‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 13 sur 34 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des conséquences da système des idées réserféet . — Des divisions qui en

résultent dans TÉtat.

En passant à l'examen de ces conséquences, nous dirons qu'elles seraient aussi générales et aussi désastreuses que le veut l'objection, encore faudrait-il les subir. On connaît l'obstination des faits. On a dit qu'il n^est pas de droit contre le droit. 11 n'est pas de conséquence qui anéantisse un fait. Mais aussi, il n'est pas de fait qui n'ait sa cause, et il n'est pas dans la société de fait général qui n'ait sa cause morale, et, si altéré qu'il soit, si périlleux qu'il puisse être dans son altération, tout fait moral peut être ramené à son état légitime et normal.

Dans la situation actuelle, dans le dépérissement où se trouvent les idées réservées, il y a peut-être un péril extrême; mais c'est dans l'existence même, ce n'est pas dans l'étude d'une situation que se trouve le péril.

Sans doute la faculté, l'obligation de faire de toutes les idées morales deux parts, d'émettre les unes, de réserver les autres, peut servir de masque à la mollesse et à la lâcheté, à l'hypocrisie et à la trahison. Mais, qu'est-ce à dir^? Un masque a-t-il donc une valeur?

Trompe-t-il d'autres que des enfants ? El prétendraiton contester à la société, au cœur humain, la liberté de faire le mal à Tabri d'un masque ou sans masque? La liberté de faire le mal est la liberté même de faire le bien. Quand donc on pourrait bannir delà vie sociale la ruse et la poltronnerie, l'égoïsme et Tindifférence, on ne rendrait à l'humanité qu'un bien déplorable service, car de son sein on bannirait aussi la franchise et le courage, l'enthousiasme et le désintéressement. A l'humanité vertueuse ou vicieuse, on viendrait substituer une espèce automate. On viendrait altérer l'œuvre du créateur. On le pourrait, qu'on ne saurait le vouloir. 11 faut donc tolérer ce qui ne peut se détruire, sauf à veiller sur le péril. Mais où est le péril?

Ce qui constitue l'état normal d'une nation^ ce n'est point qu'il n'y ait pas d'idées réservées dans son sein, c'est que les idées réservées y soient fortes et pures. Ce qui constitue l'état anormal, c'est l'altération, c'est la décadence de ces idées. C'est sur ce péril qu'il faut avoir les yeux ouverts.

Mais comment surveiller ce qui est réservé? Comment pénétrer dans ce labyrinthe de ténèbres où, en vertu même du système des idées réservées, on semble jeter les nations?

Il est des voiles impénétrables, et il est bon que cela soit, puisque celui qui a fait les choses ainsi qu'elles sont n'a pas voulu les faire autrement, et que, loin de là, source suprême de toutes les idées, il a jeté des ténèbres sur l'avenir, sur le présent, sur le passé même, sur tout ce que notre curiosité aborde avec le plu$ d'impatience. Mais s'il est des voiles impénétrables, il est aussi des voiles transparents, et si la parole, suivant un spirituel Uasphème^ était réellement donnée

à rhomme pour déguiser sa pensée, l'ioteUigeiice serait donnée aux autres pour la reconnaître sous ce déguisement. S'il est des pensées qui se voilent, il en est d'autres qui se dévoilent, et s'il en est beaucoup de cachées, il en est encore plus d'entrevues.

L'histoire mérite sous ce rapport une attention spéciale.

Il est des nations pleines de vie et d'intelligence où tout est à jour, où l'esprit de communication est l'es* prit de tous, où la parole est le plus grand charme de la vie, où la pensée s'échappe des lèvres en dépit du cœur j où elle est d'autant mieux accueillie qu'elle se présente plus libre et plus ardente. Ces nations inscrivent dans l'histoire des noms couronnés de gloire et d'immortalité.

Il est des époques où la franchise sur le pays est, après l'amour du pays, la première des vertus sociales; où la pensée écrite, imprimée, figurée, multipliée de toutes les manières, vient en aide à la pensée parlée, pour la faire vibrer partout et en faire retentir le son aussi loin et aussi longtemps que possible. C'est à ces époques que s'accomplissent de grandes choses.

