CHAPITRE XIX
La dëprédatioii des étodas moralM.
Ce qui est plus grave, c'est que, sur nos études morales, pèsent ensemble toutes les faiblesses qui résultent de la froideur des esprits, de la multiplicité des systèmes et de la guerre des partis. Nos études morales sont altérées dans leurs conséquences comme dans leurs principes. L'opinion qu on professe sur leur valeur, faussée par tout ce qui s'est passé depuis plus d'un demi-siècle, l'est encore par tout ce qui se passe chaque jour, par toutes les tendances et toutes les prédilections qui mènent les cœurs; si bien qu'à chaque nouvelle aurore, nous avons fait, avec un entraînement déplorable, des pas de géant dans le faux.
En effet, dans la situation transitoire où nous sommes, il est un fait bien légitime de sa nature, bien déplorable dans son action sur les travaux les plus élevés de rinlelligence humaine : c'est la faveur exclusive dont jouissent les études politiques. Cette faveur se conçoit. On comprend une passion forte pour la science de la grandeur nationale, qui n'exclut pas la grandeur individuelle, qui la suppose, au contraire. C'est là une de ces passions qui exaltent une noble génération.
Je la conçois plus grande qu'elle n'est, mais à la condition qu'elle soit plus pure, plus élevée ; qu'elle devienne un enthousiasme fécond pour une science véritable ; qu'elle cesse d'être une application vulgaire pour un art vulgaire: Est-elle l'un ou l'autre?
Les études politiques oflrent de nobles sujets de méditations. C'est un vaste ensemble de doctrines sur les institutions et tes mcwrs. Assurer au^ institutions la force que réclament les intérêts et les droits sociaux de l'homme, et aux mœurs la pureté que demandent les intérêts spirituels de la nature humaine; asseoir la for«« tune et la grandeur des nations sur le double progrès de leur. prospérité matérielle et de leur éducation jnoralej montrer, dans les principes éternels du droit de ia nature, l'origine de leur association; dans le? principes du droit des gens et dans l'analyse de leurs traités avec les puissances voisines, la source de leurs destinées les plus glorieuses ; expliquer le droit public d^ pays, ainsi que celui des contrées dont les institutions éclairent ou corrigent les nôtres, par cette grande science qu'on appelle tantôt législation, tantôt politique, et qjiî embrasse nécessairement l'histoire des principaux systèmes de gouvernement: certes c'est faire preuve d'une noble science. Et certes aussi, c'est se vouera une s^ii^to et belle tâche que de se consacrer à cette mission. Rien de plus grave, quand il s'agît des destinées sociales de Thumanité, que ces investigations qui tantôt s'élèvent aux points culminants de la religion et de là philosophie^ et tantôt descendent jusqu'aux éléments des questions de jurisprudence et d'économie sociale: Mais si quelques esprits sérieux se livrent, parmi nous, à l'ensemble de ces études, dont chacune a ses principes généraux ou $^ métaphysique, comme sa pratique vulgaire, et dont cha*
cuoe répand le jour d'une haute méditation sur le mar niement des plus simples afTaires, il est petit le nombre de ceux qui se font de celte science une chose élevée, une pure affeire de principes. Ce qu'on appelle étudei politiques dans le monde est autre chose* C'est un en* semble de travaux et de démarches qui a pour but la découverte du plus court chemin à la fortune, c'est-àdire à cette participation aux affaires publiques qui y conduit presque toujours. Pour cet ensemble de soins et d'occupations, le mot Ôl intrigues serait trop sévère, et le mot de calculs trop indulgent. Ce qui est certain, c'est qu'à quelques travaux d'intelligence il s'y mêle beaucoup d'efforts d'ambition, sans aucune de ces fortes méditations, sans aucune de ces vues hautes et puissantes qui constituent les caractères sérieux de la science. Et néanmoins, à travers les difûcullés qui découragent la mission véritable, la mission qui n'est qu'une ambition trouve avec cela un accès facile au but.
