CHAPITRE II
ACTION PHYSIOLOGIQUE DE l’ ALCOOL.
« Les alchimistes arabes ont nommé alcool le produit inflammable et spiritueux de la distillation du vin; Arnaud, de Villeneuve, qui vivait à Montpellier vers 1300, connaissait l’esprit-de-vin ; Raymond Lulle enseig’na sa rectification par le carbonate de, potasse » (1 ).
Nous n’avons pas autre chose à dire touchant l’historique de sa découverte ; il se peut que les Chinois l’aient employé.
Voici les propriétés principales de l’alcool, dont la connaissance est indispensable pour l’intellig’ence de ce qui va suivre : ce liquide est un des produits de la fermentation des matières sucrées; pur (alcool absolu), il est incolore, d’une densité de 0,8 en moyenne, bout à 78. L’alcool rectifié marque 42 à 43“ à l’aréomètre de Beaumé, celui du commerce seulement 30 à 36 , enfin l’eau-de-vie ne marque g*uère que 16 à
(1) Wùrtz, article Alcool du Dictionii. eiicyclopéd. Le mot alcohol signifie en réalité très-subtil (Littré). En délinitive, ce n'est pas autre chose que le synonyme du mot spiritus, esprit , sous lequel il est habituellement désigné.
22°. Par racLion de l’oxyg-ône, l’alcool se translorme d’abord en aldéhyde et en acide acétique, puis en acide carbonique et en eau; sa formule est
Il importe, avant tout, de ne pas confondre, comme on l’a fait jusqu’ici, l’alcool avec le vin. Ces deux liquides difièrent autant dans l’application et les résultats que dans leur composition ; le vin ne renferme g’uère que 10 à 15 pour 100 d’alcool; en revanche, il contient des éthers, des alcools amylique, butyrique, des huiles essentielles, du tannin, des matières g’ommeuses et sucrées, des tarlrates et phosphates de po^ tasse, de soude, etc. M. le professeur Sée fait remarquer combien il est irrationnel de comparer les effets d’un liquide aussi complexe à ceux de l’alcool, comme on l’a fait jusqu’ici ; on a été jusqu’à l’assimilation complète : or il y a un abîme, comme nous le verrons, entre le traitement d’une pneumonie par l’alcool et l’administration de quelques verres de vin, qui d’ailleurs en renferment très-peu.
Cela posé, nous allons étudier l’action de balcool tour à tour sur la peau et les plaies, puis sur le tube dig-estif, la nutrition, la température et la circulation, la respiration , le système nerveux, enfin les g*landes et les org’anes divers.
§ 1. — Action topique de ï alcool.
Il y avait au xiv” siècle cinq sectes principales en chirurg*ie relativement au traitement des plaies: «Les uns, avec l’école de Salerne, dit Guy de Chauliac, traitent par Xhumide, c’cst-à-dire cataplasmes et émollients ; les autres (ceux de Bolog*ne) traitent par le sec :
or, le type du sec, c’est le vin; d’autres, avec Guillaume de Salicet, traitent par l’huile et les corps g'rasla quatrième secte est celle des g-endarmes et cheva; liers de l’ordre teulonique, qui se soig’iient avec conjurations, breuvag’es et feuilles de choux. »
a La cinquième secte est celle des femmes et de plusieurs idiots qui remettent les malades de toute maladie aux saints tout bonnement, se fondant sur cela: a Le Seig’neur me l’a donné, le Seig'neur me l’ôtera «quand il lui plaira; le nom du Seig'neur soit béni! nAynen. » (1)
On voit que le traitement des plaies par les alcooliques ne datepasd’hier,il remonte même à Hippocrate : aussitôt l’alcool connu, on l’employa; A. Paré parle souvent de pansements exécutés avec Teau-de-vie mélang'ée ou non à la térébenthine (2) ; les chirurg*iens des siècles suivants continuèrent, pour la plupart, cette pratique, qui fut à peu près abandonnée dans la première moitié de ce siècle, et remise en honneur tout récemment.
L’alcool ag’it localement en faisant contracter les vaisseaux : tel qu’on l’emploie dans le traitement des plaies, il n’est pas à un deg'ré de concentration sufQsante pour coag’uler l’albumine, ou du moins il ne la coag’ule qu’incomplétement; en somme, il finit par exciter, irriter lég'èrement les surfaces ; une douleur peu vive, et surtout passag-ère, est ressentie par les
(1) Guy de Chaut iac, Chapitre singulier.
(2) A. Paré, édit. Malgaigne, t. Il, p, 39. Voy. aussi, pour l’historique du pansement des plaies par l’alcool, '^P. -A. de Gaujelaç, 'thèses de Paris, 1864.
malades; puis on remarque', au bout de quelque temps, un aspect rosé, propre, et en g’énéral satisfaisant.
