‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

De rafTaiblissement qui résulte de la di?ision.

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11 est des çsprits qui se persuadent que tout est ac^ compli dans les intelligences et dans les aflections lorsqu'une ancienne loi est abolie et qu'une nouvelle loi est proclamée.

Dans cette hypothèse, la succession d'un système d'institutions à un autre système ne serait pas un mal social ; tout se passerait dans la sphère des abstractions» et les idées qui se combattent dans l'âme d'un peuple n'y laisseraient pas plus de traces que n'en laissent dans les ondes de l'Océan les flottes qui s'y livrent bataille.

S'il en était ainsi, les révolutions pourraient se suc* céder impunément et sans "porter péril aux idées mo^ raies. Mais les affaires spirituelles des nations, les af^ faires intimes, 9e font tout autrement. La loi religieuse, la loi politique, c'est la vie et la fortune, c'est la gloire et l'honneur d'un peuple ; et les racines de l'arbre ne tiennent pas plus au sol que cett^ gloire et cet honneur ne tiennent à son âme. Les révolutions qui s'accomr plissent dans ces choses arrachent les racines, bouleversent le sol, et le jonchent de débris.

Toute révolution faite est une cause triomphante,

sans doute; mais une victoire implique une défaite, et toute cause vaincue est chère à ses partisans. Elle l'est à double titre : ils Tont défendue au prix de leur sang, ils soumirent encore pour elle. Rien n'exalte comme le martyre, et toute cause vaincue compte des martyrs.

D'un autre côté, toute révolution accomplie est irritante. Elle est intolérante, car l'intolérance est sa légitimité, et elle l'est par calcul, quand elle ne l'est pas dé bonne foi ; si ce qu'elle a renversé n'était pas intolérable, elle était illégitime, et quelque généreuse qu'elle soit dans sa victoire, elle a son fanatisme obligé.

Il y a plus : à côté ou dans le sein de toute révolution accomplie, est une révolution future, une révolution en germe. Elle est cachée ou annoncée. Cachée, elle est pacifique, et elle peut l'être, puisqu'elle n'a pas trahi son secret; annoncée, elle est guerrière, et elle doit l'être, puisqu'elle a besoin de justifier ses prétentions. Toute révolution annoncée et qui n'a pu se faire jour est même fanatique, en attendant qu'elle soit victorieuse et puisse être intolérante. Or, il ne faut pas nous le dissimuler, outré les révolutions qui se sont accomplies parmi nous, il en est qui se sont annoncées.

A celte division des esprits qui est le résultat iné* vitable de tant de révolutions fondamentales et de tant de régimes divers qui se sont succédé parmi nous, dans moins d'un demi-siècle; au changement général qu'ils ont amené dans les idées, il se joint donc un second fait, plus grave peut-être. Ce n'est plus une pensée, une théorie, ou le rêve d'une révolution de plus : c'est un parti de plus qui s'occupe de réaliser ce rêve; un parti qui a son but, sa bannière, son œuvre et sa tâche de chaque jour.

De plus, il est dans la nature de l'homme d'être fVoid

pour ce qu'il possède, de ne s'exalter que pour ce qu'il espère et pour ce qu'il regrette. Une profonde exaltation dans les sentiments des partis, dans les vœux et dans les tendances qui s'attachent à ce qui n'est plus ou à ce qui n'est pas encore, et une froideur singulière pour ce qui est, pèsent fortement sur les idées moralesdu jour.

S'il y avait pondération, si l'enivrement pour ce qui n'est pas encore était balancé par l'enthousiasme pour ce qui est, il n'y aurait qu'à se féliciter d'une lutte où se trouveraient aux prises tant de sentiments généreux. Mais les passions des partis sont loin de nous offrir ce balancement qui les rendrait toutes également belles, également inoffensives. 11 est des passions généreuses, sans doute; mais il en est d'autres, et toutes cherchent satisfaction. Or, il en est que rien ne peut satisfaire. Si riche que soit le présent^ ses largesses sont bornées par tout ce que la réalité a de plus vulgaire, le budget de l'Ëtat et le sol de la patrie. Quand le pré^ sent se montre stérile, on en appelle au passé, on recourt à l'avenir. Les grâces du passé et les promesses de l'avenir ont un autre horizon que les faveurs du présent ; elles ont celui de la poésie et de l'espérance. Le passé gagne chaque jour en illusions ce qu'il perd en réalité; et aux yeux du parti qui s'alimente de regrets, les regrets de chaque jour revêtent ce qui n'est plus d'une magie plus suave. Il en est de même des espérances du parti qui se nourrit des promesses de l'avenir. Tout ce que refuse le présent, l'imagination aussitôt le met en réserve pour le temps qui n'est pas encore; et avec chaque jour aussi s'accroît l'ardeur qui espère.