Ce fait, qui devient plus commun chaque jour, affecte non-seulement les études politiques qui sont encore sérieuses, il affecte profondément aussi les études morales. Il en altère la source et les principes ; car H fausse le sentiment général sur la valeur des choses.
En effet, s'il est inutile de s'élever dans la région haute ; si la science sociale est le chemin le plus long pour arriver aux affaires de la société ; si c'est le chemin dédaigné par les sommités du rang et de la fortune, que deviendra, dan$ ces régions, la science morale qui jusqu'ici devait nous préserver des aberrations de l'homme? Nous serons livrés aux intelligences des petits, des plus petits, des gens de peu, des gens de rien, comme disaient d'autres siècles. A quoi seront bonnes de fortes études de morale? Où trouveront-elles leur place
dans les prédilections du jour? Où seront-elles exigées? Qui en demandera les lumières? Leur aspect ne mettra-t*il pas en fuite les petits comme les grands?
Or, si telle est la marche de ce siècle^ — et je ne vois pas qui démentira ces assertions, — ne sommesnous pas dans le faux? Nos idées ne sont-elles pas plus profondément altérées sur la valeur des études morales que ne l'ont été celles d'aucun peuple, en aucun temps?
Que sont en principe les études morales ?
La méditation du bien et de l'honnête dans toute sa pureté, de ce qui est éternellement et invariablement honnête; en un mot, de la règle absolue du bon ou de la loi suprême du juste.
Que sont en principe les études politiques?
Lorsqu'elles sont sérieuses, c'est la méditation du bien social, de l'utilité publique, ou de l'honnête suivant le temps ou le monde, du pur suivant les hommes, de l'éternel d'une génération. En un mot, elles s'occupent de la règle ou de la loi qui est la meilleure dans les circonstances données.
Lorsqu'elles ne sont pas sérieuses et qu'elles sont, a^i contraire, ce que nous les voyons, cet ensemble de choses auquel on ne trouve pas de nom convenable, ce je ne sais quoi qu'on définirait avec répugnance et qu'on aime mieux repousser avec horreur dans les ténèbres qui l'ont enfanté, ce n'est plus ni de l'utile selon le pays, ni de l'honnête selon le monde, ni de l'éternel du jour qu'elles s'occupent ; c'est de l'utile pour l'individu, de l'honnête selon l'individu, de l'éternel d'un jour.
Maintenant je demande, d'abord et en thèse générale, que deviennent les études morales dominées, écrasées
par les études politiques, ces dernières mèuie supposées sérieuses ?
Ou elles se réfugient dans la solitude et le silence, loin de la politique, et dans ce cas elles ont la paix de la mort. Ou elles se mettent à la disposition de la politique, et dans ce cas elles ont les gages de leur servitude. Ou elles combattent les prétentions d'un despotisme odieux, et dans ce cas elles se brisent dans une lutte inégale.
Or nos études morales sont dominées par des études politiques, et ces études n'ont pas le caractère sérieux que nous supposions tout à l'heure. Elles sont tissues, au contraire, de ce mélange de petits efforts et de grandes brigues dont le caractère saillant est un égoîsme étroit, et grâce auquel l'indignité habile trouve sa place et son rôle aussi facilement que le mérite et la capacité. Et cela se passe sous des institutions qui exigent que tout soit au plus digne; qu'au conquérant qui aura combattu devant tous et vaincu ses concurrents, appartiennent les positions les plus levées. Et ces positions, seules de toutes, sont données comme s'il fallait mettre la plus belle proie à la portée de la faiblesse et de l'insuifisance qui ne saurait la conquérir.
Un utopiste s'affligerait de ce fait.
Il est si vulgaire, que j'en fais abstraction. Je ne sais pas imposer à mon siècle une idéalité que n'a offerte nul autre; Je n'ai d'ailleurs rien à voir au monde politique ; je ne cherche qu'à dégager de son despotisme les idées morales qu'il asservit, et je demande quelle est nécessairement, sur les autres études de la nation, l'influence de ces études politiques si faciles, qui l'emportent si facilement sur tout, qui séduisent aaturellement les esprits, qui les tentent par les plus hautes
positions et les plus grandes renommées, qui promettent d'accumuler sur eux tous les honneurs et toutes les gloires? Le mal qui jaillit sur les études morales de ce mépris des principes et des droits naturels, no sera t-ii pas immense?
