‹ De l'éducation de l'hommeChapitre 18 sur 28 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Méthode catholique d'instiQclion et d'édiûcâiioii. — Puissance qu'elle

coûfèie à l'individu.

Dans son langage plein d*une admirable profondeur et simplicité, l'Église a deux mots qui expriment tout son système éducationnel : instruction, édification.

Elle commence par instruire, c'est-à-dire commme Findique le mot latin {instruere), par bâtir au'dedans, par former Vhomme intérieur. Au lieu d'entreprendre une nation en masse et de la mener à ses fins, de gré ou de force, par des mesures générales , elle s'attache à un individu, elle allume dans son âme le feu de la vérité, qu elle attise et nourrit jusqu'à ce que cette âme, éclairée sur la grandeur de son origine , de sa destinée, et sur l'ignominie de son passé et de son présent , dise, comme l'enfant prodigue : Je veux sortir de ce bourbier et vivre d'une vie plus digtie de mon père et de moi Dès que cette âme possède assez de lumières et de forces pour reprendre le gouver-

iH BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

nement d'elle-même, remettre Tordre dans son intérieur, y faire régner Jésus-Christ et régler sa conduite au dedans et au dehors d'après ce divin modèle , on comprend que cet individu n*est pas seulement une pierre , un moellon tout prêt pour la construction d'une famille , d'une société religieuse ou civile plus ou moins étendue ; c'est un ouvrier intelligent , actif, qui pourrait, à lui seul, rebâtir tout un royaume sur le plan chrétien. L'histoire prouve , en effet , qu'il a parfois suffi d'une pauvre esclave, affranchie par le Christ, pour soumettre au Christ des royaumes.

Cette instruction chrétienne ,' en travaillant sui* chaque individu, en organisant son intérieur, en le faisant vivre d'une vie propre et plus ou moins parfaite, a l'immense avantage d'élever réellement les hommes, de déployer tout ce qu'ils ont de puissance personnelle. £Ile n'en fait pas des parties inertes d'un tout , des automates , des exécuteurs serviles d'une pensée qui leur est étrangère, comme ont fait et feront éternellement tous les svstèmes d'éducation religieuse et politique enfantés par le rationalisme. Incapables d'établir parmi les hommes l'unité de pensée et de vue, les faiseurs de religions et de sociétés nouvelles n'ont qu'un moyen d'élever leurs tristes constructions ; c'est de s'emparer du gouvernement, de procéder à leurs réformes reli-

gieuses et sociales à coups de lois, et d'obtenir soumission aux lois en disant : Mort à qui résistera I Ces misérables ne sont que de violeuts oppresseurs de la dignité humaine ; les églises qu'ils fondent ne sont que des ménageries où ils nourrissent leurs dupes de quelques débris de vérités mêlés à beaucoup d'erreurs et assaisonnés d'une haine furieuse contre la vérité catholique ; leurs institutions sociales sont une œuvre de violence qui ne survit pas au régime de terreur qui les n imposées. L'infaillible résultat de ces systèmes d'éducation est, comme nous l'avons observé et comme notre expérience ne le prouve que trop, de ravaler les intelligences et les caractères, et de préparer les peuples à subir les jougs les plus ignominieux.

Tout autre est le procédé de l'Église catholique. Au lieu de se présenter à l'individu au nom d'un homme ou d'une assemblée d'hommes pour lui dh*e : Obéis, sinon !... le ministre de l'Église universelle s'annonce comme l'envoyé de Dieu pour enseigner à tous la loi de vie. Il étale les preuves de sa mission , et ce n^est que quand il est accepté en qualité de ministre de Dieu, que l'éducation religieuse commence. Dans le travail i! édification morale, qui doit faire d'une ftme en ruine, démantelée par l'ignorance , bouleversée par Ter* reur, une forteresse où la pensée chrétienne puisse

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s*établir solidement et défier toutes les pensées contraires, le prêtre n'est pas Farchitecte ni même le principal ouvrier ; il ne fait qu'administrer les matériaux à celui qu'il instruit et lui prêter son aide pour les disposer cx>nvenab]ement. L'élève est l'ouvrier principal , et le travail n'avance qu*cn proportion de la bonne volonté qu'il y met. L'architecte qui dirige la construction et lui donne les conditions nécessaires pour résister aux plus violents assauts, c'est Dieu qui , par le don de la foi , élève assez haut l'esprit et le cœur^ les pénètre assez de sa lumière , pour leur faire sentir et dire ce qu'une pure conviction humaine ne fera jamais sentir et dire : Mourir plutôt que de renier ma croyance !

