CHAPITRE XXIII
Que le doltie a élé le moule de l'Eiirope, — Ce que l'on a gagoé
à le briser.
Le plus étonnant, le plus fécond des prodiges opérés par TÉglise catholique dans les cloîtres de saint Benoît, ce fut d*y faire solennellement professer le dogme de Funité de Tcspèce humaine et de Tégalité de tous devant le Christ, roi des rois par essence, devenu l'esclave des esclaves par amour.
Et comment opéra-t-elle ce prodige dans celle Europe habitée par deux races, composées, Func de seigneur s, gens de condition et d'épée^ Fautre de serfs, gens de poueste et de néant ? Ce fut en encapuchonnant par centaines les rois, les ducs, les barons, et en les plaçant sous le gouvernement de leurs serfs. Le prince Carloman, en devenant aide de cuisine au Mont-Cassin en 749, contribua plus au progrès des lumières chrétiennes, que son illustre frère par ses conquêtes et ses lois. Ce que Charlemagne insérait dans ses Capitulaires,
Garlomaa le faisait entrer dans les mœurs. Or, sans les mœurs^ à quoi servent les lois (1) ? L'exemple du Garlovingien fut contagieux : de lk9 jusqu'à 1079, que Hugues de Bourgogne se fait tondre à Cluny, nonobstant les supplications de saint Grégoire VII, on compte plus de vingt têtes couronnées qui descendirent pleines de vie dans la tombe claustrale, non par le désespoir d'avoir perdu une bataille ou une maîtresse, mais pour mieux batailler contre le démon de l'orgueil, de l'ambition et de la luxure.
Quelle époque de folie! dira-t-on. — Oui, et cet accès de folie dura assez longtemps pour enfanter la civilisation chrétienne, de même que , depuis trois siècles, la sagesse philosophique a fait assez de progrès pour nous placer sous la menace d'une barbarie sans exemple.
Toujours à l'avant-garde ^ans les grandes victoires du christianisme, victoires qu'ils préparent et décident par leurs travaux et leur dévouement , les instituts religieux sont encore les premiers à essuyer la rage des bourreaux du catholicisme.
Le génie anti-chrétien, qu'il s'appelle Julienl'apostat , Luther, Henri VIII, Voltaire ou Mazzini, ne s'y trompera jamais. Il nous l'a dit cent
[1) Tocite.
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fois : Les couvents sont le plus grand obstacle à Taccomplissement de son désir par excellence : Textirpation du catholicisme. Il sait fort bien que, le jour où il aura pu noyer ensemble ou marier le dernier des religieux etla dernière des religieuses, il pourra laisser les sociétés bibliques remplir les palais et les chaumières de christianismes reliés ou brochés, sans courir le risque de voir renaître la religion de Jésus-Christ. Il dit donc à ses adeptes: Pour enchatner et ensuite étrangler le Pape^ Vévéque^ le prêtre^ emparons-wnu du cordon du religieu:t !
Et ce que ce génie multiforme, mais en réalité le même, a dit, il Ta toujours fait. La sécularisation des monastères est partout suivie de celle des évoques et des prêtres, obligés de fuir ou de mourir, s'ils refusent de prendre rang parmi les muets et les eunuques de la foncdonocratie gouvernementale. En attendant que les proscripteurs puissent meltre la main sur la personne du Pape, ils le déclareront ennemi public de XEtat^ expurgé de la faction monastique et cléricale.
Si Ton me cite des princes qui aient proscrit en tout ou en partie les instituts religieux, sans viser à l'abolition du catholicisme, je dirai d'abord que le temps a pu leur manquer, pour aboutir de gré ou de force au terme vers lequel ils 9iarchaient
en hypocrites ou en sots. D'ailleurs, quand on étudie dans Thistoire la marche d'un principe, il faut regarder au cavalier, non à la monture, si illustre qu'elle soit
Enfin, l'apologie la plus éloquente, la plus irréfutable du monachisme , est écrite en caractères lisibles à tout œil non fermé à la lumière, dans les États de l'Europe, où son extermination a entraîné celle du catholicisme.
Qu*a-t-on le plus reproché aux moines? — l» d'entretenir la paresse, la misère, l'ignorance, et partant l'esprit de servitude dans les masses , par le bigotisme de leur enseignement et leur incorrigible manie de donner du pain à l'indigence, au lieu de lui faire l'aumône du travail ; 2^ d'appauvrir les États par la concentration , dans leurs mains, de capitaux improductifs.
Eh bien, fermez les livres où l'hérésie et le philosophisme ont tant rebattu cette thèse, sans jamais la prouver, et , l'histoire en main, comparez, avec le protestant Cobbett, le sort du petit peuple anglais sous l'omnipotence des évêques et abbés catholiques, avec sa condition sous le gouvel*nement des rois, lords et baronnets réformateurs et réformés, depuis le milieu du xvi* siècle jusqu'à l'an 1850. Dites- moi ensuite s'il est possible qu'une population descende plus bas dans la mi-
sère , rigoorance, l'esclavage et la démoralisation, sans entrer dans l'enfer proprement dit.
lisez tout ce que rantiqaité nous a transmis sur le régime des esclaves : je tous défie d'y trouver un pays où l'on obligeât la fille et la femme de l'esclave de travailler 18 heures par jour, pour obtenir en aliments et vêtements, ce qu'on peut obtenir en Angleterre pour trente-cinq centimes. Eh bien, les journaux anglais de la fin de 18^9 nous disent que, à cette époque , Londres setil renfermait de quarante-cinq à cinquante mille femmes j la plupart encore jeunes, à qui un travail assidu de \^ à\% heures par jour ^ procurait a peine trente-cinq centimes. Vous y lirez aussi le plan d'une société pour la translation de ces infortunées dans les colonies lointaines, où le défaut de femmes ne laisse pas de doute sur le prompt écoulement de cet article.
