DE LA COMPOSITION DES MOTS
§ 5o. Le système que suit une langue dans la formation de ses composés, est un des éléments qui contribuent le plus à lui donner une physionomie spéciale; et la nature de ce système, son degré de richesse et de flexibilité, sont comme une mesure de l'aptitude de cette langue à servir d organe, si ce n est à la pensée, du moins à l'imagination. La famille indoeuropéenne se place peut-être sous ce rapport à la tête de toutes les autres; et dans cette famille même le sanscrit occupe le premier rang par sa faculté presque illimitée de composition. Les langues celtiques, que nous avons à lui comparer à cet égard, viennent peut-être immédiatement après le sanscrit, ou se placent au moins sur la même ligne que le grec. Le gallois sur-tout est remarquablement riche en composés de toute espèce, et il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil rapide sur le dictionnaire d'Owen.
11 faut entendre par composition la réunion de deux ou plusieurs mots, ayant chacun isolément leur signification propre, et groupés entre eux de manière à ne plus former qu'un seul tout. Ainsi l'adjonction des suffixes inséparables , qui n'ont point de sens par eux-mêmes, n'est pas de la composition, mais bien de la dérivation. 11 est très probable que ces éléments, réduits maintenant à n'avoir plus qu'une existence purement relative, ont été autrefois des mots significatifs, et que la dérivation est née de la composition. Cette
question intéressante pourra trouver une solution au moins partielle, au moyen de l'analyse comparée des langues.
La véritable composition doit avoir, avant tout , le caractère de l'unité, et pour cela il faut qu'elle soit plus qu'une simple juxta-position. Les moyens employés pour faire sentir cette différence ne sont pas les mêmes dans les divers idiomes de la famille. Le sanscrit dépouille en général les composants de toute espèce de flexion , les agrège entre eux sous leur forme primitive, et ne place la flexion commune qu'à la fin du cornposé. Les langues germaniques et slaves , le grec et le latin , emploient des voyelles de composition, pour lier entré eux les éléments des composés '.J^s langues celtiques ont appliqué ici leur système de permutation des consonnes initiales. Le principe généralement adopté par le gaélique, c'est que les consonnes initiales des second, troisième, etc., composants, sont aspirées, quand il y a composition; tandis quelles restent intactes dans le cas de simple juxta-position ; legalioisfait prendre aux consonnes la forme douce dans le même cas. <>n peut toujours distinguer, à ce caractère, les formes réellement composées. Je vais passer rapidement en revue les diverses classes de composés que présentent ces langues.
1) Substantif avec substantif.
Dans ces composés, qui sont très nombreux, le second terme est déterminé et caractérisé parle premier. En irlandais : fuil-dhortadh , effusion de sang, ccann-thir, promontoire (littéral, tête-terre), taobti-shlighe, chemin de traverse ( littér. côté-chemin); ciuasfltainn , boucle d'oreille ( oreilleboucle), etc. Gallois : mor-don, vague de mer; aer-gi, chien de guerre; on-waew, lance de frêne; cad-vlaiz, loup de bataille, etc.
2) Substantif avec adjectif.
Ces composés forment des adjectifs, comme l'irlandais: <cann-gnarbh, têtu ( littéral, tête inde);«M-/o»i, déchaussé
• Grimm. Deutsche Grammat. t. ii. p. /jio el 966.
(pied nu); taoblt-throm, enceinte (littéral, côté pesant); couluatli, agile (pied rapide), etc. Gallois : arch-vain, élancé ( corps menu ) ; eur-gain, doré (or brillant); carn-grwn, au sabot arrondi (en parlant d'un cheval); oes-braf âgé (âge grand ), etc.
3) Adjectif avec adjectif.
Le premier adjectif détermine le second , et le tout forme un adjectif. Irlandais: mot- b/trug/iach , ventru; dubh-ghorm, bleu foncé; deas-bliriathrach, éloquent; sior-mhartlxanach , éternel; dubh-cliosach , aux pieds noirs, etc.
Gallois: dryg-wylfysiawl, malveillant; mawr-valch, très orgueilleux, llerw-zoeth, sage avec douceur, etc.
4) Adjectif avec substantif.