Nul doute que ce ne soit un excellent mode de pansement propre à accélérer la g*uérison ; mais on a été plus loin : certains auteurs ont prétendu que l’on pouvait prévenir ainsi , dans un certain nombre de cas, les complications terribles d’érysipèle et d’infection purulente (pyohémie) et d’infection putride (septicémie). Dans une statistique du service de Velpeau, pour l’année 1865, je trouve, sur 120 opérations, 15 morts par érysipèle, et septicémie surtout. Velpeau fait remarquer que les pansements ont été très-variés, l’alcool a été employé dans la majorité, des cas g-raves,et les opérés ainsi pansés n’ont pas été plus' préservés que les autres : « Du reste, ajoute-t-il ce mode de pansement est au moins aussi inoffensif que les autres, et il y a lieu de persister dans ces essais. »
, Je remarque en outre, dans cette statistique, huit amputations g-uéries , sur huit opérations. Ce fait réuni à ceux que rapporte M. de Gaulejac encouragent évidemment a continuer l’emploi de l’alcool dans le pansement des plaies (2). En empêchant la putréfaction, la décomposition des matières sécrétées, il peut diminuer les dangers résultant de la résorption de ces matières, source réelle de la pyohémie, et de la septicémie.
(^1) Velpeau, Traitement des maladies chirurgicales pour l’année 1866. Leçons recueillies par A. Regnard; Paris, 1866.
(2) La destruction des globules de pus signalée par M. Chedevergne et Dubreuil n’a pas Timportance qu’ils lui accordent : le liquide n’en })ersiste pas moins avec ses propriétés.
§ 2. — Action sur le tube digestif.
Elle est très-nette et facile à constater. Nul doute qu’il u’agisse en nature, et les plus fervents adeptes de la combustion de l’alcool dans l’éconumie ne peuvent prétendre qu’elle ait lieu immédiatement dans l’estomac : de petites quantités seulement subissent la fermentation acétique (1).
A faible dose (un petit verre d’eau-de-vie, deux au plus), il ag^it comme stimulant, active la sécrétion du suc gastrique^ et aussi celle de la salive. De cette façon, il peut activer la dig’estion et faciliter la transformation en peptone des matières albuminoïdes. Donc, pris à doses modérées, il est éminemment utile, et les g’ens qui blâment le petit verre de l’ouvrier, ne savent en réalité ce qu’ils disent.
A doses plus élevées, et que nous appellerons toxiques, l’action irritante de l’alcool va jusqu’à l’indig-estion. Chez les animaux soumis aux expériences, on voit fréquemment l’ing’estion de l’alcool êtresuivie de vomissements; cependant c’est plutôt l’exception, et le fait ne se produit pas d’ordinaire, quand on a le soin d’attacher les animaux de façon à les tenir debout sur leurs pattes de derrière. Mag’endie a pensé que l’alcool en arrivant dans l’estomac coag’ule l’albumine et le mucus qui s’y trouvent. M. Cl. Bernard prétend que l’alcool à haute dose arrête la dig'estion chez les lapins. La chose est possible : seulement le
(1) Leuret et Lasègue, Recherches physiologiques et chimiques pour servir à l’histoire de la digestion.
sujet de l’expérience est mal elioisi, le lapin étant continuellement en dig*estion (Vulpian).
En somme, î irritation de l’estomac surtout et de l’intestin par l’abus de l’alcool n’est nullement douteuse : nous l’avons constaté chez les aleoolicjues.
Ajoutons que dans le cas do g*raisse ino’éi*ée, l’alcool à doses convenables peut en favoriser l’émulsion.
§ 3. Action sur la circulation^ la température et la
nutrition.
C’est ici le point capital de la physiolog-ie de l’alcool; c’est là que vont se présenter les plus g-randes difficultés, là que nous allons trouver les erreurs les plus g-raves accréditées parle temps et propag’ées par la routine.
On ne se demande plus maintenant si l’alcool ag'it par absorption. Cependant Orfila avait eu cette singulière idée d’attribuer l’ivresse à une action sur les extrémités nerveuses qui réag’i raient à leurtoursur les centres, sans intervention de l’absorption : opinion d’ailleurs émise, en 1811, par B. Brodie (1). Mag’cndie a démontré d’une manière irréfrag'able que l’alcool est absorbé et pénétre dans le sang* directement par les veines (2).
L’action de l'alcool sur la circulation est extrêmement dificile à analyser. Un premier fait à noter, et
(1) Journal de médecine de Leroux, Corvisart et Boyer, 1813. Vov. aussi : Carpenler, On the use and abuse of alcoolic liquors, 1850;
W. Marcet, Med. Times and Gaz., 1860.
(12) Magendie, Précis élémentaire de physiologie, 1825..
qui résulte de l’expérience journalière, c’est que l’alcool excite les battements du cœur, au début, accélère le pouls, roug*it la face, en un mot, active la circulation en g’énéral. Les phénomènes d’excitation intellectuelle, d’après les dernières recherches (1), sont surtouten rapport avec l’hyperémie cérébrale active: nul doutequecette hypérémien’existe au début de l’ing’estion de l’alcool à doses non toxiques. Le fait a été constaté d’ailleurs dans les expériences remarquables de A. Samson sur les anesthésiques (2). Il constatait les effets des divers ag*ents sur une patte de g’renouille placée souslemicroscope. Or, l’alcool, comme les autres anesthésiques, produisit constamment, au début, un accroissement de l’afflux sang’uin. Plus tard survient une stase, et finalement, au moment de l’anesthésie, une ischémie complète.
