CHAPITRE III
l>c l’indépeudaoce el do la suprématie des idées morales.
La religion et la politique se plaisent à nier cette indépendance, à se dire elles-mêmes les sources de toutes les idées morales.
Personne ne conteste qu’elles n’en fournissent un grand nombre. Elles prêtent à d’autres leur puissance et leur majesté; et il est heureux qu’il en soit ainsi. Mais il est plus heureux encore que les idées morales aient une origine indépendante, une autorité propre. Que deviendraient-elles sans cela, lorsque la religion se fausse et que la politique se trompe? Que deviendraient el la politique et la religion elles- mêmes, si, après s’être perdues, elles pouvaient corrompre jusqu’au juge qui doit les ramener de leurs égarements, pervertir jusqu’à la raison, et ruiner jusqu’à la conscience publique?
Mais, grâce au caractère saint et pur, grâce à la nature indestructible des notions morales, il n’en saurait être ainsi. Il peut s’altérer bien des consciences, se fausser bien des raisons, la raison publique et la conscience de l’humanité sont inaltérables, sont incorruptibles. Et là est non-seulement l’indépendance des idées
morales, là est aussi leur suprématie, leur mission de juger, de reprendre, de guider la politique et la religion elles-mêmes.
Chose étrange! la politique se plait, dans ses injustices, à traiter la loi naturelle de factieuse, — et l’on peut être factieux en son nom, on l’a souvent été; — la loi religieuse, dans ses colères, se plait à la traiter d’athée, — et l’on peut être athée en son nom, puisqu’on l’a été; — il n’en est pas moins vrai que, de toutes les bases de la loi religieuse et de la loi politique, la plus sacrée et la plus inviolable, c’est la loi naturelle ellemême. Je dis plus, je dis qu’il est des crises religieuses ,et politiques qui effaceraient, s’il était possible, dans les excès de la tyrannie ou de l’anarchie, du fanatisme ou de l’athéisme, jusqu’au caractère de l’humanité, n’était la loi morale, cette loi indélébile comme la nature, et puissante comme Dieu qui l’a donnée à la nature. Avec beaucoup de mauvaise foi, la loi naturelle peut être taxée de factieuse, quand ceux qui l’interprètent sont factieux et la dénaturent pour s’insurger en son nom contre la loi politique. Mais, quand on est tant soit peu de bonne foi, on est obligé de reconnaître que la politique, qui conteste les principes les plus purs de la loi naturelle, est mille fois plus factieuse qu’elle, puisqu’elle s’insurge contre une loi suprême. Avec beaucoup d’esprit de parti , on peut dire que la loi naturelle est athée, quand ceux qui la mettent en avant la substituent à Dieu qui l’a donnée. Mais tout le monde conviendra que la loi religieuse qui prétendrait condamner ses saintes et impérissables prescriptions, pour je ne sais quels dogmes et quels préceptes aussi contraires à la conscience qu’à la raison, pour je ne sais quelles superstitions révoltantes ou quelles
intrigues honteuses, serait mille fois plus athée. Elle serait impie, puisqu’elle viendrait nier des enseignements éternels et inaltérables comme Dieu dont ils sont la pensée, dont ils sont la volonté, dont ils sont la puissance vivante dans l’Ame de l’homme.
Il est, dans les destinées religieuses et politiques de certains peuples, des crises à tel point violentes, des révolutions à tel point profondes, que la loi morale seule, malgré sa puissance, ne suffirait pas à les préserver de leur ruine, n’était la loi physique, cette barrière de fer contre laquelle viennent se briser les passions qui ont franchi toutes les entraves morales. En effet, telles sont, dans ces crises, les fureurs de l’exaltation et les extravagances du fanatisme, qu’il ne faut rien moins que cette barrière, la seule qui reste, pour sauver la société du naufrage. Mais, si cela est, — et qui le nie? — comment la loi politique et la loi religieuse, qui ont devant elles le spectacle de leurs égarements, se priveraient-elles de la loi morale, de la meilleure ancre de salut, de la seule qui survive à certaines catastrophes, de la seule qui permette d’assurer le vaisseau battu par les tempêtes et par les flots en fureur?
Maintenant, je dis plus. Ce n’est pas dans les crises religieuses et politiques seulement que la loi morale est appelée à jouer un rôle de haute autorité, de primordiale indépendance : cette ambition est toujours la sienne. Son contrôle sur la loi religieuse et politique est permanent. Antérieure à l’une et à l’autre, elle n’a pas mission seulement de les seconder, mais de les surveiller, de les guider toutes deux. Je l’ai dit ailleurs (1), j’ignore si elle pourrait exister sans l’une ou l’autre j
(I) Histoire des duclriuet morales et politiques pendant les trois derniers siècles, vol. I, page 16 .
rnais ce que je n’ignore pas, c’est que ni une religion ni une politique pures ne sauraient exister sans elle. Sans la morale, la politique devient un joug odieux, la religion un masque infâme. La morale a môme sur toutes deux cette incontestable supériorité, qu’elle est la pierre de louche de l’une et de l’autre. Niez-le; prêchez une religion immorale; affectez une politique immorale, et vous soulèverez la raison et la conscience publique ; vous soulèverez ensemble les bras et les intelligences!
Il est un autre fait plus décisif encore. Sauf les modifications que lui imposent la religion et la politique, la morale est toujours et partout la môme, tandis que les systèmes de religion et de politique varient suivant les temps, les climats et les mœurs, et que toujours leurs destinées sont accompagnées, dans leurs mauvais jours, d’égarements et de désastres inconnus dans les annales de la loi morale.
La morale a donc une mission indépendante et souveraine dans les destinées de l’espèce humaine, et dans celte souveraineté, dans cette indépendance, est le salut des peuples.
Aussi la distribution des idées morales diffère-l-elle complètement de celle des idées religieuses et des idées politiques. Ces dernières sont une sorte de privilège des gouvernants; les idées religieuses sont une sorte de privilège du sacerdoce; et les unes comme les autres sont toujours engagées dans la sphère d’une seule politique, d une seule religion. Les idées morales, au contraire, sont de toutes les religions et de toutes les politiques; elles appartiennent à tous les membres de la famille humaine, dans tous les temps, dans toutes les conditions.
Ces caractères méritent une attention spéciale.