Forme un substantif où l'adjectif initial détermine et caractérise le substantif final. Exemples, irlandais :fior-uisgc (vraie eau), source; mor-chlù ( grande renommée ) , gloire; nuaidlhbhreitli (nouvelle naissance), régénération; seich-dir (sèche terre), terre ferme; Gall. dryg-chwant (mauvais désir ) , concupiscence ; mawr-vryd (grand esprit) , magnanimité; pell-glod (lointain renom) , gloire , etc. Il est à remarquer qu'en gallois ces composés peuvent être anssi des adjectifs ; ainsi pell-glod peut signifier aussi qui a un renom lointain ; erch-liw veut dire couleur sombre, et qui est de couleur sombre, etc. Ceci est analogue aux composés sanscrits de même nature, comme dirfabâhu , qui signifie également long bras, et qui a de longs bras.
5) Substantif avec verbe.
Forme un verbe, dont le premier composant constitue quelquefois le régime direct ; d'autres fois le rapport entre les deux éléments ne pourrait s'exprimer que par une préposition. Exemples, irlandais : ceann-suigh (littéralement tête courber), dompter \cul-masluigh (dos calomnier), médire en cachette ; tonn-luaisg (vague balancer) , se balancer sur les flots ; suil-bheirn (œil briser), fasciner ; lamh-char (main faire), manipuler; etc. Gallois: maen-doi y couvrir avec de la pierre,
aei-diodi, marcher au combat ; mor-dwyaw (mer dompter), naviguer; mor-ladrala (mer voler), faire de la piraterie, etc.
Le gallois a de plus des composés de substantifs avec des radicaux verbaux, dont le sons est celui d'un adjectif, exactement comme en sanscrit : g'abi-pî (eau boire) , qui boit de l'eau ; d'anna-vid, qui connaît sou devoir; etc. ; et comme le latin frugifer,armiger, exemples : dyn-gar, philanthrope (car, aimer), dyn-gas, misanthrope (cas, haïr); duw-gar, pieux; aes-vriw , brisant les boucliers; gelyn-gno, consumant les ennerois;y/am-zum, portant la flamme, etc.
G ) Adjectif avec verbe.
Forme un verbe composé ou l'adjectif a ordinairement le sens d'un adverbe , comme dans l'irlandais aird-cheim (hautmarcher), marcher majestueusement; gcur-lcan (tranchantsuivre), persécuter; lrom-6/tuai/ (pesant-frapper), mettre en déroute; et dans le gallois, laer-verwi ( violeut-bouillir) , bouillir violemment; mawr-zrygu (grand-faire du mal), endommager fortement, etc. Toutefois dans quelques cas ces composés ne peuvent être rendus que par des périphrases ; par ex. le gallois moel, chauve, hwntian, se balancer, vibrer, forme le verbe moelliwntian , qui signifie, eu parlant d'un vaisseau, être balancé par les flots, sans voiles ou sans rames.
7) Verbe avec substantif '.
Les deux composants , d'où résulte un substantif, sont quelquefois dans le rapport exprimé par l'accusatif; comme par ex. dans l'irlandais tath-lotluir, tailleur (de lalh, coudre, et lothar drap), ou le gallois ceis-glod, littér. cherche-renom. D'autres fois le verbe caractérise le substantif, et le sens du composé s'exprimerait assez bien au moyen d'un participe présent ou d'un adjectif : par ex. : irland. meallshuil, littér. tromper-oeil , œil décevant; tath-b/ieum (tuercoup), coup mortel; gallois : nad-lais (litt. crier-voix) , voix glapissante; porth-lu (secourir-armée) armée , auxiliaire, etc. — Enfin le verbe indique aussi l'emploi, l'application du
substantif, et le composé exprime alors un instrument ou un objet utile, par ex. irland. beirr-sgian, rasoir (litt. raser-couteau ), tarruing-arl , aimant (tirer-pierre), gall. na>vaen, pierre de taille, etc.
Dans tous ces composés le verbe est à l'état de radical simple.
8) Verbe et adjectif.
Je n'ai trouvé aucun exemple de cette combinaison dans les langues celtiques. Elle est rare dans les idiomes germaniques. ( V. Grimm., t. II, p. 683.)
