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CHAPITRE XXIV

Des abus du ' monachisme.' — Ce qai peut tempérer la crainte

qu'on en a.

On me dira : Quand il s*agit de prononcer sur l'importance sociale des instituts religieux, la raison veut que, à côté des services rendus, on place les abus, les scandales. Si les premiers furent grands , très grands , les autres ne furent pas petits. A en juger par les monuments les moins sus pects de Tbistoire ecclésiastique , il paraît que le sel monastique s'était beaucoup affadi dans les derniers temps, et Ton sait que les antiques foyers de la vie chrétienne fournirent leur part de brandons aux incendies révolutionnaires.

Loin de contester les abus du monachisme , j*irai plus loin que ses détracteurs. Si j'avais à porter la parole de vérité dans une assemblée de représentants des anciennes corporations religieuses, voici ce que je leur dirais :

« Mes très révérends pères, mes très honorées sœurs, vous êtes en grande partie responsables des maux qui ont désolé et désolent encore le monde,

bien moins pour y avoir concouru que pour ne les avoir pas empêchés. Si vous me dites que la chose éiait au-dessus de vos forces , je vous démonirerai le contraire par votre propre histoire. Pour conserver et améliorer ce que vous aviez conquis par de longs et héroïques dévouements , vous n*aviez besoin que d'efforts très ordinaires ; et ces efforts vous ne les avez pas faits, du moins avec cet accord etcet espritd'abnégation qu'on devait attendre de vous.

» Vous aviez imposé la loi de Jésus -Christ à des milliers de souverains et de seigneurs intraitables, sauvages; et vous avez laissé les souverains très chrétiens , très catholiques, très apostoliques, très fidèles, vous imposer la loi du monde.

■ Votre saint amour des règles contraignit souvent les natures les plus nobles et les plus généreuses à solliciter longtemps TeutrCe de vos cloî très et la faveur d'honorer votre habit par des vertus miraculeuses; et plus tard on vous vit livrer lâchement vos crosses et vos trônes d'abbés et d'abbesses à des favoris , à des favorites ou à leurs protégés , qui ne vous apportaient que la légèreté des mœurs, quand ce n'était pas l'éclat du scandale, etc. , etc. , etc. »

Oui, la poussière des abus s'était attachée h la robe du religieux » de la religieuse, et ternissait l 'éclat de sainteté que la conscience publique de-

mande à y voir. Mais quelles sont donc les institutions vieilles et neuves qui peuvent se dire exemptes d'abus? Serîiit-ce la royauté avec ses entours? serait-ce la bourgeoisie qui a succédé à la royauté et à la noblesse ?

Si j'avais à parler aux ayant-cause de la pi^emière, je leur dirais : « Illustrtssismes princes et seigneurs, reconnaissez que vos aïeux furent les premiers auteurs et fauteurs de nos révolutions. Assez aveugles pour mépriser la loi et les institutions de Jésus- Christ , ils osèrent, les uns les refaire absolument h neuf, les autres les réglementer dans les intérêts d'une politique égoïste. Ceux-là détruisirent brutalement l'unité religieuse , décapitèrent l'Église pour en faire une succursale de l'État : ceux-ci l'opprimèrent sous prétexte de la protéger, réduisant le pontificat suprême à une présidence honorifique. Faut-il s'étonner que les partis politiques aient brisé les unités nationales, décapité et chassé une foule de souverains , et qu'ils aient fait du pouvoir suprême, ici uu jouet passant de main en main, là une inutile pagode, encensée par les factions tant qu'elle leur est nécessaire pour exploiter le pays et s'en assurer la possession ?

» En général , depuis qu'ils eurent appris à ne plus craindre l'-s lois de l'Église et ses excommunications, les |)rinces trouvèrent que, |)our eux, ce

n'était plus assez ni d'une femme ni des revenus an trône. Ils s'arrogèrent le domaine sur tonte âme, sur toute chair, sur toute propriété, notamment sur les propriétés ecclésiastiques. Est-il surprenant que le mépris des loisr sacrées du mariage et de la propriété soit descendu, parles étages intermédiaires, du trône dans la rue ? »

Passant ensnite aux rois et aux gentilshommes des révolutions, je leur dirais :«Et vous, messieurs les bourgeois , qui avez si rudement extirpé les abus des anciens régimes, votre règne est-il exempt de reproches ? Gomment avez-vous rempli vos innombrables serments de conduire les masses au . bien-être par le chemin de la liberté ? Que leur avez-vous donné ? Un effrayante multiplication de charges et de servitudes, Funiversalité des monopoles d'un despotisme égoïste, tracassier et stupide. Qu'avez -vous mis à la place des nobles croyances et des espérances si consolantes que la religion leur inspirait ? Une soif démesurée des jouissances matérielles. N'est- il pas naturel que le Tantale populaire vous crie : Ou nous jouirons tous, ou nul ne jouira?»

En somme, quand on voudra remonter à la source de nos maux et assigner à chacun sa part dans les abus, le lot des religieux ne sera pas le plus pesant.

