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CHAPITRE XVIII

De la force cWilisalrice par excellence. — iïoù elle vient el

comment elle opère:

Il n*y a qa*iin moyea de civiliser les hommes^ c*est de faire qu'ils s'aiment les nos les autres. Il o'y a qu'un moyen de leur inspirer cet amour, c'est de les faire croire fermement au Dieu-Charité, qui a daigné se faire notre semblable , notre victime , notre nourriture, afln de nous dire : Aimez-votêS les utis les autres^ comme je vous ai aimés. Il n'y a de place au ciel que pour les enfants de la Charité^ la mort est l* éternel partage de celui qui ri aura aimé que lui-même!

Après des milliers de belles phrases sur la cha* rite, qui est, selon le mot de saint Paul, la plénitude^ le tout de la loi de Jésus-Christ, la philosophie a fini par découvrir que cette vertu est une absurdité, a Toutes les affections sont intéressées.. . L*amour de soi est le principe nécessaire de toute espèce d'affection*.. Être plein de sollicitude, d*intérét et d'amour pour une existence étrangère i

pour un être non-moi , c'est une hypothèse absurde, » a-t-elie dit et redit dans des centaines de volumes où notre jeunesse apprend à philosopher. A son point de vue , elle peut avoir raison. Pour rhomme naturel le seul qu'elle connaisse , l'adoration de soi est le premier des devoirs. L'individu existe avant tout pour lui même ; il ne se doit à la famille, à la société , que dans la juste mesure de l'intérêt personnel qu'il y trouve. £t comme cet intérêt n'est autre que le bescûn, « sitêt que le besoin cesse, a très bien cKt Rousseau, le lieo naturel se dissout, » entre le père et l'enfant, l'épouse et Tépouse, le citoyen et b patrie (1).

Mais ce principe philosophique mène plus loin. N(m*seulement il nous déclare quittes envers la famille et la patrie , dès que leur concours n'est plus nécessaire à notre conservation ; mais il nous confère le droit de les asservir ou de les détruire, selon l'inspiration du besoin ou de l'intérêt, qui est notre loi suprême. C'est là, en effet, la théorie dont nous trouvons Papplication plus on moins complète cbee les nations païennes, depuis l'état de sauvagerie pure Jusqu'à la plus haute civilisation matérielle. Là toutes les existences domestiques sont dévouées à Tintérêt et au besoin du chef de la famille : les dix*

(i) Voy. Contrat siùciûl, Liv. I» cfa. il .

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neuf vingtièmes des hommes végètent ou périssent au gré dn citoyen , et celui-ci aime la patrie en raison du besoin qu'il s'imagine en avoir.

Noos ne contesterons donc pas aux rationalistes la légitimité, au point de vue naturel, de leurs théories anthropophagiques ; mais en retour ils doivent reconnaître que la charité catholique, si absurde qu'elle leur paraisse, est un fiait des pins anciens , des plus notoires; un fait qui a transformé radicalement la société européenne ; un fait vivant qui est encore le grand obstacle an triomphe de la bar* barie qui nous menace.

Qu'est-ce qui détermina les apôtres de Jésus* Christ et leurs disciples et successeorsi durant les trois premiers siècles, à prêcher à un monde sou*verainement corrompu, incrédule et intolérant, la foi naturellement absurde en un Dieu né dans une étable et condamné par sa nation à une mort dont rien n'égalera jamais l'ignominie et la cruauté? On aura beau chercher, on n'en trouvera pas d'autre raison que celle-ci : Dieu est charité...^ et sa charité lui a fait livrer sa vie pour nous;nous devons donc livrer noire vie pour nosfrères (1).

Mais il ne faut pas croire que la charité soit le'

(I) SainiJcan, \r* Ep., cli. llî, 40. —IV, 16.

fruit de raisonnements et de calculs fondés sur les principes de la foi. Elle est, dans Tordre surnaturel, ce que la tendresse paternelle et filiale est dans Tordre de la nature» : un sentiment , un instinct , qui se refusent à Tanal^ise , que le raisonnement peut justifier, diriger, et aussi étouffer, mais qu*il ne donne jamais. Les philosophes, dont Thabitude est de toujours raisonner et de ne jamais sentir, ont Youlu expliquer Tamour des parents pour leur ogéniture par une secrète recherche de leur propre intérêt pu plaisir : c'est une sottise ; le propre de cet amour étant de porter les parents à sacrifier leur intérêt, leur plaisir, même leur vie, au bien de Tenfant.

