CHAPITRE IV
Révolution opérée par la pensée ditélienne. — Est-elle coûsomméel
, Peiisezce qu'il vousphira sur l'orjginedu christianisme» vous n'en devrez pas moias reconnaître ce iait : V Évangile- a révolutionné à fond la pensée deVEur^e^ et les résultats^ toujours subsisianiSj de cette révolution sont immenses.
Aux dieux nationaux de la Grèce et de Tltalie, qui n*étaient que des rois dont on connaissait le berceau assez peu royal et la jeunesse beaucoup trop terrestre, la théologie chrétienne a substitué le Dieu des dieux^YÈire éternel, infini, universel, créateur et législateur de toutes les existences, façonnant, animant le chef du genre humain et l'initiant à la science universeUe par ces deux définitions : Je suis celui qui est et par qui tout subsiste; toh homme^je (ai créé avec Vinnom" brable famille dont tu seras le père, pour que voiu soyez, au milieu des élres, mon image, ma ressemblance^ mes enfants : en vous conformant ià ma loi , vous arriverez jusqu^au trône de
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votre Père, le Très-Haut, Je veux être moimême votre éternelle récompense^
Que cette donnée fondamentale de la théologie chrétienne 8ur Dieu et rhomme paraisse à plusieurs mystérieuse, mystique, incroyable, soit, dirai-je à ces incrédules; mais vous m'accorderez que, depuis au moins quinze siècles, TEurope a pris au sérieux cette donnée, y a cru, en a vécu, s*en est imprégnée dans sa constitution intettectuelle et sociale, et que ceux-lk même qui n'y croient plus en vivent encore*
« Le fait est évident, nous dit uu des grands noms de la philosophie et de la politique cmitemporaines : le développement moral et intellectuel de l'Europe a été essentiellement théologiqua Parcourez l'histoire du v^ au xvi* siècle, c'est la théologie qui possède et dirige l'esprit humain ; toutes les opinions sont empreintes de théologie ; les questions philosophiques! politiques, historiques sont toujours considérées sous un point de vue théologiqne..* L'esprit théologique est en quelque sorte le sang qui a coulé dans les veines du monde européen jusqu'à Bacon et à^Deseartes^^. A tout prendre, cette influence a été lialutàircf : non-seulement elle a entretenu, fécondé le mouvf ment intellectuel en Europe; mais le système de doctrines et de préceptes au nom desquels elle
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imprimait le mouvement, était très gu))érleur k tout tt que le monde a&cieti avait Jamais conim» n y avait à M fois nioàtement et pHogrla (i). »
Les ^titâts étotmès par ce tnottt«ment H ci pk^grès esseâtféltetnent théoldgiques ont étonnant mebt agrandi l'homme ffans Tordre faitellectad^ dana l^ordre moral, dai» Tordre social et poli^ ti(}iie, danft Tordre physiciae.
1"^ Dans Tordre intellectaeL -^ Autant le Dien universel deà chrétiens eat aU'-desàns dea princea demlHsauvages divihisés pat* la poésie paltenne, an*iaht Thomme conçu par la pensée èvangélique surpasse le citoyen de la Grèce et de Rome. Gelai-d était un individu élevé par la loi à la dignfilé d'homme, au préjudice de dix-neuf de ses semblables, ravalés h la condition des brutes. Cet êtiis privilégié n'était qu'une bien petite unité dans le tout humanitaire, renfermé, ici dans la race grecque, là dans la race romaine. Conquérir un nom parmi les grands orateurs, les grands philo^ sophes, les grands poètes, historiens et artisteii, tel était Tavenir du Grec. Les plus hautes dignités politiques et militaires, voilà le dernier point de mire du Romain. Qu'était-ce que cet individu
(i) M. éuîzot, Cours d'histoire moderne, Vl« leçon.
comparé à l'homme chrétien, qui dit : Je suis un membre de l'ûnmense famille de Thumanité , mais un membre tellement grand que le Très* Haut a daigné descencbre jusqu'à moi pour être ma rançon, ma nourriture, comme il est la ran-» çon et la nourriture de tous mes frères. Parti, il y a quelques jours, des profondeurs du néant, je ne vois dans l'univers que le lieu destiné aux exercices de mon éducation divine. Ma patrie est incomparablement plus grande i je ne peux être satisfait que par la vue et la jouissance de Tiafini.
