au fils du prince de Ligne, son nepveu, de le recevoir pour sonsubject, et que je luy faisois en mon particuUer mes très humbles remerciements de l'honneur qu'il m' avoit faict d'agréer que j€ fusse son tuteur honoraire et qu'il m'eût jugé capable de luy aprendre à bien servir S. M. , et à ne manquer jamais à l'obéissance et à la fidellité d'un bon subject. Sur ce le Roy m'ayant

DISGRACK d'oMVIKR d'uRMESSON. 411

dict qu'il falloiten imm un bon François et voullant se relirer, je luy dis que je le priois de me permettre de lui parler de mes interests particuliers, et que je luy en parloismoy mesme ayant appris de mes pères que je ne debvois connoistre que S. M. seule et n'employer personne auprès d'elle pour obtenir des grâces; que je la priois de considérer qu'il y avoil trente quatre ans que j'avois Thonneur d'estre son olficier, et que , depuis vingt huict ans, je servois dans la charge de maistre des requestes , oùj'avois tasché de servir en homme de bien et do suivre les exemples de mon père ; que, durant mes emplois en Picardie , S. M. m'avoit dict plusieurs fois qu'elle estoit très contente de mes services ; que mon père estoit mort doyen de son Conseil , après y avoir servi soixante ans; que, durant ses dernières années, S. M., pour lui tesmoigner sa satisfaction , m'avoit accordé sa place dans son Conseil , lorsqu'elle seroit vacante ; que cette place m'estoit très advantageuse pour mon establissement , et que neantmoins j'en avois ressenti la perte avec bien moins de desplaisir que de ce qu'il me paroissoit que S. M. n'estoit pas satisfaicte de maconduicte et que j'avois esté assez malheureux pour luy avoir desplu ; que je ne pretendois pas me justifier, estant capable d'avoir faict des faultes par incapacité et manque de connoissance, mais ' que je n'en avois poinct faict dans le cœur, mon intention ayant esté très pure pour la justice ; que je la priois de faire reflexion sur l'obligation d'un juge , et que , tous les jours, lorsqu'elle faisoit opiner en sa présence sur les affaires de la justice, elle voioit les plus gens de bien estre de differens advis ; que je luy protestois que je n'avois jamais eu la moindre pensée de lui desplaire ; que je la priois de se souvenir de moydans les occasions, et que je n'eusse poinct le desplaisir de demeurer inutile dans son royaume , ayant eu des pères qui avoient servi avec réputation , et que s'il me

' F" 179 verso.

2li APPENDICE.

laisoit la grâce de m'employer, je le servirois avec tout le zele et la fidellité ; etc.

» Le Roy m'ayant entendu fort attentivement et i'ort sérieusement, il me dict : « Monsieur, je feray considération sur les choses que vous dictes, " et se retira. J'avois parlé avec une voix un peu tremblante , l'air du Roy me paroissant très sévère , et sa response, qui me parut sèche , me donna quelque peine. Neantmoins , je tesmoigné estre fort content de la manière dont le Roy m'avoit parlé , chacun se venant conjouir de la bonne réception qu'il m'avoit faicte. J'allay aussi tost en faire la relation au vray à M' Le Tellier, qui me dict que c'estoit la manière ordinaire du Roy ; qu'il falloit attendre , faire sa cour quelquefois et demander toutes les places qui vacqueroient, et que le Roy attribueroit ma timidité à respect. De là , à M' de Turenne , qui me dict la mesme chose. Je fus ensuite veoir M' Colbert , auquel je parlé de la tutelle des fils du prince de Ligne ; mais je ne luy parlé pas de ce que j'avois dict au Roy pour mes interests, et j'y eu regret depuis, croyant y avoir faict une faulte, comme si je voullois agir par finesse avec luy. «

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