Qu'on examine, d'après ce qui se passe dans tous les siècles et dans tous les pays du monde, la direction que prennent les études, suivant les mœurs et lés institutions publiques.
C'est aux encouragements que vont partout le talent et le travail, qui partout ont besoin d'être encouragés, et qui portent en eux les titres de tous les succès.
Mais dès lors, sauf les exceptions qui sont rares et qui peuvent être glorieuses, ce sont les études utiles et honorées qu'on poursuit. Les autres, si nobles qu'elles soient en elles-mêmes, quand elles sont stériles, sont délaissées, par les uns avec douleur, par les autres sans regret. Et veut-on se faire, d'une manière presque intuitive, une idée bien nette de l'esprit moral qui règne dans le sein d'une nation : qu'on examine le tableau de ses études d'après l'importance qu'elles ont dans l'opinion publique; qu'on en fasse le tarif social. Les études, on le sait, se divisent en deux grandes branches, dont l'une, celle des sciences mathématiques, physiques, médicales et industrielles, tient à l'ordre matériel. L'autre, celle des sciences religieuses, phîlosotphiques, morales et politiques, tient à Tordre moral.
De ces deux groupes, dont chacun se décompose en études spéciales ayant chacune son importance fondée dans la nature des choses, c'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui joue le premier rôle dans l'ensemble de la situation. Le degré d'importance qu'un peuple accorde â l'un ou à l'autre de ces groupes forme sa valeur se-
ciale. Op, cette valeur se détermine d*après le besoin qu*en a la société. Elle varie, par conséquent, suivant toutes les phases de la civilisation, ou plutôt suivant le développement interne et moral de chaque fraction de rhumanité.
Le tarif social des études d'un peuple mérite donc, de la part du moraliste, la plus grande attention. Eh bien, partout où, dans ce tarif, on voit les études de Tordre matériel plus haut placées que les études de l'ordre moral, une nation a franchi dans son développement le point culminant de sa puissance spirituelle. Et par* tout où l'on voit, dans Tordre moral, la politique placée au premier rang, comme conduisant à tout, et la morale au second, au troisième, au dernier, comme ne con^ duisant à rien, la société est entrée dans les voies de la décadence morale. Car là, dans le sein de ce peuple, les études morales ne sont pas affaiblies seulement, elles sont frappées au cœur. Les principes éternels sont altérés dans la vie publique. D'absolus qu'ils sont de leur nature, ils sont devenus à tel point incertains, que ce ne sont plus des principes. Il n'en reste plus que des réminiscences et des instincts. Cela mène directement à un état de choses où il n'y a plus que des passions réduites à se contenir en face de passions qui se sotA déchaînées. Cet état de choses, c'est la fin.
Cependant, lorsque la décadence n'est que dans certaines régions d'une société, et qu'au milieu d'une nation livrée, dans quelques-unes de ses fractions, au^ idées purement politiques et aux intérêts purement matériels, les études morales conservent encore une milioe nombreuse et dévouée, ardente au combat et pleine de confiance, les principes peuvent être sauvés. Ils peuvent lutter, s'ils sont assez puissants pour entreprendre
des guerres sacrées, pour exciter des sympathies publiques. De ces combats, si la nation est assez heureuse pour qu il en éclate dans son sein, peuvent renaître des doctrines puissantes.
Et cette milice se trouve quelquefois précisément aux époques d'un affaiblissement général. Mais avonsnous au milieu de nous cette milice pleine d'audace?
