‹ De l'affaiblissement des idées et des études moralesChapitre 28 sur 34 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Suite. — Da poiot de tue politique dani lei études moralei.

Au système religieux il s'en oppose Un autre qui prend pour bannière la loi politique, mais qui ne la prend pas avec plus de netteté que le précédent ne prend la sienne.

En effet, ce système a, comme le précédent, comme tout autre, des formes variées, et se pose plus ou moins absolu, plus ou moins exclusif, plus ou moins franc, suivant les circonstances.

Sa thèse la plus tranchée se formule en ces termes*

Le point de vue politique est pour toutes les doctrines sociales le point de vue suprême. La morale, quelque respect qu'elle mérite, n'est qu'une branche de ces doctrines. Elle n'en est pas la règle; elle n'en est que l'application. Le point de vue social est le seul qui puisse dominer la politique d'une époque, fl doit dominer nonseulement les lois et les institutions, mais les mœurs et les usages, et par conséquent la science de tous les rapports et de toutes les habitudes des citoyens.

Cette formule si tranchée, on l'énonce rarement, soit que l'on hésite à blesser les préjugés des faibles, soit que l'on craigne d'irriter la susceptibilité des forts.

La doclriDe de ta morale politique dans toute sa nudité, ce système qui fait, de la volonté du plus fort, la loi de tous; de l'obéissance du faible, le devoir de chacun ; de la force» le principe de la qiorale publique et comme l'âme oe' \& cdilsc^éifcé fntliWduelle : ce système n'^t pas professé parmi nous. Mais il est pratiqué, et quelque nuance de conduite qu'adoptent ceux qui le pratiquent, que ce soit une logique savante ou une frivolité' moqueuse , leur principe est le même. Ce principe n'admet la compéteoce du point de vue religieux que dans les atlaires du sanctuaire, s'il l'admet pour autre choseque des illusions; et il ne tolère celle du point de vue philosophique que dans les théories de l'école, s'il les recoômU pour autre chose ijue des ubstractions. £n un mot, daàs celle doctrine, ce qui constitue le mérite de lu religion, c'est qu'elle est un. des

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scission complète avee cet ordre d'idées qu'on appelait autrefois la politique de droit divin. C'est «ae doctrine purement hutnaiuej et si d'ordinaire elleanooDce peu cette origine, quelquefois elle eu fait gloire. Par cela seul qu'elle a renversé un système de droit divin plein d'illusions, elle s'ioiagiue qu'elle est la .vérité. Mais sulïit-il de s'appeler droit humain^ pour se croire la vérité?

Où est réellement la vérité?

Nous dirons, d'abord, que la prétentioadu système pureùiènt politique, d'être là vérité, par cela seul qu'il a rejeté un droit divin profondément altéré, est le résultat d'une confusion d'idées à tel point frivole qu'elle atteste à c" des moral iique du • qu'on les l'une à r distinctioi est sanà p qui ne soi droit, de humain, | Il doit éu l'enfermer émpruniei qui est l'c oeler un droii aivin.

pas d'accord avec les règles suprêmes qui président au jeu des facultés naturelles de T homme et aux destinées morales des peuples, jeu et destinées qui suivent, dans leur cours , des règles aussi invariables et aussi certaines que le sont les formules de l'algèbre.

Aussi, le système qu'on donne vulgairement comme tin droit humain, n'a réellement pas ce caractère. Il en a les incertitudes et les faiblesses. 11 est une œuvre qui manque de netteté, de franchise. Il est privé de ces convictions profondes qui engagent les existences, parce qu'elles engagent les consciences. Cela est vrai. Il n'a ni la foi, ni l'enthousiasme, ni le fanatisme du système précédent. Cela est vrai encore. 11 vit, toutefois, sur quelques-unes des mêmes vérités que le droit divin, soit qu'il les respecte malgré lui, soit qu'il profite de ce qu'il appelle des erreurs salutaires.

En effet, quoiqu'en théorie il ait Tair de se proclamer aussi exclusif que tout autre système, il est, en pratique, plus accommodant et plus conciliant que tout autre. 11 est le premier dans l'erreur, lorsqu'il s'imagine qu'il est une insurrection contre la politique dominée par le point de vue religieux, contre ce reste de théocratie que renfermait la monarchie ancienne.

D'abord, il n'est pas cette insurrection en théorie. Il ne le dit pas, du moins, quand même il se l'imagine.

Ensuite, il ne l'est pas en fait, et il ne saurait l'être. Nul système ne trouverait assez de sympathies dans le sein d'une nation pour s'insurger contre le point de vue religieux.

