‹ De l'alcoolChapitre 2 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

GÉNÉRALITÉS SUR l’ ALCOOLISME.

Désirant donner une esquisse succincte, mais corn*plète, de l’action de l’alcool, nous ne pouvions passer sous silence une de ses plus intéressantes mar nifestations. Cette substance, comme l’arsenic, et bien plus encore, intervient dans la question d’hyg'iène; on a tout dit sur l’intensité de ses ravagées. Sans chercher à empiéter sur les Sociétés de tempérance, nous exposerons rapidement et à g’rands traits les caractères et les lésions de l’alcoolisme, réservant l’étude de leur mécanisme au chapitre suivant. C’est ici comme une sorte d’enirée en matière, en même temps qu’un tableau g'énéral et fortement teinté, de l’action physiologique de l’alcool.

Nous n’avons pas à entrer dans la description des boissons diverses dont l’abus peut conduire à l’alcoolisme. Mais notons, dès maintenant, la distinction que nous retrouverons à propos de l’étude pbysiolog'ique. C’est l’alcool lui-même, et non pas le vin dans son ensemble, qui produit les accidents. La g*rande quantité de ce dernier liquide absorbé par les buveurs de profession, équivaut, il est vrai, à des doses sérieuses d’alcool. Néanmoins, presque toujours, il s’y joint l’abus de l’alcool proprement dit, de l’eau-de-vie ; sans quoi, les accidents sont relativement très-rares. Ainsi, môme au point de vue hygiénique, il faut se garder de confondre l’action du vin avec celle de l’alcool.

D’autre part, il entre dans la composition de di-

verses liqueurs, des substances susceptibles d’avoir, par elles-mêmes, une action des plus déplorables. Le fait a été mis hors de doute par Marcé et récemment par M. le D'‘ Mag’nan dont nous avons pu suivre à l’asile Sainte-Anne les remarquables expériences. 11 importe, avant tout, de dég’ag’er l’action de l’alcool de celle des autres substances qui lui sont si souvent mêlées.

Or, chez les buveurs d’absinthe, on remarque une série d’accidents tout particuliers et sur lesquels nous voulons un instant attirer l’attention. On les trouve caractérisés de la façon la plus remarquable dans l’observation suivante.

Observation T®.

Cl. (Louis), âg’é de 32 ans, épicier, marchand de vin, entre à Bicêtre le 31 octobre 1863.

11 est d’une bonne constitution, d’un tempérament lymphatico-nerveux, d’une santé excellente, d’un caractère doux et uniforme jusqu’au commencement de 1862, époque à laquelle, chang’eant de métier, il cesse d’être pâtissier pour devenir épicier, marchand de vin. Jusque-là sa conduite avait été i‘ég*ulière et il n’avait fait d’excès d’aucune nature. Ses antécédents héréditaires n’ont rien de particulier à sigmaler; il a eu quatre enfants, dont deux sont morts accidentellement, et les deux survivants jouissent d’une santé parfaite; le plus jeune a environ 2 ans : leur naissance remonte donc à une époque antérieure à son installation comme marchand de vin.

A partir du mois de février 1861, Cl., pour attirer

les clients, se fait un devoir de boire avec eux, et chaque jour il prend uae assez g*rande quantité de vin, bière, eau-de-vie; de temps à autre, quelques verres d’absinthe.

Trois mois de ce g’enre de vie, et Cl. a déjà perdu l’appétit, il dort mal, devient irritable, «se lance alors dans l’absinthe (suivant son expression) pour se donner du ton, et il fait l’aveu d'en avoir bu de quatre à six verres par jour. Sa femme prétend qu’il en prenait souvent en cachette. Cette habitude contractée, conseil des amis, prières de sa femme, ne l’empêchent pas de prendre ses absinthes , il se trouve mieux après les avoir bues, et quelque chose lui manque, dit-il, quand par hasard il n’a pas fuit ses libations ordinaires. Avec ce rég’ime, la santé continue à s’altérer; l’appétit, presque nul, devient capricieux; les digestions sont pénibles; quelquefois des vomissements de mucosités aigres se montrent lé matin; il survient des défaillances qui le forcent par moment à s’arrêter, et même à s’asseoir ; du tremblement dans les mains, plus marqué le matin qu’après le repas.

Ces phénomènes persistent pendant l’année 1862, ils augmentent avec les excès, et diminuent quand, forcé de garder le lit, il s’affranchit pour quelque temps de ces déplorables habitudes ; mais, au commencement de 1863, CL, dont la santé est trèsaltérée, «pour se donner des forces, «a recours, plus fréquemment encore que d’habitude , à l’absinthe. Bientôt des accidents nouveaux surviennent; il est pris subitement d’une crise convulsive à l’église pendant un enterrement; il tombe tout à coup, perd connaissance, agâte les bras et les jambes, la face de-