Gela se conçoit dans un ordre d'idées honorables et pures. Les révolutions faites fournissent des textes si riches aux gémissements et aux doléances l Les révolu-

tfcms à faire sont ëhose si flatteuse pour les peuples! Elles 60 soat d'abord l'omnipotence ; elles en sont ensuite l'ivresse par tout ce qu'elles offrent à la raison, à l'imagination, à la conscience. Elles jettent dans le monde des idées si nouvelles, des espérances si hautes, qu'elles remuent jusqu'aux plus fortes de toutes les passions. Elles ne tiennent pas toujours ce qu'elles promettent, et leurs plus grands biens ne sont accordés qu'au prix des sacrifices les plus douloureux. Mais dès qu'elles sont à faire, on ne songe qu'aux choses qui flattent l'orgueil ou Tambition ; et l'on se persuade toujours qu'on sera plus habile que ceux qui en ont accompli de malheureuses. Dans l'exaltation du début, plus on se sait généreux et pur, plus on oublie que toute exaltation est fugitive de sa nature. Elle ne l'en est pas moins; et bientôt le désir de perpétuer ses ivresses précipite dans des actes de fanatisme ceux qui ont commencé par des exploits d'enthousiasme. L'enthousiasme a fait le succès; le fanatisme prépare la défaite; et les défaites sont toujours légitimes quand le triomphe a corrompu jusqu'aux inspirations les plus pures de la conscience et jusqu'aux plus saines idées de la raison. Ces leçons mille fois données seront données mille fois encore, et certes elles sont fortes et belles ; mais elles sont stériles quelquefois; elles ne s'adressent qu'aux intelligences élevées. 11 est d'autres leçons encore, et celles-là sont toujours fécondes; elles parlent à toutes les passions, et altèrent, non certes toutes les idées,^mais beaucoup de notions fondamentales du pacte social. 11 ne saurait en être autrement. C'est dans la nature de l'homme une chose profondément légitime d'être exigeant et de demander un gratud prix pour de grandes choses, de grands sacrifices. Plus donc une ré <

volutioo a éeé ooinplètet péQiblei d(Hlto«M«86 par tout o« qu'elle a exigé de combats et d'abûégatioiii plus on lui demande de résultats utiles et de fruits patents. Aussii plus l^s peuples ont combattu avec chaleur pour rejeter ceux qui les opprimaient, plus ils sont exigeants envers ceux qui les gouvernent, qu'ils ont soutenus dans la lutte, qu'ils ont mis à leur tôte après le corn*' bat. Ces exigences font la grandeur des nations. Elles sont donc leur droit, et plus l'excitation a été profonde, plus l'attente est générale. Plus aussi elle est difficile à contenter, plus elle amène de mécomptes, de récriminations, de bouleversements dans les idées et jusque dans les affections. Alors, au lieu de tirer des événements accomplis ces hautes leçons qui sont dans les desseins de la Providence, les peuples n'en tirent que des conséquences conformes à leurs vues étroites, k leur égoïsme, à leur amour-propre national; et ainsi s'altèrent toutes les pensées, tous les sentiments engagés dans la vie publique.

Quand même les peuples se résignent, les partis se relèvent. Les espérances d'un parti, c'est sa vie. Plus les partis sont sincères, plus ils tiennent à l'accomplissement de leurs vœux; et toujours cet accomplissement, ils le veulent absolu. Toutes leurs doctrines et toutes leurs maximes portent , comme leurs préventions, le cachet de l'exagération, de l'absolutisme. Dans l'absolutisme est leur salut. 11 est le lien de fer qui les unit. La moindre concession est un chaînon brisé. Un chaînon brisé, c'est la liberté de tous. Dans la liberté de tous nul ne peut compter sur personne. L'absolutisme des partis n'est pas le tort d'une sublime extravagance, c'est le calcul d'une conséquence rigoureuse.