Il est donc avéré que l’un des premiers effets de l’alcool consiste dans une excitation de la circulation, un afflux sang’uin plus considérable : effet qui pourra être unique si la dose est peu considérable, si l’on en supprime rapidement l’administration.
Plus lard, au contraire, avec des doses plus considérables, il y a ralentissement^ affaiblissement de la circulation.
Mais que devient la température interne, au milieu < de ces modifications, dans la vitesse du courant sanj g’uin? Cette question capitale se rattache directement i à celle de la transformation de l’alcool dans le sang* :
(1) Voy. Hammond, On Wakefullness; Philadelphia, 1866, et 1 Regnard, Nouvelles recherches sur la congestion cérébrale, 1868.
(2) A, Samson, On the action of anestætics and on the adnu->
I nistration of chloroform. Med. Times and Gaz., 1864, •
nous sommes conduits à l’examiner en même temps.
Plusieurs auteurs, Mag'endie (loc. cit.), Ség*alas (1), Wasserfuhr (2) avaient émis l’idée que l’alcool doit se retrouver en nature dans le sang*; on le chercha et on ne le trouva pas (3). On pensa qu’il devait se rencontrer dans les produits de la respiration (4), dans les sécrétions. MM. Bouchardat et Sandras, Wohler (5), Royer Collard (6), ne purent le constater ni dans l’air sorti des poumons, ni dans l’urine.
On en conclut tout naturellement, que l'alcool se détruisait dans rorg*anisme. M. Bouchardat et Sandras formulèrent la théorie en vertu de laquelle, subissant la fermentation complète, l’alcool s’oxydait dans l’économie pour en sortir en eau eten acide carbonique. A peine même si l’on daig-nait faire mention des produits de transition, l’acide acétique et l’aldéhyde. Et ainsi le produit de la distillation du vin fut considéré comme un aliment ternaire et comme un des plus propres à entretenir la chaleur animale : par ainsi, à conserver les forces (7). Disons-le rapidement, car nous V reviendrons plus loin; c est en vertu de ces
(1) Mémoires de l’Acad. des sciences, 1823.
(2) Rust’s M.igaz , 1828.
(3) Bouchardat et Sandras, De la digestion des boissons alcooliques et de leur rôle dans la nutrition. Annales de chimie et de pliysique, t. XXI.
(i) Magendie, Bulletins de la Société philos., 1811. — Tiedmann, Zeitschrift für physiologie, t. I.
(51 Journal du progrès, 1827.
(6) De l’usage et de l’abus des boissons fermentées. Thèse de
concours, 1838. .
(7) Voy. aussi Liebig, Chimie organique appliquée à la physiologie et à la pathologie, 1852.
données que Toddinaug'ura le système de médication qui porte son nom.
Tel était l’état de la science et de l’opinion lorsque parut le livre de MM. Maurice Perrin, Lallemand et Duroy (1). A la suite d’expériences variées autant que sérieuses, ces auteurs conclurent à l’élimination de l’alcool en nature, après un séjour plus ou moins long* dans le sang* et dans divers org’anes. Pas de transformations, partant pas de combustion : il ne pouvait plus être question de qualités alimentaires quelconques. Nous ne pouvons donner ici une analyse de cet important travail (2) : rappelons seulement que ces expérimentateurs retrouvèrent de l’alcool en nature dans le sang* et les org’anes et ne purent jamais, en revanche, constater ni acide acétique, ni aldéhyde.
L’effet produit fut une stupéfaction mêlée d'enthousiasme. Chose rare, on admit g’énéralement ces faits, si complètement en contradiction avec les opinions classiques. Gela dura peu : le premier moment de stupeur passé, la réaction se fîtjour par l’intermédiaire de Y Union médicale M. E. Daudoti^i). M. Maurice Per-
rin avait annoncé, que l’alcool doit se retrouver en totalité dans les sécrétions ou les org’anes : il était allé trop loin. M. E. Baudot n’en trouva point dans l’urine, au moins pour quelques-unes de ses expériences : cardans d’autres cas, il en constata des quantités notables, fait important pour la théorie de M. Maurice
(1) Du rôle de l’alcool et des anesthésiques dans l’organisme; recherches expérimentales; Paris, 1860.
(2) Dictionn. encyclopéd., art. Alcool, 1866.
(3) De l’a-lcool, de sa destruction dans l’organisme, in Union médicale, 1863 et 64.
Perrin. Du reste, M. Baudot, eut tort de conclure de ces expériences, rpie l’alcool était bien un aliment, comme le veut Liebig* : ce qui ne ressort en aucune façon des faits par lui consbités.