Je la vois où il faut qu'elle soit, là où elle est d'office ; mais je ne la trouve que là. Je reconnais qu'elle y est nombreuse et pure, forte de pensée et grave de parole; mais elle est rare ailleurs, et dans une société telle que la nôtrCj ce qui a le plus de force et d'autorité est précisément ce qui n'a pas de mission officielle. La mission officielle, qui fait la force des temps réguliers, est une cause de faiblesse dans les autres. Elle a puissance et autorité, parmi nous, dans la parole du magistrat et du professeur, dans celle du fonctionnaire et de l'écrivain qui viennent combattre au nom de leur devoir, il ne faut pas le nier. Mais quand cette parole officielle est isolée, et qu'elle ne trouve autour d'elle qu'un faible écho, son action est incomplète, et son enseignement meurt avec ses derniers accents. Une parole vaut ce que valent les sympathies qu'elle éveille ; elle est impuissante devant l'hostilité, devant l'indifférence. Ce qui la rend féconde, c'est l'émotion qu'elle rencontra. Alors donc qu'un pays n'a plus, pour un ordre important d'idées, que les accents officiels, que la parole obligée; alors que lui fait défaut cette milice libre qui prend dans sa foi seule une mission spontanée, ce n'est plus une situation transitoire qui se révèle, c'est une décadence. Or, cette milice libre et sainte, combien nous la voyons réduite ! Combien ses rangs sont éclaircis! A quel abandon sont condamnés ses travaux!
Qu'elle est indifférente et froide, cette société spectatrice d'une lutte qui déjà n'est plus qu'un combat inégal; où l'attaque seule est audacieuse ; où l'apologie est à tel point timide, qu'à peine elle enlr'ouvre le bout de ses lèvres, et que sa voix sans énergie expire sans écho!
Le fait le plus caractéristique de nos études morales du jour, c'est que tout le monde les[abandonne au moment où elles touchent aux idées religieuses, c'est-àdire où elles s'emparent de l'homme pour le livrer à Dieu, du temps pour l'enchaîner à l'éternité. En professant un peu de foi, on craint d'encourir beaucoup de soupçons. La longue alliance qui a régné entre les doctrines religieuses et les théories absolutistes a rendu les premières à tel point suspectes, qu'en les avouant, tout le monde redoute de passer pour un partisan des secondes; et, de peur d'être rétrograde, la pensée la plus élevée se cache au fond de son sanctuaire. J'ai vu la parole la plus auguste expirer muelte dans les bouches les plus éloquentes. Voyez, qu'elle est faible à force de réserve et de circonspection, la polémique que le pouvoir constitué, Itf magistrat et le savant, l'organe et l'avocat officiel de l'intérêt social, opposent à l'omnipotence de l'intérêt matériel, à l'envahissement de la politique qui fait abstraction de la morale!
Et il n'est pas étonnant que les défenseurs de la société s'imposent cette réserve quand, même pour un ordre d'idées plus élevées, on ne trouve nulle part ni la parole ni les sympathies de la société. Où donc sont ses colères contre la prédominance des vues matérielles et les envahissements de la politique dans toutes les affaires? Quand elle la voit prendre toutes les positions réservées ailleurs au mérite moral, aux titres littéraires, ce caractère saderdotal si inviolable, où fait-elle entendre
ses cris d'alarme pour les principes qu'on arrache à sa raison, pour les affections qu'on tue dans sa conscience? Sans s'émouvoir, partout elle laisse briser l'autel dans le sanctuaire ; et, à l'attitude d'impassibilité que garde cette classe lettrée si nombreuse, investie de si nobles privilèges, principe et lumière de tous; au silence si complet qu'elle observe, je reconnais une altération profonde dans son opinion ou une coupable trahison dans sa foi.
Lorsque, dans un autre temps, au moment où s'accumulaient sur l'horizon du dernier siècle les nuages qUe nous avons vus éclater en tempêtes, les hommes à con^ victions pures vinrent rappeler les principes et prédire les périls, ils étonnèrent les esprits inconsidérés. Quelques années plus tard, une catastrophe que n'avaient pas prévue les prophètes eux-mêmes justifia leurs pressentiments les plus douloureux. Si, maintenant que tes opinions religieuses n'ont plus le rang suprême, on essayait de rappeler les générations contemporaines à celles qui dominent naturellement après ces opinionsi les opinions morales, serait-on mieux accueilli? £b bien, du moment où la raison publique abandonne ces opinions à leur tour, pour en préférer d'autres, les opinions politiques, soyons persuadés qu'une nou- Telle phase s'est accomplie dans notre développement national, qu'une autre crise est faite ou imminente.
