SÉANCE DU .PARLEMENT (S JANYIER
dans la ville, cela regardoit la Chambre de la police et qu'il valloit mieux que cela se fist par un concert de tous les corps ^ que pour ce qui concernoit le relus d'entendre les gens du Roy, qu'il seroit d'advis de les renvoyer, parce que s'ils pouvoient accomoder les dioses , ce seroit un grand bien. Sinon , cela justiûeroit les intentions du Parlemrat, et que le motdictpar les gens du Boy : que la continuation des Assemblées du Parlement avoit donné lieu à cecy, n'estoit pas à négliger, et qu'il y renoriceroit de bon cœur pour accomoder cette affaire ; que pour les r^nonstrances par escript , il en estoit d'advis plustost que de donner arrest, parce que le Parlement, ordonnant estre levé des ti'oupes , debvoit faire cognoistre que c'estoit contre le ministre et non contre le Roy, afin de né pastomber dans la rébellion ' , et qu'il estoit d'advis de le fmre plus tost par remonstrances que par arrest, parce qu'il falloit rendre raison de tout ce qui s'estoit passé ; ce qui ne se pouvoit faire dans un arrest. M. le Premier Président fut du mesme advis et adjousta qu'il falloit savoir soubs quel nom on donneroit des commissions ; que ce ne pouvoit estre soubs le nom du Parlement; mais qu'il croioit que ce debyoit estre soubs le nom du gouverneur, prevost des marchands ; mais qu'il falloit remettre cela au Conseil de la ville ; que nous avions grand interest que tout se fist par ses ordres , afin de le lier à nous , et fut d'advis des remonstrances.
» Tout le monde [s'écria] : // faut arrest présentement ; tout le peuple l'attend et le demande, et, si l'on ne le donne, c'est tesmoigner de la peur ; en quoy y a grand periL L'on tascha de Tempescher, disant qu'il falloit le
« Journal <VOliv. iVOvmesson, l^* partie, ^ 130 verso.
24 BIOGRAPHIE d'OLPTIBR o'ORMBSSON.
concerter, parce qu'il seroit veu de tous les royaumes de TEurope , et qu'il [falloit] prendre ^de à tous les mots. Nonobstant, chacun crioit : Àrrest présentement. Ainsi , sans reprendre les voix , l'on ne pensa plus qu^à former Parrest, qui flit reduict en ces termes : «La Cour, délibérant » sur le récit faict par les gens du Roy, qu'en exécution de 'Tarrest du jour d'hier ils se seroient transportés à Saint- » Germain et du refus de les entendre, et qu'ils ont dict que «laviHe estoitblocquée, et d'autant que le cardinal Ma- »zarin est l'autheur de tous les desordres, l'a déclaré et » déclare ennemy duRoy et de l'Estat, lui a enjoinct de sortir » de la Cour dans vingtnquatre heures, et de laFrance huie- »taine après, sinon permis à tous les subjects duRoyde luy » courir sus, et d'autant qu'il est nécessaire de pourveoir à
> la seureté de la ville etd^ouvrir les passages des vivres, a •ordonné et ordonne qu'il sera levé des trouf^s en tel » nombre sufRsant pour la seureté, et que quatre conseillers
> seront nommés pour assister au Conseil de la ville. »
» Cette délibération dura jusques à deux heures , dont tout le peuple ayant esté adverti dans la grande salle fit une acclamation de vive le Boy très grande , qui se réspandit de rue en rue autour du Palais. Je fis cette relation auxrequestes de l'Hostel. M" Bruxelles, Lenaiq, Maynardeau ' et Payen furent nommés pour le Conseil de l'Hostelde-Ville. B
Ce long extrait du Journal d'Olivier d'Ormesson peut donner une idée de sa manière -, il écrit au moment même, sous l'impression des événements et presque au reten-
> Oliv. d'Ormesson écrit aUleura Mesnardeau* Ces conseiller» se rendirent, dès le jour même , h IHÔtel- de-Ville , et y firent une scène violente , que retracent les Registres de l'Hàtelde- Ville , tome 1*', p. 86 88.
