‹ De l'éducation de l'hommeChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

Discussion des Uiies de la philosophie à remeignemenl universel. — Quels élèves elle nous donnerait.

Quand il s'agit d'uneiécole aussi importante que celle du genre humain , composée de près d'un milliard d'élèves , il est bon de voir si l'aspirant aux fonctions de magister possède les qualités nécessaires pour s'en bien acquitter* Posons donc aux représentants de la philosophie rationaliste les questions suiiantes :

Vous , messieurs , qui jugez l'enseignement catholique insuffisant pour les besoins de l'humanité , et qui nous promettez quelque chose de mieux , réunissez-vous les trois conditions indispensables pour la bonne éducation des hommes?

!• Avez-vous une doctrine assez complète pour résoudre tous les doutes qui ne sont pas de pure curiosité , et donner aux méditations de l'esprit et aux exigences du cœur un aliment inépuisable ?

2<* Votre doctrine et votre méthode dinstruction sont-elles h la portée de tous , de manière à élever

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les plus faibles esprits au niveau des plus forts , et à ne pas scinder la famille humaine en deux catégories , Tune de voyants , l'autre d*aveugles ?

3" Avez-vous une oi^anisatîon ministérielle assez puissante pour embrasser Tuniversalité et de l'espace et du temps, c'est-à dire pour unir dans la même pensée fondamentale tous les peuples , et pour relier une génération à l'autre , de telle sorte que les progrès de la génération présente servent à celle qui la suivra, et qus le système d'éducation humaine ne soit pas toujours à refaire ?

En répondant à la première question , les pontifes de la philosophie ne manqueront pas de nous étaler leurs titres à la confiance universelle, La philosophie t>, nous dkont-ib , est la science des premiers principes et des premières causes , des raisons dernières ei suprêmes des choses ^ la science de ce qu'il y a de plus élevé , de plus scientifique^ de plus général en tout (1).

— Très bien » messieurs. Puisque la philosophie vous a appris le premier et le dernier mot de toutes les existences , ayez la bonté de nous le dire. L'univers visible a-t-il eu un commencement , et quel a été ce commencement? Qu'est^^ que

{})y.Mm^ul de pl^iksophie à l'usage tUs coUéies^ par MM. Jac<iuesi Simon et SaUset. tntr,, p. 4.

rhomme? d'où vient-il? où doit-il aller? Yoas n*ignorez pas la solution nette et franche que renseignement catholique donne à ces questions capitales , dans lesquelles toutes nos connaissances religieuses , morales , sociales , poGtiques , ont leur racine pivotante. Vous tenez cette solution pour inadmissible , bien que l'univers chrétien en ait jugé autrement Donnez-en donc une meilleure , car c'est chose indispensable à la tranquillité et des individus et des masses (1).

Cette solution, vous êtes contraints d'avouer que la philosophie ne la possède pas encore , bien qu'elle la cherche depuis plus de trente siècles. Touchant la vie future , sur la croyance de laquelle repose tout l'édifice de la morale , voici vo-

(1) « Comment vivre en paix, demande M.louffroy, quand on ne sait ni d'où l'on vient, ni oti l'on va, ni ee qu'on a à faire ici-bas ; quand on ignore ce que signifient et l'homme et l'espèce, et la création ; quand tout est énigme, mystère, sujet de doutes et d*alarmes? Vivre en paix dans cette ignorance est une chose contradictoire et impossible. Si quelques hommes, à force de distractions et d'insouciance, peuvent s'endormir dans une telle situation, c'est une exception qui n'atteint pas les masses : dès que le doute les envahit, elles s'agitenty elles ne retrouvent la paix que quand il a disparu. » Mélanges philos. ^ p. 481.

tre décision : Aura-t-elle ou non un terme ?

Problèmes , ou plutôt mystères pleins (Vattrait pour notre curiosité^ et peut-être impénétrables pour notre faible raison (1) !

Direz-vous que , grâce aux progrès de l'esprit humain , la philosophie ne désespère pas d'arriver un jour à la pleine compréhension de l'origine et de la fm des êtres ? En ce cas , je tous répoudrai : Si vous croyez que Tesprit humain puisse une fois déchiffrer Torigine universelle et expliquer comment les cieux et notre planète sortirent , sinon du néant , du moins du éhaos ; comment les deux cent quarante-huit pièces du squelette humain s'accointèrent au sortir du moule où les avait coulées la nature ; comment les quatorze tissus divers de notre organisation vinrent recouvrir si artistcment la charpente osseuse ; comment la vie et la pensée s'y logèrent ; comment , avec deux corps humains vivants , on peut obtenir des milliers, des millions et des milliards de corps doués de pensée et de vie ; si , dis-je , vous croyez cela , votre foi en la philosophie surpasse de beaucoup notre foi en l'Église ; car nous n'allons pas jusqu'à croire l'impossible. La création et l'organisation première des êtres sont , pour nous et pour tous les hommes de

(1) Manuel de philosophie^ etc. Théodicée, p. 477.