Ce qu'il est, c'est une insurrection contre l'abus fait de ce point de vue. Encore, cette insurrection s'est-elle accomplie sous un sentiment dominé par la religion. Quoiqu'elle n'ait pas sonné les cloches et ouvert la lutte

par des prières publiques, comme la révolution américaine, celle de nos révolutions dont il s'agit s'est faite au nom de la sainteté du serment national contre la violation du pacte public. Elle a été un grand fait, sans doute, et un fait que doit perpétuer un grand mot; elle a été un de ces événements où Thonneur et la fortune de toute une nation se sont trouvés engagés, et dont on ne parlera jamais sans émotion ; mais elle n'a été ni une théorie ni une institution nouvelle. Elle n'a été qu'une protestation morale, suivie d'une protestation politique et matérielle, en faveur des institutions fondées sous le point de vue de la restauration religieuse elle-même.

Aussi le système qui est sorti de cette protestatioii à la fois morale et politique porte-t-il moins le cachet d'une nouvelle doctrine sociale que celui d'un fait élevé au rang d'une théorie, théorie vague et mixte, théorie de crise et de transaction, telle qu'elle convient à un âge d'éclectisme, mais théorie qui n'est, au fond, que ce droit national contre le caprice royal qu'on sait aussi ancien que la monarchie, et qui néanmoins ressemble à une nouveauté chaque fois qu'elle devient une bannière, la formule d'une situation.

Or, quand un système n'est que le symbole d'une époque, il peut renfermer des lois belles et pures, mais il ne contient pas de principe nouveau. Et quand il ne professe pas franchement de principe suprême, il ne saurait prétendre ni à exercer un grand empire sur les esprits, ni à inspirer de fortes études.

Un tel système a cet inconvénient, qu'il ne peut se dessiner nettement. Chacun en fait ce qu'il trouve bon^ et chacun a le droit d'interpréter comme il veut une parole qui n'a pas d'interprète officiel, qui n'a pas de sens exclusif.

C'j^st là précisément le vice radicdl du fait érigé en théorie qui nous occupe. 11 n'offre aux études morales du jour nul point de vue assez dominant, assez net pour leur donner un caractère précis. Ce qui le caraciérisÇi lui, ce n'est pas le point de vue politique, nous l'avons dit; ce n'est pas le point de vue religieux, on le 9ait de reste; ce n'est pas le point de vue philosophique, on n'en est pas là. C'est un mélange de tous les trois.

Dès lors chacun est libre de faire, du principe même, ce qu'il entend. Et cela est sans doute fort avantageux pour la raison de chacun; mais la raison d'aucun n'a besoin de cette liberté, qui est le droit de tous, et cela est d'un grand inconvénient pour la pensée sociale et les destinées publiques. Quand un système est ce qu'on en fait : pour les uns, un système de transaction entre divers systèmes; pour les autres, une répétition du système purement politique qui a prévalu en un temps antérieur; pour d'autres encore, un retour possible aux doctrines de la monarchie antique; pour d'autres, enfin, un retour possible aussi à ces principes de la loi naturelle proclamés dans l'origine de nos révolutions, il n'y a pas de système. Or, point de système, point d'unité; point d'unité, point de nationalité morale.

Un pareil.éiat de choses peut être bon pour un temps. U est peut-être sublime d'adresse pour un jour et pour une heure; mais il n'est pas môme assez net pour une seule législature, et il n'a rien d'assez fécond pour fonder un avenir.

Ce qui s'y voit de plus clair, c'est cette maxime, qu'une nation est une personne morale, et possède ui^ volonté propre, ainsi que des obligations souveraines. Mais cette maxime, sans doute incontestable, est d'un sens si vague et appartient à tant de théories qu'elle

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ne caractérise aucune doQ,trine; ni auctine époque^ ni aucune nationalité.

Maintenant, nous le demandons, que seront néces^ sairement les études morales qui se rattachent & un pareil système?

Elles ne seront ni nécessairement fausses ni nécessairement insuffisantes; mais elles seront naturelle<ment faibles et ipcertaines. Elles vaudront ce que vaudra la politique du jour, le jeu de ses institutions. Elles pourront être bonnes et admirables, si ce jeu s'élève plus haut et va plus loiù que le système; elles seront mauvaises et périlleuses pour la nation, si elles n'ont d'autre principe que cette espèce de transaction entre tous les principes, qui n'est pas une théorie, qui Q'est qu'un fait de transition.

Dans un siècle qui n'a plus d'autre boussole que le^ lumières générales du temps et les lumières spéciales des hommes, on peut le dire sans craindre d'être mal entendu, il n'est, pour Içs études morales engagées dans la politique, que deux règles possibles : ce son^ l'une, la loi religieuse; l'autre, la loi naturelle.