JOURNAL d'olivier d'ormesson. 25
ti^sement des cris du [yeuple.Ce qui donne un nouvel intérêt à ce récit , c'est qu'on ne trouve les mêmes détails dans aucun des nombreux. Mémoires composés par des contemporains. Vous chercheriez vainement cette scène dramatique , cette déclaration de guerre à Mazarin , ces harangues passionnées de Broussel, Payen, Wjiolle^ Blancmesriil,dans le^ Mémoires de Retz , de M"^ de Mottevillé, de Gui Joli, d'Omer Talon; Le cardinal de Retz réserve son esprit et son style brillant pour les récits qui flattent son amour-propre; en cette circonstance , il se borne ^ ainsi que Gui Joli ^ , à mentionner l'arrêt du Parlement contre Mazarin. M"*® de Mottevillé avait quitté Paris pour suivre la Cour -, elle insère simplement dans ses Mémoires le document officiel '. Omer Talon reproduit le rapport qu'il fit au Parlement ^ mais là s'arrête son récit. Il se retira ensuite , comme le dit formellement d'Ormesson, et ne put entendre le tumulte de cette scène orageuse ; sa narration a la froideur d'un prck^ès- verbal. Le Journal de la Fronde ^ ne donne, à la date du 8 janvier 1649, qu'un résumé de quelques lignes. D en est dé même , à plus forte raison , des ouvrages de seconde main. MM. de Sainte- Aulaire, Sisiïiondi , Bazin, H. Martin, ne font çue reproduire le récit incomplet d'Omer Talon.
Cetexemple fournituné preuve incontestable de l'intérêt que présente pour Phistoirede la Fronde le Journal d'Olivier
' Mem, du card. de Retz , édit. Petitot, tome I** , p. 289. > Mém. de Gui Joli, même eolleei. , p. 48.
3 Mém.de Jir-* de Motteinlie, ibid. , tome II, p. 148-149. « Mém. d:omer Talon , ibid., tome II , p. 4.
^ Journal de tout ce fifi s'est fait et passe en la Cour de Parlement de Parié, tome l'sp. 113.
26 BioGiUPEi£ d'ouvier d'orhesson.
d'Ormesson. Il n'embrasse pas toute cette époque; il s'iatçiTompl au 22 janvier 1 65 1 , retrace quelques événements du mois d'avril de la même année, et, franchissant plus de dii^ ans, passe au mois de décembre 1661. Pendant cet intervalle, Olivier d'Ormesson fut intendant en Picardie et enSoissonnais, et c'est probablement à cette cause qu'il faut attribuer l'interruption 4e son Journal. Il le reprit le 9 dé^ cembre 1661, lorsque commencèrent les séances de la Chambre de justice, chargée de procéder contre Fouquet et contre \m grand nombre d'autres financiers. D'Ormesson était un des membres de ce tribunal. Appelé à exercer un ministère redoutable , il s'y prépara par l'Aude consciencieuse des lois et ordonnances relatives aux financiers et comptables* ; il fit des extraits des pièces les |4us remarquables des procès de Pierre de la Brosse , Ënguerrand de Marigny, Pierre Remy et.Semblançay *. Le procès de Fouquet est le fait principal de la vie d'Olivier d'Ormesson. Persécuté pour sa droiture et ^ fermeté , il trouva une compensation dans les manifestations énergiques de l'opinion publique. Quelques écrivains modernes paraissent croire qu'il céda à Pentrainement de la faveur populaire et fit fléchir les austères devoirs du magistrat^. Le Journal encore inédit du procès de Fouquet, par Olivier d'Ormesson, prouve, je crois, que la pitié du juge pour une puissance déchue ne porta jamais atteinte à son équité. Témoin de la haine acharnée des ennemis de Fouquet,
'• On trouve des extraits de ces lois et ordonnances dans le Journal d'Oiivier tTOrmeêson, entre la 1" et la 2* partie.
' Ibid.
^ Cette opinion perce dans la Vie de Colbert , par M. Pierre Clément , p. GO ; elle est plus explicitement exprimée dans YUistoire de France de M. Henri Marlin, tome XIV, p. 562 et suiv.
PROCÈS DE FOUQUBT (1661-1064). 27
indigné de rirrégularité de la procédure et de la sousb^action de plusieurs pièces , conyaiucu que le crime de lèse* majesté , qu'on imputait è Taccusé , était une odieuse invention, d'Ormesson eût manqué à son devoir, 3MI eût prononeé la peine de mort contre un ministre qui n'était coupable que de malversations financières ; il eût égalemept failli , si , par un excès d'indidgence , il eût sèsous le surintendant prévaricateur. Mais ses coiiclusions , qui furent adoptées par la Chambre de justice, portaient des peines sévères : le bannissement perpétuel et la confiscation des biens *, elles donnaient une complète satisfaction à la jiistice du pays, mais non à Is^haine des ennemis de Fouquet. Pour justifier ces assertions . il faudrait suivre dans tous ses détails le procès du surintendant, et excéder les limites d'une simple biographie '. Je me bornerai à quelques faits qui, selon moi, expliquent d'une manière toute naturelle les sentiments d'Olivier d'Ormesson.