Heureusement, des études infiniment plus rig’oureuses furent entreprises et menées à bon port par plusieurs élèves de l’Ecole de Dorpat. Dès 1854, lUidolpli Maring’ (1) n’avait pu retrouver dans les org*anes que l’alcool en nature, jamais ses produits intermédiaires de transformation ; jamais de trace d’acide acétique ni d’aldéhyde. Plus tard, et un peu après MM. Maurice Perrin et Lallemand, Edmond Strauch (2) retrouva ég*alement, après la mort, l’alcool en nature dans le sang*, le cerveau, le poumon, le foie, la rate et les reins. Enfin, en 186G parut le travail si remarquable de Hug’o Schulinus (3) sur lequel nous devons nous arrêter un instant.
Cet auteur dont les expériences ont été faites sous la direction du professeur Buclieim, constate ég’alement la présence de l’alcool dans la plupart des org*anes; selon lui, et contrairement à ses prédécesseurs, c’est le sang* qui en renferme le plus. Il arrive à ce résultat, que la quantité d’alcool excrétée est toujours minime relativement à celle qui a été absorbée. M* Leg*ras (4) en conclut que Hug-o Schulinus peut
(1) De mutationibus spiritus vini in corpus ingesti, diss. Dorpat, 18o4i
(2) De demonstratione spiritus vini in corpus ingesti ; Dorpat,
(3) Ueber die Wirkung des Alcoliols. Arcbiv der Heilk., 18664
(4) Contributions à l’emploi thérapeutique de l’alcool. Thèse de Paris, 1866.
être reg’ardé comme partisan de l’ancienne théorie. Rien de moins exact, à notre avis : et l’élève de Dorpat s’est d’ailleurs bien g-ardé d’affirmer une pareille opinion. Tout ce qu’il en conclut, c’est qu’une partie de l’alcool seulement se retrouve dans les excrétions et dans les org’anes : conclusion infiniment plus scientifique que celle de M. Baudot.
Mais voici que justement, il a paru, à Doprat encore, un travail qui nous paraît résumer et trancher complètement la question en litig’e. Il s’ag*!! d’un mémoire, que nous ne voyons cité encore dans aucun ouvrag’e français, et qui est dû à M. Sulzynski et Mary an (1).
Mêlant de l’alcool au sang* fraîchement sorti des vaisseaux, ces expérimentateurs en retrouvent beaucoup moins par la distillation que dans le cas ou le sang* a été mélang'é apres un séjour d’une certaine durée hors de la veine; moins encore dans le cas où il était saturé d'acide carbonique. Ils concluent de ce fait, ajouté aux autres résultats connus, que l’alcool subit partiellement une véritable destruction dans le sang*, destruction en rapport avec la quantité d’oxyg*ène libre dans les vaisseaux. Le reste s’accumule momentanément ou disparaît en nature, surtout par la peau, le poumon et les reins.
Mais les auteurs de cet intéressant mémoire se g*ardent bien de faire de l’alcool un aliment d’après ce seul fait de sa destruction partielle dans rdrg*ani^ne. Ils formulent, au contraire, cette conclusion^
(1) liebér die Wirkung des Alcohols, Chloroform und Æther aufden thierischen Organismüs. Ddrpat, 1866, ét Ganstat'., 1867.
que nous tenons à reproduire : « L’alcool, le chloroforme et l’éther agissent en diminuant l’échange des matériaux, en interrompant les processus d’oxydation par leur action sur les globules rouges ; d'où f abaissement de la température, l accumulation de l'acide carbonique et les dégérescences graisseuses, d’où l’impossibilité de considérer ces agents comme nutritifs (1). »
Du reste, depuis longtemps on avait signalé un fait propre à éveiller l’attention des partisans de l’opinion de Liéhig et de M. Bouchardat.
Lehman (2), Yierord (3), dès 1845, avaient constaté la diminution de l’acide carbonique exhalé sous l’influence de l’alcool. Ces études furent reprises par divers auteurs, que nous aurons à citer, entre autres par M. Maurice Perrin. Ce dernier reconnut que l’émission de l’acide carbonique diminue sous l’influence des boissons fermentées, et que celte diminution est en raison de leur richesse alcoolique (4). Cette diminution a varié dans les proportions de 5 à 22 pour 100, ce qui vaut la peine qu’on en tienne compte.
Malheureusement M. Perrin en est resté là et n a pas poussé plus loin ses expériences, surtout au point de vue de la température, ce qui est capital. Il a bien essayé de constater les variations de l’urée; mais il n’est arrivé qu’à des résultats négatifs ou plutôt nuis. Or, dès 1849, un physiologiste éminent, enlevé trop tôt
(1) Loc. cit.
(2) Précis de chimie physiologique animale.
(3) Physiol. des Aliments; Carlsruhe, 1845.
(« M. Perrin, De rinlluence des boissons alcooliques pnses a doses modérées sur la nuliition, in Complos -rendus de 1 Acad, des sciences, 1864.
