CHAPITRE XX
Saite. L'insuffisance des étades actuelles.
L'înnovalîon qui vîenl de s*opérer dans nos études morales, inaperçue de ce monde qu'absorbent les questions du jour, est insuffisante encore, si grande qu'elle soit el quelque action que déjà elle exerce.
D'^abord, elle est nouvelle, elle est d'hier.
Ensuite, la pensée qui Ta conçue n'a pu l'appliquer elle-même. Or, si le législateur crée facilement la règle, ceux qui la reçoivent ont plus de peine à la faire admettre. Au temps seul appartient de modifier les institutions, de préparer les hommes qu'elle réclame, et de faire mûrir dans les esprits la semence qu'elle y répand. L'exécution de la loi demeure donc toujours au-dessous de l'idée qui Ta conçue.
L'exécution d'une mesure nouvelle, lorsqu'elle est grande, rencontre d'ordinaire de grands obstacles. C'est comme un homme supérieur qui vient réclamer une place éminente, occupée par une foule de personnages secondaires.
En effet, qu'arrive-t-il toujours aux grandes lois, à celles qui s'adressent à des intelligences plutôt qu'à des esclaves? L'interprétation du texte, appuyée sur la li-
berté de la pensée, enfante la variété des opinions. De ces opinions, les unes, au lieu de s'attacher au point culminant, se préoccupent de je ne sais quelles questions inférieures; les autres, en donnant à tout une égale importance, n'assurent d'ascendant à rien. Dans l'ordre d'études dont je parle, les uns n'accordent encore qu'un rang plus ou moins secondaire à cette science, dont l'avènement complet est si nécessaire, et qui doit rendre tant d'appuis à une politique privée dé tant de principes. Les autres ne pensent pas même qu'on puisse traiter devant la jeunesse celles de ces questions qui ont le plus d'importance pour la vie sociale.
D'ordinaire la morale est dominée, dans nos écoles, par la psychologie, comme elle est dominée, dans l'Église, par la théologie, comme elle est dominée, dans le monde, par la politique. Or, comme dans l'école, la psychologie elle-même est absorbée, ici par la physiologie, ailleurs par l'anatomie et la phrénologie, ail■^■ leurs encore, par je ne sais quelles traditions de méta« physique et de scolastique qui se perpétuent en dépit de toutes les lumières plus abondantes et plus pures, il ne reste à l'élude principale de notre âge que peu de foyers où elle soit enseignée dans sa plénitude, dans sa pureté et dans son indépendance.
Et comment en serait-il autrement? Gomment, dans une société telle que la nôtre, sillonnée par tant de révolutions, divisée entre tant de systèmes, affaiblie par tant de luttes, la morale serait-elle partout cette science achevée qu'elle est seulement dans les circonstances les plus normales? Ses théories, pour être pleines et entières, demandent le calme en politique et la stabilité en religion. Qu'on ne s'étonne pas dès lors qu*eHe8 ne soient pas conçues et exposées partout avec cette
abondance de développements que réclament les exigences toujours idéales de la raison.
D'ailleurs, que la psychologie usurpe souvent sur le temps qui est destiné à la morale ; qu'à son tour la ihéodicée la domine et vienne lui imposer ses principeSy au lieu de sortir des études morales comme une conséquence sublime; que d'autres fois encore ces spéculations si élevées sur la nature, l'origine et les lois de toutes choses qu'on appelle métaphysique, prennent dans notre enseignement une grande place encore, ce ne sont là, au fond, que de brillantes erreurs. Et quelquefois ces erreurs sont fécondes encore en découvertes heureuses.
Ce qu'il faut regretter davantage, c'est que la seconde de ces études, la théodicée, cette science si haute, qui donne à l'âme ses espérances les plus élevées, et qui confère à la morale la double sanction de lois impérissables et d'éternelles compensations, ne soit pas enseignée toujours avec l'autorité que lui prêtent, d'un côté, le progrès de toutes les sciences, d'un autre, la décadence de tant d'autres théories.
