CHAPITRE XVI
Puissance de la pensée religieuse. — Des trois élémenis de la
civilisation chrétienne.
C'est la pensée religieuse qui préside 5 toutes les allures deriiomme. Elle est l'alpha ci l'oméyaf le principe et lafiUy rauteurel le consommaleur^ par lequel tout sefait^ et sans lequel rien ne se fait. Elle est surtout le génie constituant de toute société, et celle-ci a toujours été, sera toujours la reproduction plus ou moins fidèle de la pensée re* ligieuse (1).
Réunissez sous le même toit cinq individus choisis dans les cinq parties du monde» avec les qualités d*esprit et de corps les moins sympathiques : si la fui catholique les a pénétrés à fond, vous aurez une famille, une société étroitement unie. Avant même que ces natures si conlrastaules aient pu échanger un mot, elles se comprendront,
(i) Voy. La Science de la Vie, Tom. 11, leçons XXXlV-XXXYlIf.
tas BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.
elles s'aimeront, elles saaront s'imposer les sacrifices nécessaires à la bonne harmonie. Le Diea- Charité sera là pour éclaircir les quiproquo, apaiser les différends, et faire de ces cinq âmes une seule âme, un seul cœur.
Mettez dans la maison voisine cinq individus issus du même sang, nourris du même lait, élevés parles mêmes maîtres, mais professant cinq religions diverses; TOUS aurez nécessairement cinq familles, cinq sociétés diverses, qui, d'accord sur certains principes communs, seront en état d'hostilité sur tout le reste. Si ces frères sont assez modérés pour éviter la controverse sur les croyances et les pratiques qui les séparent, ou pour se tenir constamment dans les limites d'une discussion pacifique, ces cinq familles et sociétés vivront en paix, mais elles vivront à part, et elles ne pourront pas même établir entre elles le lien d'une véritable confédération.
Que si, après de vains efforts pour faire triompher la pensée religieuse de l'un d'eux, les cinq frères prennent le parti de sacrifier leurs dissidences aux avantages de l'union, et qu'ils disent : Après tout, h quoi bon cette bigarrure de cultes et de croyances? Si tant est que Dieu ait donné une religion au monde, il n'a pu en donner qu'une. Sur les cinq que nous professons^ , il y en a donc
quatre de fausses, et si la cinquième est vraie, ce qui est très contestable, quel est celui d'entre nous qui peut dire : C'est sdrement la mienne? Renonçons donc à ces pauvretés, et vivons eu bons frères sous les lois de la raison et de la nature ! Si, dis'je, ils raiscHment ainsi et agissent en conséquence, il est indubitable que le traité d'union sera un foyer inextinguible de guerre, et que, au lien de cinq frères divisés, nous aurons cinq frères ennemis.
£n effet , une religion positive , si fausse qu'elle soit , ne laisse pas que d*exercer une influence salutaire. La foi à un être supérieur qui veille sur nous et à qui nous serons comptables de tpus nos actes à l'entrée de la vie qui ne finira plqs , élève r^me ap-dessus des instincts brutaux , la dispose à la patience , au sacrifice , aux habitudes morales sans lesquelles nulle société civilisée n'est possible. Mais quand , perdant la foi au Dieu créateur, législateur, rémunérateur du bien , vengeur du mal , l'homme n'adore plus que les visions de son esprit et les penchants de sa nature , il est inévitable qu'il entre en guerre avec lui-même et avec ses semblables. Plein de l'idée de ses droits , qu'il exagère sans mesure , il ne voit dans ses devoirs, qui sont le droit d'autrni , que d'injustes , d'intolérables servitudes* Nul moyen de combattre ses pré-
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tentions les plus foUes : il ne reconnaît d'autre juge que sa raison , et sa raison lui dit qu'il y Toit plus clair que perwHine, et que ceux qui le combattent sont des aveugles ou des ennemis intéressés à le tromper. Nui moyen de justifier à ses yeux les prétentions les mieux fondées, quand elles lut déplaisent ; il a une réponse à tout : Je suis libre , et je n'entends pas qu*on m'impose des devoirs dont la justice ne m'est pas démontrée !
On voit par là que , pour empêcher nos cinq frères de batailler jusqu'au dernier sang, il n'y aurait que deux moyens : qu'ils allassent habiter à de telles distances les uns des autres que leurs raisons et leurs natures ne fussent pins sujettes à s'entre -heurter; ou que, faute de trouver un maître parmi eux, il en vînt un du dehors» qui, le sabre à la main, leur dît : La maison , ses dépendances et ses habitants sont à moi ; travaillez en paix , et vous aurez du pain. Dans le premier cas , on aurait cinq sauvages ; dans l'autre, un despote et cinq esclaves.