Qu'on n'objecte pas que l'indifférence n'atteste rien quand elle s'étend à tout* Cette société, qu'on croit si indifférente, est, au contraire, fortement préoccupée. Elle est même passionnée pour toutcequ'elleaffectionne» Elle s'alarme des périls que courent sa fortune maté*ridle» son droit politique, son organisme social, comme
d'autres s'alarmaient des périls de leur foi^ de leurs mœurs, de leurs lumières.
Si donc elle ne s'émeut pas du danger qui menace la fortune morale du pays, c'est qu'elle ne le com« prend pas, ou qu'elle ne le croit pas le sien. Et si ellô n'entend rien à l'importance de la crise qu'elle subite c'est que l'invasion du matérialisme l'a rendue étrangère à toutes ces questions qui, dans d'autres temps^ agitaient si puissamment ceux dont elle tient la place.
Au lieu de les affectionner, elle les jette à ceux qu'elle appelle dédaigneusement les gens de l'école, les écri-* vains de la Presse, les moralistes de profession.
Et, rendant dédain pour dédain, les moralistes, les écrivains, l'école, laissent dans leurs grossières illu-» sions ceux qui les outragent avec une si grossière igno-* rance.
Mais si, opposer mépris à mépris est l'eflet d'un or«< gueil légitime, ce n'est ni la gloire ni même le devoir d'une mission sincèrement accomplie. Le missionnaire sincère, plus il est repoussé, plus il est ardent à son œuvre. Rien ne peut le rebuter là où rien ne peut l'hu* milier. Or, rien ne peut humilier le génie du bien. Et prendre si aisément son parti, c'est donner une preuve que Taifaiblissement a gagné toutes les régions, les plus élevées comme les autres.
En effet, nous le dirons à ceux que nous appelons la cohorte sacrée, et dont les noms célèbres errent en eé moment sur nos lèvres : se consoler d'avoir ses dieux saufis, en voyant périr ceux des autres, et se voiler là face pour se cacher le spectacle de leur catastrophe^ c'est répéter la grande faute faite au temps de nos pères. Quand ceux qui marchaient à la tète des études religieuses, dans le cours du siècle dernier, ont vu ap<*
paraître sur Thorizon, sous la forme la plus hostile, les idées qui devaient renverser jusqu'à la base des institutions et des mœurs, de la foi et des doctrines de la fiation, ils se voilèrent la face aussi. Ils laissaient passer la tempête. Et ils s'applaudissaient àe leur réserve, de leur prudence, de ce que nous appelons justement leur mollesse et leur stérilité. La tempête passa, et avec elle tout ce qu'ils avaient mission de protéger.
Que les uns s'applaudissent, ou que les autres s'affligent de cette marche des choses, nous n'examinons pas qui a tort, qui a raison. Nous nous instruisons d'un fait accompli, et nous disons que si, aujourd'hui que la lutte a changé d'objet, nous nous livrons à la méine incurie pour ce qui est en péril, il faut au moins nous demander ce qui nous resterait qui valût la peine d'y engager la vie, si la défaite des idées morales devait s'accomplir, si l'omnipotence du matérialisme politique devait prévaloir sur l'empire des idées morales?
Or, l'issue du combat qui est engagé maintenant ne sera-t-elle pas celle-là même de la lutte qui est finie? La victoire ne sera-t-elle pas le prix de l'attaque plutôt que de la défense ?
Elle appartient toujours à celui qui combat avec plus d'ardeur et plus de persévérance.