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bon sens, des faits primiiifs qui ne peuvent être bien connus que par le témoignage ; or le seul témoin compétent des faits antérieurs à l'existence de l'homme , c'est Dieu.

Supposé que je me trompe sur i*avenir de la philosophie rationaliste, vous conviendrez du moins ^ messieurs , que pour le moment , et aussi longtemps qu'elle ignorera la première chose qu'on doit apprendre aux hommes ( leur destinée ] , sa prétention de les enseigner est intolérable , attendu l*" que nul ne peut être admis à enseigner ce qu'il avoue ne pas savoir ; 2* que son enseignement étant nécessairement négatif , tant que durerait son ignorance , elle ne ferait que ruiner dans les esprits la solution chrétienne , base de toute religion et moraUté.

Après cela on pourrait se dispenser de discuter votre méthode. Cependant, il est bon d'observer que celle que vous avez employée jusqu'ici et dont vous ne pouvez vous départir sans adopter la méthode catholique que vous repoussez, ne va nullement à l'immense majorité des hommes, si tant est qu'elle aille à quelques-uns. En quoi consistet-elle? 1' à donner des déûnilions, souvent plus obscures que la chose à définir; 2* à poser des axiomes soit des vérités premières, tirées, les unes des régions vaporeuses de la métaphysique , les

autres des cavernes de la psychologie, d'autres de l'ordre des faits extérieurs ; 3* à faire jaillir delà une série de déductions, qui ne va jamais loin san& tomber dans la subtilité et la sophistiqueHe.

Outre que cette méthode n*a jamais pu opét'er dans les meilleurs esprits une conviction durable stir les vérités les plus importantes (i), vous devez convenir qu'elle n'est pas à la portée du grand nombre et qu'il y aurait une extrême déraison à vouloir faire, de tous les hommes, de profonds raisonneurs et dialecticiens. A quoi aboutirait donc votre enseignement philosophique? A créer une aristocratie de sophistes et de pédants souverainement prétentieux et d'autant plus redoutables que, habiles à parler de tout, ils n'auraient dans l'âme aucune de ces convictions généreuses, aucun de ces sentiments élevés qui font l'honnête homme et le grand citoyen. Corruption immense sous un vernis de civilisation , avilissement effroyable des caractères, disposition à subir tous les despotismes,

(1) Nous en avons un illustre exemple dans Gicéron, qui parle ainsi des belles preuves de Platon sur Timmortalité de Tâme : Je ne sais comment il se ptii que je sois comaincu pehdant que je lis^ et que ma conviction à* évanouisse dés que je pose le livre pour réfléchir à Vim" mortaîUédes esprits, Tuseulants, lit. l, cb. XI.

tels furent autrefois, en Grèce et à Rome, les fruits de votre philosophie sans principes, et chacun Toit que tels ils sont encore aujourd'hui.

Enfin , messieurs les organes de la philosophie , qui disputez au catholicisme la mission d'enseignèt les hommes, ayez-vous des moyens de propagande qui égalent les siens, s'ils ne les surpassent pas? Il possède , lui , son admirable hiérarchie, qui embrasse l'universalité des temps et des lieux sans briser son unité. Sur tous les points du globe , il nous montre les masses innombrables de chrétiens qu'il tient depuis dix-huit siècles soumis aux mêmes croyances et aux mêmes pratiques, par le seul lien des convictions. 11 ne s'arrête pas même à l'avènement de son chef, mais remontant au berceau du genre humain, il nous montre dans l'ancien monde une chaîne non interrompue de chrétiens et de frères dans la foi au vrai Dieu et à son Christ. Ce magnifique spectacle, qui enthousiasmait Bossnet (1), est certainement très propre à soutenir la

(i) « Quelle coDsolaiion aux enfants de Dieu ! mais quelle cooviction de la vérité, quand ils voient que dlnnocent XI, qui remplit aujourd*buî si dignement le premier siège deTËglise, on remonte sans interruption jusqu'à, saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des Apôtres, d*où, en reprenant les Pontifes qui ont

foi. En somme , le passé et le présent de TÉglisc catholique fondent assez bien sa prétention de faire de tons les hommes des croyants de sa doctrine. Vous , montrez- nous vos moyens d'en faire des voyants de la vérité philosophique.