vient grimaçanle, de rocumo se montre à la bouche il a la iang'iic mordue. Après quelques minutes Cl... revient à lui, conserve un air hébété tout le jour, et reprend le lendemain sa pliysionomie habituelle. A pai'tir de ce moment, les délaillances se montrent plus fréquemment mais sans perte de connaissance. La santé devient plus mauvaise et, vers le 15 octobre, à la suite d’excès de boissons et surtout d’absinthe, une deuxième crise survient en montant un escalier. Alors oomme précédemment perte de connaissance, écume à la bouclie, etc. La chute détermine plusieurs contusions à diflércntes parties du corps, plaie à la rég*ion orbitaire, il reste do la fatig*ue, de l’hébétude pendant deux jours, puis Cl... se remet à boire et est amené à Bicôtre, le 8 octobre. Il est ag*ité et crie toute la nuit. A la visite on le trouve maintenu dans le lit avec la camisolle; pâle, bouffi, teint plombé, le visag*e couvert de sueurs, les yeux brillants, les pupilles dilatées, non inég-ales, la lang'ue blanche, déchirée profondément des deux cotés; le ventre dm* avec de la constipation ; urines roug’eâtres donnant par l’acide nitrique et la chaleur un dépôt albumineux d’environ la moitié du tube.

La sensibilité est exaltée au simple contact, et au pincement il y a un tremblement considérable des bras et des jambes, des lèvres et de la lang'ue ; la voix faible, la parole hésitante et tremblante. Il s’ag'ite, soulève la tête, reg*arde de tous côtés, chang-e de conversation à chaque instant, n’a pas conscience du lieu où il se trouve, se croit dans la rue, chez lui, croit voir sa femme, ses enfants, les eng'ag*e h fuir, à échapper au

dang*er, voit au pied du lit des rats, des araignées, a peur, crie.

Il passe ainsi la journée. On lui prescrit : un grand bain de deux heures, une potion avec 30 gouttes de laudanum .

1®' novembre. Pas de repos la nuit précédente. Les hallucinations persistent le matin, il voit le visage de sa fille couvert d’ordures. Use plaint d’une douleur de choque côté de la poitrine. Respiration fréquente, pas de toux, percussion, auscultation, rien d’anormal. Peau chaude, baignée de sueurs; pouls fréquent, intermittent, battements de cœur irréguliers, saccadés. Urines moins rouges, traitées par l’acide nitrique et la chaleur donnent un dépôt albumineux du tiers du tube. Ifya des douleurs dans les reins.

Prescription. Potion avec 30 gouttes de laudanum.

Le 2. Persistance des hallucinations, conscience nette, tremblement des mains, marche mal assurée, pouls régulier, respiration facile.

Prescription, Bains. Même potion.

Le 4. Plus d’hallucinations, il écrit une lettre raisonnable. Face pâle, bouffie, lèvres décolorées, regard encore indécis ; urine moins rouge, moins de précipité.

Même prescription que le 2.

Le 6. Dort bien, visage reposé, réponses nettes.

Le 9. Amélioration de la santé, appétit, langue cicatrisée, et peut manger pain et viande ; tremblement des mains, encore de l’albumine.

Le 11. Nuit bonne, pas de rêves; réponses nettes et sensées, tremblement moindre, pas de tremblement

de la parole, appétit, dig’estion rôg’ulière, plus d'albumine dans les urines.

Le 15. On est venu le voir, et on Ta mis au courant de ses affaires qui vont mal, il est inquiet et désire sortir bientôt pour y veiller.

Le 20. L’amélioration continue; il sortie 23, quoique sa santé ne soit point complètement rétablie.

Cl... est ramené à Bicêtre le 28 avril 1864.

D’après les renseig’nements il n’a pas cessé de boire depuis sa sortie, prenait moins d’eau-de-vie, mais toujours de l’absinthe. Il s’est enivré plusieurs lois, et alors devenait irritable, frappait sa femme; sa santé, toujours chancelante, l’a rendue incapable de tout travail, il a g-ardé le lit trois semaines pour une fluxion de poitrine. II y a cinq jours, après plusieurs abus d’absinthe, crise semblable aux deux précédentes.

A son entrée, il est pâle, bouffi ; lèvres violacées, sclérotiques, sillon labio-nasal jaunâtre, yeux noyés, reg’ard inquiet, interrog’ateur, se cramponne aux objets qui l’entourent, saisit ses voisins, semble en butte à de nombreuses hallucinations de la vue et de l’ouïe ; répond mal aux questions, on ne peut arriver à fixer son attention sur un point déterminé, répond deux ou trois mots, puis s’arrête, retourne la tête avec inquiétude; marche incertaine, soubresauts au moindre contact. Il a entendu sa femme et ses enfants pendant la nuit, et, dit-il, on les a fait disparaître dans le poêle. Il ne sait où il est, sensibilité exag*érée, tremblement des mains, des jambes, des lèvres, de la lang*ue, voix tremblante, rauque; soif, lang-ue roug-e à la pointe, épig'aslre douloureux, pas de constipation.

Prescription. Bain, potion avec 0,10 cenlig’r. d’extrait g’ommeux d’opium.

