CHAPITRE PREMIER
Du véritable caractère des idées morales.
Je prends l’épithète de moral dans son sens le plus simple. J’appelle idées morales toutes les notions qui règlent nos devoirs; et, pour indiquer dès le début mon opinion sur l’origine de ces idées, pour les élever à la hauteur qui leur donne leur véritable caractère, j’ajoute qu’à mes yeux elles sont autant de rayons qui, de l’intelligence divine, s’abaissent sur celle de l’homme, afin d’éclairer sa destinée terrestre. La raison qui les conçoit n’est ni une cause première ni un effet sans cause; elle est une lumière émanée d’une lumière suprême.
C’est là ce qui constitue la sainteté de ses notions.
Ma définition n’est pas seulement l’image la plus pure que je puisse donner de la nature des idées morales, c’est la profession d’une foi sincère, profession que je mets à la tête de ces pages pour les placer toutes sous le point de vue qui les domine,
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Et qui viendrait contester aux idées morales le caractère que je leur assigne? Qui viendrait dire que la raison qui les conçoit est une cause première, puisque personne ne peut croire que cette raison est d’elle-même, par elle-môme, à elle-mèine? Nul ne peut dire qu’elle est à lui, qu’elle est la sienne. Elle est à tous comme elle est à chacun. Elle n’est le bien spécial, le privilège exclusif d’aucun de tous ceux qu’elle gouverne. Au contraire, toutes ses conceptions, par leur caractère d’universalité et de perpétuité, remontent évidemment à une source commune, universelle et éternelle; et toutes elles clierehent, toutes elles trouvent leur sanction suprême, comme leur origine, dans une cause suprême.
Que les idées morales de l’intelligence humaine émanent en dernière analyse de l’intelligence divine, on ne le conteste pas d’une manière absolue; mais on affirme que leur origine n’est pas directe; que, loin d’être les empreintes d’un type primitif, elles sont des copies, pâles ou colorées, de deux autres ordres d’idées, les idées religieuses, les idées politiques. On ajoute que, sans les idées religieuses et politiques, il n’y a pas d’idées morales.
Les idées morales se rattachent, il est vrai, les unes â la loi religieuse, les autres à la loi politique; elles vivent d’ordinaire dans leur union, tantôt bien, tantôt mal. Mais supposer qu’elles doivent leur origine à l’une ou à l’autre, ce serait une erreur complète, une erreur que l’histoire démentirait comme la philosophie.
Les idées morales, antérieures à la loi religieuse, antérieures à la loi politique, émanent de plus haut que celle-ci, d’aussi haut que celle-là, et, quand même ces deux grandes règles de la vie spirituelle et de la vie sociale manqueraient à l’espèce humaine, je ne sais par
quel hasard ou à la suite de quelle catastrophe les idées morales ne lui feraient pas défaut.
En effet, à eêté de la loi religieuse et de la loi politique, qui sont d’ordinaire contemporaines dans l’histoire de l'humanité, et qui se prêtent un mutuel appui, qui s’éclairent, se fortifient, s’affaiblissent, et souvent disparaissent ensemble, il est toujours une autre loi encore, loi qui, pour n’avoir pas la même autorité au dehors, pour n’avoir ni des prêtres ni des magistrats spéciaux, n’en a pas moins de pouvoir au for intérieur, et à qui sont assujettis tous les interprètes de la loi politique, tous les organes de la loi religieuse, tous les citoyens, tous les hommes.
Quelle est cette loi?
C’est la loi morale ou la loi naturelle.
On chicane cette loi. Quand elle prend le premier de ces noms, on lui pardonne, à la condition qu’elle se perde dans la loi politique et dans la loi religieuse.
Quand elle prend le second, on s’irrite j on feint de se tromper sur le mot, sur la chose. La loi naturelle, dit-on, c’est la loi delà nature moins Dieu, et, comme dans un siècle dont nous sommes plus loin qu’il n’est loin de nous, on a fait la guerre à une loi religieuse et à une loi politique au nom de je ne sais quelle loi naturelle, la loi naturelle est taxée d’antireligieuse et d’antisociale.