J'i^le iMiiit#M»l qu^i pour tMis le« débttU, 1^ hujL JMttifie l#s moyens. C'est là dâti» la politique des partie un {mnoîpe suprême; ce n'est pas une théorie^ maift c'est 4ine idée dominante, filie n'est inscrite sur au* cuae bannière, mais elle est dans tous les cœurs* hm oanseiences envahie elle passe dani( toutes les rai-* sons« Elle est la vie de toute politique mise à l'état d'armernent complet. On défend sa bannière par touft les moyens ; on défend sa vie envers et contre tous^ et il n'est pas de stratégie que la victoire ne couvre dd son éclat aux yeux de ceux qui l'ont remportée*

Or, il ne faut pas se le dissimuler, nous^ avons parmi nous des partis sincères. Ils sont donc audacieux et absolus. Ils sont aussi persévérants qu'ils sont impé^ tueux. Us sont forcés de Têtre dans la position qu'ils ont choisie. Letir persévérance seule les rend excusa-^ blés devant leur ^conscience.* Car, ne nous y trompona pas, si dans leurs rangs il se trouve des sophistes et des ambitieux sans foi et sans convictions, c'est l'excep-^ tion, c'est la minorité. La majorité est de bonne foi, est sincère; elle poursuit une affaire sérieuse, une de ces choses auxquelles Thomme donne sa vie et son âme. Et s'il en était autrement, s'il n'y avait au fond de tout qu'un jeu de fourbes et qu'un jeu de dupes, te qu'on se plait à supposer trop souvent peut-être, quelque absurde que soit l'hypothèse, il n'y aurait pas de par^ tis, il n'y en aurait que les simulacres, et s'en occu^ per serait rivaliser d'inconséquence avec ces vaines, ombres de complots* Mais c'est, au contraire, d'urne afËiire grave qu'on se préoccupe; c'e^t d*une affaire de conscieuce pour les partis. C'est parce que c'est une al&îre de conscience, disons-nousi qu'ils y apportent la persévérance. Que leur conscience soit é^rée^ qui

si ritn n'^it Jugé, comme gi loai étuit à revoir. Et tout est en question comme il y a cent vingt ans.

Gémir de la continuation du débat, ce serait se livrer à de stériles regrets, et même à des douleurs impies, caria fin du débat n'est que dans la fin de tout. Mais en abuser et feire de la discussion régulière une polémique désastreuse, convertir Texamen continu en un scepticisme permanent^ c*est se jouer de la destinée des peuples, et outrager la loi qui y préside.

Or, telle est pourtant la voie que semble prendre la grande et caractéristique erreur du siècle ; et c'est là peut-être le fait le plus grave de la situation.

Je m'explique. Il y a un débat légitime et un débat illégitime.

Quel est le débat légitime?

Toutes les situations offrent toujours une questioDt plusieurs questions même ; car il n'y a de progrès quQ par l'examen i et^ comme il n'y a de salut que par le progrès, l'état normal veut la discussion. Il veut même la discussion continue. Mais il veut celle qui éclaire les esprits, qui améliore une théorie, qui vide une question et en aborde une autre. C'est là qu'est cet ordre moral qui est la loi du monde. Le débat légi** time, en un mot, c'est le débat fécond.

Quel est le débat illégitime?

S'arrêter sur les mômes questions, ou revenir saas cesse sur toutes les questions, et les tenir toutes à l'étai! de suspension, c'est, autant qu'il dépend de l'homme, arrêter lintelligence humaine dans sa carrière la pkie gjiprîeuse ; en d'autres termes, c'est vouloir arrêter le cours du soleil, 8fi diviser violmiment et se fraction* i)W par là à l'infini , c'est resa^nbler à ces oorpe cé«

lestes qui, se heurUiit dans leur merche, se brisent dans les airs, et jettent sur d'autres globes les éclats qui se détachent du centre commun. C'est là le débat illégitime, c'est le débat qui ravage.

Mais de toutes nos luttes résuUe-t*il réellement un al^ibiissement sensible dans les idées ?

Nos luttes peuvent amener l'effet contraire. On le sait, le combat fortifie, et de la guerre des intelligent ces, du choc des opinions, jaillissent les lumières. En est-il ainsi parmi nous? Les lumières morales se sont« elles augmentées comme toutes les autres? On dit avec raison qu'il n'est pas de question de mœurs qui ne reçoive de ce qui se passe un jour plus pur; qu'à nulle autre époque, les doctrines n'ont été plus fortes et plus avancées à la fois qu'en ce siècle, et que la science morale n'a jamais été plus complète.

Ces considérations sont fondées. La science a fait des progrès. Bien des questions se sont vidées ; et, à juger de nos idées morales d'après les théories qui sont dans la littérature, d'après les leçons qu'on professe devant tout le monde, ce seraient les principes les plus purs qui présideraient au lien social dans toutes les classes et dans toutes les catégories qu'on y distingue, dans les régions inférieures comme dans la sphère la plus élevée.