Lorsque Fouquet fut arrêté, en i 661 , la haine populaire éclata contre lui avec violence. « A Angers , les habitants lui dirent mille injures lorsqu'il passa par les rues , et voiant le soin que M. d'Artagnan prenoit de le garder, ils luy disoient: Ne craignez pas qu'il sorte; car, si nous l'avions en nos mains , nous le pendrions nous-mesmes. La mesme haine parut à Tours , et il ( d'Artagnan ) fut obligé d'emmener M. Fouquet dès tes trois heures du matin, pour éviter les injures du peuple ^. » D'Ormesson partagea
« Le procès de Fouquet n'a été exposé par aueun historien avec autant de soin et d'exactitude que par M. Pierre Qément, dans le préambule de son Histoire de Colbert. 11 s'est servi d'une copie partielle du JùuriuU de étOrmet- «on, conservée à la Bibliothèque Nationale. Cette copie ne contient que le procès de Fouquet. . "*
» Journal d'OUv. d'Ormeëson , 2» partie, f" 27 reclo. Ce» détails sont tiré*
28 BIOGBAPHIB D'OUVIKR d'ORIIESSOH.
d'abord Tindignation générale contre le surintendant, et ses sentiments étaient si connus, que Fouquet fiit sur le point de le récuser. Mais , peu à peu , le rapporteur du procès subit Finfluence de la pitié. Le zèle des amis de Fouquet, de La Fontaine, de PeUisson., de M"** de Sévigné; racharnement de ses ennemis^ la longueur du procès, qui traîna pendant quatre années; les fraudes commises par les employés de Golbert dans rihventairc des pièces -, Tadresse avec laquelle se défendit Fouquet, sa fiété sincère ^ , enfin la compassion si naturelle pour le malheur^ tout contribua à modifier Topinion publique et les dispositions d'une partie des Juges. La Cour s'en inquiéta et s'en irrita. Golbert surtout pressait la condamnation avec un odieux acharnement. Il diercha d'abord à gagner Olivier d'Ormesson : il fit donnera son père, André d'Ormesson, doyen du Grand-Conseil, la mission de recevoir et de haranguer dans la cathédrale de Paris les ambassadeurs suisses qui vinrent, au mois de novembre 4663, renouveler les
d'une oonvenation que d'OrmeMon venait d'avoir avec d'Artagnan, cliargé de la garde de Fouquet.
* Journal d'Olivier d'Ormetton, 2« part., N 25 recto et 33 recto. D'Artagnan racontait à d'Ormetson « qu'il n'avoit Jamais trouvé M. Fouquet qu'à genoux , priant Dieu ou eserivant sur une table ; quii a jeusné au pain et à i'eau tous les samedis , etc. 9 M. P. Gément , Hist, de Colbert, p. 181, note 2, dit : « On lit éUÈêle Journal de M, d^Ormeêsim, mois d'avril 1664, que ces messieurs ( les traitans enfermés k la Bastille) se plaignaient vivement de ne pouvoir boire à la glace dans leur prison. » Le Journal autographe, 2* partie, (^ 33 recto , à la date du 19 avril I664J parle de glace , mais dans un sens tout opposé, n présente ce bruit, répandu contre les prisonniers , comme une calomnie. La copie qu'a consultée M. P. Qément est sans doute fautive. Voi^ le texte authentique : «J'ai recogneu par les discours de Foticault ( greffier de la Chambre de justloe ) que l'on empoisonne tout ce que les prisonniers font : les trésoriers de l'Espargne accusés d'imprudence de se plaindre de leur nourriture et de manquer de ^ace et de leurs délicatesses , M. Fouquet de finesse de paroistrc dévot et mortiûé, etc. •>
PROCiS DE FOUQUST (1661-1664). S9
ancieniieacapitiilafions avec la France '. C'était un honneur réseryé ordinairement au Chancelier; la famille d'Ormesson en flit si flattée, qu'elle en perpétua le souvenir par une médaille d'or, qui se transmettait, dans la branche aînée , de génération en génération ^. D'après le Dictionnaire de Moréri% qui invoque l'autorité du Journal de d'Ormesson, le roi promit au rapporteur du procès de Fouquet la charge de Chancelier, s'il concluait à la peine de mort. Je n'ai rien trouvé dans le Journal autographe qui pût confirmer une assertion aussi invraisembkible; Co qui est certain, c'est qu'Olivier d'Ormesson resta insensible à toutes les avances de la cour. .