On doit voir combien ce système d'éducation est propre à élever , ennoblir l'individu , à déployer toutes les facultés de son âme , à stimuler et féconder leur exercice. L'intelligence est mise en possession d'un système de connaissances qui ne lui laisse rien ignorer de ce qu'il lui importe de savoir. Ce système n'est pas, comme les théories philosophiques , un assemblage d'idées métaphysiques que le raisonnement a cimenté hier et qu'il peut dissoudre demain ; ce n'est pas une construction scientifique de faits tirés de Tordre matériel , que l'observation a confirmée jusqu'à ce jour, maisj

qae la découverte de faits inaperçus renversera bientôt. C'est , comme nous l*avons vu , une histoire complète , très bien liée, dont la vérité nous est garantie de deux manières : d'abord , par le sentiment intime des vérités révélées , que produit le don de la foi et qui est , pour ainsi dire , le langage direct de Dieu à l'âme ; ensuite , par celte masse colossale de faits historiques, qui démontrent à toute raison droite Fœuvre de Dieu dans l'établissement et la conservation de l'Église catholique.

Par ces connaissances acquises et dans lesquelles il trouve à l'activité de son intelligence un aliment inépuisable , le catholique n'est pas seulement délivré des tâtonnements de l'ignorance , des fluctuations du doute , des égarements sans fin &e Terreur ; il peut aussi aider les autres à s'en affranchir. L'instruction religieuse a développé assez de lumière dans son âme pour qu'elle devienne un foyer lumineux qui rayonne au dehors. Sa foi n'est pas un mystère qu'ilpuisse ensevehr dans le secret de la conscience ; c'est une conviction énergique qui tend à se produire; bien plus, c'est une vie toute nouvelle qui du sanctuaire de la conscience doit se déployer dans la conduite extérieure et chercher à se communiquer.

En effet , la foi catholique ne se propose nulle-

ment de nourrir Tâme de spéculations curieuses ou de l'endormir dans les douces rêveries d'une contemplation béate. Elle est essentiellement pratique et réformatrice. Elle ne nous éclaire que pour dire : Levez-vous et marchez I Au lieu de magnifiques considérations sur le Dieu créateur, conservateur et rédempteur, elle nous montre simplement Dieu à l'œuvre , créant dans sa toute-puissance , et conservant par amour ce qu'il a créé, puis elle nous dit : Soyez parfaits comme votre Père eé" leste est parfait. Il fait lever son soleil , tomber sa pluie sur les bons et les méchants , faites de même (1). Votre sanctification ^ telle estsavo' lontéy le but de ses œuvres (2) ; appliquez-vous donc k vous dépouiller du vieil homme et de ses désirs corrompus , à renouveler la vie de votre âme y à vous revêtir de Vhomme nouveau , qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté (3); souvenez-vous que , %Hl est impossible déplaire à Dieu sans la foi {ïx)^ la foi sans les (Buvres est morte (5), et que ce ne sont pas les

(1) Saint Matthieu, eh. Y, 45, 48,

(2) Saint Paul, EpU. \^ aux Thessaloni oh. IV, 3.

(3) £p. 9UX EpMs.f ch. iV, 2M4.

(4) Ep, aux H^reuXf ch.Xlp 6.

(5) Saint Jacques, Ep,, ch. Il, 26.

DE L'ÉDUCATION DB l^'fiOMME. |M

auditeurs de la parole qui seront Justes devant DieUf mais ceux qui la mettent en œuvre (1).

