CHAPITRE II
l)e» lumiiftcatioaaque l'elut religieux et politique des peuples apporte aux idées morales.
La plus belle et la plus indestructible fortune d’un peuple, ce sont ses idées morales. Là sont écrits, avec ses devoirs les plus purs, ses droits les plus imprescriptibles, les plus inaltérables, ses titres de noblesse et de liberté, de gloire et d’immortalité.
Cependant, comme tout ce qui est assujetti aux formes de la pensée cl de la parole humaines, les idées morales ont des phases diverses. Elles subissent l’influence de tout ce qui agite profondément la raison et la conscience, de tout ce qui les exalte et les trouble, de tout ce qui y jette une puissante commotion et y laisse une empreinte profonde. Or rien n’émeut plus l’âme et n’excite plus vivement le magnifique jeu de ses facultés que la religion et la politique, ces grandes sciences du bien-être présent et futur. La religion et la politique modilient donc profondément le domaine moral de l’humanité, et aux phases si variées qu’y amène la marche générale de la civilisation, s’ajoutent encore toutes celles qu’amènent ces deux sources si abondantes de sentiments et d’idées.
Dans les conditions normales, quand la loi politique
est bonne, quand la loi religieuse est pure, quand l’une et l’autre sont acceptées par la raison et la conscience, leur empire sur les idées morales n’est pas un péril, il est un appui, une sanction. Mais de toutes les situations possibles, celle d’une harmonie complète est la plus rare. L’état ordinaire, ce n’est ni la lutte ouverte, ni le calme absolu, c’est une condition moyenne entre la guerre et la paix. La loi religieuse, encore qu’elle soit permanente dans son essence, subit mille changeirfenls dans scs formes et dans ses institutions, sinon dans scs principes; la loi politique, ou se modifie sans cesse, ou s’expose à ces crises violentes qu’entraînent toujours des réformes trop longtemps refusées. Or, les idées morales, partout engagées dans les institutions politiques et dans les institutions religieuses, prennent part à toutes ces transformations, à toutes ces crises, à toutes ces révolutions; elles s’élèvent ou s’abaissent avec elles ; elles en subissent les excitations et les découragements, l’altération et la renaissance.
Il est des idées morales qui apparaissent presqu’à tous les degrés de la vie civilisée; leur ensemble forme comme le domaine vulgaire. Il en est d’autres qui n’apparaissent qu’au milieu des orages; leur ensemble forme le domaine extraordinaire. Ce domaine ne s’acquiert qu’à force de conflits, de crises et de révolutions plus ou moins laborieuses. Il n’est pas la propriété des âges de bonheur; il est celle des âges de gloire. En effet, c’est dans les grandes luttes des nations, au milieu de ces commotions où sont mises en jeu toutes les puissances de l’âme, où elles sont portées à leur plus haut degré d’exaltation, c’est alors qu’éclatent dans les individus, dans les masses, les pensées les plus généreuses, les sentiments les plus sublimes, éclairs de génie et de
vertu, dont l’espèce humaine ne reçoit l’inspiration et ne comporte la puissance que par voie d’exception, mais qui l’élèvent au-dessus de son horizon ordinaire et la transportent dans une sphère supérieure, d’où elle éprouve toujours, et pour longtemps, le regret d’être descendue. Car jamais le calme n’a ces hautes jouissances, et l’existence régulière des nations est loin de faire connaître l’humanité dans toute sa grandeur, de révéler tout entier le Dieu qu’elle porto dans son sein.
C’est assez dire que l’espèce humaine n’est pas farte pour la seule condition qu’on peut appeler normale; qu’au contraire ce qu’il y a de plus providentiel dans sa marche est précisément ce qu’il y a de plus exceptionnel.
Dans tous les cas, les pages les plus glorieuses de son histoire, ce sont celles de ses plus grandes révolutions.
Elles en sont aussi les plus terribles. Elles sont pleines de leçons qui portent avec elles de redoutables châtiments quand elles sont méprisées, et telle est la petitesse de l’humanité sortant de ses grandes crises, qu’elles le sont presque toujours. C’est qu’autant que se sont élevés les uns, autant se sont abaissés les autres. Pendant que les Moïse ont reçu au Sinaï, au milieu des éclairs, la loi gravée par le doigt de Dieu, la foule s’est fait de viles idoles, et la loi ne trouve plus de soumission. Toute révolution illégitime est terrible. Or, les seules révolutions légitimes, ce sont celles qui régénèrent le monde moral, comme l’orage purifie une atmosphère altérée. Ces tempêtes, au contraire, qui jonchent la surface du monde des débris d’une loi religieuse et des débris d’une loi politique, sans rien apporter de plus pur, de plus salutaire; ces orages qui plongent quelque-
fois jusque dans la fange la loi morale elle-même, elle au nom de qui s’accomplissent tous ces changements, ne sont pas des métamorphoses légitimes, des crises de régénération et des époques de gloire. Ces révolutions sont tout simplement les plus grandes catastrophes et les plus grandes ignominies qui puissent affliger l’humanité. J’en appelle à l’histoire de beaucoup de crises sociales. Et ce que l’histoire daigne redire de ces drames si effrayants de stérilité, de ces drames où se révèlent dans l’âme de l’homme non-seulement de simples pensées et des conceptions qui l’étonnent elle-même, mais comme des facultés inconnues qui jettent l’épouvante tout autour d’elles, n’est que ce qu’elle en veut rappeler. Ce n’est pas le fait tout entier, ce n’est pas l’idée qui l'enfanta.