Des critiques moins dominés que nous par des prédilections spéciales pour ces travaux et par des sympathies intimes pour ceux qui les cultivent, auraient peut-être plus de regrets à émettre et plus de lacuned à signaler. Gela est naturel. Nos études publiques ont suivi toutes les catastrophes de nos destinées sociales. Elles ont eu de brillantes restaurations, sans doute; mais ces créations sont d'hier ;* et l'œuvre de l'empire, si glorieusement qu'on l'ait agrandie, ne saurait suffire encore aux exigences d'un régime si contraire à ses vues despotiques.
Plus on apporte d'idéalité aux institutions publiques,
plus il faut élever renseignement, cpii doit mettre les mœurs à la hauteur des lois. Aussi nul ne sait mieux que le prêtre du sanctuaire les lacunes de la science qu'il distribue, et nul n'est plus flatté que lui de l'idéalité des exigences. Du moins, le sacerdoce de l'enseignement ne décline pas cette idéalité. Il sait bien que si l'idée pure doit dominer quelque part, c'est dans la sphère qu'il gouverne. Mais à des exigences répondent nécessairement des moyens d'exécution. Or, ces moyens, les avez -vous? Le sacerdoce de l'enseignement ne vous demande pas une autre génération que celle qui reçoit sa leçon, ni une autre que celle qui doit l'appuyer par l'autorité de son exemple. 11 ne désire pas pour sa pensée grave et sa parole austère plus d'accueil et plus de sympathie que n'en peut accorder ce siècle, ni en général une nation plus soumise i son sceptre et plus avide de choses pures. Mais il exige de vous ce que la société ne peut lui refuser, sans avouer à la face du monde qu'elle ne veut pas de ses dons : c'est que vous ne frappiez pas de vos dédains, les études les plus sérieuses, celles auxquelles vous demandez la sanction même de votre système, de vos institutions publiques. Il pourrait vous demander, à son bénéfice , par l'action de vos lois , cette métamorphose dans le tarif des études qui indiquerait que les choses morales ont pour la nation le môme prix que les choses matérielles. Il ne vous la demande pas. Mais il vous demande ce rang et cette position que vous savez donner quand tel est voti*e plaisir ; que vous donnez aux dépositaires des biens les plu& vulgaires ; et que vous donnerez, avec la même facilité, aux dépositaires des choses les plus élevées, au jour et à l'heure où vous le voudrez.
Ao«UAOondIUon«io»is à oetl© «onditioa «eiile;— qar U ne faut paa qu'une société qui frappo d« paralytio lot interprètes de ta pensée moitié, espère quelque ohoae d'elle-même;— à celte oonâiUon seule, la mqgistrature Hivesiia de li parole sociale peut prendre telle qu'ell* «st la génération qu'on lui confie, avec l'engagement de la faire ce qu'elle doit âlre, en dépit de celle qui refuse le coneours de son exemple.
Mais, la lui livrer ave© le scepticisme du jour et avec la mission d'exercer sur les consciences et les intelU* gencea une action surhumaine, par le seul moyen d'une parole frappée de toute la déconsidération du sièfilOf de toutes 1« injuslicea de la loi ft de tous les dédains de la fortune et du rang j puis, quand on a ressaisi ces leunes intelligences, si péniUeroent ballottées entre les principes qu'on leur présente et les faiu qu'elles entrevolent, donner immédiatement à toutes les thétN'ies les démratis les plus cruels : c'est là une inoonséqueQce
«xtrAme.
Il est un mal plus grand. Nos études morales ne «ont pas frappées seulement de dédains dans les inetittttioos , et de démentis dans le monde i elles sont «Itérées jusque dans leur fin dernière.
Cq eibt, si' elles sont altéréea dans leur aouree, en «e que, dans des temps de doute, l'ensâignemeet le «tus riebe n'est qu'une parole plus ou moins pure, n'a que l'autorité que lui donne la raiaon de celui qiû l'offre, et ne tient rien du oaraobère dont il est revêtu ) ai cette déconsidération est & la fois l'effet naturel de no» m«nrs et de nos lois, il est un autre mal qui viertt aurtoot de la parole trop fugitive qui est consacrée k la morale dans nos institutions, et de la fia dernière qu'on assigne à cette étude.
