CHAPITRE PREMIER
DttcantlèrtfpMaldetldéettldtofëtiidef flioraleidtrëpoqat. --• Dtta iIlTertité àm àotMan, ém allMttoas «I dtt partis.
Après avoir considéré les idées et les études mordles sous les points de vue généraux, dans leur caractère, dans leurs rapports avec la loi religieuse et la loi poli-* tique, dans l'action qu'elles exercent sur les destinées sociales, je veux constater dans ce livre Tétat d'afiEsiiblissement où elles sont tombées ; je veux examiner les causes qui ont amené cet affaiblissement et celles qui l'entretiennent ; je veux enfin présenter les conséquences naturelles de cet état de choseS; et arriver à cette conclusion, qu'il est une mission et qu'il est des moyens de fortifier ce qu'ont affîiibli les malbeurs du passé, ce qu'affaiblissent encore les débats du jour.
Je parlerai d'abord des idées, réservées ou communes, qui ont cours dans la portion la plus considérable
de la société, dans les classes inférieures. Je parlerai ensuite des idées et des études morales qui dominent plus particulièrement xlana I^B «listes lettrées.
Toutefois, si fondée que soit là distinction entre ces deux ordres d'idées, entre les notions morales que tout le numde possède et celles qui résultcnfit de travaux spéciaux, cette distinction n'est pas absolue. Nous l'avons dit, elle ne cotfstitue pas dans le sein du même peuple deux sociétés nettement tranchées. Dans leurs extrémitéS; la classe lettrée et la classe non lettrée se touchent et se confondent, au contraire, et une délimitation rigoureuse de leur fortune morale ne doit se faire dans la pensée qu'autaÀl qu'elle a lieu dans la réalité.
Ce n'est pas, au surplus, l'ensemble des idées morales que j'exauiiue, ce sont celles qui dominent l'état social, qui entrent dans la lutte du siéele, qui intéressent le salut public, celles qu*on ébranle périodiquement, qu'on agite chaque jour, comme l'ange de la ville sainte agitait les eaux de la piscine de Béthesda, mais sans que le trouble qui les remue ait les mêmes elTets salutaires pour ceux qui se précipitent dans les flots battus par Fesprit du siècle. Je fais abstraction des idées plus gé** nérales ou plus ordinaires, de celles qui appartiennent a tous les temps, et qui ne sont pas plus engagées dans nos débatsque dans tous les autres. Qu'aurais*je à dire sur celle multitude dedevoirs que personne no cont^tei qui ne courent aucun péril, et qu'enseignent parmi nous tous les exemples comme les enseignent partout ailleurs toutes les bouches? Sans doute, dans leur tissu mystérieux» toutes les idées se tiennent, et il a été dit^ avec raison, par une voix d'une sainte autorité, que la moindre des infractions est aussi celle de la loi entière. Néanmoins, parmi ces pensées^ il en est qui ap
pMrt^iloM & li vie pûbliqtie le» niiM ptnn que léê autres, qui exercent sur les alfoires de TÉtat une influence plus grande et plus directe que sur celles de la fiimille. Hais, dans une question comme U nôtre, on ne peut s'attacher qu'à ce qui est en relief, à ce qui fait le sort d'une époque.
Quelles sont ces idées? Peul*on les distinguer et les (fôtacher des autres? N'avons^nous pas vu que, dans les affaires de ce monde, ce sont les idées réservées qui jouent le rôle le plus puissant? Or comment savoir les idées réservées?
Dans le sein d'un peuple qui aime la parole, et dont le langage réfléchit une pensée vive et nette, plus à jour peut-être qu'il ne faudrait en certains moments; au milieu d'une société où chacun, fort de la position que la grandeur du passé a si largement feite à tous dans le présent, ce qui est grand se montre à tous les regards. Chacun laisse entrevoir même ce qu'il veut bien voiler, et les idées dominantes sont à tel point mises en évidence que nul ne saurait se tromper sur leur caractère.
Et comment en serait-il autrement parmi nous? Tout à peu près se dit légalement, et telle est, d'un côté, la faveur d'une loi faite pour nos mœurs; telle est, d'un autre côté, la dextérité de notre esprit, que même, de ce qui est légalement interdit, il n'est rien, dans la pensée de quelque école, de quelque parti, de quelque coterie même que ce soit, qui ne sache se mettre dans i)ne transparence équivalente à une révélation complète.