Il est des époques et des nations où tout est mystère, où la discrétion est la sagesse, la sobriété de la parole, la vertu. Il est d'autres nations et d'autres époques impatientes de toute espèce de voiles, résolues à déchirer de fait tous ceux que ne réclame pas la force des choses. Néanmoins on se courbe devant cette force ; on respecte cette vie privée qui doit être, non pas voilée seulement, mtais murée ; cette vie publique qui ne peut être dévoilée qu'en partie, et même cette vie, que j'appellerai internationale, qui a besoin de tant de mystères, où la parolç qui dit un peu

moins est toujours préférée à la parole qui dit un peu plus. Ce n'est pas alors qu'on fait œuvre d'éclat.

Cependant, ni dans le sein de ces nations où la pensée demeure dans le nuage, ni ailleurs où elle perce le nuage, il n'y a lieu de s'alarmer des puissances invisibles que parait créer le système des idées réservées, La seule chose dont il faille sMnquiéter, c'est que, dans toutes les catégories, il règne des idées saines et bonnes. Qu'elles soient plus réservées ici, plus dévoilées ailleurs, peu importe ; c'est dans la force et dans l'élévation de la pensée ; ce n'est ni dans la rareté ni dans l'abondance de la parole que gît le salut.

S'il fallait opter, et si l'on pouvait opter; s'il n'y avait pas dans le génie des nations une puissance qui réglât souverainement leur parole, ce serait la rareté plutôt que l'abondance, ce serait du moins la réserve plutôt que l'incontinence qu'il faudrait préférer. Cela serait de rigueur aux époques de crise et de division.

On le conçoit, il y aurait péril à ce qu'il se manifestât, grâce à une communication faite sans aucune retenue, une absence complète de toutes ces pensées de sympathie, d'union, de confiance, de subordination et de coordination qui forment la base du lien social.

Cette franchise serait cruelle. Et on le voit bien, ce serait la violation de la réserve; ce ne serait pas Thabîtude de la réserve qui serait le péril.

Cependant n'est-ce pas la réserve qui enfante les antipathies, la division, l'hostilité?

On dit en effet que, faux ou vrai , le système des idées réservées légitime toutes les divisions et arme les uns contre les autres tous les éléments de la société. En distinguant, dans la même famille sociale, une classe lettrée et une classe non lettrée, une classe qui a des

lumières compiles et une autre qui en est excli^^ il blesse au cœur une immense majorité, et provoque avec son. amour-propre toutes les passions les plus intéressées à une révolution encore.

Mais d'abord, il n'y a rien à dire contre un système, s'il est vrai , et toutes les conséquences les plus effrayantes qu'on en voudrait tirer ne seraient que des fantômes. Ensuite, ces fantômes ne changeraient en rien ce qui est dans la nature de l'homme et dans les lois de Dieu. Or, le système de la réserve est dans la nature de l'homme et dans les lois de Dieu , nous l'avons démontré.

Aussi les conséquences fâcheuses qu'on en tire, si légitimes qu'elles paraissent dans la situation, sont-elles forcées, et reposent-elles sur une singulière confusion. Il y a division dans la société, il y a un profond affaiblissement dans toutes les idées morales du temps, et il y a surtout altération dans celles de ces idées qui lient les diverses fractions de la société; mais c'est dans cette altération qu'est le péril, ce n'est pas dans l'existence de la réserve gardée sur ces idées. Nous l'avons dit, la distinction des classes, loin d'enfanter l'antipathie, engendre l'harmonie. Elle repose sur les lois de la nature. Elle est voulue par la Providence. Elle est acceptée des peuples. Non-seulement toutes les intelligences ne sont pas faites pour aborder toutes les idées et vivre dans la région des théories, mais s'il en, est peu qui soient tentées de s'y élever, il en est encore moins qui veuillent s'y établir. L'immense majorité pré« fère, au contraire, une sphère plus terrestre ; on peut ajouter, sans offenser personne, plus matérielle , plus vulgaire. La majorité renonce volontiers, pour lesavan; tages plus positifs que lui procurent les travaux de la

tle wdifuiire y à ees études qoi assurent sans doute à quelques êtres privilégiés Tempire du mouvement des esprits, et quelquefois les honneurs avec la fortune; mais qui, pour l'ordinaire, ne procurent aux autres que ces jouissances intérieures et ces satisfactions morales qui, tout en constituant une existence à part, existence douce et pure pour ceux qui préfèrent les richesses de l'intelligence à toutes les autres, les laissent dans une médiocrité dont le vulgaire est peu jaloux. Elle lui paraît, au contraire, la plus affligeante des conditions humaines.