D'abord, elle n'occupe Tesprit que pendant un temps à tel point borné^ qu'il ne saurait suffire. Ensuite elle n'a nullement pour but de former les moeurs.
Quant au temps, elle est l'affaire de quelques mois.
Quant au but, elle a sans doute pour objet essentiel l'enseignement des principes de morale^ générale, et même de morale politique, que doit avoir le citoyen de la classe lettrée ; mais elle a un but supérieur, qui domine tout autre. Elle prépare aux épreuves d'un débat scientiûque^ et elle doit mener à un grade univer^ sitaire. C'est donc l'aptitude scientifique, ce n'est pas; le développement moral qui est le vœu de la loi. Si U loi est obéie, et elle Test, l'éducation nationale, dan« sa fin dernière, ne prépare pas i la vie, elle initie aui^ privilèges sociaux*
Cependant les effets s'enchatnent ; et si le but pria<» cîpal d'une science est la conquête d'un privilégeile priivilége obtenu, la science a joué son rôle. Aussi qu'a(jl«> vient-il d'ordinaire de toute celte étude si élevée, la seule devant laquelle nos générations inclinent encore le front quelques instant^^ et qui ait pouyojr de les^umettre à des loif plus hautes que celles qu'elles voilât tour à tour faire et défaire? C'est que, le grade oon^ quis, l'étude disparait. Et heureuse la conscience où son autorité ne s'éteint pas avec la dernière réponse faite à l'examinateur!
Or, nulle part ailleursi la voix de la morale ne se fem plus entendre au jeune étudiant. Votre immense agrérgation de leçons et d'enseignements a de$ chaires pour toutes les sciences : la morale feule est exclue de cette dotation si magnifique. Aussi cette belle population» si novice dans la lutte du bien et du ïm\, pas^e immédiatement de l'école dans le monde, de ces tra-
vaux de l'intelligence qui sont des jeux si purs, à ces épreuves du cœur (|ui sont des drames si cruels. Et pour ces enfants, qui sont l'élite de la nation ; qui reçoivent les principes et les exemples dans la cité même où est le théâtre de nos plus grandes agitations ; qui assistent à nos plus redoutables débats avec toute l'ardeur et toute la mobilité de leur raison, il n'existe plus que des périls. Je ne parle pas des séductions du sensualisme, qui sont trop grossières pour ne pas révolter sa pureté, je parle de celles du scepticisme, qui ont envahi toutes les consciences, et qui sont trop subtiles pour ne pas se glisser aisément dans de jeunes cœurs et y établir aussi ce système de transaction avec les ^ principes qui domine les mœurs de tous.
En effet, après le collège, c'est-à-dire du moment même où de fortes méditations deviennent nécessaires, il n'est plus pour cette jeunesse de parole consacrée à la science du devoir. La grande leçon des neuf mois, celle du cours de philosophie terminée, l'étude sérieuse des mœurs expire. Et pourtant ce cours de morale, désormais achevé pour toujours, ne formait qu'un chapitre d'un autre cours. Ce chapitre a fait oublier le catéchisme. Un mois dans le monde ne fera-t*il pas oublier ce chapitre à son tour?
11 est un fait plus déplorable. Cette leçon de neuf mois, qui du moins est austère, et qui laisse toujours une pierre d'attente dans la raison exercée, n'est donnée qu'à une seule fraction de la classe lettrée, à celle qui fait des études publiques dans quelques-unes des écoles de l'État ou dans les établissements dominés par leur autorité. Elle n'arrive pas aux autres catégories de la jeunesse du pays, à celles qui suivent ces carrières plus brillantes et plus lucratives où ne sont pas exigés les
grades de Futiiversilé, Tindustrie, le commerce, les finances, les travaux publics, l'armée. Et toutes ces catégories, que reçoivent -elles d'analogue à l'enseignement des neuf mois? Je ne sais qui pourrait le dire; mais j'estime que la politique elle-même ne saurait fermer les yeux sur une absence si complète de tout ce que la situation exige le plus impérieusement.
