‹ De l'éducation de l'hommeChapitre 22 sur 28 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Société kmanilaire. — Comment la Charité n*a cessé d'y travailler. — Des instituts religieux. — Si la vie monastique est le suicide chrétien.

En édifiant les sociétés nationales, la charité catholique portait pins loin son regard : elle ne voyait dans les États particuliers qae des membres, des organes de la grande société humaine , fondée par Dieu dès l'origine, détruite par Tautcar du mal, et reconstituée par le Sauveur.

La raison païenne, ainsi que nous Tavons observé, ne sut jamais sortir des limites étroites de la cité, de la patrie. Si Ton trouve par ci par Ih dans les poètes et les philosophes qui s'inspiraient dos traditions antiques, l'idée d'une société universelle et vraiment humanitaire, il est évident que cette idée resta enfouie dansicurs livres. Pour le Grec, l'humanité était tonte dans la Grèce; pour le Romain, elle ne se composait que des sujets de l'empire jouissant du titre de citoyens. Hors de là il n'y avait que des barbares , des étrangers; et tout étranger

%kSi BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE.

était uoëuaemià détruire, si on ne pouvait rasservir. Il en est de même des nations modernes noa civilisées par le christianisme. Rien n'égale Fanti*pathie du Chinois pour THindou , si ce n'est l'an* tipathie de l'Hindou pour le Chinois.

L'idée que tous les individus humains sans exceptionaucunesontenfanlsdumêmeDieu, issus du même couple, destinés au même bonheur, et qu'ils ne peuvent y parvenir qu'en sacrifiant leursantipathies et leurs divisions au deyoir essentiel de la cfaaritéi cette idée, mère de la civilisation aatverselle, est vpe création du christiaaisiae. £t ce n'est pas seulement une idée , c'est vn dogme fondamental qu'on ne peut révoquer en doute sans cesser d'être chrétien. £t. ce dogme , les hommes qui ayaient mission de le prêcher Tout sur le champ transformé en fait| par l'établissejnent d'une société qui ne s'était jamais vue.

Vingt ans à peine après le supplice du Calvaire, la prédiction du Crucifié se vérifiait. Sur tous les pomts du globe il y avait des hommes qui, tout en remplissant avec une grande exactitude les devoirs de la famille et du bon citoyen, s'intéressaientvive* ment au sort dépeuples qu'ils n'avaient jamais vus ni connus. On les voyait, des extrémités de l'Asie, saluer avec une indicible tendresse leurs frères en Jésus-Christ dç l'Italie, des Caules et do l'Espagne,

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mêler leurs joies à leurs joies, leurs laroies à leurs larmes , et leur envoyer à grands frais des hommes de Dieu qui, à l'exemple du Maître, livraient avec joie leur vie pour étendre les limites du royaume des deux. ^^ Nom sommes étrangers à vos fac" fions j à vos cabales,,. La république du gendre humain^ voilà ce que noiis voulons , disait Tertullien à Temperenr Sévère (1).

Cette République , que Platon n*osa jamaU réver, le cadiolicisme, à force de travaux, l'avait en grande partie réalisée bien avant la fin du moyen âge. De cent peuples divers n'ayant de commun que la figure huDMine et les passions les plus ititraitables, il avait fait une chrétienté assez tendre pour que, dès l'an 10d6 , au récit des barbaries musulmanes, des millions d'occidentaux allassent avec joie guerroyer et mourir à mille lieues de leur patrie pour la délivrance de leurs frères d'Orient Et pendant que ceux ci combattaient la force par la force au grand profit de la civilisation, les missionnaires oatholiques, sans autres armes que leurs vertus, parcouraient les régions de la Haute-Asie, semant partout, non sans fruit, la Bonne-Nouvelle, et rapportant en Europe des connaissances qui ont rendu plusieurs d'entre eux aussi dignes que les

{{) ApQlogétiqui, ch.dSé

Colomb elles Cook de l'étemelle reconnaissance des géographes (1).