Je dirai plus. Quand même la supériorité des études conduirait tous ceux qui s'y livrent à la supériorité des lumières, ce qui souffre tant d'exceptions qu'elles dominent la règle, et quand même cette supériorité mènerait aussi souvent à celle du rang et de la fortune qu'elle y mène rarement, elle ne serait pas encore du goût de tout le monde. Elle ne serait accessible qu'au petit nombre, vu les travaux qu'elle exige; et elle ne tenterait que le petit nombre, vu les avantages que pré* sentent tant de carrières plus faciles. Il est des privilèges qui ont toutes les apparences des disgrâces. Le privilège des lumières est souvent dans cette catégorie.

Il ne résulte donc, de la différence des fortunes intellectuelles et morales qui distinguent les diverses classes de la société, aucune antipathie naturelle. Cette antipathie peut naître. Elle ne peut ni devenir générale ni se légitimer. Elle n'est pas dans la nature des choses. Voici ce qui. est dans la nature des choses.

D'abord une jalousie indestructible à l'égard de toute supériorité à laquelle nous nous attribuons des titres et qui nous est refusée. C'est là une envie naturelle au ooeur de l'homme, et si cette envie reste dans son carae*

ièt^y dand s^ limites véritables, il faut raccepter â$ns avoir jamais la prétentioû de la guérir. La tentative de la changer vaudrait, en morale ou en politique, ce qu^en anatomie ou en physiologie vaudrait celle de mettre le cœur à droite. Vouloir l'égalité où la nature a mis l'inégalité, cela serait d'un insensé. Maintenir l'inégalité où elle a mis l'égalité, cela serait d'un insensé encore. Conférer à tous indistinctement les mêmes droits en tout, serait aussi impolitique et aussi impraticable que d'imposer à tous les mêmes charges. L'une de ces choses demanderait préalablement le nivellement des intelligences, Tautre, celui des ressources. Mais refuser les mêmes droits à ceux qui ont les mêmes titres, ce serait nécessairement autoriser les jalousies et les divisions^ et s'il est des époques où ce système, déguisé sous tous leséblouissements de la fortune et du rang, est accepté sans murmure, il en est d'autres où l'on ne saurait en soutenir même la dernière réminiscence sans provoquer une irritation extrême. 11 est très-vrai qu'il n'est ni dans la puissance ni dans la sagesse humaine de tenir compte des droits et des titres de tous avec Tinfaillibilité de la justice divine; mais l'humanité sait ce qu'elle vaut, et ce n'est pas à quelques exceptions, à quelques erreurs qu'elle s'attache, c*est le système gé* néral, c'est le principe commun qu'elle veut. Le principe reconnu dans la loi, le système adopté par le pouvoir, il y a satisfaction pour sa dignité 5 elle adhère, sauf les droits du contrôle et de la critique, jouissance d*amour-propre et de moralité Si singulièrement respectable, qu'on ne saurait la lui ravir. Voilà ce qu'il y a dans la nature.

11 y est autre chose. C'est la déférence pour la supé- . rîorité, déférence sincère et véritable, déférence d'esprit

et (le cœur, plus forle que l'amour-propre, plus puissante que l'ambition. C'est là une loi suprême , c'est l'ordre moral du monde. Cet ordre peut être violé comme tout autre. 11 peut souffrir bien des exceptions; il ne saurait être anéanti. Dans la société, cette déférence naturelle, morale, devient déférence sociale, politique.

Elle devient sentiment ferme et vrai. A l'état normal, elle demeure justice, attachement et reconnaissance; à l'état exceptionnel, elle devient plus, elle devient orgueil et enthousiasme; elle devient quelquefois une sorte de fanatisme et de vertige qui s'empare des peuples comme en dépit d'eux-mêmes. Avec quelle passion ils aiment leurs guides, leurs maîtres, leurs bienfaiteurs, tous leurs grands hommes, tous ceux qui, dans les inspirations du cœur ou celles du génie, les ont élevés à la gloire! Ils aiment ceux-là même qui ont répandu à flots le sang de leurs guerriers et consterné le monde par le spectacle des plus terribles catastrophes. Il en est qui payent de fanatiques tributs d'admiration jusqu'aux hommes illustres qui ont combattu leurs armées, qui leur ont disputé la victoire, et qui, par les prodiges de leur valeur, ont jeté de l'éclat sur celle qu'on leur opposait : noble fanatisme auquel une grande nation , froide pour elle-même, et plus froide pour nous, s'est livrée sous nos yeux pour le frère d'armes du guerrier qu'elle avait tenu captif. Cela est aussi dans la nature.