On ne dira pas qu'avant ces neuf mois consacrés aux études, neuf ans sont donnés aux habitudes; qu'avant d'être initiée aux principes de l'école, l'enfance est formée par les directions de la famille. On ne le dira pas, car ces directions sont aussi affaiblies que les principes, et nous sommes enserrés dans ce cercle vicieux, que, quand nous voulons faire notre apologie, nous rencontrons partout nos mœurs et notre influence comme la plus grande des accusations et le plus invincible des obstacles.
A côté de cet enseignement ofiiciel si court, et donné dans des limites si restreintes, il se fait d'autres études morales qui le complètent. Cela est très-vrai. Il y a des leçons sous toutes les formes, et, j'aime à le proclamer, elles sont parmi nous d'autant plus fructueuses pour les mœurs, qu'elles ont moins la prétention d'y songer. Celles qui s'emparent d'ordinaire de la pensée la plus intime du lecteur avec toutes ces séductions si pures qu'oflre un langage plein de chasteté, de noblesse et de grâce, j'entends toutes les belles publications de nos écrivains éminents, sont de puissants auxiliaires de l'enseignement moral. Ces grandes pages de nos poètes et de nos philosophes, de nos historiens et de nos publicistes qui font le cours d'études du monde, concourent à l'instruction morale de la jeunesse, dans
une mesuré qui permet à Id nation de s'enorgueillir de leur influence.
Mais i^i elles raffermissent avec autorité les sentiments ébranlés par tant de révolutions; si elles épurent les idées altérées par tant de catastrophes^ cette influence qu*îl faut reconnaître avec les hommages de l'admiration, est d'autant plus incomplète qu'elle est plus involontaire, qu'elle est moins le but de ceux qui l'exercent. Sans doute elle agrandit merveilleusement la fortune morale du pays ; mais si son action sur les mœurs est profonde, elle ne prétend pas même à l'enseîgnement'des principes ; elle ne les offre ni avec la méthode, ni avec l'érudition que réclame ce siècle. Ce don gracieux, si beau qu'il soit, est donc Insuffisant aussi. Il ne peut combler Tablme où il tombe.
D'ailleurs, si les lois éternelles de la Providence jaillissent en traits de flamme et avec une haute autorité de certains enseignements de la politique, de l'histoire, de l'éloquence, de la poésie, il s'en échappe d'autres fois, 6t en traits de flamme aussi, des leçons pleines de corruption, de machiavélisme et d'impiété. Loin de vouloir enseigner le vrai, les uns veulent conquérir les suffrages, les autres veulent séduire les esprits, d'autres encore entraîner les cœurs et charmer les imaginations. Et alors, sous l'art ou le calcul disparaissent les principes.
Ainsi cet enseignement si solennel et si digne de représenter la méditation morale de ce siècle auprès de la postérité que donnent ceux qui instruisent les esprits sur les grandes choses du passé, — cet enseignement est, d'abord, d'autant plus insuffisant qu'il n'atteint que les fractions supérieures de la société.
Il est, ensuite, là môme où il arrive, balancé ou détruit par des influences plus puissantes.
En effet, dans les régions du monde politique, c'est la littérature sociale qui domine, s'il y domine autre chose que des affaires.
Dans la sphère dqif heureux du monde, c'est la littérature la plus frivole qui seule est accueillie.
Ce n'est plus l'histoire savante et sérieuse, ce n'est plus la poésie grave et solennelle qui charment l'une ou l'autre de ces régions. Si l'éloquence est la grande étude du jour, ce n'est pas celle qui puise des inspirations dans les principes; la seule qui ait du crédit, c'est celle qui en procure. Ce n'est donc plus celle de la Chaire, qui a fait la nation si grande et si célèbre ; c'est celle de la Tribune, qui a pour mission, isans »ul doute, Aé la maintenir grande avec des mœuri^ èi des ffiètftutiOM nouvelles, mais qui souvent perd dé vue <^6tte tkrfB»iott morale et sublime pour eu remplir une autre put*ettiéilt politique et presque individuelle. Dâfis ^ pensée, prévalent trop souvent, le moment, dur ravènir; FhomiMj 6\it la nation ; le parti, sur le pays; lès iuté^S^ Sur tes principes.
Or, n'esUce pas précisément dans ceë régioué où tout est égoïsme, où tout est calcul, que tout le melidê aime à prendre des leçons et des eximpleft?