à la science, Bocker, disait de [‘'alcool : «Qu’il agdten retardant la décomposition organique; il ralentit l’expulsion par l’urine des produits encore utiles à la vie, il diminue l’expiration de l’acide carbonique et fait perdre aux globules du sang’ la propriété de rougir au contact de l’air (1). «D’autre part, Hammond confirma ces résultats pour ce qui concerne les matières quaternaires. Il constata qu’avec une dose convenable d’alcool et des aliments en quantité médiocre il n’y avait pas de dépérissement sensible. En un mot, l'alcool à doses modérées est un antîdéperditeur ; en diminuant les oxydations, il conserve les tissus. Cela paraît se produire par une action directe sur les g’iobules du sang; il cimenterait l’oxygène avec eux, d’après Bocker. Plus exactement, il les empêcherait en partie de fonctionner, ainsi que cela a été confirmé par le travail cité de Sulzynski et Maryan. Nous verrons plus loin ce qui peut résulter d’une pareille action lorsqu'elle se prolonge.
En somme, étant prouvé que l’alcool diminue les processus d’oxydation, on peut prévoir son action dépressive sur la température. Nous l’avons déjà fait pressentir. En 1848, MM. Duméril et Demarquay, dans un travail qui passa à peu près inaperçu, affirmèrent que la chaleur animale peut baisser considérablement, de 9®, dans certains cas, sous l’influence de l’alcool (2).
(1) \V. Bocker, Beitraege zur Heilkunde, insbesondere zui krankheils genusiniitelund Arzneivirkungs-behre. In-8", 1849. Analysé iii Archives gén. de méd., 1849.
(2) Duméril et Demarquay, Recherches expérimentales sur les n'.odifications imprimées à la température, etc.; Paris, 1848.
ISG9. — Godfrin. ‘i
Mais ce sont surtout les travaux d^Ëdouard Smith (1). qui ont étal)li d’une façon irréfrag’able le fait de l’abaissement de la température par l’alcool : « L’alcool, dit-il, aug-mente la force du cœur, fait affluer le sang* vers les parties périphériques : d où une déperdition de calorique plus considérable a la surface, coïncidant du reste avec une sensation de chaleur plus intense, la peau étant en réalité plus chaude. Il restreint l’alimentation, diminue l’excrétion de l’eau et de l’urée, ralentit l’action de la salive et la digestion des féculents. Il modifie les rapports entre la circulation centrale et la circulation péripliérique, et diminue la production de chaleur animale. » Les mêmes résultats ont été constatés par M. Maunce Perrin, qui ne trouve qu’un abaissement de moins de 1°. Enfin, plus récemment encore, MM. S. Uinger et W. Richards ont communiqué à la Société royale de médecine de Londres le résultat de leurs expériences, constatant l’abaissement notable delà température par l’alcool (2).
Un médecin russe, M. Tscheschichin, a confirmé ces résultats. Il a vu chez le lapin, par finjection de 10 à 15 grammes d’alcool, la température tomber de 38 à 36° 5. Le train antérieur surtout devient turgescent et très-chaud, et la chaleur ainsi perdue contribue au refroidissement intime : néanmoins cette déperdition de chaleur ne joue, selon nous, qu un rôle assez faible dans l’abaissement réel de la température interne [Ccntrcilbldit^ 1868).
(1) /» tlie Méclico-chirurgicalTransactions, 1856 et 18r)9; the * British poreigii Medico-cliiiurgical Rewiev, 1856; Dublin Medical Presse, 1860; tlie Lancet, 1861.
(2) Med. Times and Gaz., 1866.
Nous avons voulu répéter ces essais, ce qui n’a pas encore été fait en France, car les travaux de M. Perrin à ce sujet sont empreints d’un caractère vag'ue, l’auteur n’y ayant attaché qu’une importance secondaire. Pour nous, elle est capitale. Nous avons procédé à ces expériences, d’ailleurs très-simples, avec le concours de M. le D’’ Reguard. Il nous a semblé que l’application du thermomètre dans le rectum était indispensable pour avoir des données exactes, en raison des modifications de la peau par l’alcool et des pertes de temps qu’entraînent les mesures prises à l’aisselle.
Expérience F*. — Le 21 mai, à 10 heures 45 minutes, étant à jeun et bien portant, j’ai pris, en une seule fois, 150 g*r. de bonne eau-de-vie. Le thermomètre, placé dans le rectum immédiatement avant l’ing-estion, marquait 37“ 5 exactement.
Une heure après, la température du rectum était de 36” 4. Le thermomètre fut laissé tout le temps nécessaire, plus de six minutes, et retiré alors que toute oscillation avait cessé depuis 3 minutes au moins.
Expérience IL — M. R prend à la meme heure
la même quantité d’alcool, mais en trois fois, à 10 minutes d’intervalle. Le thermomèb’e marquait 38" dans le rectum au moment de l’ing'estion. Il y a, du reste, un lég*er état de malaise entretenu depuis plusieurs . jours par une bronchite lég’ère.
Une heure après, la température rectale était de de 37“ 5. Une petite quantité d’urine claire comme de l’eau est rendue à ce moment. Depuis quelques jours et encore un instant avant l’expérience, l’urine du sujet était extrêmement roug*e et charg-ée.
Voilà qui confirme enlièrement les données déjà
acquises et non contestées.
Il était inutile de pousser les choses plus loin pour établir un fait non controversé; il était bon de le confirmer.