Alors Colbert se plaignit, etiit une démarche inouie : il vint trouver le père ^'Olivier d'Ormesson, et pressa ce vieillard d'engager son filsà ne pas résisterplus longtemps à la volonté de Louis XIV. « Il estoit extraordinaire,Mui ditril^, que le plus puissairt Roy de toute l'Europe ne peust faire achever le procès à un de ses subjects. • Les menaces ne réussirent pas mieux que les flatteries. Le^ pel^ cutioiis vinrent alors: on enleva à Olivier d'Ormessbn la charge d'intendant du Soissonnais^ qu'il avait depuis plus de dix ans; Mais rien ne fit fléchir la i»robité du magistrat; il n'écouta que sa conscience. Tout entier à ses devoirs de juge , il ne voulut plus même voir ses amis , lorsqu'arriva le moment de donner ses conclusions ^. Son
> Journal d^OUv, d^Ormeuon , !■« partie, ^ 163 et nilv.
* Ibid.
« ÂTi\de Olivier Ufévre d:Orniessw.
« Jourrud d^Oliv. iTOrmeêëon , 2* partie , ^ 37 reeto.
^ Lettre de M»« de Sévlgné, S décembre 1664. Voyei toutes les lettres de M-« de Sévigné à M. de Pomponne sur le procès de Fouquet.
30 BIOGRAPHIE d'olivier d'ORMESSON.
opinion, longuement et fortement motivée, obtint Tassentiment général. Jje n'invoquerai pas le témoîgDage de M*"*^ de Sévigné, qui poùrraU parattre suq>ect ; mais on ne récusera pas celui de Gui Patin , qu'on ne peut accusjer de sympathie pour les financiers. « M. d'Ormesson, écrit-il à son ami Falconet ' ,.a dit son avis , et , après de belles choses , a conclu à un bannissement perpétuel et à la con* fiscation de tous les biens. » Quelques jours après, il écrit encore à Falconet : « On ditque M. Fouquet est sauvé, et que , de vingt-deux juges , il n'y en a que neuf à la mort ; les b*eize autres au bannissement et à la confiscation de ses biens. On en donne le premier honneur à celui qui a parlé le premier, qui étoit le prraiièr;rapporteur, M. d'Ormesson , qui est un homme dSine intégrité parfaite ^. •
Olivier d'Ormesson lui-même a résumé tout le procès dans le passage suivant de son Journal * : « Ainsi voilà ce grand procès finy, qui a esté l'entretien de toute la France, du jour qu'il a esté commencé jusques au jour qu'il a esté terminé ; il a esté grand , bien moins par la qualité de l'accusé et l'importance de l'affaire, que par l'inlerest des subalternes , et principalement de Berryer S qui y a faidt entrer mil choses inutiles et tous les proces-verbaux de l'Ëspargne pour se rendre nécessaire, le maistre de toute cette intrigue et avoir, le temps d'establir sa fortune ; et comme par cette conduite il agissoit contre les interests de M. Colbert, qui ne demandoit que la fin et la conclusion, et qu'il le trompoit dans le détail de tout ce qui se faisoit ,
■ Edit. de M. ReveilléParige, tome 111, p. 499. Lettre du 16 décembre 1664.
' Ibid.,p.50i.
3 Journal tTOliv. d'Ormetson, 2-« partie , P» 86 recto.
* Commis de Colbert. Vo> ex Hisl. de Colbrrl, par M. Pierre Clément , p. 60.
PROCÈS DE FOUOUET (1661-1664). 31
ii ne manqtioit pas de rejetter les fautes sur quelqu'un de la Chambre ; d'abord, ce ftit contre les plus honnestes gens de la Chambre, qu'il repdit tous suspects et les fit maltraicter par des reproches publics du Roy ; ensuite , il attaqua M. le Premier Président * , et le fll retirer de la Chambre et metire en sa place M. le Chancelier. Apres, il fit impihter toute la mauvaise conduitte de cette affaire à M. Talon * , qu'on esta de la place de procureur général avec injure , et enfin , la mauvaise conduitte augmentant , les longueurs affectées par luy continuant , il en rejetta tout le mal sur moy; il me fit ester l'intendance de Soissons> il. obligea M. Colbert à venir faire à mon père des plaintes de ma conduitte, et enfin , l'expérience ayant faict cônnoistre qu'il estoit là véritable cause de toutes les fautes , et les récusations ayant faict veoir ses faussetés , les procureurs généraux Hotman et Chamillard luy firent ester insensiblement tout le soin de cette affaire , et dans les derniers moys il ne s*en mesloit plus : et , pour conclusion , il est devenu fol^, et ainsi le procès s'est terminé, et je puis dire que les fautes importantes dans les inventaires , les coups de haine et d'auctorité qui ont paru dans tous les incidens du procès , les faussetés de Berryer et les mauvais traictèments que tout le monde, et mesme les juges, recevoient dans leur fortune particulière * , ont esté de grands motifs pour sauver M. Fouquet de te peine capi-
* Guillaume de Lamoignôn , né en ICI 7, premier président en 16&8 , mort en 1677.