Que l'on considère à la lumière de l'histoire les progrès et les tendances de FEurope à la fin dn xy* siècle , on sera obligé de convenir que , si les forces religieuses et autres, dont on disposait alors, eussent suivi Fimpulsion de la pensée catholique, l'univers serait chrétien. Qu'est-ce qui empêcha cette pacifique conquête dont les avantages, même au seul point de vue scientifique , politique, commercial, industriel, seraient incalculables? Ce fut l'idée protestante, que la religionMe Jésus-Christ était perdue depuis des siècles , et que chacun^ depuis le docteur en théologie jusqu'au pâtre^ depuis la vieille ménagère jusqu'à la fille de dix ans , était obligé de la chercher dans la Bible. On ne pouvait certainement rien imaginer de plus absurde ni de plus rétrograde ; cependant cette absurdité , par les passions qu'elle flatta, obtint assez de succès pour ruiner le christianisme dans une moitié de l'Europe , entraver et détruire ses conquêtes lointaines. Entre mille autres faits, il est bon de rappeler que le protestantisme anglais et

(l)G*est le témoignage que rend Malte-Brun aux trois moÎDesAscelin, Carpin et Rubruquis. Voy. Pré* cisde la géographie universelle, T. XI, p. 426.

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hollandais attisa au Japon Taffreuse persécution qui donna à TÉglise deux millions de martyrs , et qu'en 1637 l'artillerie hollandaise aida les idolâtres du Japon \ mitrailler les trente-sept mille derniers chrétiens japonais (1 ). "

Dans un tel système, que devenait le dogme de l'humanité, le plan d'une société aussi grande que le genre humain ? Et le dogme, et le plan, et les moyens d'exécution, étaient radicalement anéantis. L'humanité, que le paganisme étendait du moins à la nation, Luther la renferma tout(ï dans le moi individuel. Dire : A chacun son christianisme! c'était dire : Plus de christianisme! Aussi le rationalisme biblique appelait-il le rationalisme philosophique, qui dit : Pas d'autre révélation que la raison de chacun ! Et le rationalisme philosophique appelait le rationalisme socialiste : Toutes les religions sont un abus; le partage égal ou la jouissance en commun des biens et des femmes, telle est la loi de l'humanité !

L'ogoîsme uhra-sauvage demandant l'abolition de la société domestique, voilà donc ce que le courant des idées modernes a substitué aux divines inspirations de la charité catholique, voulant faire

(1) Voy. Rohrbacher, HxtL univers, de VÉgîise oûth.'ïom. XXVI, liv.88.

de tout le genre humain une société de frères dont l'amour allât jusqu'à mourir les uns pour les autres.

Gomment la charité catholique réussit-elle à réaliser en partie cette entreprise surhumaine? J'ai déjà fait voir quelques-uns de ses moyens. Je veux dire un mot du plus efficace et du plus maltraité par l'ignorance et la mauvaise foi des ennemis de l'Église : les instituts religieux.

La lumière et la vie viennent d'enhauL La Foi, l'Espérance et la Charité, qui sont les trois éléments de la civilisation chrétienne, ne se popularisent dans un État, ne s'y maintiennent, qu'autant qu'ils y trouvent de grands réservoirs et foyers. Les petites vertus, dont vit la société, sont toujours l'émanation de vertus supérieures, de même que les écoles élémentaires, où le peuple se dégrossit, sont un rayonnement des écoles où les hautes sciences resplendissent.

Or, quels sont les grands foyers des vertus chrétiennes, «t de celle qui les couronne toutes, la charité? Après le Sacerdoce, ce sont les instituts religieux de l'un et de l'autre sexe.

Sous des costumes et des constitutions diverses par la forme, identiques par le fond, que sont les religieux? Ce sont des chrétiens qui, pour onirer plu» avant dans la vie que Jésus-Christ est venu

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apporter au monde, ont 3uiyi le conseil qu'il donnait au jeune homme : 8i voui voulez étrepar-^ faitt vendez vos HenSj donnez^en le produit aum pauvres^ et suivez^moi (!)• Et suivre Jésus-Christ, ce n'est pas seulement renoncer aux jouissances de la cupidité; c'est, comme il le dit ailleurs, renier les inspirations capricieuses de la volonté propre et les convoitises de la chair, pour faire uniquement la volonté du Père eéleste qui, est /a sanctification des âmes; et pour suictifier les âmes, il faut s'attacher à la croix. Reproduire en soi et autour de soi la vie de l'auteur même de la vie, vie obéissante, mortifiée, pauvre, et toute dévouée à la gldre de Bien et au service du prochain , voilà ce que se proposent tous les religieux.