Cependant, si pleine de déférence qu'elle soit pour les chefs de l'ordre social, la raison publique ne perd jamais ses droits. Si elle consent à les abdiquer, c'est à la condition de les ressaisir. Et qu'elle ait abdiqué en faveur de Louis XIV ou de Napoléon, peu lui importe. Si la limite est franchie, elle y rappelle. Elle abandonne le monarque , elle abandonne le conquérant. Elle a

permis beaucoup ^ elle a toléré jusqu'à l'abus; elle a passé l'absolutisme à l'un et le despotisme à l'autre, tant que l'égoîsme de la Dation a été corrompu par la gloire du chef, et que son règne en tout a marché de pair a?ec celui de son sou?erain absolu. Quand son intérêt n'y a plus trouvé son compte, elle s'est trouvée au bout de sa générosité. La nature est ainsi faite. La raison publique c'est le sentiment des intérêts de tous.

L'amour de soi, la conservation de soi est dans les limites du devoir; c'est la première des obligations, et c'est la passion souveraine de l'humanité. Aussi, tant qu'un peuple sent qu'il a l'honneur et la vie par ceux qui le gouvernent , il est à eux, quand même ils font dans leur empire une trop large part à cet égoïsme qui est la nature de tous, quand même ils commettent un nombre trop considérable de ces fautes et de ces erreurs inséparables de la condition humaine qui choquent d'autant plus qu'elles viennent de plus haut.

Lorsqu'au contraire, il se présente des situations tout à fait anormales, de ces situations où tous les sacri- 0ces sont exigés d'une part, où nuls ne sont offerts de l'autre, alors il y a rupture en dépit de toutes les affections naturelles. Alors triomphent l'instinct et le devoir de la conservation. Certes, elles étaient grandes et fortes les affections de cœur et les pensées de déférence des Pays-Bas pour la race de Charles-Quint , de l'Angleterre pour celle des Stuarts, de l'Amérique pour sa métropole , de la France pour les fils de saint Louis : cependant la puissance de l'égoîsme, qui exigeait sans offrir, a tout brisé en un instant.

L'analyse fait ainsi justice de toutes ces hypothèses d'antipathie, de division et de guerres intestines, qu'on voudrait fkire jaillir d'un fait social incontestable.

11 est vrai néanmoins qu'à certaines époques et dans le sein de certaines nations, il existe plus que la jalou-* sie naturelle et moins que la déférence véritable pour les supériorités établies en vertu d'une loi divine. Les situations régulières sont si rares, qu'avec quelque peu d'exagération on nierait qu'elles se rencontrent. L'état présent n'est pas normal; et, contrairement au cours régulier des idées> a l'agencement naturel des aiïections, il existe, non pas une antipathie profonde, mais une attitude d'observation et de défiance qu'on peut con* vertir en antipathie, qu'on a essayé d'y convertir.

Quand on est venu déclarer que l'ensemble des choses existantes n'était pas l'ordre, qu'il était en contradic*. tion avec l'équité et avec l'humanité; qu'on ne saurait persuader au peuple que pour lui l'ordre c'est la faim, la nudité, la souffrance et la mort; que telle doit être sa destinée, selon les immuables décrets de la Providence; que ce sont là les seuls dons que Dieu verse sur lui de ses enti^ailles de père, on a prêché l'antipathie.

Quand on a dit que le peuple, éclairé par l'instinct infaillible de la conscience, a raison de répondre qu'une pareille doctrine est un blasphème, on a enseigné une antipathie coupable, une antipathie qui n'existe que dans les rêves du philanthrope, mais qui serait légitime et sainte si la théorie qu'on prête aux hautes classes était autre chose qu'un poétique fantôme*

De la défiance qu'on sème, de l'antipathie qu'on prêche, on se fait plus qu'un système; on s'en fait, non pas un texte do vaine déclamation, mais une arme, et, sinon un complot, du moins un moyen d'influence irritante*

De l'attitude d'observation et de défiance qui n'est qu'une phase ordinaire dans l'histoire de 1 humanité, on fait uae ^intipathie do commande. Mais celle créa.-

Uon toute artificielle peut hi^i avoir les apparences et quelqiies-uns des inconyénients d'une œuvre naturelle; elle ne saurait en avoir la durée. Il suiAt de démasquer ce qu'elle cache pour la réduire à sa véritable portée.