> Denis Talon, fils d'Orner Talon , avocat-général au Parlemenl de paris, né en 1628 etjnorien 1698.
3 Compare! une lettre dé M"» de Sévigné du 17 décembre 1664.
< D'Ormesson fait allusion à la réduction des rentes opérée par Colbert en 1664. Voyez plus loin le chapitre reiatirà l'administration flnaneière.
32 BIOGRAPHIE d'OUVIBR d'OMIESSON.
taie, et la disposition des e8|Hits sur cette affaire a paru par la joie piibticque, que les plus grands et les plus petits ont faict paroistre du salut de M. Fouquet , jusques à un tel excès qu'on ne le peut exprimer, tout le inonde donnant des bénédictions aux juges qui Pont sauvé, et à tous Tes autres des malédictions Bt toutes les marques de hayne et de mespris , les chansons contre eux commenceant à paroistre, et je suis surpris qu'y ayant quinze jours passés que cette histoire est finie, le discours n'en finit poinct encore, et Ton en parle par toutes les compagnies , comme le premier jour.»
La résistance d'Olivier d'Ormesson aux volontés hautement manifestées de la Cour entraîna sa disgrâce. Lorsque son père, André d'Ormesson , mourut, en 1665 \ il sollicita vainement sa place au Conseil d'État. Je ne trouve cependant rien , dans ses Mémoires , qui puisse justifier une anecdote racontée par La Hode ' et répétée par M. de Sismondi'. D'après ces écrivains, Louis XIV aurait per^ sonnellement sollicité d'Ormesson pour ce qu'il appelait son affaire , et d'Ormesson lui aurait répondu : « Sire , je ferai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront. » Dans la suite , d'Ormesson sollicitant pour son fils le titre de maître des requêtes, Louis lui aurût dit: «Je f^rai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront. » Rien n'est moins vraisemblable que ce récit. H n'était pas dans le caractère de Louis XIV de descendre à des sollicitations personnelles, ni dans celui d'Olivier d'Ormesson de répondre au Roi avec une hauteur inso-
» Jùmmal d'OUvier d'Ormetion^ 2»« partie , ^ 94 recto. » HitL deJjouiêXlV, livre LXXVII, p. J63.
3 nUt, dei Françaii , <ome XXV, p. 75.
DISGRACE D'OLIVIER D'ORÉESSON. 33
lente. An Heu de ces anecdotes, le Journal d'Olivier d'Ormesson donne un récit détaillé de la démarche qu'il lit près du Roi quelques jours avant la mort de son père , et lorsque déjà l'on désespérait de sa vie*. « M. Pelletier m'escrivit qu'il estoit bon d'aller veoir le Roy et M. Colbert. A midy, je monté en caresse pour aller veoîr M. Colbert -, je ne le trouvé pas , et VotK me dict qu'il disneroit au Louvre. Je fis escrire mon nom. De là , je fus au Louvre. Estant monté par la petite montée , à cause que la Reyne loge dans l'appartement du Roy, je demeuré quelque temps dans un petit cabinet par où le Roy Sebvoit passer, sortant du Conseil. Mais, ayant pensé que M. Colbert me verroit , en soi1;ant , je descendis dans l'appartement de la Reyiie mère , où je rece'u accueil de tous ses officiers, et l'huissier ayant dict mon nom , Madame de Beauvais^ me vint quérir où j'estois pour me présenter à la, Reyne mère. J'entre dans la chambre et lui fis une profonde révérence. Elle me fit bon visage, me demanda des nouvelles de mon père, me dict qu'elle se souvenoit tousjours de Calais quand elle me voioit : que j'y servois fort bien -, me parla du feu des Halles , et enfin me tesmoigna beaucoup de bonté. M. le Prince' estoit au coin de la cheminée , qui me fit , des ^eux , bien de l'amitié , et enfin coula le long du paravent pour s'aprocher-de moy et me dict: «Je vous » ay faict faire compliment de ma part et je suis bien
' Journal d'Olivier d'Ormesson , 2*« partie , r« 91 veno.
* M"^ de BeauTais était première femme de chambre de la reine Anne d'Autriche. Voyez M*** de Motteville , Mémoires , année 1 649 , ô janvier.
^ Louis de Bourbon , prince de Condé. Le vainqueur de Rocroy, de Fribourg , de Nordlingen et de Lens , était dans un état de disgrftce et d'abaissément que prouve assez sa conduite en cette circonstance.