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Maïs parce que la plupart des maisons souveraines ont grandement contribué à nous jeter dans le gouffre révolutionnaire, est-ce à dire qu'il ne faille plus de souveraineté héréditaire , et que , par l'abolition de ce principe, nous devions logiquement aboutir avec Proudhon à l'abolition de tout droit héréditaire , de toute propriété ? Ce serait déraison. Si grands qu'aient été ses abus , le principe héréditaire n'a jamais été mieux apprécié que depuis qu*il nous manque. On peut différer sur les garanties à prendre pour en empêcher le suicide , mais tous les esprits sérieux s'accordent sur la nécessité de le reconstituer, pas seulement pour le salut des États monarchiquement organisés, mais aussi pour la consolidation des États républicains.

Parce que les classes bourgeoises ont fait un déplorable usage de leur influence et ont trop méconnu les obligations inhérentes au pouvoir et à la fortune, s'ensuit-il qu'on doive les abolir? Il est évident que leur abolition entraînerait l'abolition de notre espèce, attendu que tant que vous aurez deux hommes, la nature s'obstinera à vous donner un aristocrate et un démocrate. Conserver ces institutions et les vivifier par l'esprit chrétien, qui seul peut les empêcher de se corrompre, voilà ce que dit le bon sens.

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Eh bien, il en est de même» et k plus forte nisoB, des instîtotioas reUgieiise& Que sont elles en effet? La force 9unrale da catholicisme^ cherchant à i* élever à sa plu* haute puisManee. Dans l'état actuel des esprits, croyez-^oas bien que œne force fût an sopi^ment inatile à la force nutèrielle. partout arrifée à sa dernière limite ei partout débordée?

Parmi cette infinité de jennes âmes assez mécontentes de notre organisation ■ sociale pour en rêver le renversement, l'esprit monastique ponr~ rait en envahir quelques-unes et leor dire : Venez dans la solitude méditer une société meillenra Là, aux trois vceux de cupidité, d'orgueil et de volupté, qui dévorent ces jennes cœurs et les précipitent dans les voies révolutionnaires, le désir de la perfection chrétienne substituerait les trois vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté. Quel mal y aurait-il là ?

()ela n'est plus de notre âge, dira-t-on? — Sans doute, ot voilà pourquoi notre ^e prépare des hécatombes sociales. Au lieu d'interminables processions de victimes de tout sexe, de toute condition, conduites à Féchafaud par dès bandes de pillards et d'égorgeurs, ne vaodrait-il pas mieux voir de longues files de victimes volontaires do cloilre, alliint abjurer au pied dvs aiiiols les ignobles ins-

tincts q<ti produisent les boucheries révolution < naires ? Les badauds diraient : Qoc leront tant de fainéants? -i— Peu m'importe, répondrait le bon sens politique ; il mè suffit de savoir que ces fainéants en froc ne feront pas, comme les fainéants en frac, des plans de société et de gouvernement ainsi conçi» : Je tauper ai toutes les têtes quidé^ passeront ou égaleront la mienne !

N'eûtilqne lavanti^e d'encbakier par le noble lien de» convictions la volonté de ses sujets, Tétat reUgieuX' serait déjà un grand bienfait Mais 41 réagit puissamment. sur les volontés du dehors, et de toutes les fonces conservatrices, c*ost la plu» efficace , la. plus noUe , la moins dispendieuse.

Le plus brave soldat peut à grand^peine contenir deax ou trois factieux, car il suffit d'un lâche, quelque peu adroit^ pour lui donner la mort. Mais le religieux, la religieuse, doués de quelque zèle et ferveur, fussent-rilsensevelis'aufond d'un cloître, ne laissent pas que d'inspirer l'amour de la justice et de l'ordre à un certain nombre d'individus, dont chacun, à son tour, exerce une salniaire influence sur ses entonrs.

Quand un de vos régiments à pied ou à cheval a déconcerté l'émeute par son attitude, les généraux de rémeute conservent leurs soldats; ils n'ont fait

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qoe prendre une leçon et ajouter au désir da succès le besoin d'une revanche. La raison de cela, c'est que la pensée et la parole restent au pouvoir de Témeute, et que, avec ces deux armes maniées avec adresse et persévérance, on vient à bout des armées les plus fortes.

Il vous faut donc des tronpes qui aient puissance sur la pensée et dont le silence même soit éloquent Ôr, tels sont lès instituts religieux les plus séquestrés, Chartreux, Trappistes, Carmes et Carmélites, etc. il n'y a pas un de ces couvents de muets qui n'ait fait réfléchir à leurs devoirs une infinité d'honnêtes gens de toute condition, que leur légèreté aurait conduits au delà du vice, peutêtre aux dernières limites du crime. Bien peu vont là par curiosité, qui n'en sortent avec des pensées meillenres. Nul ne se met en rapport avec ces Élysées morts au monde sans en recevoir une étincelle de vie chrétienne, qui peut devenir un fioyer de vertu capable de dévorer bien des vices. Le tintement de la cloche d'un couvent est, à lui seul, une prédication.