Certes, je ne crois pas que les études morales seront vaincues dans mon pays; qu'elles seront abaissées, foulées aux pieds, comme l'ont été les études religieuses qui les avaient précédées dans le gouvernement des intelligences. Je ne veux pas admettre que les études politiques, détachées comme elles le sont des études morales, succéderont à leur empire. Ma raison se refuse à croire au triomphe d'un système qui ne laisse au lien social, pour tout appui, que l'intérêt personnel et les
nécessités humaines, et qui fait abstraction des lois suprêmes que la Providence a prescrites à toutes choses^ Si toutefois ce système devait célébrer un avènement plus ou moins prochain, alors les études nationales subiraient une métamorphose de plus, et des mœurs nouvelles viendraient, à la suite de nouvelles doctrines, apporter au tarif des études publiques un nouveau changement encore. Ce ne seraient plus les études politiques, telles que les conçoit l'orgueil de ce siècle, ce seraient des études exclusivement empreintes de matérialisme et de fatalité qui prévaudraient, et nos doctrines les plus avancées seraient prises en pitié par nos neveux.
Dans les révolutions passées, l'aristocratie politique n'a été trahie que par elle-même. Si ce que nous n'admettons pas se réalise, il en sera de même de l'aristocratie morale. Elle n'aura rien appris du passé, rien connu au présent, rien vaincu ni à côté d'elle ni audessous d'elle. Elle aussi aura livré ses places sans combat, et cherché le salut en quittant le sol qu'il fallait défendre, en mendiant dans d'autres régions cette douce paix qui n'est pas faite pour l'homme de génie.
La classe inférieure, ferme et sincère dans ses ten* dances, trouve pour celles des idées morales qui sont engagées dans le débat, des interprètes ardents et enthousiastes comme elle. Ses idées de prédilection, celles-là surtout qu'elle s'est faites avec des théories agitées d'abord dans la classe lettrée , sont exposées partout avec une conviction profonde, avec l'impétuosité que donne l'ambition populaire. Et point de doute que ces idées ne se maintiennent et ne triomphent. Dans la classe supérieure, au contraire, les études morales, ou sont abandonnées aux hommes qu'elle frappe de
uiorty en les prodamant utopistes et idéologues ici, philosophes, poètes et enthousiastes ailleurs; ou elle$ restent à Télat de science et de théories reléguées dans les écoles. Car, dans le monde, elles sont aussi hautement honnies par l'âge mûr qu'à l'école elles sont gravement recommandées à la jeunesse.
Je me trompe. U en est qui sont appliquées à la situation du moment par des hommes qui s'en font une tâche spéciale, et dont la parole grave et pure mériterait les respects du monde, mais que le monde ignore; que leyr réserve et leur sagesse même renferment dans un cercle aussi borné que choisi, et dont Tinfluence est, à cause de l'élévation de leur génie, en raison inverse des lumières qu'ils répandent.
Et veut-on apprécier, par un exemple, leur influence condamnée à tous ces ménagements qui brisent l'âme du moraliste, sans désarmer les dédains d'une opinion? Qu'on ouvre l'histoire d'un grand peuple, à l'époque d'une grande crise dans ses tendances morales et dans ses institutions politiques.
Quand Cicéron, qui était un philosophe éminent sans doute, mais qui était un grand politique aussi, osa, dans Rome tombante, aborder ces hautes questions qu'avant lui avaient traitées si librement tant de sages d'Athènes, depuis que le plus grand de tous avait payé de sa vie l'émancipation de quelques-uns, il prit des précautions extrêmes. Et par quels humbles prologues il s'efforça de séduire la froideur des tribuns, des séna^ teurs, des consulaires ! Et à quels légers avertissements U réduisit son patriotisme et son génie! C'est ainsi que, parmi nous, sont obligés de s'abaisser les hommes émii nents que le peuple a poussés dans les rangs des maîtres du jour^ et qui ne sont que les esclaves de tous. A
(|iieUeg concessions de parole et de penséa le siècle m les force-t*il pas à chaque instant!
Je dis que là est un grand péril, et que là se révèle la faiblesse du siècle dans toute son étendue.