Nous ferons remarquer, à ce propos, la différence qui s’est produite ici : M. R s’est trouvé fort heu-
reusement en proie à un très-lég'er état fébrile durant en réalité depuis quelques jours, avec anorexie, etc. Chez lui, l’abaissement n’a été que d’un demi-degré. Il est juste de remarquer aussi que l’eau-de-vie fut prise en trois fois.
Chez nous, au contraire, rabaissement de la température rectale fut de l%2. Nous étions en parfaite santé, et, d’autre part, la dose fut avalée d’un seul coup. L^effet produit fut des plus remarquables et des plus nets. Peut-être y aurait-il lieu de croire que la dépression de la température est plus facile et plus rapide chez le sujet sain que chez le sujet fébricitant, ce qui s’accorde d’ailleurs avec la théorie de la fièvre.
Remarquons enfin chez M. R cette émission d u-
rine limpide : peut-être l’élimination de l’alcool se produisit-elle plus vite.
Enfin l’observation suivante, des plus remarquables, tranche définitivement et résout la question.
Observation II.
M. le D' Mag’nan nous a communiqué l’observation vante, qu’il doit à l’oblig-eance de M. Dug-uet, chef de clinique à l’hopilal de la Pitié.
11 s’ag’it d’une femme âg’ée de 38 ans, de constitu*
lion vig’oureuse, qui, le 3 mars 1869, à dix heures du matin, a été apportée à la Pitié, salle Saint-Charles, n° 14, service de iM. Peter.
Cette femme, après avoir fait la veille des libations copieuses, s’étant ég’arée dans la campagme aux environs d’Ivry, avait passé la nuit sous une pluie g*laciale et torrentielle. Elle avait été aperçue errante, vers trois heures du matin, par des cultivateurs du pays. A six heures, elle avait été trouvée g-isante dans un fossé, froide et complètement sans connaissance. A l’arrivée à l'hôpital, le coma est complet , le refroidissement périphérique considérable , la sensibilité presque nulle, les pupilles resserrées; les bras et les jambes sont animées de mouvements convulsifs, lents, ressemblant à des torsions, ou, mieux encore, à une sorte de reptation dans tous les sens; la force déployée dans tous ces mouvements est considérable; le pouls est plein, rég’ulier, mais peu fréquent. La température, prise avec soin au moment meme de la visite, donne 26“ à l’aisselle et au vagan. La malade, placée dans un li tel réchauffée à l’aide d’alèzes chaudes, on lui administre des boissons stimulantes; peu à peu les phénomènes convulsifs cessent, la température s'élève insensiblement, et la malade reprendconnaissance vers quatre heures et demie du soir. A partir de ce moment, toutes les fonctions se rétablissent avec rapidité, et le retour à la santé se fait complètement, puisque la sortie de l’hôpital a lieu le surlendemain.
M. Hirne, stagiaire du service, a pris la température à divers intervalles depuis la première exploration, qui avait donné 26".
Voici le tableau de son observation g-raduelle :
Heures.
Vagin.
Aisselle.
La première exploration a été faite d’une façon trèsprécise (levant MM. Peter, Dugaiet, en un mot, tout le service de la clinique.
Telle est, d’une façon g-énérale, l’action de l’alcool sur la température, c’est un dépresseur; sur la nutrition, c’est un antidéperditeur ; un médicament d’éparg’ne, selon l’expression de M. Sée.
Mais quand l’usag*e s’en prolong-e d’une façon exa- "•érée, la diminution des processus d’oxydation, qui pouvait constituer une éparg-ne momentanément avantag’euse, devient une cause naturelle de dénutrition. Les tissus, incomplètement nourris par un sang* en définitive altéré, subissent la mort lente par dég*énérescence g*raisseuse, la stéatose. Elle se produit pas un mécanisme analog*ue à celui de l intoxication arsenicale, phospliorique , etc., mais beaucoup plus lentement. Les expériences pour le prouver sont toutes faites; elles se réalisent tous les jours sur les malheureux alcooliques, dont les nombreuses nécropsies décèlent, dans un g*rand nombre d’org*anes, la stéatose la plus complète. Nous renvoyons au chapitre rs où sont exposées en détail les lésions de 1 alcoolisme chronique; il est inutile d’en recommencer la description.
On a prétendu récemment que dans 1 action do
l’alcool à haute dose, et lorsque se produit l’anesthésie, il y aurait décomposition du protagone, substance existant ég’alement dans les gdobules roug’es du sang, et dans le système nerveux. Nous reviendrons sur ce fait intéressant à propos de l’action sur le cerveau et la moelle (1). Disons .de suite que les globules de graisse constatés à la surface du sang des individus morts en état' d’ivresse (Magnus Huss) sont évidemment le résultat de cette altération inconnue de M. Perrin, le dédoublement du protagone en acide oléique, phosphoglycérique, etc.