Qu'est-ce donc que cet amour ? Comme la vie, dont il est le ministre, c'est un don naturel de Dieu, que toute âme non dénaturée sent en soi , que la raison doit contenir dans de sages limites, mais qui périt dès qu'on le dissèque et qu'on le soumet aux calculs égoïstes de l'intérêt et du plaisir. Eh bien , il en est de même de la charité ; c'est un don surnaturel, c'est l'explosion même de la vie divine , préparée par les lumières de la foi , mais produite clans nos cœurs par V Espril-Saint qui nous a été donné , entretenue , augmentée par toutes les bonnes œuvres , surtout par la parti-

cîpalion au corps et au sang de Jésus-Christ (f ). L'instruction religieuse , en nous révélant notre origine et notre destinée commune, nous apprend que tous les hommes ne sont pas seulement frères, mais qu'ils doivent être les membres d*nn même corps, n*ayant qu'un cœur et qu'une âme; Cette idée gravée dans Tesprit par Tinstruction , le don de charité la fait sentir an cœur et transforme le sentiment en vertu active.

Si insaisissable que soit le principe de la charité, ses œuvres sont manifestes , palpables. Et l'œuvre propre de la charité , quand elle descendît sur la terre , c'était, nous dit saint Paul , et édifier (2) , c'est-à-dire de relever une société ruinée par l'erreur, pulvérisée par l'égoîsme, abîmée dans on lac de corruption et de fange. Seule elle pouvait opérer ce prodige ; car^ nous dit le même apôtre, la charité esi patiente , pleine de bienveillance ; la charité ne connaît ni T envie ^ ni V emportement^ ni P enflure^ niVamhilion; elle est désintéressée ; elle ne s irrite pas ; elle ne pense point le mal;... elle sait tout souffrir^ tout croire^ tout espérer, tant attendre ; la charité ne se rebute

0} Saint Jeao, ck. Vf, ^4. ^ Saint Paul, Ep, aux Rom.t cb. V, t».

(2) l'« Ef. aux Corint., ch. Vlll, \.

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jmnais (1). Assistons à ses travaux » et admirons d'abord afec queDe sagesse elle sut tolérer* étayer mSme > le misériible édifice qa*eUe trouva et tout recoostruire sans rien renverser*

Les réformateurs humains , qui n'ont pour opérer que le tiers de la vie d*un homme et qui veulent' jouir au plus I6t de leur œuvre, commencent toujours par jeter, bas les constructicms sociales qui offusquent leur raiton , ou mieux leur orgueil. Us n'ont que deux manières de procéder. S'ils ont en main le pouvoir suprême et des forces suflSsantes pour être généralement obéis , ils. exécutent sans trop de fracas les changements qu'ils désirent et ils. ne détruisent que les individus qui leur font obstacle. Mais cette ceuvfe d'un despotisme toutpuissant ne survit pas à son père : c'est une semence d'anarchie et de révolution. Si le réformateur est un philosophe , armé seulement de la parole» il ne tentera pas môme d'agir sur les esprits par voie de conviction. Pour convaincre les autres, il faut être soi-même convaincu, et il ne l'est pas ; il sait d'ailleurs que la parole philosophique , loin de rallier les esprits et de les porter b l'action, n'en fait que des disputeurs oisifs , dont l'un se pla!t à détruire ce que l'autre élève. H s'adressera donc

Sis BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

aux passions les plus inflammables : au lieu de conquérir ia foi à des doctrines nouvelles , il fera mécroire aux anciennes doctrines. A force de déclamations et de calomnies , il entassera dans les cœurs assez de haines contre les institutions qu*il déteste, pour se promettre de grandes destructions et dire, comme Voltaire en i758 : Dans vingt ans^ on verra beau jeu ! Les enfants de la haiote arriveront, en elFet, et leur règne ne donnera que le produit de la haine : la destruction violente des hoomies et des choses.