Mais, on le sait, de tout temps la morale qu'on a mise dans les livres, qu'on a prècbée et qu'on a professée devant tout le inonde, a été la même. Aussi personne n'a*t-il jamais pris les manuels de morale pour l'image fidèle des idées qui régnent dans le niOnde, qui demi* nent dans les affaire ^ et prétendre qu'il n'y a pas af« faibUssement dans les pensées qui nous gouverneôl» par. la raison que les doebrines qui s'imprimeat daoé

nos traités de mœurs sont celles de tous les âges, c'est prendre ou donner le change avec une merveilleuse naïveté.

Pour apprécier Télat réel de nos idées morales, il faut examiner ces deux questions : ont-elles éprouvé quelque ébranlement qui porte sur leur caractère et leur ensemble? ou bien, en est-il un certain nombre qui aient subi une altération sensible?

Quant à la première de ces questions, il est deux faits incontestables. La division des esprits a profondément ébranlé, a profondément altéré les convictions. Elle a jeté une sorte de scepticisme dans les âmes sur toutes les questions fondamentales du pacte social. Or, toutes ces questions engagent des idées morales. Le fait que la foi, que la force et la pureté des convictions, font défaut à beaucoup de consciences, et que la raison est dans le doute, qu'elle hésite sur une foule de questions, perce à tel point dans toutes nos relations publiques, que personne ne le nie, que tous le proclament et le déplorent, ne fût-ce que par voie de récrimi* nation.

L'autre fait est plus grave. Nos doutes ne portent pas sur nos idées seulement; ils portent jusque sur nousmêmes, nos facultés, nos moyens, nos succès. Les plus grands sacrifices que puisse concevoir l'imagination, les plus grands travaux que puisse accomplir un peuple, ont été faits, et chaque jour on nous démontre que la plupart des vœux les plus légitimes ne sont pas remplis ; que tous les efforts du génie, tous les sacrifices du patriotisme, ont été stériles. Dans la douleur du désenchantement, on en conclut que l'humanité chercherait en vain l'amélioration et le progrès; qu'elle diange sans rien avancer, qu'elle bouleverse tout sans

rien gagner à toutes ces crises; que le bonheur social est pour elle un rêve, et que son œuvre est ce travail stérile que la fable appelle l'œuvre de Pénél(^.

Telle est, en effet, l'œuvre du scepticisme, venant chaque jour examiner sous le même point de vue tout ce qui surgit de nouveau, pour aboutir à la même négation ; essayant sans cesse de passer lui-même et de faire passer le pays, de l'état de nation constituée à l'état de parti, de l'état de parti à l'état de faction, de l'état de faction à l'état d'émeute, de l'état d'émeute à l'état de révolution ; tournant sans cesse dans le même cercle; gravitant périodiquement autour de la même vérité, comme la terre gravite autour du même soleil; traversant toujours les mêmes saisons de glaces et de stérilité, après les mêmes saisons de chaleurs et de tempêtes, sans jamais s'approcher davantage de la lumière^

Or, rien n'est plus propre à dénaturer profondément toutes les idées que cet enseignement régulier de l'impuissance sociale. Mais il n'y a pas seulement scepticisme de théorie et scepticisme de pratique ; il n'y a pas seulement altération profonde dans l'ensemble des idées morales : il y a, de plus, affaiblissement dans quelques-unes des notions les plus fondamentales, dans celles-là précisément sur lesquelles est assis le pacte public. C'est sur la fidélité qu'il repose; c'est le serment qu'il a pour base. Point de fidélité, c'est-à-dire point de bonne foi, et il n'est plus d'état social. Ce qui forme le lien, ce qui le noue, c'est le serment ; la foi jurée, c'est la conscience engagée; la conscience, c'est la personne, c'est le citoyen. C'est le citoyen que le serment donne à l'État. Le serment prêté, le pacte doit être conclu. Mais si le pacte n'est pas conclu, si le citoyen n'est pas acquis à l'État dans toute sa personne, en son âme et

fconscience; si le serinent n'est qu'une parole^ qu'une formule, qu'un mot d'ordre qui donne entrée pour voir, pour parler^ pour intriguer, pour ourdir des trames et fomenter des passions, le pacte social n'est qu'un jeu. Et partout où s'établit cette doctrine, que le seitnent n'est qu'une formalité, ce n'est plus sur la doctrine de la bonne foi que se fonde la société, c'est sur celle du parjure, du parjureavoué, proclamé^ toléré jusque dans je né sais quel sanctuaire.