Il est donc facile de voir celles des idées morales qui dominent la situation, et facile aussi d'en apprécier le caractère. Quel est ce caractère?
Le premier trait qui frappe dans l'état a(Huel de celles de ces notions qui sont engagées dans la politique^ o'esi
une division profonde, c'est un fractionnement qu'on est surpris de voir au point où en est le progrès général.
Le progrès des idées morales met d'ordinaire en harmonie les diverses fractions du corps social. Il répand sur toutes des lumières à peu près égaies; et d'ordinaire aussi le progrès des idées politiques amène, sinon l'affaiblissement des idées morales, car il ne prive pas nécessairement ces dernières de leur force et de leur pureté, du moins une sorte d'unité et de fusion, qui est la paix de la tolérance.
Il n'en est pas ainsi parmi nous : nous n'avons ni le bénéfice de la force, ni celui de la feiblesse, et cela indique une situation à la fois plus pénible et plus favorable qu'on ne pense communément. En effet, c'est là, d'un côté, le signe d'un peu plus de vie morale qu'on ne nous en suppose; mais c'est aussi, d'un autre côté, une cause de fractionnement, cause plus énergique que ne semble la supporter la situation»
Une considération générale va nous en convaincre.
Ce qui fait la force d'une société politique, grande ou petite, ce n'est pas le nombre des citoyens dont elle se compose; ce n'est pas l'étendue du sol qu'elle tient ; c'est le fonds moral qu'elle met en commun. La multitude des volontés peut être une source de faiblesse ; rimmensité du territoire, une source de périls. Le fonds moral, c'est le salut de tous et en tout ; car, dans l'accord des convictions et dans l'harmonie des tendances est toute espèce de grandeur. La foi de tous en tous, la persuasion que chacun, content de ses droits, remplit ses devoirs, n'existe que là où chaque classe compte sur les sympathies intimes, le concours loyal et le dévouement complet de toutes les autres. De cette foi ne résultent pas seidement l'orgueil et la sécurité du corps
-^ «r — tdcial; de cette foi jaiUisBeiit aussi tontes ses gloires ei toutes ses prospérités.
Que je m'explique bien* L'union des citoyens n^est jamais absolue; je suis loin de l'ignorer, le lien qui enserre les hommes n'est pas cette perfection de Tamonr, cette pureté de Vidée qui unissent les esprit célestes. L'union sociale, au contraire, est toujours plus ou moins incomplète; et ce qui constitue son état normal, ce n'est pas une harmonie parfaite, c'est un accord suffisant.
Il est tel toutes les fois qu'il est assis sur les affinités fondamentales de la pensée, sur la communauté de la loi religieuse et de la loi politique sincèrement acceptées Tune et l'autre. L'union voulue est insuffisante lorsqu'elle est assise seulement sur ces nécessités sociales qui sont des nécessités instinctives, ou sur ces conditions matérielles que la nature humaine a de commun avec les espèces inférieures de la création. Pour être digne et permanente, elle doit être fondée sur ce qu'il y a de plus puissant dans l'homme, sur ce que la raison a de plus élevé et la conscience de plus saint.