C'est assez dire que le réformateur humain, quel qu'il soit, ne voit jamais dans ses semUables que des instruments aveugles de sa pensée. Il les trâte comme s'ils n'avaient point d'âme, ou comme s'ils n'avaient reçu que le degré d'intelligence nécessaire pour prendre ses ordres et les exécuter. Plein de mépris pour ces misérables individualités, qui ne sont h ses yeux que d'imperceptibles rouages de la uiachine sociale , dont il se fait l'âme , le moteur et le centre , il dit : La société c'est moi ! Par cet anéan* tissemrat des individus , par leur absorption dans sa propre individualité, il travaille à l'anéantissement de la société elle-même ; car celle-ci est un tout, une agrégation, dont la valeur, la vie et la puissance ne peuvent résulter que de la valeur, de la vie et de la puissance de ses parties constituantes.

Tout autre est le travail de la charité cath^dlique. Pénétrée d*un profond respect pour cette nature bamaîne, que le créateur a voulu reproduire tout entière dans chaque individu, que le Dieu-Sauvear a infinmient honorée en daignant devenir, par sa mort et son immolation eucharistique, la rançon et raiiment de chaque individu , la charité s'attache à former chaque homme comme s*il était seul au monde; et ce n'est que par cette régénération des individus qu'elle se propose d'arriver à la régénération de l'espèce. An Heu d'envisager l'individu comme un organe destiné au service du tout , elle le considère comme le tout lui-même et s'étudie à en faire un centre, un fover de la vie universelle. Si cette méthode parait longue, elle est en réalité la plus courte, parce qu'elle est seule efficace, seule appropriée à la nature de l'homme.

En effet, comme nous l'avons observé au commencement de ce livre, l'homme est un être essentiellement universel. Créé à l'image et ressemblance de Celui par qui et pour qui tout existe, il aspire à tout connaître, à tout posséder, et il bouleversera, détruira tout, attentera même à son existence, plutôt que de renoncisr à cette prétention. Cette tendance étant incompressible, il faut la diriger et la satisfaire. C'est ce que fait l'Église catholique. Par son enseignement, elle délivre l'in-

Hh BIBLIOTHtSQUB NOUVELLE*

dîTidtt de Tigoorance et de la faiblesse de sa pensée pour rioilier à k pensée divine, qm lui donne la rUson première et dernière de tontes les existenoeSk Do terrain monTant des opinions humaines, elle le fût monter snr le roo inébranlaUe dé la foi» d'où il peutdéfier les Tains efiortt de la soîence humaine et dire aux agresseurs : & vous désirez connritre la vérité, je vous rapprendrai, car je la tiens de Cdui qui est la vérité même, et je ne dé- Sire rien tant que de la communiquer s mtàê A totis voulez que j'y renonce, vous perdez votre temps; je moun*ai plutôt que de mécroireS

Qui ne voit la puissance de vie qu'on tel système d'éducation développe dans l'individu ? Édairé par une lumière supérieure à toute lumière, qui ne lui laisse rien ignorer de ce qu'il lui importe de connaître, le simple fidèle possède des convictions capables de résister et aux sophismes de ses passions et aux violences des passions d'autrui» Nonseulement il est en état de rendre raùon de sa foi a fuicongue le désire (1)| mais il peut confondre les hauteurs de la science humaine et les soumettre au Joug de Jésus^Christ (2). lia, dans l'art de convaincre, ce qui peut tenir lieu du ta-

(1) SaintPierre, Ep. 1", ch. JII, 15.

(2) iSaint Paul, \hEp,a\tx CormtK, ch. X,S/

DE L*£l>UGATION DE L^HOMMB. S15

leat et ce que nul talent ue supplée : la convietion ; mais cette oonvictioa surabondante de la foi, qui dompte Tiocrédillité, plus par Tâoquence des vertus que par celle des paroles , et dont saint Jean disait : Ce qui nous donne la victoire sur le monde^ c'est noire foi (i).