Votre philosophie a-t*elle mi passé quelque peu respectable ? Est-elle une église , une société, une école, qui remonte par une succession historique au siècle des Thaïes, des Pythagorc? Connaissez-

servi sous la loi, on vajasqu*à Aaron el à Moïse, delà jusqu'aux palriarches et jusqu'à Torigine du monde ! Quelle suite! quelle tradition! quel enchaînement merveilleux ! Si notre esprit nalurellement incertain, et devenu par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements, a besoin, dans les questions où il y va du salut, d*étre flxé et déterminé par quelque autorité certaine, quelle plus grande autorité que celle de VÉglise catholique, qui réunit en elle toute Tautorité des siècles passés, et les anciennes traditions du genre kumainjusqn*à sa première origine! Ainsi, la société que Jésus-Christ, attendu durant tous les siècles passés, a enfin établie sur la pierre, et où saint Pierre et ses successeurs doivent présider par ses ordres, se justifie elle-même par sa propre suite, et porte dans son éternelle durée le caractère de la main de Dieu. » Biêl, unioen, II* part., ch. 31.

TOUS bien les doctrines fondamentales de ses premiers patriarches , et les professez-vous encore ? Si vous répondez : oui ! on admirera votre facilité à recueillir une hoirie si riche en idées biscornues, on opinions extravagantes et contradictoires. On s'amusera de vos belles genèses philosophiques, depuis celle de Thaïes de jMilet , tirant l'univers du sein de Dieu et deUeau, jusqu'à celle de nos panthéistes tudesques qui font de Tuniversalilédes êtres un grand animal demi-intelligent qur se morfond de toute éternité dans la recherche de son moi. On vous demandera comment vous conciliez la philosophie si religieuse, si morale, si noble, en bien des choses, des Socrate, des Platon, avec la philosophie si athée , si ordurièrc , d'Épicure, de Lucrèce et de tous les athées et matérialistes anciens et modernes.

Si vous dites que vous n'acceptez la succession de vos prédécesseurs que sous bénéfice d'inventaire, comme font les éclectiques, dont le système est de n'embrasser aucun système, mais de choisir dans chacun ce qui leur paraît vrai, on vous posera cette question : où est votre critérium , votre éprouvât tQ du vrai ? £t comme vous n'en avez pas, on vous dira que votre éclectisme n'est qu'un mensonge qui couvre le scepticisme universel, et que le scepticisme universel, qui est l'art de tout

ignorer et nier, n'a nuDement besoin qu*on renseigne.

Sacrifiant un passé où elle ne brille que par Temphase de ses promesses et la pauvreté ridicule des résultats, votre philosophie veut-elle dater de Vère des lumières et se baptiser la philosophie du xix* siècle ? Voilà donc près de deux cents milliards de nos semblables avec lesquels elle nous dît de rompre, comme avec autant d'aveugles. Cela n*est ni humain ni encourageant pour notre avenir.

La philosophie du xix* siècle! — Laquelle, s'il vous plaît? Est-ce la philosophie allemande? la philosophie italienne ? la philosophie française ? la philosophie espagnole, anglaise, écossaise, etc. ? Je vois autant dephilosophies que de nations, et chez chaque nation, autant de philosophies que d'écoles philosophiques , et dans chaque école philosophique , autant de philosophies que d'élèves. Bien plus : je vois que cela doit être.

En effet, la philosophie rationaliste se définissant : Le droit pour chacun de tout discuter et de ne rien admettre qui ne soit conforme à la raison , il est évident qu'elle ne peut être ni une église , ni une école ; elle n'est jamais qu'un individu ; et comme rien n'est plus variable que les aperçus de notre raison, l'individu -philosophie ne sera pas longtemps le même , à moins qu'il né

soit une souche. Le philosophe de la raison pure ne peut donc enseigner une doctrine quelconque comme absolument vraie. Il doit se contenter de signaler à ses élèves la méthode qui lui paraît le plus propre à conduire au vrai , et de proposer les doctrines qui lui semblent plausibles ou certaines. Si les disciples acceptent celles-ci sur l'autorité du maître , ils cessent d'être philosophes pour devenir croyants , et la foi qu'ils dénient à l'Église universelle» ils la donnent a un pédant» ce qui es^ stupide. S'ils discutent et qu'ils ne se rendent qu*^ leur évidence individuelle , ils sont philosophes , mab ils cessent d'être disciples , attendu que l'évidence » quj varie dans le même homme, varie beaucoup plus d'homme à homme.

