‹ De l'administration de Louis XIV, 1664-1672Chapitre 27 sur 38 · PUISSANCE DE LOUVOIS · texte numérisé non relu

PUISSANCE DE LOUVOIS

quand il en parloit ; car il ne sçavoit comment accorder sa modestie avec cela. »

Dans la suite, Michel Le Tellier devint Chancelier de France et fut à la tête de la magistrature , pendant qu'un de ses fils dirigeait les armées, et que l'autre , premier pair ecclésiastique , présidait les assemblées du clergé. Les deux fils n'eurent pas la modération apparente qui masquait habilement Tarobition de Michel Le Tellier. Pendant la guerre de Hollande , Louvois devint si puissant et si orgueilleux, qu'on ne pouvait plus l'aborder. « Il y eut l'autre jour, écrit M""^ de Sévigné le 14 septembre 1676, une vieille très décrépite qui se présenta au dîner du Roi; elle faisoit frayeur. Monsieur la repoussa et lui demanda ce qu'elle vouloit : «Hélas! Monsieur, lui dit-elle, je vou- » drois bien f»rier le Roi de me faire parleràM"* de Louvois.» Le Roi lui dit : « Tenez , voilà M"* de Rheims qui le peut > mieux que moi. » Gela réjouit fort tout le monde. • Tant que vécut Colbert , Louvois eut un rival; mais, après la mort de Colbert , il fit donner la direction des finances à Claude Le Pelletier, « homme honnête, mais fort court de génie ', > et dévoué aux Le Tellier. Louvois s'empara des postes, dont le secret fut odieusement violé '. La direction des bàtimrats publics , qui des mains de Colbert passa dans les siennes, lui fut encore un moyen de flatter et de gouverner Louis XIV ; il excita la passion du Roi pour de somptueux monuments , et souvent il le précipita dans de folles et ruineuses dépenses. Par jalousie contre Seignelay, il enleva à la marine l'argent nécessaire pour ce service , et l'engloutit dans des fêtes somptueuses , dont il avait la direc-

■ Saint-SimoD, tome 11, p. 49.

* Idem, tome XIII , p. 76.

INFLUE19CE FUmSTE DE LOUVOiS. 465

tion^ 11 s'opposa à des expéditions utiles, de peur qu'elles ne tournassent à la gloire du fils de Golbert', Mais ce qu'il y eut de plus funeste, ce fut l'ardeur avec laquelle il pressa la révocation de l'Édit de Nantes. Dès qu'il vit dans la conversion forcée des protestants un moyen de puissance, il s'y précipita avec l'impétuosité de son ambition et la dureté de son caractère. Les missions bottées ou Dragonnades furent l'œuvre de Louvois^ Si l'on en croit Saint- Simon^, il alluma l'incendie du Palatinat pour affermir son crédit ébranlé ^ il tourmenta la nature à Marly et sacrifia des milliers de victimes aux fièvres de Maintenons. La violence et la tyrannie de lx}uvois finirent par soulever une vive opposition. Dès 4689, paraissent les Soupirs de la France esclave , et l'on place peu d'années après la fameuse lettre de Fénelon à Louis XIY. Lorsque Lottvois mouilit , en 4694 , il avait fatigué de son despotisme la France , l'Europe et Louis XIY. Qiielle différence entre Colbert et ce ministre! Colbert avait enrichi la France, lui avait donné une puissante marine, avait encouragé et fécondé tous les développements du génie. Ses yeux mourants avaient vu sa patrie au faite de la prospérité et de la grandeur. La conscience des services rendus devait le consoler de l'ingratitude de ses contemporains et lui faire prévoir la reconnaissance et l'admiration de la postérité. Louvois, au contraire, avait épuisé la France par la guerre,

' Saint-Simon, tome XIII, p. tb.'^ Mémoires de Vabbé de ChoUy, éd'^t.Pe- Utot, p. 389.

> Hémoiret de Berwkk , eoUect. Petitot, 2-* série, tome LXY, p. 353.

3 Eciaireissements sur la Révocation de l'Êdit de Nantes ( par Rulhière ) ; Paris, 1788, tome !«', chap. X , p. 193« •

* Saint-Simon , tome XIIl ; voyez l'anecdote de la fenêtre de Trianon.