Or, l'idée que le serment n'engage pas, ni morale** ment ni politiquement, qu'il est une aflBsiire purement sociale, une simple formule d'introduction qui assure la jouissance d'un droit public, sans impliquer aucune dDligation sincère, et à la seule condition de la sou-* mission à la lettre de la loi, sauf à la combattre en temps et lieu» et même publiquement } cette idée^ dis^je, tion^-seulement s'est établie, elle est professée, elle est appliquée, elle vit sous une tolérance parfaite, elle agit avec force jusque dans le foyer vital de la société^ Celui de l'élection. Je ne dis pas qu'elle parle avec éclat jusque dans celui de la législation. Cette idée, je l'a» voue, ne règne dans toute son audace, dans tout son aveuglement, dans sa profonde et périlleuse immoralité, que sur peu de consciences; mais elle s'y rattache à tant de doctrines sincères et à tant d'affections profondes; elle offre à des âmes d'ailleurs timorées des ressources à tel point précieuses dans ces temps de dis-cussion, qu'elle a plus de chances contre les idées saines que celles^i n'en ont contre elle. Aussi, dans les deux camps où elle règne, elle prend des allures également dégagées; elle a toutes ces prétentions d'une doctrine avancée qui séduisent tant d'esprits, et elle s'enveloppe de toutes ces illusions qui égarent tant de consciences.

Geux*là même qui la repoussent au nom jde ia eon-i science et de la raison^ quand ils l'envisagent à l'état de question et en théorie morale, combien ils lui foni de concessions dans la pratique ! Et combien malheureusement tous lui en ont vu faire dans le cours d'un sièole de révolutions !

Il n'en est pas ainsi de l'idée fondamentale seules ment du pacte social. Toutes les notions engagées dan* la politique militante, toutes celles qui se lient aux doc* trines des partis, sont assouplies, sont façonnées poot le service de leurs intérêts. L'idée qui domine nos in<« stitutions, celle du principe électif, domine néc^saire^ ment aussi nos mœurs publiques. Or, toutes les oblige* tiens électorales sont des obligations morales; car c'est toujours au nom d'une idée morale qu'est accompli un devoir social. Aussi, dans tous ces devoirs, c'est le point de vue politique qui domine le point de vue moral| c'est-à*'dire qui en affaiblit l'idée dans sa pureté, dans sa force, dans son inviolabilité, qui en atténue le sen^ timent, et qui lui fournit avec une effrayante compbisance tous les sophismes dont il a besoin pour cuim^r des scrupules auxquels il a hâte de donner le chadga^

Mais si le point de vue politique domine un certain nombre d'obligations morales, s'est 'il répandu de là sur d'autres ; s'est-il emparé de toute la vie sociale, d« toute la vie politique? Le mal est-il assez conâidéraUf pour mériter une attention spéciale?

En examinant les idées qui régnent à cet égard, on est frappé de deux faits qui semblent sô contredire, et qui ne sont pas des feits nets, qui ne sont, au fond, qu'une transaction déplorable, accomplie aux dépei^ d'un principe. D'un côté, c'est une grande rigueur qui s'atlti^e aux actes de la vie publique; d'un autre oAté,

c*e$t une indulgence extrême. La rigueur est pour tout ce qui blesse les idées de constance et de fidélité au drapeau; l'indulgence pour tout le reste.

Qu'on nous entende bien, l'esprit général et la doc* trine publique n'ont pas rompu avec les principes. Les intelligences ne rompent pas avec eux en théorie ; mais les consciences transigent en pratique, et, rejetant en |Hratique^ sous le nom de rigorisme intolérable ou d'étroit puritanisme, précisément ce qu'on pose comme une théorie absolue, comme un système admirable, les esprits indépendants arrivent, pour tout ce qui concerne la vie publique, à un ensemble de concessions qui les satisfait complètement, parce qu'il les met à l'aise sous des apparences de raisons, mais qui chaque jour donne le démenti le plus dégagé, le plus accablant, à toutes les notions de morale sociale les plus glorifiées en thèse publique.

Là est la commune faiblesse, disons mieux, le commun sophisme de tous.

Or, cette faiblesse, ce sophisme, dont gémissent le plus ceux qui afiectionnent sincèrement les institutions de l'époque, n'est pas une faiblesse, n'est pas un sophisme : c'est une profonde déviation des principes ; ce n'est pas seulement une de ces inconséquences qui prêtent aux adversaires passionnés de l'œuvre du temps la plus riche matière de récriminations ; c'est une des aberrations du sens commun qui doivent le plus occuper le moraliste, et c'est à ce mal sans cesse croissant qu'il importe le plus de porter remède.