Or^ ce n'est pas un sentiment vrai qu'elle cache^ c'est un de ceux qu'on souffle; et tout ce qui est factice dans la polémique d'une époque a son contre-poids dans deux choses, les idées et les intérêts du temps.

Je m*explique : je veux dire les idées morales et le^ intérêts moraux, les idées et les intérêts légitimes du temps.

En effet, il existe aussi des idées de guerre et de di«* vision, des théories de nivellement et d'anarchie, deê prédications et des publications, non de réforme radi-» cale; — le radicalisme n'est pas un mal, puisqu'il est permis d'extirper tout abus jusque dans sa racine, *-mais des enseignements de révolution antisociale.

On le sait, les révolutions sont de deux espèces : les lines reviennent à la loi naturelle, quand elle a été faus^ sée; les autres dépassent la loi naturelle, quand elle a été rétablie ; les unes sont des révolutions sociales ; les autres sont des révolutions antisociales.

Ya-t-il parmi nous germed'une révolution antisociale?

Oui, il est très-vrai qu'il existe parmi nous des doc^ trines antisociales, et qu'on les enseigne. Cependant, tout se borne, au fond, à quelques idées de désordre, à quelques torches incendiaires, que la classe lettrée s« platt à lancer dans la classe non lettrée, bien plus que la classe inférieure ne se plait à les jeter dans la classe supérieure. Mais ce fait, si grave qu'il paraisse, si périi^ leux qu'on pût le rendre en combattant un excès par l'excès contraire, est bien peu de chose à c6lé de eequ'i^ s% répand dans la sodété 4'idées saines, et p«rp&»

En efTet, telle est déjà rabondance des idées gêné* relises et libérales que le temps sème à pleines mains dans tous les rangs, que, pour désespérer de leur in* flùence, il faudrait être autorisé, par je ne sais quelles expériences fatales, à désespérer de rbumanité; il faudrait que la conscience et la raison du peuple fussent, non pas aflaiblies, mais dépouillées de tous leurs privilèges, de toutes leurs puissances de spontanéité et d'élévation.

Les rapports entre les diverses fractions de la société ont été troublés, parmi nous et ailleurs aussi, par bien des orages. Mais les orages sont loin ; et toutes les fractions auraient tort, si y dans les idées qui sont restées, qui sont revenues et qu'on se plaît à faire triompher, elles ne voyaient la manifestation d'un ensemble de sen* timents qui méritent une affection mutuelle, une confiance et une sécurité réciproques. Sans doute ces idées sont incomplètes encore ; elles n'ont ni la profondeur ni l'universalité nécessaires pour extirper deux opinions politiques moins pures et moins libérales, qu'on a trop longtemps nourries les unes contre les autres, et dont les débris altèrent encore quelques-unes de nos pensées sociales. Mais contre ces vieilles opinions, la lutte est engagée avec tant d'intelligence, et tant de chances de succès se trouvent du côté de la raison, que l'issue n'en saurait être douteuse. La victoire donnera gain de cause à tous les vœux légitimes.

Déjà les institutions et la marche du temps ont donné, aux ûns^ et aux autres, des satisfactions si complètes, qu'on doit se croire dans les voies de la nature.

En effet, à ces idées si libérales et si pures que la classe lettrée a mises en avant dans le cours du dernier siècle, que notre isiècle n'a ni le mérite d'avoir décou-

vertes» ni môme celui d'avoir répandi^s, qu'il a plutôt le tort d'avoir faussées en les exagérant^ à ces idées le temps a joint un tel mouvement de rotation dans les fortunes et dans les honneurs^ qu'entre la classe supérieure et la classe inférieure il ne reste plus d'autre marque de distinction que celle qui est indestructible/ la différence des lumières.

Pousser à un nivellement de plus, ce serait aller k l'interdiction des supériorités. Gela serait aussi insensé que de déplorer le nivellement qui est accompli entre les intelligences qui se ressemblent. L'un, ce serait s'insurger contre le droit, l'autre, contre le fait.

Il y a cependant des partisans pour l'un et l'autre de ces systèmes d'insurrection.