Que se proposent les religieuses ? Absolument la même chose. Ce sont des vieilles chrétiennes qui, jugeant du monde comme Jésus-Christ en a jugé, ont choisi la part déclarée par Lui la meil" leurcy et ont cru, avec saint Paul, que, sila vierge qui s'unit légitimement à un homme fait bien, la vierge qui s'unit sans partage à Dieu fait mieux encore (2). Elles reproduisent dans l'Église ca-

(i) Saint Matthieu, ch. XIX, SI.

(2) SsiDt Luc, ch. X» 42. ^— Saint Paul^ i'* Ep. aux Corinth. ch. VU, 38.

tholiqne rimage de h Vierge pleine de grûee et de la Hère des mvantSy qoi, pour s'être interdit le commerce d'an homme et les Jouissances de la femille, a été jugée digne de donner au monde le Dieu^Homme, et de devenir la Mère à jamais bénie de l'inmiense famille des enfants de Dieu.

Il se pourrait donc que la vie religieuse ne fût pas l'effet de la mélancolie^ de la paresse^ d'un mysiiciime exagéré^ comme nous le disent les enfants de la philosophie et du protestantisme, bien modérés si on les conqiare à leur père Luther, qui ne vit dans le célibat religieux qu'une abominable invention de Satan; abomination dont l'excellent moine se purifia, comme chacun sait, par le mariage avec une victime du cloître*

Il serait même possible que le célèbre apolologiste de la propriété se fiit trompé en écrivant : La fne monastique n^est autre chose que le suicide chrétien^ substitué au suicide païen de Caton^ de Brutus et de Cassius (1). Nous représenter les millions et miUions de religieux et religieuses que le christianisme a enfantés , comme autant de désespérés^ gui allaient attenter à leur vie^ et que rjÉ^lise a saisis au passage, pour substituer le cloître à la rivière, la camisole reli-

(1) De la propriélé, par M. Thiers, liv.'ll, ch. VI.

gieuse, le cordon béoit et le rosaire, h la corde fatale el au poignard que les malheureux avaient déjà en main, c'est sans doute une idée neuve, et d'une hardiesse admirable, même dans un siècle où la profusion des idées les plus excentriques a tué Fadmlration.

Au reste, tout dépend du pmnt de vue que l'on choisit. Est-on assez philosophe pour ne voir sur la machine ronde que des animaux intelligents , sortis on ne sait d'où et destinés, les uns à gratter la terre et à en digérer les produits les plus grossiers en compagnie d'une femelle et de quelques petits, les autres à écrire des romans et des Ims pour obtenir une table meilleure et des jouissances un peu plus variées ? Dans ce cas, la vie monastique est en effet un suicide ; c'est la mon dans la tombe {\),

A-t"0n fait au contraire une élude assez sérieuse de la nature humaine et de l'histoire pour être convaincu avec l'univers chrétien, et même l'univers païen , que l'iiomme est un être immortel , sorti de la main de Dieu , destiné à partager éternellement la vie de son Père céleste ; être avant tout spirituel et dans lequel les fonctions organiques de la digestion et de la reproduction ne son^

(1) Dt la propriété, par M. Tiiiers,liv. H, cb. VI.

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qu'aeeidentelles et puremmt relathes à son état présent d'infirmité et d'épreuve , comme l'ont reconnn les plus illastres penseurs de l'antiquité païenne (i)7 Alors on est obligé de définir la yie monastique : Le plus noble effort de Phomme vers la viepleine^ parfaite. La tombe claustrale , s^our des tôtes désespérées , devient l'école des béroSé

Pour quiconque s'est délivré de la peine d'étudier et de réfléchir en se faisant libre penseur ^ qu'est-ce que la vie du Fils de Vhomme crucifié et cdlede la J^^^vt fille de Juda^ qui l'enveloppa dé langes dans une crèche , lui commanda trente ans dans un pauvre atelier et reçut son dernier soupir eu Calvaire? Ce seraient sans doute les deux vies les plus méprisables, les plus inutiles, les plus insignifiantes , n'était le prodigieux succès de leurs idées mystiques, qui ont tourné la tête k des milliards d'hommes et de femmes, et leur ont fait préférer à la morale si douce du paganisme les absurdes austérités de la vie chrétienne;.