En effet, ce mal est un abîme qui grandit sans cesse, que creusent et qu'élargissent sans relâche de nom*^ breux et robustes ouvriers.

Dans cette œuvre poursuivie sans relâche, se rencon-

tnoi deux doctrines «trèmes» doM Tune, celle qw se rattache aa passé» fonde sar des ruines tout ce qu'elle enseigne, et dont Fantre, celle qui ne s'altadie qn'à l'avenir y considère comme une ruine de plus tout ce qui vient de s'élever, tout ce qui est ddKMit. Or, avec toute la vivacité é^ leurs illusions, avec toute la sincér rite de leur foi, dans l'impossibilité où elles sont de sor* tir de l'orUte qu'elles parcourent, elles allèrent pour des regr^s ou des rêves toules les questions du présent, les vident toutes dans un sens qui les iausse, et trou* blent les raisons pour diiscurcir les consciences. Et, loin de se résigner à la puissance éternelle, à TautCHrité sainte et inviolable de la loi morale du monde» il n'est pas d'efforts qu'ils ne fiaissent pour entraîner les esprits dans le cercle magique où les enchaînent leurs passions. Refusant les hommages de leur conscience aux enseignements du siède et aux lois du jour, il n'est pas une loi politique, il n'est pas un enseignement moral qui s'y rattache, — et nous avons vu qu'il n'est pas de devoir public qui n'y soit engagé» — que n'atteigne leur foudre, qu'elle ne paralyse» qu'elle ne cherche à frap* per de mort.

L'affaiblissement des idées morales va-t-il réellement jusqu'à l'insurrection des esprits contre la loi sociale?

Nous rcpondrioDs que non, si le rôle des partis était plus contenu» si les doctrines publiques qu'ils professent ou les pensées intimes qu'ils nourrissent se rédui* saient à moins; s'ils se bornaient» l'un» à ces regrets que la fidélité rend si honorables, à ces apologies légales et douces qu'on pardonne si aisément à une cause qui se condamne; l'autre» à ces théories abstraites qui demandent pacifiquement à faire une apparition dans la région des idées, en attendant qu'elles puissent on

une daps TÉtM. Bans ce csa^ ce serait mécomaÉ**' tre leurs princtpes et leur conduite que d'y voir un péril pour les Ûées morales, et cette lutte toute paci« ftque se ferait^ au contraire, au profit des principes et de kur déf eloppement progressif*

liais ttos pariis extrômes n'en sont pas là« Los juger ainsi, ce serait les concevoir à un état de quiétisme qu'ils n'avoueraient pas; ce serait, diaentHiSi calomnier leurs principes et leurs sentimenis les plus invariables* Et en effets leur attitude est plus hardie, et leur dessein plus belliqueux : n'ont^ils pas leur bannière, leur littérature^ leurs journaux, le«rs clubs, leurs correspond danc^, leurs affiliations? Or, quand on fait tous les sa-* crifioes pour avoir ce qui constitue un parti important, n'eat**ce pas pour en exercer Taction et pour en avoir les chances qu'on se les impose?

Quel tôt le moyen de faire cesser une division dont ka effets sont si funestes?

Id se présente d'abord une grande erreur, qui est proposée comme un grand remède. Faites abstraction des partis, dit^on, et vous les tuerez; professez la yé* rite, et l'erreur, livrée à son sort, tombera d'elle-» même. ^

Sans doute les partis sont des puissances publiques imperceptibles, et c'est à peine si la politique doit en tenir compte; mais le gouvernement des mœurs doit s'en occuper sérieusement, car ce sont des puissances mo« raies dont l'influence est profonde. Leur attribuer, en politique, l'autorité ou l'importance à laquelle ils pré* tendent, serait une erreur égale à leur folie ^ mais ne pas tenir compte de leur action sur l'état moral du pays sm*ait une faute plus grave. C'en est toujours oœ que d'opposer l'ignorance au péril.

On ajoute que, teâ signaler c'est, pour ainsi dire^ donner, dans l'État, un corps à des théories, et prèteri au milieu de nous, une bannière à des idées; c'est non^ seulement s'exagérer les choses, c'est provoquer de toutes parts des dispositions hostiles, c'est anMr des rêves et des ombres qu'il suffit de laisser se produire au jour pour les voir s'anéantir.