Toutefois, s’il est beaucoup de révolutions qui ne sont que de stériles catastrophes et de grandes ignominies, et je n’en veux pour preuves que les annales de Rome pendant les siècles de l’empfre, il en est qui sont de légitimes et de glorieuses métamorphoses. Je n’en veux pour preuve que celle du christianisme, qui changea tant de lois politiques et tant de lois religieuses, qui jeta dans le monde tous ces principes de liberté et de dignité humaine dont l’influence a prévalu dans tous les codes, dans toutes les institutions des peuples civilisés. Ces révolutions, le christianisme n’a-t-il pas l'ambition de les faire triompher, dans le cours des âges, chez tous les peuples qu’il aborde et sur toute la surface de la terre?
Époques de crise, époques de calme, les idées morales sont toujours engagées dans la vie religieuse ou politique, et toujours la loi naturelle est dominée par les codes sacrés ou profanes.
Il y a plus, l'étal normal de la loi politique et de la loi religieuse, le calme, est pour les idées morales une situation do développement incomplet. Pour employer une image propre à mieux rendre ma pensée, je dirai que, se borner dans l’étude de l’âme à celles de ces idées qui constituent le domaine ordinaire, c’est se réduire à une sorte d’octave moyenne, c’est renoncer aux octaves supérieures et inférieures où se révèlent tant de nouveaux tons, tant de nouvelles harmonies, sans lesquelles l’art serait à la fois incomplet et grêle. En effet, c’est dans le domaine extraordinaire de la pensée morale de l’homme qu’est le secret de ses plus profondes humiliations et de ses plus hautes gloires; et toutes les grandes crises de l’humanité , crises d’altération ou de renaissance, d’abaissement ou de grandeur, ont pour objet, pour bannière, pour trophée, une nouvelle loi politique ou une nouvelle loi religieuse.
Ne s’ensuit-il pas que la loi morale, fdle soumise ou humble servante de l’une et de l’autre, doit en tout temps subir leur fortune, et qu’en tout temps il convient de livrer les idées morales â la loi religieuse et à la loi politique!!
A cette question il faut en substituer une autre.
L’humanité est-elle impuissante à défendre sa fortune morale contre une politique corruptrice, une religion vicieuse, ou même contre une politique pure, mais égarée, contre une religion vraie, mais altérée? Telle est toute la question; car il n’y a que l’impuissance de défendre qui soit autorisée à livrer quoi que ce soit.
Si la Providence n’a pas voulu que la raison et la conscience pussent se défendre, quand même elles seraient attaquées jusque dans leur sanctuaire, jusque dans leurs notions les plus pures et les plus infaillibles ;
si elle a voulu, au contraire, que, quand la loi religieuse fléchit, et quand la loi politique se fausse, la loi naturelle abdique aussi ses lumières, oh ! alors, le rôle de l'homme est simple, c’est celui de la résignation.
Mais non, ce rôle est non-seulement difficile, ce rôle est impossible. C’est celui de l’acquiescement de l’âme à la violation d’elle-même. Or, il n’est pas pour l’humanité de situation où elle puisse se croire sauve, si elle abdique l’indépendance de ses idées les plus précieuses, les plus sacrées. Les idées morales peuvent subir des modifications, elles en subissent sans cesse; sans cesse elles se nourrissent et se fortifient de la loi religieuse, de la loi politique, qu’elles fortifient et nourrissent à leur tour, qu’elles appuient et dont elles reçoivent secours et sanction ; mais jamais elles ne sauraient accepter de joug. Car, quand même elles pourraient se trahir et livrer ce qui est humain, elles ne sauraient trahir ce qui est divin, leur nature, leur caractère.
Nous l’avons dit, la loi morale, c’est Dieu, Dieu règle et puissance suprême de l’ordre moral du monde.
Dès lors on le comprend, jamais l’humanité ne peut abdiquer l’indépendance des idées qui sont descendues dans son sein du sein de l’intelligence divine, et qui confèrent à la raison, à la conscience, une incorruptible suprématie.
Quelle est cette indépendance? quelle est celle suprématie?