34 BIOGRAPHIE D'OLiViKa d'oIUIBSSON.
> ayse de vous asseurer moy-meane de mes services etde
> Testime que j'ay pour vous. » Je iuy respondis par une profonde révérence. Je sortis incontinent, crainte de perdre Toccasion de parler au Roy. Estant dans le cabinet, le Roy vint-, je me présenté à lui. Il me demanda : « Corn- » ment se porte vosire père ?» Je Iuy dis qu'il n'avoit point de mauvais accident-, mais son grand aage et son mal nous donnoient bien de la crainte '. Il me demanda encore, marchant toujours, s'il avoit de la âebvre. Luy ayant dict qu'il en avoit peu , voiant que je suivois il s'arresta sur la porte de la chambre de la Reyne mère-, je luy dis que mon père m'avoit commandé d'avoir l'honneur de remercier Sa Majesté de la bonté avec laqudle il avoit receu la très humUe prière qui luy avoit esté faicte par M. l'evesque d'Agen ^, de me conserver la grâce qu'il luy avoit accordée et dont il avoit trouvé bon qu'il le remerciast; que je supliois en mon particulier Sa Majesté de me continuer l'honneur de ses bonnes grâces. Le Roy me replicqua : « Quand vous les meriterés , je vous les accorderay volour » tiers. » Et aussi test entra dans la chambre , et moy je me retiré. »
La sécheresse de cette réponse laissait peu d'espoir à d'Ormesson, et , en effet , la place de son père fut donnée à M. de Caumartin. Il sollicita , avec aussi peu de succès, plusieurs autres places qui devinrent vacantes au Conseil d'État^. D'après le président Hénault^ et l9i Biographie
» Journal eTOliv. d'Ormesson , 2^ partie , ^ 92 rcclo.
» Qaude Joly, prédicateur célèbre de celle époque, d'abord curé de ^aint- Micolafr^es-Cbamps, à Paris, et ensuite évdque d'Àgen.
3 Voyei Appendice , n* II.
* Abrégé chronolo^que de VBistoire de France , année 1667. Cette erreur ne se trouve pas dans les premières éditions.
VI£ PRIVÉE P'OUVIER d'ORKESSON. 3&
UmoêtmlU ^ , Olivier d'Onnesson aurait été un des commiasoireB ehargés de préparer 1b& grandes ordonnances ou oodes de Louis XIY. C'est une erreur. DfOrmesson, qui parie avec étendue de la réforouition des lois , et qd cite les noms des conwissaftr^s, n'aurait pas iwnqué de rappeler qu'il avait pris part à leurs travaux. Mais il y resta complètement étranger^ il vendit même sa diarge de mettre des requêtes ea 4666^ et si, comme le prétend la Biographie Umoerselle, il deviitf plus taxi conseiller d*État, ce ne M qu'après l'année 1672, époque où s'arrête json Journal.
Ëxdu des fonctions puUiques, Olivier d'Ormesson sêr cmeenbra tout entier dana tes aflkotions de famille et les relations d'amitié. Il était boitement lié avec le porevmv i^résident Guillaume de Lmnoignon '; avec Turenne, qui s'efforça de le protéger contre le ressentiment de Colb^ ^ avec Le Bnm, qui sollicita comme une &veur l'honnour de fwe son portrait ^^ surtout avec M'"*^ de Sévigné, sa parente*. D^uis le procès de Fouquet , M*"® de Sévigné avait pour d'Ormesson une admiration passionnée. Elle hii amena M"^ de Scudéry et Pellisson, qui partageaient ses sentiiiients ^ Son amitié ingénieuse multipliait les preuves de dévoûment pour rendre à d'Or-
' Article Olivier Lefevrt d'Ormeuon.
» Jmmal d'OUv, cl'OrpneMOft , 2"* parUe, f« 163 recio.
5 Ibid. , fr« 171 recto , 179 recto et ve«o.
* n»id. I fo* 93 recto , 113 verBO.
* Ibid. , 1^ 120 recto , 127 ver»o.
* Voyes, 8iir le» relations d*Oliv. d'Ormesson avec W^ de Sévign*^ , Appon7 diccn^ia
7 Jotirml d'O/ii'. d'Ormeston , î»» partie » r» 130 reclo.
36 BIOGRAPHIE d'olivier B'ORMESSON.
messon la disgrâce moins pénible. EHe recueillait les paroles de M^^ de Montausier, qui ne craignait pas de bl&mer , au milieu de la Cour, la rigueur du Roi contre d'Ormesson , et elle s'empressait de faire connaître ces témoignages d'estime au rapporteur du procès de Fouquet^
Olivier d'Ormesson trouvait , d'ailleurs, dans sa famille, une douce compensation à la perte de la faveur royale. D ne cessa de s'occuper de l'éducation de ses enfants. Il s'était attaché Fleury, qui composa pour son fils André une Histoire du Droit français et une pièce de vers latins datée d'Amboile*. Les relations de Fleury et d'Olivier d'Ormesson furent honorables pour tous les deux. Claude Le Pelletier, qui ftit plus tard ministre des finances, voulait attirer Fleury dans sa maison , et lui faisait entrevoir de brillantes espérances^ mais Fleury préféra à des vues ambitieuses le calme et le bonheur d'une vie studieuse au milieu de la famille d'Ormesson '. Il y resta cinq ans , de 1667 à 1672 , et il ne la quitta que lorsqu'il fut appelé par le Roi à diriger l'éducation des princes de Conti.