Quant à la loi politique^ elle ne saurait être la norme des études morales d'une nation aussi spiritualiste, e^ politique, que la nôtre ; car elle tend au matérialisme social, c'est-à-dire à l'abdication de la raison. Or, il c'est assurément pas au monde de peuple moins disposé que le nôtre aux abdications qui enlèvent les droits de l'intelligence.

Mais, si des études morales propres à donner aux mœurs des principes suprêmes et des règles invariables ne peuvent se rattacher qu'à la loi religieuse ou à la loi naturelle^ et que la loi religieuse soit affaiblie, il en résulte celte nécessité impérieuse, qu'il faut que la loi

naturelle, fortement étudiée, vienne au secours de Tordre social.

Cela parait indispensable.

Mais ia loi naturelle peut-elle remplacer la loi religieuse pour le gouvernement suprême des institutions politiques, ou bien son ambition doit-eile se borner à faire un interrègne, à offrir un simulacre d'autorité, en attendant que celle qui a si longtemps dominé la politique et qui a la prétention de la gouverner toujours, ait repris son empire? Je l'ignore.

Ce que je sais, c'est qu'en l'absence de toute autre règle suprême, le moment est venu, pour la loi naturelle, de faire l'épreuve de ses forces.

Mais faut-il aux nations, aux sociétés humaines, une règle suprême? Ces idées de principes et de lois éternelles ne sont -elles pas des abstractions de métaphysique et des doctrines d'école ? N'est-il pas temps que le progrès des siècles en fasse justice? et si l'on a bien fait d'ôter de l'État et de rentrer dans le sanctuaire cet empire de la loi religieuse qui était, en politique, un mal d'autant plus grand qu'il s'y présentait sous un masque plus sacré, ne faut-il pas aussi ôter du droit public et rentrer dans l'école cette autorité de la loi naturelle qui est d'autant plus embarrassante, dans les affaires, qu'elle y apparaît sous des formes plus philosophiques?

On peut abdiquer la loi naturelle comme la loi re^ ligieuse, la philosophie comme la foi ; à une grande faute on peut en ajouter une autre. Ce qui est certain, c'est que le système qui proclame souveraine la foi politique est aussi faible et aussi faux que celui qui l'a précédé ; que la loi politique est souveraine dans l'ordre social, dans l'État; qu^elle ne l'est, même là, que sous la suze-

raineté de Tordre moral, qui est celui du monde; qu'elle est en tout subordonnée à celte puissance suprême ; qu'elle en tient ses inspirations les plus généreuses et sa plus grande lumière, et que sans cesse elle a besoin de se modifier d'après ses progrès et ses influences.

Quel est le caractère le plus général de la loi morale? Elle est invariable.

Quel est le caractère le plus général de la loi politique? Elle est variable.

Eh bien, ce caractère d'imperfection et de faiblesse de la loi politique qui entraîne l'obligation d'un perfectionnement incessant, est à tel point manifeste dans tout ce que prescrit cette loi, qu'elle doit s'en faire un bouclier pour se défendre, de peur qu'on ne s'en fasse un glaive pour l'attaquer. On s'en ferait un à juste titre. Le perfectionnement et le progrès en toute chose sont d'ordre divin. Or, comme d'ordinaire la loi politique est loin de la perfection ; comme, au contraire, elle porte toujours le cachet des circonstances qui l'ont produite, et qu'elle n'est jamais que l'expression plus ou moins pure d'un moment, il n'est pas d'autre moment où son amélioration, où son bouleversement ne puisse être réclamé au nom d'un droit divin plus puissant que tout droit humain.

Ainsi, proclamer le principe du progrès au nom de sa faiblesse même, c'est, pour la loi sociale, l'unique moyen de se procurer la permanence ; et se déclarer toujours prête à s'amender, c'est s'assurer une ancre de salut pour toutes les conjonctures, même les plus périlleuses.

Mais se déclarer perfectible, c'est se proclamer faillible. Et se proclamer faillible, sans avoir de boussole infaillible, c'est se déclarer indigne d'être loi et auto-

l^ité suj^réme. Or» tel est le terrible dilemme où se trouve prise la loi politique qui se proclame souveraine : en faisant abstraction de la loi morale, elle se dépouille de son protectorat le plus auguste.

Frap^ de ces imperfections, le système politique aurait peu de défenseurs s'il n'était une conquête; s'il n'était une réfutation de fait d'une théorie hostile à la liberté. Mais, nous l'avons dit, c'est uniquement comme expression d'un fail plein de gloire et de justice qu'il a des partisans; et au fond, tous ceux de ses défenseurs qui approfondissent les questions sociales appartiennent^ ou au système de la loi religieuse^ ou au système de la loi naturelle.

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