Si| dans l'appréciation de nos études morales, il ne s'agissait que d'une question d'histoire, dégagée du (>ointde vue social, nous dirions avec orgueil qu'à nulle autre époque de l'humanité, dans le sein de nulle autre nation^ la science des mœurs n'a été plus belle. En aucun tempsi cette branche de la philosophie, plus in^ dépendante de toute entrave, n'a pris une place plus grande dans cet enseignement public qui n'est plus ni un enseignement théocratique ni un enseignement sco« lastique, qui est un enseignement national; qui se chargera avec une confiance légitime de toute la grandeur de sa mission, le jour où le siècle lui livrera les moyens de la remplir ; et qui la remplira tout entière sur tous les points, à tous les degrés, en vertu du seul monopole de la supériorité) appelant dans la lice toutes les rivalités^ encourageant et protégeant du don de ses lumières tous les genres d'émulation.
£t, en effet, à quelle autre époque l'enseignement pourrait- il avoir plus de confiance qu'à celle où il a montré une plus grande intelligence de tous les ï>esoins? Le siècle lui a crié sa demande de leçons d^industrie : il eu a offert à toutes les classes de la société, sansempresr sèment, sans spontanéité> mais avec une abondance qui demeure malheureusement délaissée sur bien de^ points. Les esprits supérieurs avaient prévu ce résultat. Us savaient que ce n'était là qu'une de ces choses ser condaireset transitoires qui doivent s'effacer devant les nécessités morales d'une époque. Aussi, pendant qu'une, opinion bruyante réclamait satisfaction pour ses intérêt
personnels, les esprits les plus éminents s'appliquèrent, dans le silence que demandent les grandes inspirations, à satisfaire des exigences phis nobles. Celle des sciences qui domine dans Tempire des idées, la philosopliie, ja* dis élevée dans les régions un peu stériles de la métaphysique, ou concentrée dans la sphère un peu bornée de l'argumentation, ils la transportèrent dans le domaine le plus intime de l'âme. Alors la psychologie, cette étude du moi, d'une si admirable fécondité, est devenue la lumière de toute investigation, et, dans cette étude, c'est le point de vue moral, c'est le gouvernement suprême de la volonté, cette glorieuse dictature de l'activité humaine, qui a fixé les plus hautes méditations. C'est elle qui a prévalu dans toutes les leçons.
Cette profonde innovation que Socrate avait ébauchée dans l'antiquité, que Descartes avait rappelée au monde moderne, et qui naguère avait illustré l'école d'Ecosse, on l'a faite, sous nos yeux, avec éclat et avec autorité. Et cette innovation a changé la face des études morales. La morale est devenue la grande branche de la philosophie, on ne saurait assez le dire, à l'honneur de ceux qui ont donné, qui ont prêché cette réforme à nos écoles.
Ce n'est pas tout. Non-seulement la morale occupe^ dans l'enseignement de nos études nationales, une place à part ; mais jamais de plus pures doctrines de mœurs n'ont été professées devant la jeunesse, et jamais elles n'ont été plus fortement introduites dans l'intelligence. La théodicée, jadis écartée de l'enseignement public, réservée aux méditations du cloître ou du cabinet, est entrée, avec toute l'autorité de la science, dans les études régulières, dans les études obligatoires de la jeunesse. Elle y apparaît souvent avec
un tel éclat et line telle richesse, que, dans les écoles, parait désormais comblée celle lacune que depuis près d'un siècle révélaient nos études de philosophie religieuse.
Or, rien ne peut se comparer, dans l'enseignement ancien, à ce que ces immenses innovations ont introduit de force dans le nouveau. Elles donnent aux travaux de cet âge une puissance que n'ont jamais eue les études dans le passé, et aux esprits un développement qu'elles auraient redouté. J'ajoute que beaucoup d'opinions la querelleraient avec véhémence, si elles en mesuraient la portée, et qu*elle exercera nécessairement une action à tel point profonde, que bientôt on la querellera stérilement.
Et toutefois, combien cette action, si nouvelle, est insuffisante encore !
Qu'est-elle réellement? Quelle en est la portée et la limite?