Nous traiterons incidemment la question de Tinfluence de Talcool sur la respiration. Cette influence est surtout médiate et doit être étudiée à propos de la nutrition en général et du système nerveux. Pour le premier point, nous avons vu que l’alcool diminue la quantité d’acide carbonique exhalé. Il n’est pas douteux qu’il ne s’échappe en nature, — partiellement, bien entendu, — par le poumon. Il suffit de rappeler cette chose bien simple, oubliée par des savants disting’ués : l’odeur de Thaleine des ivrognes. Lorsque l*bn nous parle de malades ayant avalé des
(1) D’après les recherches les plus récentes, les globules rouges se composent de deux parties ; une matière fondamentale ou stroma, une matière colorante, l’hémoglobine, toutes deux albuminoïdes. Dans le stroma, on trouve : a. du protoplasma analogue à celui des globules blancs; b. la globuline (Lecanut, Schmidt); c. le protagone, découvert en 1866 par 0. Liebreich, matière grasse et phosphorée, paraissant formée par le mélange des matières connues sous le nom de cérébrine et de lécythine. Le protagone se trouve non-seulement dans la substance nerveuse et les globules rouges, mais encore dans le plasma du sang.
doses notables d’eau-de-vie sans que leur souffle exhalât la moindre odeur, nous sommes forcés de croire à une exception inexpliquée ou à une aberration de l’odorat chez l’observateur. Le fait de l’odeur alcoolique de l’haleine ne peut être l’objet d’une discussion sérieuse..
D’après M. Maurice Perrin, l’élimination par le poumon, de l’alcoolen nature se continueraitpendant huit heures environ. C^estàcette action irritante locale qu’il faudrait attribuer sinon la fréquence des pneumonies chez les ivrog'nes, au moins très-probablement leur g’ravité exceptionnelle. Quant au rhythme des mouvements respiratoires, il est plutôt accéléré au début, comme la circulation; plus tard, ralentissement et embarras pouvant aller jusqu’au stertor : nous y reviendrons à propos de l’étude des modifications du système ner veux.
§ 4. — Action sur le système nerveux.
Si nous avons eu quelque peine à débrouiller l’action exacte de l’alcool sur la nutrition et la température , nous craig*nons d’en avoirplus encore pour ce qui concerne le système cérébrospinal et ses fonctions. II ne s’ag^it plus avec l’ancienne école, de constater simplement les faits et de les accumuler sans les comprendre. La' méthode physiologique restituée en France à l’étude des médicaments par notre maître, M. le professeur Sée, exig’c plus d’eflorts et de raisonnement. Un fait capital, et des plus saillants pour le sujet qui nous occupe, c’est la différence des effets produits
par la diversité des doses, par leur iisag’e passag’er ou leur prolong'ation.
Considérez cet individu aux yeux brillants , au visag’e animé, à la parole entraînante et facile, pleine de verve et de pétillements; eomparez-le à cet autre à la face livide, étendu comme une brute, sans mouvements et sans connaissance, au milieu de ses déjections. Voilà certes la thèse et l’antithèse, et qui se douterait au premier abord qu’une môme substance est la synthèse? « C’est pourquoi, dit M. Sée, je vous répéterai toujours, non pas la forme, comme Bridoison, mais la dose, la dose» (1).
Ce n’est pas à dire qu’il s’ag'isse là de faits merveilleux. Rien de miraculeux dans l’org*anisme sain ou malade : toujours les lois physiolog'iques exag’érées ou déviées, mais jamais remplacées par la fantaisie. C’est la g*rande idée de Broussais et si féconde ; l’état patholog’ique, ne peut produire de phénomènes vraiment nouveaux. Il nous faut donc chercher en vertu de quel mécanisme et de quelle action 'physiologique l’alcool ag-it à faible dose sur le oerveau, pour le surexciter, à haute dose pour le déprimer et l’anéantir.
Hammond a reconnu trois modes d’action de l’opium sur les centres nerveux, selon la quantité employée. A faible dose, excitation; à haute dose, sommeil, affaissement; à dose toxique, coma, stertor. Et ce dernier effet ne provient pas de l’action directe et immédiate sur l’encéphale, mais bien de la paralysie des centres respiratoires,, de l’asphyxie. La preuve,
(IJ Clinique de la Charité, 1869 : leçon sur le traitement de 1 asthme et 1 action du tabac et de la nicotine.
c’est que la respiration artificielle fait disparaître le stertoret le coma, pour ne plus laisser subsister que le sommeil , comme avec les fortes doses non toxiques (1).
Il y a pour l’alcool quelque chose d’analog'ue, sinon de tout à fait identique, et il importe de disting’uer ses effets sur les centres nerveux selon qu’il est donné : a) à faibles doses; b) à hautes doses] c) à doses toxiques,
a) A faible dose. — H y a véritablement excitation cérébrale, aug-mentation des facultés intellectuelles, loquacité, etc. D’après ce que nous savons de l’état du cerveau pendant la veille, et au moment de l’excitation, d’après les recherches de Durham, de Hammond, de M. Regriard [loc. cit.), nous pouvons affirmer qu’il y a hyperémie cérébrale : dans le sens moderne du mot, c’est-à-dire suractivité circulatoire, hyperémie artérielle active. Gela correspond a la première période de l’ivresse; c’est le premier effet produit. C’est donc par l’intermédiaire de la circulation, excitée dans le cerveau comme partout ailleurs, que se produit cette excitation intellectuelle, ce commencement de délire.
