CHAPITRE XVffl
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C'est ce point de vue qui semble dominer auprès des esprits sérieux que ne satisfait pas le point de vue po*^ litique, quelque soin que prenne ce dernier de dés^avouer une partie de ses prétentions.
D'un autre côté, c'est là précisément, de toutes les doctrines^ celle qui inspire le plus de préventions. Elle en excite auprès de ceux qui la prennent pour une toi atbée, et qui ne veulent pas, disent-ils, de société sans foi pour n'en avoir pas une sans loi. Elle en réveillé de plus grandes encore auprès des politiques, qui prennent la loi naturelle pour une loi d'abstraction, pour Une utopie de métaphysique, et qui se moilitrent impatients de ces théories, disent-ils, aussi dangereuses que stériles, plus propres à jeter les esprits dans le faux qu'à les ramener dans le vrai, et aujourd'hui d'autant plus inutiles que tout est vu dans les questions sociales.
Les uns et les autres sont dans des erreurs à tel point grossières, qu'on ne doit cesser de les combattre au nom de la vérité. 3e dirais presque au nom de Tamour-propre de notre nation, car il n'en est plus d'au-*
tre, dans le monde civilisé, qui professe à cet «égard des opinions aussi fausses.
La loi naturelle, nous l'avons déjà dit, n'est ni une conception d'athéisme, ni une abstraction de philoso^ phie. C'est la Loi des lois. C'est celte du Roi des rois, et c'est celle-là même qui renferme les principes éternels de la loi politique et de la loi religieuse. Elle est non-seulement la base de toutes les idées morales qui soutiennent la loi politique, elle est le fondement et la régie du pacte social. Nous l'avons démontré, et il n'est pas d'institution publique qui ne le démontre mieux que nous, aux yeux de tous, à chaque instant. En un mot, cela est si vrai, que le système qui a pour principe la loi naturelle est celui de tous les esprits les plus éclairés et de toutes les nations les plus autocrates, de ceile-là surtout qui a proclamé la première et établi le plus complètement ce self-govemment, ou cette autocratie nationale qui est le bon rêve de tous ceux qui sont au même niveau qu'elle, et le mauvais de tous ceux qui sont au-dessous.
En effet, la théorie que professent parmi nous les intelligences élevées est celle que donne cette loi suprême. C'est elle qui a été la source première de toutes nos révolutions. C'est elle que, sous sa forme religieuse et avec le sentiment de la plus haute dignité de l'homme, ont enseignée les plus grands écrivains de la nation, les Pascal, lesFénelon. Aussi, malgré les excès qui l'ont rendue si suspecte aux consciences timorées, et malgré les anathèmes dont elle est frappée dans quelques régions politiques, ni son origine, ni sa nature, ni ses principes, ni ses conséquences, si mal jugées parmi nous, ne sauraient ni se laisser altérer, ni absorber au profit d'une autre théorie. Et à ce système est attachée
la destinée du pays pour ua temps dont il n'est donné à personne de mesurer la durée.
Mais s'il est \raiment le seul qui nous convienne désormais, nous convient -il dés aujourd'hui? Est-il réellement de nature à se laisser saisir par une nation entière, ou h\en est-il encore pour nous une de ces études qui d'abord préoccupent les écoles, qui, de là, pénètrent ensuite dans les régions supérieures de la société, et descendent enfin jusque dans les régions moyennes et inférieures, mais que les sages doivent longtemps jgarder dans le sanctuaire, afin qu'elles n'entrent qu'en temps opportun dans les idées qui gouvernent le monde?
Je le crois, et nous sommes à la fois dans une situation où nous ne pouvons ni nous passer de la toutepuissance de cette loi, ni l'avoir complète. Je m'explique. Le système de la loi naturelle est celui de tous les principes, principes religieux, principes politiques. Il est donc celui de tous qui demande le plus d'études circonspectes et sérieuses. Il ne donne pas seulement les fondements des droits de l'homme vis-à-vis de l'homme, il donne la base des obligations de l'homme vis-à-vis de Dieu. Car toute doctrine morale qui saisit l'homme dans le fond de son être, c'est-à-dire toute philosophie naturelle, aboutit à une science qui le lie à Dieu, une philosophie religieuse, et à une science qui le lie à ses semblables, une philosophie sociale. Si elle s'arrête en deçà, non-seulement elle est incomplète, elle est stérile pour la raison, pour l'homme, les nations, l'humanité. Elle ne donne pas de règle aux esprits, pas de loi aux consciences. Eh bien ! ces études, cette philosophie religieuse et cette philosophie socialOf non-seulement ne sont pas communes parmi
nous, mais elles effrayent les uns et elles impatientent les autres, et presque tous les abandonnent.