Sans doute, les hommes s'agrègent pour toutes sortes de motifs ; mais une organisation sociale constituée sur la seule base^de leurs besoins matériels nonseulement ne tiendrait pas au delà du jour de son im«» provisation, je dis plus, nulle réunion d'hommes, si grossière qu'on la supposât, ne concevrait l'idée de faire de ces besoins le fondement d'une association politique. Une communauté de principes consentis par la raison est, pour une association de ce genre^ une condition indispensable. Mais, pour les cœurs, il faut encore l'union de toutes ces choses morales, de toutes ces émotions, de toutes ces jouissances et de toutes ces peines^de cette espèce de Tartare et de Champs Élysées,
Mi) fMtt parier ofarétianDôiiHmt, de ces espéi^noM dtt ciel et de ces terreurs de l'enfer que le Créateur éù dd l'émo a mises dans la conscience*
11 faut mêitie la sincérité de toutes ces choses. Sdn$ la sincérité il n'est pas de vie morale dans les peuptes^ et sans la vie morale il n'est pas de sympathie véritable^ L'enthousiasme des citoyens d'une même nation poui^ les mêmes tendances est à ce prix^ et la durée de leur lien social Test elle-même. Je le sais, le lien social peut subsister au delà des situations normales. Tissu des gloires du passé, de la puissance des souvenirs, des espérances et des illusions du présent , il peut subsister euQOre quand déjà le lien moral est relâché. Mais jamais lien social ne s'est formé sans lien moral, et jamais il n'eût suffi à la gloirOyà la grandeur d'une nation. Le peuple le plus froidement raisonnable ne saurait vivre en pait sur des intérêts purement sociaux, purement matériels. Le matériel n'est rien, le moral est tout, a dit un des plus grands politiques de nos jours. M. de Talleyrand savait bien qu'il exagérait une pensée juste, mais le fond de cette pensée est incontestable. Voyez la magie du lien moral dans un exemple où il est peut^tre le mou» sensible. La Hollande ne s'est constituée politiquement, ne s'est agrandie nationalement, et ne s'est couverte de richesses et de gloire en Europe, dans le monde, qu'en vertu de la communauté du lien moral qui a présidé à sa naissance. Ce lien, formé d'une loi religieuse et de beaucoup d'habitudes sociales, s'est posé sur une série de considérations politiques et une symphatîe profonde d'intérêt matériels; mais le point de vue moral a tôul dominé, a tout ennobli, a tout protégé de sa ban-« nière. Loin d'être exclusif, le point de vue moral vit de transactions, mais il n'^t puissant et utile qu'à
la condiliOQ de dominer tous les éléments quMl g'a« grége.
Là où il domine l'union des peuples est à Tétat normal ; c'est celle qui Mi leur force.
L'insurrection de l'élément matériel contre Vélé^ ment moral, c'est leur état exceptionnel, et c'est leur faiblesse, c'est leur péril. Gela se conçoit. Il n'est pas possible que ceux-là soient unis et fassent une société véritable qui ne sont pas 'd'accord sur ce qui fait leur gloire et leur dignité, et il est impossible qu'un peuple soit puissant quand les forces morales dont il dispose sont divisées et neutralisent les autres.
Le fractionnement a ses degrés. Il touche d'un côté à la distinction des parties, d'un autre côté à leur dis^ solution. Quand le fractionnement des idées morales ne se borne pas à l'existence simultanée et padfiqua de doctrines différentes; quand les doctrine&s inspireitf des affections contraires et des partis animés, c'est la guerre civile inistallée dans le cœur d'une nation»
La division qui règne dans nos idées morales et qui domine la situation a-t-elle ce degré de gravité ? Quelle en est la portée et quel en est le caractère?
Il faut le dire, d'abord, le lien social est entier. MaK gré toute la diversité des théories politiques, il n'y a pas de division parmi nous dans les sentiments de nationa«* lité. Si variées que soient les opinions sur chacune de nos affaires publiques, jamais elles ne se divisent sur nos affections nationales. Notre patriotisme est à tel point intact, que ses accents les plus éloquents se font entendre dans les rangs les plus contraires avec une égale vivacité.
Mais, dans les sentiments du patriotisme et de la na«> tionalité il y a toujours deux parts, il y a celle des an«*
tipdthies pour les idées du dehors> et celle des sympa* tbies pour les idées du dedans.
La première de ces deux parts est entière. Le salut externe du pays est assuré, et il n'y a pas de péril pour la place qu'il occupe dans le système politique du monde. C'est quelque chose, sans doute, mais^ ce n'est pas assez ; car ce n'est pas dans ces antipathies, plus vieilles que fermes, plus passionnées que pures, qu'une nation trouve un gage suffisant pour sa dignité morale. . En effet, elle n'y trouve pas la sécurité nécessaire, car ce n'est point par elles que sa fortune politique est assurée. Ces antipathies externes sont, au contraire, des sentiments aussi périlleux qu'ils sont grossiers. Elles égarent les peuples quiles écoutent avec complaisance. Plus une nation est nombreuse et brave, plus elles la jettent dans l'exagération et le fanatisme, et les sentiments de nationalité qui ne sont que des antipathies , sont funestes, s'ils ne sont dominés, éclairés et rectifiés sans cesse par des sympathies plus nobles et plus fécondes.
C'est dans la communauté des idées et dans l'union des esprits que gtt la nationalité véritable.
Cette union n'est pas autre chose que la concorde des doctrines et des tendances. Et celle-là ne peut exister que par l'harmonie des idées morales, des idées politiques, des idées religieuses. Il n'y a de puissant dans l'humanité que ce qui tient à la conscience et à la raison. Il n'est de force qu'en elles, et il n'est de durée que par elles.