Mais n'y a*^t«il pas une sorte de lâcheté à ne pas aller droit à l'ennemi, à se cacher derrière je ne sais quels voiles tissus de fictions et de dédains? Le silice ne tue que les impuissants; et réduire au mutisme la cause des idées saines et pures^ au milieu de toute cette activité des {^rtis, ce serait aussi leur livrer une victoire trop facile. Quand il s'agit de la fortune morale d'une époque de discussion, ce n'est assurément pas dans le silence qu'est le remède au mal ; et le conseiller, c'est s'accuser à la fois d'impuissance et de froideur pour la . plus grande d^ causes.

Mais la parole ne va-t-^Ue pas irriter la lutte et l'aggraver en la passionnant?

La lutte est politique et elle implique la morale; mais elle n'a pas lieu sur le terrain de la morale, et en morale, il n'y a pas de partis. Homme de science et de vérité, le moraliste, loin d'embraser le débat, en le transportant du domaine des lois sur celui des mœurs, vient le cal*mevi en l'enlevant aux haines pour le rendre à la paix. Au lieu de parler au nom d'un principe qui divise, il invoque une doctrine qui rapproche, la règle suprême à laquelle sont soumis tous les esprits* Sa bannière, ce n'est ni l'intérêt du présent, ni celui du passé, ni celui de l'avenir : c'est celui de Téternel, de la loi de tous,

La loi morale, terrain neutre et sacré, laissé com* munément en friche comme les champs de Girrha, ne

fait éclater h cri de guerre qu'autant que des profanes portent le soc de la charrue sur ce domaine de paix, dont les seuls prêtres d'Apollon ont reçu la garde. Sur ce terrain sacré, le moraliste s'entend avec tous les partis qui reconnaissent une loi suprême. Or, il ne quitte pas ce terrain. En dehors de son enceinte, il ne cherche plus ni à s'entendre ni à se quereller avec personne. Pour lui, toutes les théories politiques qui n'altèrent pas, qui n'affaiblissent pas les idées morales, sont également bonnes. Le seul terrain qu'il défende est, nous venons de le dire, un terrain neutre et sacré.

Mais, pour celui-là, il le défend avec d'autant plus d'ardeur qu'il y apporte plus de sincérité ; et là, nul ne doit demander de sa part une indulgence qu'il n'est pas en son pouvoir de donner. D'ailleurs les partis politiques, eux qui ne peuvent accorder ni indiiTérence, ni transaction, ni concession, ne sauraient demander à personne ce qu'ils refusent à tous. Ils ne peuvent pré*, tendre qu'à l'impartialité : bien entendu, l'impartialité humaine, celle qui voudrait n'être point partiale, s'il était possible. Pour celle-là, elle leur est acquise; mais, loin d'en affecter une autre, le moraliste, dans son amour pour la vérité et sa haine pour l'erreur, pèche avec plaisir par un peu de partialité, parce qu'il pèche pour un devoir. *

Notre impartialité, nous le professons, sera un degré sensible de partialité. Nous aspirerions à une autre que nous tomberions dans celle-ci; et puisque telle est, à cause de la commune faiblesse, la générosité commune, qu'il n'est point de parti qui exige un jugement impossible, qui ne permette un peu de prévention, qui ne ferme les yeux sur quelque injustice, pourquoi prétendrions-nous, eu dépit du sentiment de

rimpossibiltté qui nous domine, à un rôle qui n'est fait que pour des juges qui ont le droit de fermer les yeux?

Le moraliste lui-même n'est, après tout, moraliste absolu qu'en théorie. En pratique, il est homme de système; et quelques efforts qu'il fasse pour immoler sa part de commune faiblesse aux vues les plus hautes et les plus pures, il ne saurait se mettre en dehors de l'orbite qu'il lui est ordonné de parcourir, ou le tiennent enfermé, son génie, ses études, sa position, je dirai plus, une volonté suprême; car c'est une volonté infaillible qui veut qu'il ne juge, lui, ce qui se* passe dans les sphères qui l'entourent , qu'imparfaitement et sous toutes les conditions de là faillibitité qui sont nécessaires à sa moralité.

Le moraliste a bien l'ambition d'être le seul juge impartial dans le débat social, et dans cette ambition est sa mission ; cette ambition est pour lui une nécessité; mais, il le sait bien, pour être juge, il ne cesse pas d'être partie. Dès lors il peut sans rougir demander qu'il lui soit accordé une nuance de partialité et un degré d'injustice. Et quand toutes les idées engagées dans le débat du siècle, dans la diversité des doctrines et des affections qu'ont créées parmi nous la multiplicité et la rapidité des révolutions, ont perdu les unes leur force, les autres leur pureté ; quand les affections naturelles sont faussées sans cesse par les regrets de ceux qui rappellent de tous leurs efforts d'autres régimes et par les illusions de ceux qui appellent d'autres révolutions, comment le moraliste remplirait-il sa tâche, si l'on imposait à sa pensée et à ses affections des conditions d'impossibilité qui glaceraient sa parole, qui la priveraient ensemble de vie et d'autorité?