Il est donc clair que la philosophie rationaliste étouffe la société humaine dans son premier germe : l'unité des esprits. Elle dissout toute comamnauté de pensée , et livre chacun au courant de ses opinions.

Eh bien , dira-t-on , quel mal y a-t-il là ? — Dites plutôt : Quel mal n'y a-t-il pas là ? Il ne faut P9S une grande expérience pour savoir que notre raison à tous, quand nous ne sommes pas éclairés et dirigés par une raison supérieure , c'est notre passion. La raison de l'enfant, c'est sa pare^^e , sa goi^rmandise. La raison de Tadolesceiit i c*est sa

ligèrclé , son étourderie. La raison du voluptueux , c'est la violence de ses penchants. La raison de l'ivrogne , c'est sa soif. La raison de l'avare , de l'usurier, du voleur, de l'assassin , de l'empoisonneur, etc. , c'est le besoin d'avoir , de jouir, de se venger, etc. Tous les scélérats raisonnent , et vous trouverez dans leurs raisonnements une apologie de leur conduite , suffisante , sinon pour vous , du moins pour eux. En un mot , il y a autant de philosophies qu'il y a de passions perverses, et toutes les fois que la vraie religion n'a pas été là pour combattre les tendances rationalistes , les philosophies se sont traduites en cultes religieux , depuis le culte de l'antique Vénus jusqu'à celui de la déesse Raison.

En exaltant prodigieusement l'orgueil et l'égoîsme , en donnant à chacun pour dieu sa raison , ou plutôt sa passion , que faites-vous donc , messieurs les rationalistes 7 A l'exemple de votre grand-maitre Rousseau , épris d'une profonde admiration pour V homme des bois , vous nous conduiriez de prime abord à l'état de sauvagerie pure. Mais comme l'instinct delà sociabilité s'y oppose, vous feriez de vos élèves autant de dieux qui s'arrogeraient le droit , qui croiraient même au devoir de refaire la Hociété à l'image de leur raison et à l'uMage de leur divine personne. Si dans la science

votre méthode donne les pédants à la phrase ronjQante et vide , en politique elle enfante les réfor* mateui s à la phrase pleine de sang. Les tigres de 93, Robespierre surtout qui disait : Périsse la société plutôt que mes principes ! sont le type de vos hommes d'État

Un célèbre écrivain , décrivant les derniers moments du dieu des terroristes , a dit : « Le mystère qui avait couvert sa vie couvrait sa pensée. Il mourut sans dire son dernier mot. » C'est mettre du mystère où il nV en a pas Tombre. Déchristianiser et débourbotiniser la France , pour la rebespierriser^ ce fut Tunique pensée de ce guillotineur. N'adorant , n*aimant que sa chétive personne et sa chétive raison, n'était-il pas juste qu'il se délivrât, par les moyens les plus énergiques, de ses impies contradicteurs ou émules , qu'ils s'appelassent Danton ou Gatherine-Théos (l)7

Ses admirateurs lui reprochent d'avoir manqué

(1) «Trois cents personnes en moins de huit jours furent arrêtées et égorgées pour complicité de folie avec une femme dont il était jaloux, parce qu'elle paraissait aspirer comme lui h la gloire de donner une religion aux Parisiens, qu^ellese disait la Mère de Dieu, et se faisait appeler Catherine' Dieu^ ou bien Théos, • Vie de Rebespierref Avras, 1850.

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de vigueur dans le carnage. Je ne suis pas de leur avis. Si le monstre ne put dévorer que deux millions de ses compatriotes , ce fut évidemment moins faute de vouloir que de pouvoir. Mais je crois sans peine aux robespierristes , quand ils nous promettent d'aller plus vite en besogne , s'ils arrivent aux affaires. Quand on a détrôné le vrai Dieu chez un peuple , il est inévitable que chacun y aspire à s'ériger en divinité , attendu qu'il faut un dieu aux hommes. Or le nouveau dieu une fois assis sur une montagne de cadavres , il est juste qu'il dise : La raison , la patrie , l'humanité , c'est moi, mort à qui en doute !

Ce qui peut nous rassurer contre les vigoureuses intentions des dieux futurs , c'est qu'il reste encore en Europe assez de croyants au vrai Dieu pour employer contre les dieux anthropophages la seule logique efficace : la logique du fer et du feu.

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