L'hypothèse des cinq frères est rhistoire des peuples qui ont vécu , qui vivent encore hors de la religion universelle. Ces peuples ayant chacun leurs dieux, leur religion à part, restent étrangers les uns aux autres, ennemis les uns des autres ; s'ils ne sont pas divisés par de hautes montages, par de grands
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fleuves OU de vasles déserts, ils ue cesseront de s'entre-détruire que lorsqu'ils seront devenus la proie du plus fort Gomme les fausses religions ne s'avisent pas de moraliser, on pourvoira au maintien de Tordre chez chaque peuple par une hiérarchie sociale fondée sur la force , et la religion sacrera cette force en disant : Le prince est de la race des dieux et il peut tout sur les hommes ses sujets ; le père de famille est l'image des dieux et il peut tout sur sa femme , sur ses enfants , sur ses esclaves. Telle est la charte commune à tous les peuples non soumis à la charité évangélique. Tant que cette charte brutale est soutenue par la croyance religieuse , ces peuples vivent d'une vie végétative. Dès qu'ils sont atteints par le souffle de l'incrédulité , si la vraie religion n'est pas là pour ra-nimer ces cadavres , ils disparaissent dans la fange et le sang, et un peuple moins corrompu arrive avec le fer et le feu pour arrêter la gangrène et changer les restes de ces peuples en bétes de travail.
L'hypothèse des cinq individus nés et élevés à d'effroyables distances les uns des autres et devenus sous l'influence religieuse une seule âme , un seul cœur , nous avons vu que l'Église catholique l'a réalisée, et dans des proportions gigantesques. Au
liru de cinq individus, die nous offre un cinquième
du genre hnmam , soit deux cent millions d'hommes qui possèdent dans leur religion les trois éléments de la véritable éducation : la Foi , l'Espérance, la Charité. Ce sont là, en effet, les trois puissances par lesquelles l'Église catholique élève l'individu , la famille domestique , les familles nationales, la famille humanitaire , à un degré de vie et de grandeur, qui ne peut être bien connu que
de Dieu. Jetons un coup d'œil sur ces puissances.
Fol. — La raison et l'expérience nous prouvent que la foi de Thomme à l'homme est la base de la vie sociale. Sans la foi à sa nourrice , à ses parents, à ses précepteurs, à ceux qui lui fournissent les aliments , les vêtements , les médicaments , etc. , l'enfant ne deviendrait pas homme ; et , devenu homme par la foi , il ne peut rester tel que par la foi. Le jour où il ne croit plus à ses semblables, il meurt à la société ; l'espérance et l'amour s'envolent de son cœur, la vie lui devient à charge , et il la jette comme un fardeau intolérable.
Eh bien, ce que la raison nous dit de la foi humaine, la religion nous le dit aussi de la foi divine. Elle est la base irremplaçable de la vie chrétienne, le fondement sur lequel reposent l'Espérance et la Charité. Ces deux vertus peuvent succomber sans que la Foi périsse, mais la Foi écroulée, l'Espérance et la Charité sont impossibles, et le chrétien
est décidément mort. La raison en est que Tobjct etle mobile par excellence de TËspcrance et de la Charité ne nous sont connus, ne nous deviennent présents que par la Foi. Cet objet, ce mobile, c'est le Dieu-Charité, c'est Jésus-Christ. Or, Jésus-Christ ne nous est bien connu, ne nous devient présent, qu'autant qu'il peut s^ aboucher avec nous, et que nous l'écoutons comme nous parlant toujours par son Église.
La Foi^ dit le Docteur des nations, est la base des choses que nous espérons^ Vargumenty la démonstration des choses qui n^ apparaissent pas (1)^ et restent au-dessus de la portée de nos moyens naturels de connaître.
Nous avons vu, en effet, que par la foi à l'enseignement de Jésus-Christ, résumé dans le catéchisme catholique, savants et ignorants sont affranchis des ténèbres et des perplexités de leur esprit sur la grande affaire de leur destinée dans le temps et au delà (2). Ces questions si ardues sur la Divinité, sur la Providence, sur l'origine des choses, sur l'immortalité des âmes, sur nos devoirs envers Dieu, envers nos semblables, envers nous-mêmes, etc. , ces questions, dis-je, si vainement débattues
(1) EpUre aux Hébreux, cli. XI, 1*
(2) Voy. plus haut, cli. VIlî.
par les plus grands esprits de raiitiquité, reçoivent une solution des plus claires. Cette solution ne repose pas sur des déductions dont renchaînement et Tévidence puissent être mis en doute ; elle se compose de faits historiques qui se déroulent sous nos yeux, qui impressionnent Tivement Timagination. En un mot, c*est une histoire de Dieu et de rhomme, mise à la portée de tous les hommes par Celui en qui les esprits qui ne veulent pas se cloîtrer dans leur ignorance, ne peuvent s'empêcher de reconnaître le vrai Dieu-Homme.