L’action sur le cœur est insuffisante à expliquer ces hyperémies locales : il doit y avoir des paralysies directes ou réflexes des vaso-moteurs, d’où les dilatations des artérioles.
h) A haute dose. — Il se manifeste alors, comme avec l’opium, comme aussi avec les autres anesthé-
(1) Hammond, On Wakefullness ; Philadelphia, 1860.
siques, du ralentissement considérable de la circulation encéphalique. L’individu tombe par conséquent dans ce lourd sommeil qui accompag*ne l’ischémie cérébrale exag’érée, comme le sommeil naturel accompag’iie une anémie cérébrale relative et normale.
L’observation suivante est, sous ce rapport, extrêmement remarquable et intéressante.
Observation III.
Ingestion d’alcool chez une jeune fille de 15 ans. — Sommeil léthargique sans stertor, avec respiration normale. — Guérison (1).
Une jeune fille de 15 à 20 ans est apportée à l’hôpital g’énéral de Birmingham dans un état d^immobilité complète. La température du tronc et des extrémités est normale : l’expression de la face , l’aspect général parfaitement tranquilles et naturels; pas de lividité, pas de mouvements convulsifs. La respiration est normale, sans stertor : rien de particulier du côté du pouls ni de l’haleine. Les pupilles sont plus dilatées que dans le sommeil normal , mais pas plus qu’elles ne le seraient si la malade était éveillée. Gela est important, parce que l’alcool à doses toxiques produit une dilatation delà pupille, et c’est là sans doute l’origine de celle qui existe actuellement, bien quelle ne soit que relative. L’insensibilité est des plus complètes : les attouchements, les piqûres, etc., passent absolument inaperçues.
Pour tout renseignement , on nous raconte que cette jeune fille est domestique, qu’il y a eu une que-
(1) W.-F. Wade, in Britisli méd. Jouni., 1867, t. I, p. 689.
relie dans sa maison, querelle à laquelle elle n’a pris aucune part; elle n’a pas reçu de coups, n"a été soumise à aucune violence. La nuit dernière, au matin, quand le désordre eut cessé , elle fut trouvée dans l’état où nous la voyons aujourd’hui.
Je crus à une forme comateuse de l’hystérie et j’attribuai celte attaque à la frayeur à laquelle cette jeune fille avait pu être en proie. Cet état se prolong'ea environ trente-si.\ heures, après quoi la malade s’éveilla, non g’raduellement, mais tout d’un coup et sans avoir conservé de trouble d’aucune sorte.
Je n’avais jamais observé de symptômes hystériques d’un g*enre aussi sing'ulier, et j’avoue que l’idée d’une intoxication alcoolique ne me vint pas jusqu’à ce qu’un fait analog'Lie eût lieu chez une jeune servante dans ma propre maison. Elle n’avait jamais présenté de symptômes d’hystérie, et un matin, on la trouva dans son lit en proie à un sommeil ou à un coma pareil au précédent. En même temps j’appris que la veille, en se couchant, elle avait pris 6 à 8 onces de portwine. Quant à l’explication des phénomènes observés, on peut dire que cela tient à l'âg’e et à la position sociale des sujets.
Voilà un cas d’alcoolisme aig’u qui a été pris pour un accès de létharg’ie hystérique. Le fait prédominant, c’est un sommeil tranquille, quoique infiniment profond, avec anesthésie manifeste. Nul doute qu’il n’y eût dans ce cas une ischémie cérébrale considérable; d’où les phénomènes observés.
L’absence de stertor et de coma véritable montre que l’effet toxique ne s’était au moins que partiel-
lement produit. C’est un cas de véritable hypnotisme. Quelque chose d’analog-ue se produit lorsqu’on boit certains vins blancs qui vous endorment momentanément, après une excitation très-fug-ace, sans amener d’ailleurs ni malaise notable, ni indig*estion , ni coma véritable. L’âg-e des jeunes filles précitées, leur inexpérience en pareille matière, peutêtre un tempérament nerveux ou hystérique plus ou moins prononcé, expliquent suffisamment l’effet produit dans ces circonstances.
Le fait pratique et que nous retenons, c’est la diminution de la circulation, l’ischémie cérébrale produite par l’alcool à haute dose; nous verrons le parti qu’on en peut tirer dans le traitement de la cong’estion et du délire. Gela est constaté directement dans les expé- , riences de A. Sanson, déjà citées : à l’ischémie par l’alcool succède une stase momentanée; puis, au moment du sommeil et de l’anesthésie commençante , une contraction des artérioles pouvant aller jusqu’à Y obstruction complète (1).
c) A doses toxiques. — L’alcool à doses toxiques produit le coma et plus exactement les phénomènes de l’apoplexie en même temps que l’anesthésie qui s’y trouve comprise.
L’individu est dans f immobilité, avec la face pâle le plus souvent, la respiration stertoreuse, privé complètement de connaissance et de mouvement.
Quel est alors l’effet produit? Il y a persistance même avec exag-ération de l’ischémie cérébrale men-
(I) A, Sanson, loc. cit.