S'il en est ainsi des instituts religieux morts au siècle, qu'en sera-t-il des instituts vivants, qui, par la parole et l'exemple, par l'exercice de toutes les fonctions de la charité spirituelle et corporelle, prêchent incessamment ailx grands et aux petits

l'amour de la loi qai seule convertit les âmes et peut tenir lieu de toutes les lois?

Il est vrai que les bons Pères et les bonnesSœurs, si on leur laisse la liberté d'agir, ne se contenteront pas de prêcher la religion du jour, qui est toute dans ces trois préceptes : Soyez soumis au pouvoir de TÉlat, abstenez -vous de l'assassinat et du vol ! Aux grands principes de Tordre, ils mêleront les vieilleries dogmatiques et morales du catholicisme, les petites pratiques de la dévotion, telles que la confession, la communion; ils formerojit des confréries, des associations pieuses, même des maisons de leur grdre, car il faut s'y attendre : il n'y a pas un couvent de quelque valeur qui n'en |K>ric deux ou trois dans le ventre. Mais que voulez-vous? c'est par ces misérables moyens qu'on affectionne les âmes au devoir, qu'on attache le pauvre ouvrier à sa famille ; c'est par là que le pe« tit peuple se résigne à sa condition, renonce à en sortir autrement que par le travail et la bonne conduite; c'est par là qu'on le détourne du cabaret où il s'abrutit, du club où il devient furieux, de la société secrète où on l'exerce dans l'art de tuer pour piller, et de brûler les maisons qui résistent au riMHirire el au pillage. .

Los philosophes souriront de pitié et s'indignerool en voyant la }K)pulat[ou ouvrière s'eni«istter,

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à certains jours, autour des autels de la Mère de rOuvrier de Nazareth. Pourquoi, diroiU-ils, ces moiiieries ridicules qui ne sont plus de notre âge ? A quoi bon celte perte de cire et d'heures enlevées au travail? Laissez la confrérie pieuse braver le sourire et Tindignatiou de la philosophie ; car vous pouvez être sûrs de deux choses : !• Les Gon> frères, qui élèvent des autels à Marie, n'iront pas construire une barricarde et s'y faire tuer dans l'espoir'de tuer vos généraux et vos soldats; 2^ Au jour de fa barricade, les philosophes se cachent et ne reparaissent que |x>ur exalter la barricade si elle a vaincu, et la maudire si elle a succombé.

Ënfm, si, avec les confréries et les associations dévotes, vous voyez l(*s communautés religieuses se multiplier, consolez-vous de ce malheur. Après tout, des maisons où une foule de personnes viyent en paix, prient, travaillent, donnent Texempie de toutes les vertus, et qui, loin de rien demander à l'État, contribuent à le décharger du soin de nourrir les pauvres ; ces maisons, dis-je, ne valentelles pas un peu mieux que les maisons fort dispendieuses où la i)olice judiciaire, entassant le vice et le crime à tous leurs degrés, réussit à faire du voleur un assassin, de Tassassm vulgaire un héros dans l'espèce ?

Triste condition de notre pauvre nature, qu elle

ait encore besoin de croire en Jésus Christ pour deireoir vertueuse, et que la philosophie ne puisse lui donner la liberté de tout penser, sans que, par la Hberté de tout croire et de tout faire, elle ne prenne aussitôt le cbemiil de la barricade, de la maison de correction, de la pirison, du bagne, de la déportation, de l'échafand ! Déplorons celte faiblesse, mais tenons-en compte dans le gouvernement des peuples. Puisque le bigotismc est chose incurable, au bigotisme philosophique dont le dernier mot est : Buvons le sang des riches, et faisons de leurs femmes et filles un troupeau de femelles ! préférons le bigotisme monacal qui ne demande que la liberté de répandre des prières devant Dieu, des bienfaits dans le sein des ihalheureux, des lumières et des vertus dans toutes les classes.

Aujourd'hui, il y aurait démence à refuser cette liberté; et le juste châtiment de cette démence, ce serait le grand banquet de Dieu, dont il est parlé dans TApocalypse : Et je vis dans le soleil un ange debout qui criait à tous les oiseaux du ciel : Assemblez-vous , et venez au grand repas de Dieu, afin que vous mangiez les chairs des rois, et les chairs des tribuns^ et les chairs des puissants, et les chairs des chevaux et des cavaliers, et les chairs de tous les hommes

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libres 9 et des esclaves, et des petits et des grands (1).

Que le libre penseur se moque deceuxqui croient à la parole de révangéliste saint Jean, à la bonne heure : mais peut-il bien se moquer de œnx qui, en vertu de leur foi à d'autres évangélistes, aient depuis trois ans : Vive la guillotine ! Vive Aiarat ! Vive le partage ou la communauté I A bas ceux qui s'y opposent ! Quant à moi, qui ai la bonhomie de croire à ce qde FÉvangile, la raison et l'expérience nous disent de la puissance des doctrines mauvaises et de la faiblesse des hommes les moins mauvais, j'avoue que je suis un peu plus e£&*ayé des apprêts du festin démagogique, que du retour des abus monastiques.

(l)^paco/., ch.XIX. i7, 18.

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