A la grande lumière que cet enseignement projette dans Fâme, le mystère profond de la vie humaine en général et de chaque vie en particulier se dévoile à tous les regards, et les passions mauvaises, qui ne vivent que d'ignorance et d'erreurs, restent confondues et désarmées. Le chef de famille, le prince, le grand seigneur, l'homme favorisé des dons du génie ou de la fortune, savent qui les a faits tels. L'orgueil inhérent au pouvoir, au savoir, à l'avoir, ne peut tenir devant le Très-Haut naissant dans une étable, vivant dans la pauvreté et la condition la plus humble, la plus laborieuse, expirant sur la croix. Le Père des pères, le Dominateur des dominateurs, le Juge des vivants et des morts, le distributeur des récompenses et des peines qui n'ont pas dcfm, leur dit sans relâche : Je ne vovs
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ai faits les premiers que pour que, à mon exemple^ vous vous mettiez au service de tous, La croix est le thaumaturge qui transforme les droits en devoirs, ôte à ceux-là leur hauteur, leur dureté; à ceux-ci leur poids, leur amertume, et fait ainsi des sommités sociales, naturellement oppressives, autant d*images et d'instruçients de la sagesse et de la bonté divine.
Au lever du soleil de la foi, les faibles, les petits, les ignorants, les pauvres , sortent aussi du sommeil de l'ignorance et s'affranchissent des préjugés qui alimentent Timmoralité et les bassesses du sérvilisme. A l'école de THomme-Dieu descendu au plus bas degré de l'échelle sociale, par obéissance pour son Père et par amour pour ceux qu'il a daigné appeler ses frères, les conditions les plus misérables, les plus dures s'expliquent, se justifient, s'adoucissent, se relèvent et deviennent la voie la plus facile^ la plus sûre pour arriver aux premières places dans le séjour des éternelles grandeurs. Au lieu d'être l'œuvre fatale d'un aveugle destin, d'une cruelle nécessité, ces conditions se présentent à nous comme le résultat du choix plein d'intelligence et d'amour de notre Père qui est aux deux. Le doute est impossible, quand on voit le Fils unique du Père, l'éternel objet de ses complaisances, subir ce que ces conditions ont de plus dur, de plus
humiliant, et mettre en tête de ses divines leçons ces oracles: Heureux les pauvres qui le sont d'es^ prit et de cœur, parcerque le royaume des pieux est pour eux! Heureux ceux qui vivent patiem,' ment dans les souffrances, les privations^ letravaih ^es afflictions et les larmes y car une éter" nité de délices, de repos ^ de joies et de consola^ lions les attend !
Ce n*est pointlà, comme on voit, le cri de révolte d*un Spartacus, qui, en disant à ses compagnons de servitude : Brisons nos fers sur la tête de nos oppresseurs ! ne fait que lâcher des tigres sauvages sur des tigres policés. Ce n'est point la voix d*un misérable journaliste ou législateur, qui , en prêchant aux masses les prétendus droits de l'homme^ sans dire un mot de ses devoirs, appelle TuniTcrsalité de l'anarchie et du sang, laquelle à son tour appelle Tuniversalité de la servitude sous le bras de fer du despostime.
C'est la voix de l'agneau de Dieu qui, arrivant pleine de grâce et de vérité à l'âme du maître et de l'esclave , du puissant et du faible , dissipe les nuages qui les séparent, éclaire leurs véritables rapports , dispose doucement leurs cœurs \ Tunion, source de toute vie et puissance. Cette voix apprend à ceux dont les droits sont méconnus par Topinion et les lois Jiumaines , le moyen
infaillible de les conquérir par Tascendant de la vertu , par Taccomplissement consciencieux de tous leurs devoirs, par leur pacifique , mais inaltérable résistance aux exigences du vice et du crime.
Voilà donc comment la foi catholique est la base indispensable de tout travail d'éducation et de ci* vilisation sur Tindividu , sur la famille , sur la société civile et sur la grande société humanitaire. Elle est dans Tordre moral ce que la lumière est dans Tordre physiq^ie, le principal agent, la condidition première de Tordre, de la fécondité et dé la vie. On ne peut rien obtenir de grand des hommes tant qu'on ne les a pas orientés dans les obscurs sentiers de cette vie , où ils ne font que s'entreheurter sous Timpulsion de leurs instincts. Mai^ quand la Foi leur fait contempler la terre au point de vue de la vie étemelle, quand elle les a mis sous la conduite de celui qui est le chemin, la vérité et la vie, leur esprit s'élève sans mesure, leur cœur se dilate et palpite d'une vie nouvelle ; aux froides et mesquines spéculations de Tégoîsme succèdent les chaleureuses inspirations du dévouement à la gloire de Dieu et au bien de leurs frères.
Par là même qu'elle jouit seule du privilège de faire croire à son enseignement et de rendre les hommes de bonne volonté inébranlables dans une foi commune qui résout tous leurs doutes, TÉglise
catholique est aussi la seule qui puisse compléter leur éducation par TEspérance et la Charité. Eu édifiant ces deux vertus sur la Foi , elle satisfait à toutes les tendances de l'homme. Comme je le disais au commencement du chapitre huitième, par la Foi, elle nous procure une connaissance suffis santé de tout; par 1* Espérance et la Charité, elle nous promet la possession de toutj et nous allons voir que cette promesse ^ qui ne doit s^accomplir que dans la vie future , elle la réalise déjà en partie ici-bas.
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