Ceux qu'irrite toute espèce de progrès et de mouvement social voient dans le nivellement accompli un mal irréparable, le renversement d'une barrière. Ils voient dans les positions conquises une prime offerte à une série de révolutions, les unes plus complètes et plus avancées que les autres. Mais il n'est pas de révolutions plus avancées les unes que les aiitres ; il n'est que des révolutions plus morales ou plus conformes à la loi naturelle les unes que les autres. C'est un grand tort de méconnaître cette immense vérité, que les révolutions mprales, — et les révolutions politiques ne sont pas autre chose que des révolutions morales, — sont réglées par des lois analogues à celles qui président aux révolutions physiques et aussi irrésistibles dans leur action. Mais ce tort est celui des meilleurs esprits; et il faut peu se bercer de le faire reconnaître à ceux qui se glorifient de combattre toute révolution.

Leurs plus irréconciliables adversaires, ceux que ne satisfait aucune espèce de progrès et qui veulent un

aivelleHient au delà de chaque hi?elleiiieni accom^ pli^ qui voudraient Tégalité de toutes les intelligences pour obtenir celle de toutes les existences ^ ne fût-ce que pour un tour de clepsydre, ont le grand tort de mécottnaitre aussi une vérité d'une immense portée. C'est celle que la variété est dans les lois les plus claires et les plus inviolables de la nature; qu'il ne se trouve pas au monde d'autjres objets identiques que les produits de Tart et les choses imaginaires , les abstrac-f tiops; que l'égalité morale est une utopie.

Nous résumons» Oui, il y a une' attitude de défiance et d'antipathie dans le sein de la société moderne; mais c'est entre les partis extrêmes, les partis factices, qu'elle existe ; c'est entre les partis qui vivent de poésie, de chimères et d'épouvantes, ce n'est pas entre les fractions qu'établit naturellement et légitimement la puissance invincible des choses.

Les partis extrêmes, les partis que j'appelle poé-> tiques, puisqu'ils sont animés tous deux, l'un d'un gtoie de fiction, l'autre d'un génie de création , qui ne se plaiseni que dans ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore, dans ce qui ne sera jamais, parce qu'il est impossible, n'épargnent rien pour faire illusion sur leur nombre, illusion sur leur puissance. Cela se con*^ çoit. Pour occuper la scène et pour donner au débat sérieux et vrai la formule de leur débat mensonger^ ils ont commencé par se faire illusion à eux-mêmes.

Il est certain, néanmoins, qu'il ne faudrait que les écouter et que les laisser faire, pour qu'il y eût con^ flagration. Ce ne sont pas eux qui reculeraient devant ce malheur* Artistes fanatisés, ils mettraient le feu au palais comme à la chaumière, pour faire uAe étude et calculer un effet de révolutioti ou de restauration*

Les partis extrêmes ont les avantages de la formule la plus nette, et la lutte la plus passionnée a les séductions les plus dangereuses. Dans un pays où la netteté de la pensée s'allie naturellement à la chaleur du cœur, ces avantages sont immenses. Aussi la société tout en* tîère, société si profondément ébranlée, affaiblie, vulnérée par tant de révolutions et tant de doctrines, estelle travaillée dans l'âme de la lutte qu'établissent ces champions. Aussi la situation est-elle dominée chez nous par cette lutte qui serait, pour tout le monde et pour toutes les nations du globe, le plus curieux des spectacles, n'étaient les deux faits que voici.

Le premier, c'est qu'il n'y à pas de théorie sociale, si pure qu'elle ait jamais été conçue par une intelligence humaine, qui ne soit dans le commerce de la vie, et qui n'y soit altérée, dans deux sens contraires, par une série de pensées, les unes et les autres également fausses.

Le second, c'est que, par suite des combats si violents et si graves que se livrent ces partis chimériques, toutes les idées morales sur lesquelles reposent les fondements de la société et les rapports entre ses diverses fractions, idées communes, idées réservées, pensées populaires, études savantes, se trouvent à ce point altérées, sont entretenues dans un tel état d*a(I'aiblissement, qu'il y va du salut de la nation.

Dès lors, ce n'est plus d'un spectacle curieux, c'est de la plus grave des questions qu'il s'agit.

Quelle est la véritable portée de cet affaiblissement ?

Quelles sont les causes qui l'ont amené?

Quelles sont celles qui l'entretiennent?

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