Or, sous ce rapport, il ne règne pas seulement, parmi nous, doute et hésitation ; il n'y a pas seulement incer* titude dans les âmes, il y a diversité de professions de foi, de systèmes. Doctrines politiques, doctrines religieuses et doctrines morales, un esprit de fractionne-
ment qui chaque jour semble faire des progrès plus effrayants encore, a tout envahi, les cœurs, les intelligences. Déjà même Ton n'est plus partagé entre deux ou trois systèmes admis et professés avec énergie, avee conviction, mais on se divise entre la foi et l'incrédulité, entre l'affirmation et la négation. A <^té de quelques théories acceptées, dominent le scepticisme politique, le scepticisme religieux, le scepticisme moral lui-même. En effet, le trait le plus caractéristique de la situation des esprits, ce n'est pas une guerre de convictions contre d'autres convictions, c'est nne guerre où se trouvent aux prises des débris de systèmes anciens avec des éléments de systèmes nouveaux.
Cette division est-elle une situation normale?
Non assurément. Elle est une crise; elle ne peut être qu'une transition. Ce serait une dissolution^ si elle se constituait à l'état de permanence.
Est-elle un péril, ou est-elle une de ces transitions qui d'ordinaire sont fécondes en bienfaits?
Je commence par déclarer qu'à mes yeux elle n'a rien qui doive surprendre. Elle est la suite naturelle de nos progrès, elle n'en est pas le but, elle n'en est pas la conquête, mais elle conduit au but, elle assure la conquête. Son apparition, précédée de glorieux travaux, sera suivie de leurs résultats infaillibles, et il n'est, dans la situation^ rien qui puisse alarmer. Il y est quelque chose de spécial sans doute. Peut-être, un fractionnement plus grave règne parmi nous qu'ailleurs ^ nos progrès se sont accomplis peut-être avec trop de rapidité et trop d'imprudence; ils ont peut-être trop largement anticipé sur l'avenir, et réuni sur un trop court espace de temps ce qui demandait, selon la loi solennelle de la nature , à se développer avec plus de lenteur. Us
ont trop brusquement mêlé ce que les siècles avaient trop longtemps distingué. Mais il n'y a que ce mal.
Je m'explique par un exemple; j'en serai plus clair. Sf l'Angleterre, après avoir fait sa première et sa se- <5onde révolution, l'une violente, l'autre tempérée, l'une pour abolir l'absolutisme et la royauté^ l'autre pour établir une monarchie légale, en avait voulu faire une troisième pour introduire dans ses institutions sociales cette démocratie qu'une fraction de l'Angleterre, l'Amérique, dans une révolution plus avancée que celles de sa métropole, a proclamée dans ses lois; sf, à ces trois révolutions, elle en avait joint une quatrième, et qu'elle eût changé aussi, ne fût-ce que pour un instant, la loi religieuse, n'aurait-elle pas entrepris une série de métamorphoses trop profondes, trop complètes, et n'aurait-elle pas engagé ses idées morales, d'une manière périlleuse peut-être, dans ses doctrines politiques?
Je le crois.
Or, ces changements que TAngleterre, préparée par des débats si anciens, n'a ni tentés ni désirés, une autre nation à peine sortie delà monarchie presque absolue, plus entraînée, je pense, par la révolution unique et complète des Américains du nord qu'éclairée par les deux révolutions de leur métropole, ces changements, disons-nous, une autre nation les a tous essayés. Elle en a trop fait peut-être. Ses essais ont été légitimes dans leur source ; ils ont été pleins de grandeur dans leur marche, et ils seront pleins de puissance dans leurs résultats. Mais quand ce payç, qui n'est entré dans les voies de la discussion publique qu'après l'Angleterre et après l'Amérique, est allé plus loin que l'une et l'autre, sa course a été trop rapide.
Cependant cette rapidité n'est pas la seule cause de
k division des esprits. Un peuple plein d'idéalilé, nourri des doctrines politiques les plus pures de toutes les natiobs, et comme inondé des lumières de tous les âges ; nn peuple qui veut toujours tout ce qu'il peut, qui veut toujours immédiatement, et qui ne laisse à l'avenir que ce qu'il ne peut lui arracher; un peuple ardent jusqu'à l'impétuosité, est naturellement le foyer du débat le plus vif dans un siècle où le débat est dans tous les esprits.