Elle n’est ni l’un ni l’autre.
Elle est tout simplement la loi que l’auteur de la nature a donnée à la nature entière, à la nature morale comme à la nature physique.
Elle est la loi de la nature morale. Et s’il ne vient plus aujourd’hui à l’esprit de personne de nier la loi de la nature physique, comment une intelligence sainement organisée pourrait-elle nier la loi de la nature morale?
On nierait celle de la nature physique, que, le livre de l’histoire en mains, ce grand livre de l’humanité, on serait forcé de proclamer celle de la nature morale.
La loi morale du monde, en dernière analyse, c’est Dieu lui-même éclairant, guidant, conduisant, jugeant le monde. Or, on peut nier Dieu, et par conséquent la source et la sanction suprême de la loi morale; mais l’intelligence humaine, on le sait, n’arrive à celte négation qu’après une série d’abdications qui lui ôtent sa compétence. 11 faut, en effet, qu’elle ait rejeté auparavant tout ce que les sciences les plus élevées fournissent de preuves et de démonstrations à une vérité qui est le fondement de toutes les autres et la solution de toutes les questions qui ont une solution.
A son état de lucidité normale l’esprit humain ne résiste pas à lui-même se donnant Dieu comme raison dernière, cause suprême, auteur d’un ordreque chacun admire, à qui tous obéissent, que nul n’explique sans balbutier, et que nul n’ose enfreindre sans épouvante, que proclament ensemble toutes les émotions de la conscience et toutes les clartés de l’intelligence.
A son état de lucidité normale, l’esprit humain ne peut contester non plus la loi naturelle. Nous l’avons dit, il n’y aurait pour l’homme ni religion donnée, ni législation positive, qu’il trouverait dans son Ame une loi, un ensemble de notions morales qui prendraient l’empire et la responsabilité de ses actions, qui se chargeraient d’éclairer sa pensée, de régler ses affections, de présider à son existence, et de la relier à une existence plus haute.
Cela est si vrai, que la loi naturelle a toujours précédé la loi religieuse et toujours modifié la loi politique. Chacun sait, autant que les annales de l’espèce humaine
le permettent, les commencements des lois religieuses et des lois politiques qui se sont succédé dans le cours des âges; nul ne peut dire les commencements de la loi naturelle, si ce n’est celui qui sait les commencements de l’espèce humaine. Il est une loi religieuse, une seule, qui ne doit plus céder à nulle autre; mais bien des lois politiques se succéderont avant la fin des âges, sans que change la loi naturelle.
Elle est éternelle comme sa source et pure comme elle.
Les idées morales qui se rattachent à la loi religieuse et à la loi politique, qui sont dictées ou sanctionnées par elles, sont les plus positives, mais elles ne sont peut-être pas les plus ingénieuses ni les plus délicates, et elles ne sont assurément ni les plus pures ni les plus puissantes. Dès lors, on comprend que si les idées religieuses et politiques méritent une attention profonde de la part de chacun, et du philosophe en particulier, les idées morales qui sont appelées à contrôler sans cesse les unes et les autres, méritent, de la part de tous, et de l’homme d’Etat en particulier, une attention plus spéciale encore.
Et en effet, si les idées religieuses s’altèrent souvent et que les idées politiques se modifient sans cesse, les idées morales à leur tour, si impérissables qu’elles soient en vertu de leur origine et de leur caractère, ont des phases diverses. Elles grandissent ou déclinent. Fortes, elles mènent les nations aux destinées les plus glorieuses; faibles, elles obscurcissent la vie au point de jeter la raison dans les ténèbres, la conscience dans le doute, une société tout entière dans les aberrations les plus déplorables.
A quelles causes tiennent des modifications aussi pro* foudes, salutaires les unes, désastreuses les autres?