Ce fut en effet par ce trarail de régfoératiott individuelle, qui faisait de chaque chrétien un héros complet, pleinement initié par la foi à la pensée de son divin chef, Jé8us-(2irirt, animé à la grande entreprise par les motifs tout-puissants de Tespérance et de la diarité; ce fut, dis*je, par ce travail, que le sacerdoce catboUque remporta enfin cette victoire chrétieni^e, qui ne fut achetée que par le sang des vainqueurs et où Ton vit les vaincus, enchantés de leur défaite^ briser ce qu'ils avaient adoré, adorer ce qu'ils avaient brisé, et élever sur les autels les os de ces soldats du Christ, qu'ils avaient livrés pendant près de trois siècles au fer des bourreaux et à la dent des tigres. Ce fut sur la base des convictions et des vertus chrétiennes, fortement assise dans la conscience de chaque individu, que la charité catholique put édifier la société domestique, les sociétés civiles, et travailler à l'édification de la société universelle.

0)I'« JBp.jch. V,4.

Au lieu de dire comme les réformateurs révolutionnaires : Déblayons d*abord le terrain en abattant des institutions vermoulues, et nous verrons ensuite ce que nous devrons construire! au lieu de dire comme les réformateurs despotiques: Voilà mon plan de société, malheur à qui ne l'adoptera pas ! la charité catholique dit à ses enfants : A l'exemple de l'Agneau de Dieu, n'attaquez le mal que dans sa première source, l'ignorance de l'esprit et la corruption du cœur ; éclairez par des discours pleins de vérité, de sagesse et de douceur; touchez par de saints exemples; ne vous vengez que par la patience et les bienfaits; gagnez d'abord les âmes à la loi de vérité, de justice, d*amour, et vous verrez tomber d'elles-mêmes les institutions de l'erreur, de l'iniquité et de Tégoïsme.

En un mot, les réformateurs catholiques sont les seuls qui aient compris, ou du moins appliqué ces vérités bien simples : La pensée est le gouvernail de l'homme, le foyer de sa vie extérieure ; on ne réformera jamais ses mœurs sans qu'il le veuille; il ne le voudra jamais tant qu'on n'aura pas établi dans sa pensée des convictions morales. — Les institutions sociales, qui sont Texpression et le produit de la vie extérieure, soit des mœurs d'un peuple, n'ont de durée qu'autant qu'elles résultent

de ses convictions. Les lui imposer par voie de contrainte, c*est faire violence à sa pensée, et pt& parer des réactions terribles, dès que la contrainte cessera.

Cette méthode de bâtir des chrétiens avant de construire une société chi*étienne et dHndividfia' User le christianisme avant de le généraliser, était sans doute longue. Aussi le grand Maître avait-il recommandé aux premiers architectes de se mettre d'abord en possession de leur âme par la patience (1). Fille de Celui qui est patient, parce qu'il est éternel , la Charité évite cette précipitation, ce besoin d^ en finir qui ruine les meilleures entreprises. Comme elle travaille pour Dieu, avec qui on ne perd rien à attendre, elle est plus désireuse de bien faire que de faire vite. Mais Tas* surance qu'elle a de trouver ailleurs la couronne de justice, loin de ralentir son action, lui imprime une constance à l'épreuve des plus effrayants obstacles. Que sont, en effet pour elle, les tourments et les souffrances du temps, quand elle les compare au poids immense de gloire, qui les attend dans l'étemelle patrie (2) 7 La mort elle-même devient un gain (3).

(i] Saint Luc, ch. XXI, 19,

(2) Saint Paul, !!• Ep. aux Corinth., ch. IV, H.

(3) Ep. aux Philipp., ch. 1, 21.

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Eofifi^ cette.méthode se trouve en réalité la plus courte, et paroe qu'elle est la seule eflBcace, et parce que, en individualisant ainsi le christianisme, elle fait de chaque chrétien un instrument actif de la civilisation universelle, comme on peut déjà le voir, et comme nous le verrons mieux encore par un coup d'oeil sur les autres constructions de la charité.

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