D'Ormesson portait dans la direction de sa nombreuse famille le même esprit de justice et de modération qui l'avait caractérisé dans sa vie publique. Une de ses filles^
« Journal cTOKv, (TOrmesson , 2"* parlic , ^ 95 \eno.
> Cette pièce a été imprimée à la suite du Traité du choix et de la eomiuite des Etudes , par Fleury, dans FéditioD originale.
3 Ces relations de Fleury avec la famille d'Ormesaon n'ont pas été complètement appréciées par les biographes de Fleury. Voyex , entr'aotres, VEssai sur Fleury, par Aimé Martin. C'est ce qui m'a déterminé à publier quelques extraits du Journal d'OHv, d'Ormesson reiatift à Fleury, dans l'Appendice , n«lV.
« Frsnçoise Lefêvre d'Ormesson, morte abbesse dePont-aux-I>ames,en 1726.
VIE ntlTJÉE d'OUVIKR D'oaiIJBSSON. 37
Yoidiit 86 faire rdigieuse. Il éprouva longtempa sa vocatioo, avant de cooaentir au sacrifice* irrévocable, et ne put voir sans attendrissement ia cérémonie qui k sqyarait du monde. €jei'enri[)rassé,dit-ii% et me cadié aussitost, ayant les larmes aux yeux, et ne peu veoir le reste de la cérémonie. » D'Ormesson montra la même prudence lorsqu'un de ses flls^ voulut entrer en religion. Prévenu par le supérieur général de la congrégation de Sainte-Geneviève,, il fit à son fils Simon les objections nécessaires pour s'assurer de la réalité de sa vocation '. « Je luy dis toutes les peines de ia religion et n'obnûs^ rien de ce que la conscience et la prudence m'oblig^ent, de luy dire. Il merespondit à tout fort bien. »
Un autre Qls d'Olivier d'Ormesson entra dans le clergé séculier et devint docteur en Sori>onne^ U soutint, le 30 janvier 1670, sa première thèse, qu'on appelait tentative. « Mon fils l'abbé fit son acte de tentative en Sorbonne avec beaucoup de .succès. Je le mené diez tous ceux que je priay, pour leur présenter des thèses. Je fus en présenter à M. le Nonce, qui me récent avec beaucoup de civilité ; il avoit ouy parler de moy à M. deTurenne , il y avoit quelque temps, sur les histoires passées, et m'en dict quelque chose obligeante. U se trouva à l'acte ^ tous les evesques et archevesques , qui estoient à Paris , M. le Premier . Président avec les autres présidents y vinrent, à la reserve
» Journal d'Oliv. d'Ormesson, 2»« partie , M78 recto.
> Simon Lefêvre d'Ormesson» «haooine régulier, de Sainte-Geneviève, mort prieur de Saint-Martin-aux-Bois , en 1G94.
3 Journal d'OUv. d'Ormesson, 2-« partie, f> I6S.
« Claude Françoi0-de-Paule , docteur en Sorbonne , doyen et gratad*Ticaire de BeanvaiB , mori le 3 février 17 17. « Sa mémoire est encore en bénédietion dans ce diocèse , » dit Horéri , article de la fàmlHe LefKvre d'Ormesson.
38 BIOGRAPIQE d'olivier d'ORHCSSON.
de MM. IxAiguetl , Novi<^ et Le Goigneux. La oonpognie y fut fort b^ et fort nombreuse , et chacun y tesmoigna joie et sadiâfaction . Toufi les docteurs paravent très contents de mon fils et de veoir un acte aussi celd[)re. Enfin cette action , grâces à Dieu , se passa ausai adfantageuaemrat qu'elle se pouvoit de tous costés. M. de Monlmignon , curé de Saint-NicolSB , fbt son président , et l'un des enfonts de M. de Cordemoy fit la harangue fort agréablement *. > Les Actes Sorbonniques étaient alors de véritaMes solennités, auxquelles se rendaient avec empressement les membres les plus illustres de la magistrature et du clergé ; souvent même ils prenaient part à la lutte. La deuxième partie du Journal d'Olivier d'Ormesson abonde en détails sur ces cérémonies. Je n'en citerai qu'un exemple' : « Le fllsde M. Colbert' soustint des thèses en philosophie, dédiées au Roy, dont le dessin estoit magnifique, faict par M. Lebrun. Il m'avoit aporté des thèses, et j'y fus de bonne heure. Toute la Cour y estoit en si grande foule que l'on ne pouvoit se retourner dans la place. Les cardinaux de RetE et de Yendosme , l'ardievesque de Paris et tous les prélats estoient assis desoubs la chaire ^ M. le Chancelier^ le Premier Président et autres présidents tenoient les bonnes places. Les ducs, mareschauxde FVance et grmês seigneurs estoient au milieu , sans ordre. Jamais il ne peut y avoir une plus grande assemblée de personnes de toutes conditions.. M. l'abbé Le Tellier* y disputa, et s'estant
< Journal iTOlivierd'Ormessonf 3*« partie, ^ 176 recto.