11 est un moyen facile de ne blesser personne^ c'est

de livrer oombit dans la sphère des abstraetions et au* dessus de toutes les tèles; mids c'est là aussi le moytn de n'atteindre personne, et élever à ce point sa pensée dans les nuages, c'est perdre sa parole dans une région aatre que celle où se passe la querelle du siècle. Gela peut convenir à tout autre qu'au moraliste. Pour lui^ loin de pouvoir transiger stoc les faiblesses du siècle, avee ses schismes et ses apostasies, il doit s'acquitter d'un devoir précis, et se faire écouter des petits et des grands avec l'ascendant qui est le privilège de la loi. Et que serait-ce si, au milieu d'une lutte si vive, où il s'agit des plus préeieux intérêts de l'humanité, la loi de tous n'avait pas le droit de se faire entendre avec toute la liberté et toute la passion qui conviennent aux cris de l'âme? Serait-ce à quelques vaines convenances que sacrifieraient ceux qui, dans ces temps de mollesse» prennent pour une obligation du jour le parti auquel répugnait Platon dans des temps de violence, celui d'ouvrir leur main et d'en laisser échapper tout ce qu'elle renferme de vérités?

Toutefois, s'il n'est pas besoin de courage pour exa« miner les symptômes généraux qui caractérisent la si-^ tuationy et qui attestent tous un seul et même fait, l'af-* faiblissement des idées engagées dans la politique, il en sera b^oin pour l'examen des causes qui ont amené le mal et poor l'indication decelles qui l'entretiennent» qui le généralisent, qui semblent lui assurer les progrès les plus fut>estes.

Le vrai remède est, avant tout, dans la connaissance de ces causes. Je dois d'abord examiner les causes qui ont amené la division ; j'examinerai ensuite celles qui l'entretiennent et qui en font le caractère dominant de l'époque*

Les premiérai de ces eaiises, celles qui ont enftinté la guerre des eq[)itiS9 la difision des doctrines, ce sont les révolutions de la loi religieuse, celtes de lé loi poli^ tique et celles de la loi naturelle.

On le voit aisément, ce sont là les plus hautes que»^ tiens du temps, les questions les plus brûlantes. Le poëte qui célèbre les catastrophes d'une race illus« tre et d'un royaume fameux dans l'antiquité, s'écrie en tremblant qu'il passe à travers des ruines et dM cendres, le moraliste peut s'émouvoir à son tour e» traitant le sujet qui nous occupe : il traverse des ruines et des cendres encore enQammées.

Dans l'examen, si rapide qu'il doive être, que nous avons à faire des plus grands mouvements de l'époque^ de ces crises qui ont bouleversé tant de systèmes, d'institutions et d'existences, il est impossible que nous ne nous heurtions pas contre toutes les préventions et toutes les passions des partis. Il est plus impossible encore que nous-mème nous procédions sans passion et sans prévention aucune. Partis religieux, partis politiques, tout ce qui a des principes a des passions et vit encore plus sur les passions que sur les principes. Les principes, on le dirait, au lieu de nous être donnés pour guider les passions, semblent ne l'être que pour en autoriser la licence et en pallier les excès. Mais c^est précisément parce que telle est la transaction habituelle des principes et des passions que nos luttes sont si graves ; et que les trop rares victoires que remporte la raison sont si belles.

Les triomphes des principes sont rares, en effet. Nous venons de dire que les trois grandes causes qcii ont amené l'affaiblissement des idées morales engagées dans la politique actuelle^ ce sont trois séries de

rércrfutions. Or, toutes ont été entreprises au nom des principes, et pour faire triompher les doctrines les {dus pures; toutes ont été faussées par les passions, et toutes ont fini par des transactions indignes de leur origine. Toutes ont affaibli et obscurci ce qu'elles devaient éclairer et fortifier. Et pourtant toutes ont amené aussi des lumières et des vertus, et toutes, en dernière analyse, ne sont qu'autant de phases plus ou moins radieuses de cette grande loi du progrès qui est celle de la pensée et de l'existence humaine.

A la tète de ces révolutions, nous avons nommé celles de la loi religieuse.

Quel est le caractère et quelle est la portée de ce grand fait?

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