Elle nous montre le Fils égal au Père » s'anéantissant jusqu*à prendre la forme de Vesdave et obéissantjusqu*à la mort de la croix, afin de nous apprendre à vivre avec tempérance , avec Justice et piété , dans V attente de la béatitude que noits espérons.^» , et que nous puissions nous affranchir de toute iniquité et devenir un peU" pie agréable à Dieu^ dévoué aux bonnes oeuvres^ pratiquant la vérité avec amour et grandissant de toute manière en son ckef^ Jésus-Christ (2). Penser» agir, aimer» comme notre Père céleste ; embrasser dans notre amour tout ce qu'il embrasse dans le sien, c'est-à-dire Tuniversalitédes créatures; suivre Jésus-Christ dans la Toie des abaissements et des souffrances , pour concourir à la rédemption universelle et au rétablissementdu règne de Dieu sur toutes les créatures ; telle est donc la carrière immense que la Foi catholique ouvre à l'activité des âmes qu'elle a pénétrées à une certaine profondeur; et cette carrière, elle les anime à y entrer, elle les y soutient, dley multiplieleurs

(1) Saint PauU Bp, eux RmntdMt ch« II, 13.

(2) Ep, aux Philippient, ch. Il, 1, 8. -^Ép. à Titi, ch. II, 12-14. — Aux EphêsienSf cb. IV, 15.

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prodiges, parlesdeuxTertus qui opèrent les grandes choses : l'Espérance et la Charité.

L'Espérance. — Pour mettre l'âme en mouvement, il ne suffit pas de lui montrer un bien ou un mal. Il faut que l'espérance lui dise : Ce bien, tu peux l'acquérir^ ce mal, tu peux le surmonter ou l'éviter. Faute d'entendre cette voix, l'âme reste dans sa torpeur avec un stérile désir du bien, avjoc une aversion inefficace du mal. Ame de notre âme, l'espérance est la force motrice qui met en jeu toutes nos facultés, qui préside à toutes les allures de notre vie , depuis le berceau jusqu'à la tombe. C'est la divine enchanteresse qui charme les douleurs les plus cuisantes, console des plus cruelles disgrâces, des plus douloureux sacrifices, des privations les plus dures, des travaux les plus accablants, exalte jusqu'à l'héroïsme les plus timides. C'est la dernière chose qui vit en nous, et quand elle meurt, on peut dire que tout est mon.

S'il y a tant de puissance dans l'espérance humaine, réduite le plus souvent à vivre d'illusions et sujette à faiblir à mesure qu'on avance dans Félude du monde réel, qu'en sera-t-il de l'espérance chré* tienne, elle qui, appuyée sur les données de la Foi et les promesses du Tout-Puissant , est sûre de n'être pas confondue (4) /*

(1) Saint Paul, Ep, aux RrtmainSy ch. V, 5.

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Quel divin calmant pour les passions les plus effervescentes, quel irremplaçable contrepoids aux misères et aux iniquités de ce monde, que la perspective du monde éternel, où chacun sera rétribué selon ses œuvres ! Otez la vue de cet avenir qui donne la raison du présent, inspire aux grands la modération des désirs, aux petits la patience, à tous le sentiment de la justice et de la charité ; la terre devient inhabitable, car chacun n'y cherche plus ce qui s*y trouve réellement, la satisfaction des exigences raisonnables de notre corps; on y cherch«^ et on ne cessera d'y chercher, ce qui n'y est pas, ce qui n'y sera jamais, les moyens de satisfaire les exigences infinies de notre cœur. Es* sayez de tous les systèmes, partagez l'Europe en autant de lots qu'elle a d'habitants, ou faites-en une ou plusieurs fermes travaillées à frais et à pro« fits communs; avec les deux cent cinquante millions de dieux qu'y a élevés le christianisme, mais qui auront perdu la foi en ses promesses, vous n'arriverez qu'à des boucheries effroya* blés.

Réveillez au contraire, par l'instmction religietise, la fol aux promesses de l'Évangile, foi plus ou moins vivante dans le grand nombre et qui n'est qu'endormie dans les autres sous une couche d'ignorance et de préjugés; jl n'en faut pas da-

SM BIBUOTHfXJDB NOUVELLE,

vanU^e poor cicatriser rapidement nos {riaies sociales.

Quelle est rexlsteoce si panvre, si délaissée, si souffrante, qui pourrait se réputer malheureuse, la vue de ces premiers trônes de la cité céleste, pro* mis à ceux qui auront suivi de plus près le Sauveur dans la voie qui commence à la crèche et finit ao Calvaire? Quel frein aux rêves ambitieux et cruels de Torgueil, delà cupidité, de tons les vices destructeurs ! Aux étemels conflits qui naissent des prétentions du vice et de la rivalité désintérêts, le sentiment général des devoirs ferait succéda' l'équilibre des vertus.