> Ibid.,M6&recto.
^ Jacques Nicolas Colbert, dans la suite abbé du Bec et archevêque de Rouen ; il mourut en 1707.
* Charies Maurice Le Tdlier, flis de Michel Le Tellier et frère de Louvois ; il fui plus lani arehevèque de Reims , et mourut en 17 10.
VMT d'olivicr d'ormessok. 39
engf^ dans la <{aestian ^ la gt*aoe, le respondaiit luy iria une majeure. A qdby il M s'BtteDdmt pa» ^ et suipris , il <lîct : Nmno w^mm hoc negamt; et le père Chenevel t^ent replicqaa avec dialeor : Omnes qui recte ientnmt hoc negant. M. l'abbé Le Tellier replioqua , comme se sentant ofTensé ; mais je n'entendis pas ce «pi'il diot. Il y eut contes^on entre M. de (Suemadeu , agent du clergé, et M. l'abbé de Chavigny, à qui dispvteroit. Le premier l'emporta. M. leducd'Âlbret ^ nepveu de M. deTurenn'es, disputa , et le respondant ne le traieta que é^abba^ Ulmtrmmêy et non de princes. Le lendemain , il y eut un second acte de mathemrtiques, où M. le Premkr Président fiit , et beaucoup de monde. Py arrivé comme on sortoit , et je fis mon compliment à M. Colbert , qui me receut fort civUement, et c^a fiit observé. Jamais père n'a esté si affie que M. CMbert> et son fils a fort him faict. »
Olivier d'Ormesson continua d'écrire ainsi , jour par jour, leséYénements dont il était témoin, jusqu'au 27 avril 4672. Rien n'indique le motif qui le détermina à inter^ rompre son Journal ^ il n'avait guère que soixante ans , et il en vécut encore quatorze. Il mourut le i novembre 4686*. Je veux croire, pour l'honneur de Louis XIY, qu'il se repentit de sa dureté envers un magistrat aussi intègre , et qu'il adressa au petit-fils d'Olivier d'Ormesson les paroles que lui attribue la Biographie Universelle :
< Emmanuel ThéodoBe de la Tour d'Auvergne, dans la suite cardinal de Bouillon et grand-aumônler de France , mort disgracié en 1715.
* Gazette de France, On lit dans la table de ce recueil, tome I"*, p. 375 : « Olivier Lefêvre d'Ormesson , ancien mcâtre dee requêtes, meurt à Paris le 4 novembre (16S6), fort regretté pour ses talents et sa' probité. » Il me semble résulter de ce passage qu'Olivier d'Ormesson ne fut jamais conseiller d'Etat, malgré l'assertion contraire de la Biographie Universelle.
40 MORT d'olivier d'ormbssqn.
« Vous ne pouvez mieux faire que de prendre pQur modèle le rapporteur du procès de Fouquet ^%
Rien ne saurait ajouter à la réputation de ce magistrat , qui osa résister aux soUicitiAions d'un ministre tel que Colbert , d'un Roi tel que Louis XIV. Sa probité donne une haute impoilance à ses Mémoires. Les publier intégralement ne m'est pas possible. J'entreprends du moins de les faire connaître ^ en montrant tout ce qu'ils contiennent de renseignements curieux sur une des périodes les plus importantes de l'histoire de France , sur l'administration de Louis XIY, de 4661 à 4672. D'Ormesson est naturellement prévenu contre un desk hommes qui y ont joué le principal rôle , contre Colbert. Mais il fournit lui-même le moyen de corriger l'injustice de ses critiques en retraçant fid^ement les actes du ministre. L'honnêteté de son cœur rectifie les erreurs de son jugement. Observateur attentif et le plus souvent désintéressé, placé dans une de ces situations qui permettent de beaucoup voir sans que l'ambition aveugle, d'Ormesson est un des meilleurs témoins de cette période si féconde en gropdes choses et en grands hommes.
« Riographie Universeile , article Olivier Lefévre d'OrmetêOti.