Pour les penseurs d'une autre taille , qui ont voulu scruter l'œuvre du mysticisme tbrétien, depuis ceux qui livrèrent leur tête aut césars de

(1) Yoy. La science de la vie, tom. II, Leçon XLIX*.

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Rome, pour le propager, Jusqu'à Napoléon qui brava le rire des voltairiens pour rétablir officiellement le culte de Finfâme et faire bénir sa couronne par le yicaire du Gatiléen , qu'est^^e que la vie de Jésus-Christ ?

G*est une vie devant laquelle pâlissent et s'effacent les vies les plus éclatantes, les plus intluentes que mentionne l'histoire. Avec Jésus-Christ entrèrent dans le monde toutes les lumières, toutes les vertus, toutes les libertés, toutes les grandeurs, qui honorent et consolent notre nature. Il trouva dans la fange et le sang des millions et des millions d'esclaves tombés au-dessous de la condition des brutes, et exploités par une poignée d'oppresseurs qu'encensaient les philosophes et les poètes. Il fit de ces deux espèces d'hommes une société de frères , dans laquelle on vit les empereurs et les rois, les impératrices et les reines, s'honorer de laver les pieds du mendiant et de le servir à leur table. £t nous voyons ces merveilles disparaître, la fange, le sang, les barbaries de l'esclavage, et les calculs sanguinaires de l'égoîsme, renaître rapidement là où déclinent les enseigne* ments de Jésus-Christ et ses kistitolions.

Que devons-nous à la vie de la Vierge sans tache et à son culte si cher à tonte âme chrétienne? Nous leur devons la réhabilitation , Tennoblissement ,

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de b plus belle moitié da genre hamaiiL Nous lear devonsla présence sur tons les trônes de (dus de princesses mères des peuples, modèles de chasteté et de bienfaisance , que le planisme n*y fit monter de Messalines, de femelles insatiables de luxnreet de cruauté. Nous leur devons des millions de vierges qui vivent et meurent pour le soulagement de ces classes pauvres, dont les vestales païennes allaient boire le sang à Tamphilbéâtre. Nous devons enfin à Marie cette infinité de mères chrétiennes , dont les vertus et les bonnes œuvres défendent encore contre les assauts de la barbarie le dernier rempart de laciviUsalion chrétienne : la famille !

£h bien, ces deux vies divines , au foyer desquelles s*est toujours allumée la vie chrétienne , où rayonnent-elles avec assez de puissance pour s'imager et se reproduire à un certain degré dans la vie des peuples? Elles rayonnent avant tout dans la vie de Tévêque et du prêtre : mais si Fun et l'autre doivent être des modèles de la vie parfaite scion l'esprit de l'Évangile , il est aisé de voir que la nature même de leurs fonctions ne leur permet pas de l'être toujours selon la lettre. Or l'esprit chrétien n'arrive à l'âme des peuples que par le moyen de la lettre. Il faut que l'esprit d'obéissance, de pauvreté, de mortification, de charité, s'incarne visiblement et d'une manière terrassante dans Tba-

bit, dans la demeure, dans la table, dans toute la conduite d'un homme , d'une femme.

Voilà ce qu'ont été , ce que sont , ce que seront toujours , en dépit des abus inséparables de notre pauvre humanité , les instituts religieux catholiques. Voilà ce qui les a rendus, ce qui les rendra toujours infiniment chers , et au sacerdoce , dans la main duquel ils sont une des plus grandes forces morales, et au peuple catholique , qui n'y trouYe pas seulement des existences dévouées à ses besoins spirituels et matériels, mais qui y découvre la démonstration vivante de trois vérités qui lui sont fort nécessaires : Les jouissances de la richesse et de la volupté ne sont pas le bonheur! Jésus-- Christ et sa loi ne sont pas un rêve! Le ciel est la plus grande des réalités !

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