Etudiez aussi le régime des classes ouvrières dans ces innombrables manufactures, et celui des indigents dans les maisons de travail ; et pour être en garde contre les exagérations, arrêtez-vous aux documents officiels, aux enquêtes faites par ordre du parlement. L'étude finie, vous devrez convenir que, entre les boucheries païennes de l'amphithéâtre et les boucheries modernes de l'industrie, U différence gît en ceci, que les pourvoyeurs de Fé^m-
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phithéâtre ne livraient communément aux bêtes que des hommes faits, tandis que Tindustrialisme accroche indifféremment an gibet des machines des millions d'hommes, de femmes, surtout d'enfants, pour en extraire des étoffes.
Lisez enfin les statistiques criminelles de l'Angleterre, visitez ses onze mille prisons, quelquesunes égales à des villes du troisième, ordre; considérez les nombreux débouchés qu'elle s'est créés pour évacuer le crime, sans qu'elle ait pu arrêter ses progrès effrayants. Voyez dans les mêmes statistiques le chiffre fabuleux des êtres qui vivent d'industries illégales , etc. Peut-être que , tout considéré, vous trouverez que les vingt-cinq ou trente mille religieux et religieuses que l'Angleterre nourrissait, sous Henri VII, au sein d'une population morale , laborieuse , riche , et très avancée dans les libertés civiles et politiques, tous trouverez, dis-je, ce personnel monastique préférable à un monde innombrable de criminels déportés ou prisonniers ; à cent mille indigents reclus dans les maisons de travail et gagnant, l'un dans l'autre, onze centimes par jour ; à dix ou douze millions au moins de ser£$ de l'industrie, la plupart faméliques et voleurs ; à 50,000 filous de profession, et 100,000 prostituées pour la seule capitale ; enfin, au personnel des gens de justice,
et de police, des concierges et gardes de terre et de mer, occupés à surveiller, arrêter, juger, déporter, et garder les victimes du crime et de la faim.
Le bandeau, toujours si épais, des préjugés religieux n'a pu tenir contre l'évidence des faits, rious avons TU, il y a quelques années, l'université protestante de Cambridge, conclure ainsi, à la majorité de 88 Toix contre 60 , une discussion solennelle de trois jours, sur la question qui nous occupe :
La suppression des monastères y par Henri VllI^ a été un crnél malheur pour le pays, et les circonstances actuelles eooigevU impérieusement le rétablissement éTinstitutions anaiogues parmi nous (1).
Que dire de cette Irlande, si pleine de vie, alors que les moines en avaient fait Vile des Saints , devenue depuis , sous ses barbares oppresseurs, le pays de la famine permanente !
Au reste, voilà plus d'un demi-siècle que l'Europe catholique marche dans l'ornière de la civilisation anglaise et recueille les fruits de la profonde aversion de ses gouvernants philosophes pour les corporations religieuses. Les uns , après les avoir violemment détruites dans un moment d'orage,
(i)Voy. Solution de grandi problèmes. Tom. 111, ch XXXIX.
n'ont rien négligé pour les empêcher de renaître. Les autres les ont habilement opprimées, énervées, protégeant leurs abus contre les tentatives de réforme, et se servant ensuite des abus pour arriver à la suppression et confiscation. Point de sûreté ni de prospérité pour TÉtat , disaient-ils , tant qu*il souffrira dans son sein des sociétés soumises a une volonté étrangère , acquérant toujours et n*alié« nant jamais ! Ils ont enfin aboli ces sociétés suspectes ou annulé leur influence. Qu*en est-il résulté ? Lés sociétés fondées par les saints ont fait place aux sociétés fondées et gouvernées avec un despotisme incomparable , par les Weishaupt , les Buonaroiti , les Mazzini , les Blanqui , les Struve, les Heinsen, les Marr, etc., donnant à leurs religieux le poignard et. le poison à la place du chapelet et de la croix ; substituant à la sanctification des âmes le pillage des biens, à commencer par les couronnes, et le massacre des corps.
Pour combattre ces nouvelles religions et retarder au moins leur triomphe , il a fallu partout remplacer les maisons de moralité par les maisons de force. On ne trouvera pas une ancienne demeure de moines ou de nonnes qui ne soit une prison ou une caserne , pas une de ces communautés qui n*ait obtenu trois ou quatre succursales. Les influences spirituelles qui partaient de Rome et arri-
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Taient à l'âme des peuples par le canal de i'évêqae, du prêtre, du religieux, ayant perdu leur puissance, on y a suppléé par les influences matérielles. Voilà du nord au midi , du levant au couchant , cent mille bouches à feu destinées à contenir les terribles logiciens qui croientpouvoir se permettre, contre les personnes et les propriétés laïques, ce que les gouvernants se sont permis, se permettent encore , contre les corporations et les propriétés e cclésiastiques.
Au lieu de trois ou quatre cent mille prêtres et religieux , qui assuraient assez la tranquillité intérieure pour permettre aux souveraius de ne lever et entretenir des troupes que pour vider les diflerends d'Etat à État, on a cinq ou six millions au moins d'Européens exercés dans Tart du carnage, dont deux millions sont nuit et jour sur pied, dans l'attente où l'on est partout du moment où les généraux des ordres philosophiques donneront» avec un peu d'ensemble, le signal d'une guerre dont nul œil clairvoyant n'ose mesurer les conséquences.
Qu'est-ce que cet état de choses prouve à tout homme qui n'a pas reçu son âme en vain (1) ?
II prouve et la grande nécessité des instituts reUgicnx et l'inefTablc aveuglement do la politique mo* dcino.
(\) Psjnint XXin, U.