30 avril. Il a dormi un peu la nuit; il a entendu encore sa femme et ses enfants. Il est abattu, oppressé, tousse et crache; douleur au côté dans les gTandes inspirations ; matité à droite dans le tiers inférieur; râles sous-crépitants fins à g’auche; peau chaude, pouls 90. Urine albumineuse.

Prescription. Julep avec0,lo centig*r., kermès, trois pilules avec 0,60 centig’r. d’extrait de quinquina.

La maladie suit son cours jusqu’au 20 mai, époque à laquelle Cl... entre en pleine convalescence, l’appétit renaît, les tremblements disparaissent, les allures sont naturelles, les réponses nettes et lucides.

II reste dans le service une dizaine de jours, promettant de ne plus boire et résolu de redevenir pacifique. Le 0 décembre 1864, il fait sa troisième entrée.

Depuis sa sortie, il avait essayé, mais en vain, de redevenir pâtissier. Il continuait à boire de l’eau-de-vie et du vin ; il avait repris son commerce de marchand de vins ; il avait eu des hallucinations fréquentes, rats, souris, etc... 15 jours avant son entrée, les excès ont recommencé et il se mit à boire de nouveau de l’absinthe. Il a eu deux crises à deux jours d’intervalles avant son entrée. Perte de connaissance, chute récente, convulsions.

Il est resté 2 mois à Bicètre et il n’eut pas de crise pendant son séjour à l’asile, excepté le jour même de son entrée.

Mais les expériences de M. Mag'nan résolvent complètement la question. Voici le résumé de celles dont

nous avons été témoin. On injecte à un chien 0,10 centigrammes d’extrait d’absinthe dans la veine crurale, ou bien on lui on fait avaler 4 grammes. Au bout d'un temps variable, très-court dans le cas d’injection, on voit survenir les phénomènes suivants. L’animal tombe Subitement; il se courbe en arc dans une sorte d’opistothonos, en proie à une véritable convulsion tétanicjue; puis, des mouvements clonirpies se manifestent avec une g’rande énerg'ie dans tous les muscles dans ceux de la face, des yeux, des quatre membres. C’est une véritable attaque épileptique, souvent avec prédominance des phénomènes d’un seul côté. Les convulsions cessent g’raduellement, mais tout n’est j)as fini. Le chien est alors plong’é dans une véritable stupeur; il a le reg’ard hébété, fixe; quelquefois de véritables hallucinations peuvent être constatées. L’animal s’élance, puis recule, le poil hérissé, les yeux fixes, comme en face d’un ennemi. Peu à peu tout s’apaise, Pétat normal reparaît; puis survient une nouvelle attaque analog’ue à la première.

Il s’agât bien évidemment, non pas d’un accès épileptiforme, mais d’une véritable attaque d’épilepsie avec toutes ses périodes et ses différents phénomènes. Il n’est pas rare de voir l’écume qui s’écoule de la g’Lieule de l’animal se teinter de roug’e par suite de morsures de lalang'ue. Les phénomènes se produisent ég'alement chez le chat, le cabiai, le pig'eon, etc. ; l’ablation des lobes cérébraux, comme le fait éeinarquér M. le D' Bouchereau, n’empêche nullement l’attaque.

Nous ne voulons pas insistersur ces faits si intéressants. Désormais on ne doit plus confondre, avec l’alcoolisiTle proprement dit, les phénomènes d’épilepsie

qu’on observe chez quelques-uns de ces malades. Ces phénomènes doivent être rapportés à une complication d’ailleurs fréquente de l’alcoolisme et que l’on pourrait appeler V absint/üsmc. Un mot seulement à cet ég’ard ; la liqueur d’ahsintlie, du commerce et des cafés, ne renfermerait pas d’essence d’absinthe proprement dite, d’après un g’rand nombre d’auteurs. Evidemment, ils ne se sont pas donné la peine d’aller aux informations ; ils auraient vu qu’elle en contient au contraire des proportions très-notables. De plus, M. Mag-nan ayant expérimenté avec les autres essences entrant dans la composition àe V absinthe ^ îi reconnu que ces substances (fenouil, menthe, badiane, etc.) ne produisent que des effets insig’nifîants, tout au plus un peu d’excitation. Ajoutons que l’alcool ing’éré en môme temps retarde notablement les effets de l’essence d’absinthe, sans doute en ralentissant l’absorption (1).

Nous pouvons maintenant étudier l’ alcoolismedég’ag’é de V absinthisme . Nous allons examiner l’alcoolisme aig’u. puis l’empoisonnement chronique*

\] alcoolisme aigu correspond, à peu de chose près, à l’ensemble des phénomènes désig’nés sous le nom d’ivresse, bien que cette expression s’applique surtout aux phénomènes cérébro-spinaux. On observe d’abord un sentiment d’exubérance, de plénitude et de satisfaction g’énérales ; les idées sont plus claires, plus vives, la parole ardente et facile, les facultés surexcitées, etc. Il y a là évidemment des phénomènes de cong-estion encéphalique : j’entends l’hyperé-

<t) Conférences faites à l’asile Sainte-Anne, 1869.

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