2* Dans Tordre moral. — En dilatant sans mesure la pensée , le christianisme a aussi travaillé sur le coeur et en a prod^ieusement exalté le sentiment et les aspirations. Jupiter, débutant dans sa carrière diyine par la mutilation de son père, précipitant son fils Yulcain du haut de l'Olympe, et ne descendant parmi les hommes que pour y assouvir des passions ignobles, ne pouvait produire que des chefs de famille d'un égoîsme atroce et des citoyens dans le dévouement patriotique desquelson remarque une insensibilité barbare. Le Dieu-Charité s'anéantissant, s'immolant sans relâche pour rétablir le rè^ne de son Père étemel et conduire au ciel le dernier des hommes , a substitué à l'hommeégoîsme l'homme-charité , aimant assez ses frères les plus inconnus et les moins dignes d'amour poyr
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dévouer sa vie au bouiagemeut de leurs misères, pour aller.àrextrémHé dumonde leur porter la lumière rédemptrice au prix de sou saug. La fraterniié cbréiîeuiie emiuraasaat tons ks peuples , tous lesiadiyidtts, et oipiiraiit avec joie pour ks récoucilier: euire eux et avec leur Père qui est aux meux , tel est le anhlime sentiment que le Gbrist aoniosé à Tégolsme patriotique du Grec, du Romida» du Gbineis, de THiodou, etc.
. 3« 0aii9 Tordre sodal et politique. -— La pensée et le sentiment évangéliques çur la grandeur i^Éfittie H de rfaomnie collectif et de Thomme individuel ont dû nécessaiFemeot enfanter un droit sociaLet politique nouveau. Dans cette Europe, possédée, an siècle de Tibère» par moins de dix millioBS de maîtres, et travaillée par cent trente millions d'esdavea, réfntés si peu de chose que, selon le proverbe des légistes, ils étaient moins vib que fmts^ que voyons^nons? Près de deux cent cinquiintQmiUiona d'hommes tellement pénétrés du sentimeal de leuiB droits civils et politiques, qu*aveocespriottipesde fraternité, d'égalité et de liberté irniversaUe, iacouans aux peuples non-chrétiens , on soulève, nos populations contre les gouvernenMnt9 accusés à tort ou à raison de viser au despotisme. Le titre d'esclaves nous est tdlement insupportable, que nous l'effaçops au fropt de t'élrau-
gerqni toncbe notre sol; nous toléranftftpcinelft titre de sujeis. GoBraîncoB qoe nous sommes les frètes, les égaux de Gésar^noas ne vodoos pistil ÉWffe aifr-dessus de la haateor n éccsMire pour rem|Ar sa foDctîoii de chef dm tenicê fénéraidêtÊiùt^ W Dans l'ordre pbfnqne; *^NosmofeiiB mat^ riels d'action sur les eqnrits el sar la matière se sont , en qœlqae sorte , proportîomiiés ans dèieloppements gigantesques de notre monde ia t e B e o tnd, moral, sodaL Sopposoos qn^mi poBToir sor« humain fît surgir un beau jour du sépalcr» les anciens maîtres du monde à l'apogée de lemr pidi^sance ; que pourraient-ils contre le moindre de nos États, armé de la boussole, de la pondre, de la vapeur, de l'imprimerie, de la télégraphiOt elcf Une petite flotille brûlerait, coulerait bas» dans une matinée, leurs forêts de navires et de galères. Une compagnie d'artilleurs et quelques sapeurs ds génie défieraient dans un fortin tons ces grandsdA» manteleurs de villes. Le temps que leurs pins ra« pides courriers mettraient k porter on oidre dn centre k la circonférence , nous suflrait, et an<* delà, pour y transporter une armée» Avant que lé nouveau César eût communiqué 8a pensée à ses généraux réunis en conseil de guerre au mont Pi* latin, la nôtre, confiée à un fil de fer, aurait fait te tour de toutes les capitales de TEumpe.