9) Préposition avec substantif \ adjectif et verbe.
Je n'entrerai dans aucun détail sur ces composés, qui sont très nombreux et qui ne diffèrent en rien de ceux de même nature dans les autres langues dç la famille. 11 suffit de dire que la plupart des prépositions peuvent jouer le rôle de préfixes et se combiner avec toutes les classes de noms.
§ 5 1 . Quant aux composés d'un ordre supérieur , c'est-àdire ceux de trois , quatre , cinq éléments , etc. , je ne puis en parler ici que d une manière générale, et je me bornerai aux observations suivantes.
Aucune langue n'approche , sous ce rapport , du sanscrit , dont la faculté de composition est pour ainsi dire sans limites. Toutefois les langues celtiques offrent quelques faits intéressants, qui pourront donner une idée de leur nature riche et flexible. — Je ne me souviens pas d'avoir rencontré dans le gallois des composés de plusieurs adjectifs ou substantifs, quoique cet idiome offre fréquemment des combinaisons de quatre, cinq, et quelquefois six éléments, soit de composition, soit de dérivation; mais l'irlandais, dans son langage poétique, possède de ces combinaisons de noms qui se rapprochent, à quelques égards, du sanscrit. Ainsi un adjectif complexe, comme glan-shoilseacli ( littér. pur brillant) , peut intercaler un substantif entre ses deux composants. Il devient alors glan-realt-shoUscac/i (pur-étoile-brillant), et cet adjectif, appliqué comme épithétc à la nuit, signifie alors, (fui a
des étoiles à l'éclat pur, ce qu'on rendrait, en allemand, par rein-sternscheinig.De même binn-ghuthacfi (doux-vocal), en allemand, sanft-stimmig , avec r/lôr, son, produit binn-gklôr- (fhuthach (sanft-ton-stiinmig ) , qui formerait une épithétc poétique pour une femme. — Dans une autre espèce de composés, le premier terme est un substantif, et le dernier un adjectif, et entre deux viennent se placer d'autres adjectifs et substantifs composés. Ainsi grùaigh-sgàinéogach ^{minerait, qui a des cheveux tombants épars, et le poète peut intercaler entre ces deux noms tout ce qui sert à mieux dépeindre ces cheveux. Ainsi il dira , àighf/iear (jràaig/t-fhinshiod-fhain-dluial-scâineogach : un jeune homme ayant de beaux cheveux de soie retombants épars en anneaux contournés. — Si, dans ces composés, le* dernier mot est un substantif, alors le tout devient un substantif; comme tréanard-shluagli-chath'cheannsalàir, puissant chef de bataille de la forte armée.
Je ne me hasarde pas à décider jusqu'à quel point ces composés, qui n ont d'analogues qu'en sanscrit, sont conformes au génie de la langue irlandaise. 11 va sans dire qu'ils sont un produjt de l'imagination des poètes ; et il en est de même, au reste, pour le sanscrit.
Le gallois n'offre rien de semblable, mais la richesse de ses composés n'est pas moins remarquable dans un autre genre. Des formes comme dadymiiriedawl , ayant une tendance au découragement ; gogoelgrevyzusez, un certain degré de superstition ; daroslyngedigaethawl , tendant à amener à un état de sujétion, etc., offrent cinq et six éléments de dérivation et de composition; et de pareils exemples ne sont pas point rares.
§ 52. Je terminerai ce chapitre par un rapprochement curieux de quelques composés celtiques, avec des formes sanscrites. Il est évident que les analogies ne peuvent s'étendre qu'à la première classe, aux composés binaires, les seuls qui remontent à une très haute antiquité. Sous ce rapport ,
l'irlandais offre un singulier parallélisme avec les mots sanscrits terminés par le substantif mati, qui signifie intelligence, désir, mémoire , respect , etc.. de la racine man, respecter. 11 forme, en se combinant avec des préfixes ou des adjectifs, ainali, absence de connaissance ou d'intention; diitmati, inepte, simple, ignorant; sumali, bienveillance; anumati, consentement, permission; mandamati, stupide, etc., etc. L'irlandais offre d'abord le mot à l'état simple, dans modh , respect, honneur, mothaigh, connaître, sentir, molhugadh, sentiment , perception , etc. ; mais il présente de plus une série de composés parfaitement semblables au sanscrit, tels que amad , fou , amadaclid , folie, amaideach, absurde, inconsidéré; dearmad, négligence, oubli 1 farmad, envie, jalousie; somadli, science, somadh, ingénieux, plein d'art, etc.