« Les riches, les grands de la terre, dit M. Guizot, s'appliqueraient avec dévouement et persévérance à soulager les misères des autres hommes. Leurs relations avec les classes pauvres seraient incessamment actives, affectueuses, moralement et matériellement bienfaisantes; les associations, les fondations, les œuvres de charité iraient lutter partout contre les souffrances et les périls de la condition humaine. Les pauvres, de leur côté, les petits de la terre, seraient soumis aux volontés de Okm et aux lois de la société; ils chercheraient dans le travail régulier et assidu la satisfaction de leurs besoins; dans une conduite morale et pré* voyante, Vamélioration de leur sort; dans Tavenir

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promis ailleurs ï l'homme, leur consolation et leur espoir (1). »

Qui ne voit dans ce rapprochement des conditions et dans cette heureuse cwivergeace des esprits et des cœurs le remède à nos maux, et, de plus, la source féconde des plus grands biens ?

Entre mille accusations entassées contre la reli«> gion catholique , ses ennemis ont prétendu que, par une foi viVe à ses promesses, elle éteindrait les grandes passions qui entretientieot dans la société le mouTement et la Tie^ qu'elle ferait de ses croyants des contemplateurs de l'éternité , mépri«^ sant trop cette terre pour y mitreprendre rien de grand. C'est là un insoient démenti à l'évidence des faits. Nous avons vu en effet que l'instructioD religieuse n'éclaire Thranme que pour le tirer de sa torpeur, qu'elle ne lui dévoile les grandeurs 4tt ciel que pour l'exciter à gravir les hauteurs de la vertu et à se rendre d^e de la couronne étemdle, par l'abondance et la perfection de ses o6uvres« Plus cette foi sera vivante dans le catholique i et plus son action tendra à se eatholieiseri c'est*à< dire à embrasser l'universalité des œuvres qui peuvent tourner è la gloire de Dieu et au bien des hommes. Le courage ne lui fera pas défaut; car

(i ) De la D^nocrati0 en Frmee^ eh. TU.

au lieu de compter sur lui-même, il s'appuiera sur Dieu et dira : Je peux tout en celui qui me for^ tifle (1). Il a devant lui Texemple de ces douze pauvres ignorauts, qui avaient raison de s'appeler les balayures du monde (2), et qui y ont cependant opéré la transformation la plus étonnante qui se soit jamais vue.

Quant aux grandes passions qui entretiennent le mouvement et la vie da«s la société , elles sont nécessairement dirigées par le christianisme ; car sans cela elles ne seraient que de grands vices qui, en opposant rindividu à Dieu et à sa destinée, le mettraient en guerre avec lui-même , avec ses semblables , et aussi avec la nature matérielle ; or, la guerre, c'est la destruction.

Sans entrer ici dans un examen détaillé des vices, il ne faut qu'un peu d'attention pour voir qu'ils sont tous destructeurs, que, parleur action directe ou indirecte , ils empêchent l'existence d'une infinité d'individus et qu'ils inutilisent l'existence d'une infinité de vivants. Appliquez ceux-ci à des travaux d'esprit ou de corps utiles à euxmêmes et aux autres; associez-leur les individus que le vice arrête aux barrières de la vie ou dont

(1) SaintPaul, Epit. aux Philipp., ch. IV, 13.

(2) Ep. I" 9UX Corinthiens, ch. IV, 13.

il a dévoré les forces; faites un bon emploi des immenses capitaux absorbés par des satisfactions coupables ou par la poursuite de chimères; consacrez à la production du bien le temps énorme que la vertu doit donner à la réparation des maux enfantés par le vice , etc. , etc. , et vous augmenterez indéfiniment la somme du bien-être général , tout en doublant, triplant le nombre des existences.

Au reste, nous n'en sommes pas réduit à ces suppositions. Qu'est-ce en effet que l'histoire de la civilisation moderne, sinon l'histoire des prodiges de la Foi, de l'Espérance, et surtout de la Charité catholique, ainsi que nous allons le voir?

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