Gëa eât^il irrai ?
C'est parmi nous une opinion reçue que, pouf asdif** ref les études morales et pour leur donner avee la force la pureté, il faut y joindi*e ces deux choses^ un aliment religieux et un aliment politique.
Mais dès qu'on exige de cette opinion qu'elle aille â ses conséquences naturelles, on arrive à se persuader que ce qui est ainsi dans toutes les bouches est moins une conviction qu'une concession. En effet, c'est un article de foi du temps, que la croyance aux lois divines du monde est une faiblesse; qu'à la vérité elle est Une convenance pour la classe supérieure et une nécessité pour la classe inférieure; mais qu'elle a ses inconvénients et ses dangers, abstraction faite de la question de vérité. Car, si elle prête aux principes une sanction suprême ; si elle confère aux doctrines publiques une élévation qui les place au-dessus des tempêtes du jour; si elle offre à l'homme ces compensations que réclament lé dévouement aux principes et la soumission aut charges du corps social, elle présente dans l'État un double péril. D'abord ses principes de liberté et sort système d'égalité devant la loi des lois donnent des sentiments d'indépendance et de fierté morale qui dégénèrent aisément dans des temps d'excitation. Ensuite, elle exerce toujours deux influence^ également fâcheuses pour l'ordre des idées politiques : elle s'attache aux intérêts spirituels avec une prédîlectioii qui absorbe toutes les affections; et elle s'empare, soit parles institutions que Crée sa puissance, soit par le pontificat que demande sa faiblesse, de toutes les intelligences et
de toutes tes affaires» au point de prévaloir daas toutes les choses, petites et grandes.
De cette opinion qui domine parmi nous» il résulte que Tordre des idées religieuses alimente peu ou n'ali* mente point les études de la loi naturelle ; que toute une science, qui se constitue ailleurs forte et salutaire, demeure presque étrangère à nos méditations sociales.
En effet, si la religion positive, celle du sanctuaire, réservée aux gens d'église, est plus puissamment en« seignée qu'en d'autres temps, et cherche plus soigneusement à se mettre d'accord avec le progrès des sciences naturelles, le monde prend peu de part à oè mouvement^ et la religion, considérée comme la plus haute philosophie, est abandonnée de tous à un si pe-* tit nombre d'esprits élevés qu'ils forment de très-rares et de glorieuses exceptions.
Dès lors rétude de la loi naturelle, de la loi morale, qui ne trouve que dans la philosophie religieuse le complément qu'elle demande pour avoir une sanction suprême et devenir une règle inviolable, demeure stérile ; et la société, affaiblie par tant de crises, est privée de son appui le plus ferme, de la loi qui est la base même de toutes les institutions humaines.
En résumé, que se passe-t-il parmi nous? Quels sont nos principes î Quel est le principe suprême qui domine nos études morales? Est-ce un point de vue religieux, un point de vue politique, ou un point de vue philosophique indépendant de la religion et de la politique?
On ne saurait le dire^ car il n'y a rien de net, rien d'entier dans la situation. Trois systèmes se partagent les esprits ; et si le système du jour a pour lui la lettre de la loi, la force du triomphe et les sympathies de la
conquête, il n'a pas rautorité des siècles, lespuissance^f de l'habitude. A côté de lui se posent deux doctrines plus ardentes et d*un point de vue plus élevé. Car la loi religieuse et la loi naturelle ont sur la loi politique ravantage d'une origine plus pure. Dès lors l'une ou l'autre saisira ou ressaisira infailliblement l'empire.
Une situation où la loi politique ne professe pas franchement, soit sa soumission à la loi religieuse, soit sa soumission à la loi naturelle, est évidemment aussi faible que transitoire; et des études morales uniquement assises sur la loi sociale sont trop chancelantes pour ne pas tomber tôt ou tard dans un scepticisme déplorable.
Maintenant il faut dire plus, il n'y a pas seulement incertitude dans les principes des études morales du jour, il y a dépréciation dans les études elles-mêmes.