Mais il ne feut passe faire illusion à cet égard, ce qui se passe chez nous sous le soleil n^est que la traduction publique et populaire de ce qui se passe au fond de toutes les intelligences, chez tous les peuples civilisés.
Cependant ce débat pourra nous être un péril. Si la division des esprits devenait celle des cœurs ; si les sentiments venaient à se partager comme les idées, alors il y Burait danger, il y aurait altération dans la nature du lien social.
Cette situation est-elle à craindre pour nous?
11 est très-vrai, ce ne sont pas les esprits seulement que divisent les systèmes; le trouble et l'agitation sont dans les cœurs. Les malheurs du temps ont jeté réellement je ne sais quelle nuance d'amertume, de récrimihation et de défiance entre les divers éléments de 1^ société la plus unie, la plus sympathique qui soil connue dans l'histoire.
Toutefois, si affaiblies que soient ces afTeclions jadiç si vives et si glorieuses pour la nation, elles ne sont pas altérées. SMl règne parmi nous une plus grande variété de doctrines sociales qu'ailleurs, nos Sentiments et noâ Inœurs sont loin de cette violence qqe nous voyons apparaître, que nous voyons dominer dans les débats des pays dont les institutions sont analogues aux nôtres.
Noire fortune morale est plus inlacieet plus pure, sous ce rapport, que celle de nos voisins.
Cependant il est un péril plus grand que la division des doctrines, que le fractionnement des affections, c'est l'établissement de partis qui franchisseut, autant qu'ils le peuvent, la région des théories et des sentiments ; qui songent à passer de l'idée et de l'émotion au fait ; qui travaillent sans cesse à le préparer. Je ne parle pas de ce qui est illégal, de ces associations qui se constituent pouvoir occulte ; qui ont un caractère trop grave, et sont trop en dehors de la loi naturelle, pour être autre chose que de criminelles exceptions. Mais je parle de ce qui reste contenu dans les limites de la loi morale; je parle des partis dont les idées et les tendances sont avouées, exposées et défendues publiquement; qui se livrent cette bataille interne en apparence plus inoffensive que celle des rues, mais au fond mille fois plus hostile. C'est là un péril réel, et un péril qui est du domaine de la morale.
En effet, ces partis ardents et sincères réclament contre le présent, les uns au nom du passé, les autres au nom de l'avenir, et ce n'est pas à la politique que se bornent leurs débats; toutes les idées morales engagées dans le lien social sont entraînées dans leur polémique. Depuis longtemps nos mœurs, nos croyances, nos intérêts les plus graves, subissent cette influence et traversent crise sur crise, épreuve sur épreuve. Enfants de deux révolutions, l'une religieuse et philosophiquCi l'autre morale et politique, complexes l'une et l'autre, et plus anciennes dans leur origine qu'on ne pense, nous sommes encore les enfants de plusieurs régimes divers, qui sont venus se disputer successivement nos premiers sentiments, nos premières études^
les progrès et les habitudes de notre jeunesse, les vœux et les espérances de notre âge mûr.
Et chacune de ces révolutions, chacun de ces régimes qui ont été des révolutions encore, a laissé nonseulement de puissants débris de doctrines et de fortes institutions, mais de grandes existences et des fortunes glorieuses. Les illusions qui s'y rattachent passeront sans doute rapidement, mais les leçons qui en ressortent ne s'effacent pas comme les illusions; et si celles-ci laissent peu de traces quand le temps est venu en déchirer le voile, il n'en est pas ainsi de celles-là ; elles se gravent chaque jour plus profondément dans les intelligences, lorsque chaque jour vient les répéter.
Or, les leçons données par les événements ont été, sans doute, de nature à fortiûer un certain ordre d'idées moi*ales, et surtout celles qui se rattachent à la direction providentielle des choses humaines ; mais elles ont été de nature aussi à devenir une source d'altéra* tion pour un autre ordre d'idées morales, pour celles-là précisément sur lesquelles doit se fonder la politique du temps. Nul peuple n'assiste impunément à certains faits; nul ne subit impunément certaines discussions; et plus une nation a de mobilité et d'ardeur, plus aisément la lutte des esprits dans la classe élevée devient le déchirement des cœurs dans la classe inférieure.
Quel mal les crises ont-elles produit parmi nous?