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L'agrandissement prodigieux de Thomme soas Iq r^e de ia pensée chrétienne étant un fait historiqoe des moins contestables , il se présente nne questioa s Pourquoi l'Europe nrodeme, an lien de eontimer son mouvement progressif et ascensionnel f eat'^dle vinMjemrat sur le décKn et sous & meaaee d'une barbarie sauvage? Pourquoi ses progrès matériels , les seuls dont elle puisse se vanter, deviennent-ils une cause toujours plus active de souffrance et de ruine ?
Dàii«t-on qu'il eh est de là pensée chrétienne Qommede la pensée grecque ou romaine, qu'elle a fiail son temps, qu'elle a épuisé sa vertu éducatrice^ et qu'elle est désormais un système usé et sans vie? C'est là en effet ce que disaient et répétaient naguère des hommes qui se croyaient de taille à conduire le deuil du christianisme et à recueillir son immense succession. On ne pouvait montrer une idus profonde ignorance de la pensée antique et de b pensée moderne.
L'idâii de la perfection humaine étant toujours fixé par la pensée religieuse, attendu qu'un peuple ne eonnaît rien de supérieur à Têlre qu'il adore , les éducateurs de l'ancien monde prirent nécessairement pour types les dieux et les héros chantés par Homère. Celui-ci fut le véritablcr père des dieux et des hommes, et sous sa brUlante inspi-
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ration , les Grecs furent tout ce qn*ils pouvaient
être : la nation lettrée et artiste par excellence ,
mais, « R^n n*est beau que le vrai; le vrai muI est aimable. ■
Une fois que les adorateurs de la sage Minerve, fl' Apollon, de Vénus, curent épuisé ce qu*il y avait de beauté et de grandeur réelle , c*est*à-dire de vérité dans la théologie homérique, la décadence fut inévitable. Les sages de TÉgypte avaient raifion de dire aux Grecs : Vous autres , vous Hes des enfants , vous n^aves pas de dogmes ^ soit des croyances assez fortes pour alimenter longtemps ce qui fait vivre un peuple : sa pensée. Arrivés à Tâge de réflexion , les Hellènes ne se trouvèrent dotés que de fictions brillantes, incapables de résister à Texamen d'une raison adulte. Leur maturité ne fut que corruption : ils finirent comme nos illustrations de collège, prodiges à quinze ans, momies à vingt-cinq.
La puissante famille, fondée par Romains et iégislatée par Numa , s*éleva plus haut En choisissant pour type le dieu des dieux connus, elle avait visé à la domination uuiverselle. Ce que Jupiter était dans TOlympe , le maître et Texploileur des dieux, les Romains voulurent l'être au milieu des peuples. Cette pensée recelait un germe de mort qui devait grandir avec elle. Quand on étudie leur
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histoire, ce qui élonne, ce n'est pas la fin de leur empire, c*csi sa durée.
On ne peut donc pas accosçr les Grecs et les Romains d'avoir avancé leur mort en abandonnant ou faussant la pensée dont ils vivaient. Ils moururent au contraire pour y avoir été trop Gdèles. Leur principe vital, par là même qu'il était faux et étroit, devait s'épuiser par son déploiement , et ces deux grandes familles se trouvèrent naturellement dans l'impuissance de vivre, dès qu'elles eurent idéalisé ce qu'il y avait de réalisable dans l'idée dominante de leurs éducateurs.
En est-il de même de l'Europe moderne? Seraitelle à bont de voie ? Aurait-elle atteint la hauteur, la laideur, la profondeur de la pensée chrétienne ? Nous allons en juger par un coup d'oeil sur l'horizon créé par le christianisme.