^ Ibid. , p. 85, 86 « 87, 88 , etc. — Mémoires de AT-* de La Fayette , ^^dit. Petitot,p. 10 et 11.

166 rx)uis XIV domine ses ministres.

tari la source de ses richesses, ruiné sa marine^ ses colonies , son commerce , violé la liberté de conscience , et , après avoir fait servir à son ambition les armes et la religion, la ruse et la violence, les œuvres d'art et les secrets de police, il tomba vaincu par Pesprit patient et astucieux d^une femme.

Placé entre Colbert et Louvois, comme entre son bon et son mauvais génie , Louis XIV ne se laissa d'abord dominer par aucun d'eux ^ il balança adroitement leur crédit, leurs talents, leurs efforts. Il les récompensait magnifiquement, et les tenait en même temps dans une étroite sujétion, que leur f*appelaient tantôt quelques paroles hautaines, tantôt des refus obstinés. Ainsi , à son retour de Flandre , en 1668 , il vante à Colbert les grands travaux nûlitaires qu'il a vus s'élever avec rapidité et solidité. Il en oppose l'économie aux dépenses énormes des monuments civils' ^ il semble alors pencher vers les Le Tellier. Ils espèrent, à la mort de Séguier, s'emparer de la dignité de Chancelier. Mais la résistance énergique de Colbert fit édiouer ce projet. « M. Le Tellier, dit Olivier d'Ormesson*, avoit prétendu à la diarge de Chancelier et l'auroit esté , si M' Colbert ne s'y fut pas opposé formellement , ayant dict au Roy que , si M*" Le Tellier entroit dans cette diarge , il ne pouvoit plus le servir-, car il le trouveroit contraire à tout ce qu'il voudroit faire. » Ainsi , Louis XTV sut garder, du moins à cette époque , son rôle d'arbitre et de maître entre ses conseillers ^ il les écoutait et les dominait. Il ne les a pas créés, sans doute; mais, sans lui,

» Uist. de Colbert , par M. P. Clément , p. 407.

' Journal d'vliv. d'Ormesson, 2"»« parlie, f« 189 ver*o, à la daie du 26 aM-il IG72.

ÉLOGE DE LOUIS XIV VkR LES CONTEMPORAINS. 467

sans sa volonté forte et persévérante , qui s'éleva au-dessiis des plus vives oppositions pour reconnaître Tutilité de leurs plans et les réalisep, la France eût yainement produit des Colbert et des Louvois. D'Ormessôn , qui est loin d'être prévenu en faveur de Louis XIV, ne peut méconnaître sa vigilance et son application aux affaires. Il parle avec éloge du soin qu'avait le Roi de se rendre compte chaque jour de ses actions' : « Foucault me dict une chose du Rdy très admirable , qu'il escrit tous les jours son histoire de sa main , avec les raisons de toutes ses resolutions. 9 *

' Ce fut donc avec raison que les grands écrivains , interprètes des générations nouvelles , exaltèrent le règne de Louis XIV et célébrèrent ce prince , qui commençait comme Auguste avait fini. « Il n'est pas étonnant , écrivait Racine ', de voir un jeune homme gagn^ des batailles, de le voir mettre le feu par toute la terre. Il n'est pas impossible que la jeunesse et la fortune remportent victorieux jusqu'au fond des Indes. L'histoire est pleine de jeunes conquérants -, et l'on sait avec quelle ardeur Y. M. elle-même a cherché les occasions de se signaler dans un âge où Alexandre ne faisoit encore que pleurer sur les victoires de son père. Mais elle me permettra de lui dire que, devant elle, on n'a point vu de Roi qui, à l'âge d'Alexandre, ait fait paroltre la conduite d'Auguste -, qui , sans s'éloigner presque du centre de son royaume, ait répandu sa lumière jusqu'au bout du monde, et qui ait commencé sa carrière par où les plus grands princes ont tâché d'achever la leur. » Boileau s'unissait à Racine pour célé-

■ Journal t 2-« partie, ^ 33 recto , à la date du 19 avril 1664. 2 Epllrc dédicaloire d'Alexandre.

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