• J'avais rapporté dearmad au sanscrit durmati, lotit en conservant quelque doute sur ce rapprochement à cause du changement insolite de la voyelle u en ea. J'ai trouvé dès-lors, dans le magnifique travail de M. Burnouf sur le Yaçna, une explication plus satisfaisante, et très curieuse, en ce qu'elle nous offre deux termes corrélatifs, et qui se font opposition, également conservés en zend et en irlandais. Le zend forme avec maiti des composés, comme le sanscrit avec mati. Deux de ce* composés sont ârmaiti, et tarômaiti. (Comment, sur le Yaçna, chap. i, p. i53. et ss. Notes, p. cxliij.) Le sens de tarômaiti est évident, tam signifiant trous. (Comment. Invocation, p.85), mens que traversum il, esprit rebelle, insoumis ; ârmaiti, que Anquetil traduit par soumà, est moins facile à expliquer, pareeque nous ignorons le sens du premier composant âr.
L'irlandais offre d'abord un mot airmhid (écrit aussi oirmhid, et qui a pu ôtre armhad), tout-à-fait analogue par la forme et le sens à ârmaiti, puisqu'il signifie resjiect, vénération. Ce mot n'est pas isolé: il donne naissance à un autre substantif, airmhidin, vénération, culte; et à l'adjectif airmhidneach , vénérable. Le premier élément de ce terme est la préposition air, ou ar, sur, vers (gallois et breton ar) ; et airmhid signifie ainsi : disposition vers (mens quaj versum it). Or, ce mot se trouve opposé, dans un ancien glossaire cité par O'Reilly, à deirmide, qu'il explique par dttli-oirmidin , absence de respect, de culte. Laissant de
Le gallois préseule aussi, quoique plus rarement, des composés évidemment sanscrits. Je ne citerai ici que le mot entrrch, ciel, en sanscrit, antarthta , composé de la préposition antar, et de la racine îks 1 f voir. Un parallélisme semblable à l'irlandais se trouve pour le gallois, dans les composés de la racine b t û J avec les préfixes. Ainsi sanscrit 6 4 ii, être, gallois bôd; sanscrit anub'û , connaître, gallois nabod, breton anavout; sanscrit/jraô'u, exceller, dominer, gallois gorvod; sanscrit vib'û, voir, faire attention, gallois (jwybod, savoir, connoître; sanscrit saiib^û, naître, devenir, gallois hanvod, id., etc. D autres formations analogues sont en gallois, aivod, cyvod, cymmod(cym + bod), cynvod, darvod ,diruod, dyvod, hydvod, hirvod , hunvod, rliagvod , etc., etc., qui expriment toutes les nuances, et tous les rapports de la notion d'être.
§ 53. Je fais suivre ici un tableau qui présente le résumé comparatif des préfixes et des suffixes kridanta, avec des eliiffrcs de renvoi aux articles spéciaux.
eoté l'étymologie indigène, qui ne mérite aucune attention, je m'attache à ce fait curieux, que deirnride est le contraire de airmhid, comme en zend tarômaiti de ârmaiti. On pourrait objecter le changement du f en d, et s'appuyer sur ce que fard, conservé presque intact dans la préposition irlandaise tar, (air, et même tairis, avec le suftixe primitif as affaibli en is, aurait dû se maintenir mieux dans le mot composé. Mais le changement du t en / n'est pas rare dans les limites mêmes de l'irlandais, où l'on trouve terne et deme, obscurité (sanscr. tama), teir et r/eir, dire, etc. Deirmide a fort bien pu être écrit plus anciennement tairmide ou tarmad, pour le moderne dearmad, négligence, oubli, encore en usage dans l'irlandais et l'erse. Il ne resterait plus, pour compléter ces analogies, qu'à trouver pour le zend àr, qui 1res probablement est aussi un adverbe ou une proposition, un sens analogue au celtique ar.