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DEUXIÈME PARTIE IVRESSE, IVROGNERIE, ALCOOLISME

Les boissons spiritueuses introduites dans l’organisme peuvent engendrer, selon les doses absorbées et la manière dont on les aura ingérées, l'ivresse, l’ivrognerie ou l’alcoolisme.

L’ivresse et l'alcoolisme peuvent se définir, l’état de l’organisme transformé ou modifié par une quantité trop grande ou un abus continu de liqueurs fortes.

L’ivresse se distingue de l’alcoolisme en ce que ses manifestations, peut-être plus aiguës et plus fortes, n’ont cependant qu’une durée passagère.

L’alcoolisme, au contraire, est une intoxication due au contact prolongé de boissons alcooliques, à une saturation de l’organisme, qui modifié peu à peu, ne pouvant revenir à son état normal, subit des altérations profondes et durables.

L'ivresse a plusieurs degrés ou plutôt plusieurs périodes. On les ramène à trois.

La première s’accuse par un sentiment général de bienêtre; une douce chaleur envahit d’abord l’estomac, puis tout le corps, la circulation, la respiration de l'individu sont plus actives, la puissance musculaire, les facultés intellectuelles sont plus vives, la pensée est plus rapide.

Cette exaltation s'accompagne d’une gaîté loquace, expansive et au milieu des impressions agréables qui le pénètrent, l’homme comme au travers d’un prisme enchan-

FA td teur, ne voit plus guère que l'aspect riant des choses; c’est aussi le moment des saillies spirituelles, des réparties fines, mais en même temps des indiscrétions. Cette période constitue l’ébriété.

Dans la seconde période, au contraire, on remarque une dépression de toutes les facultés intellectuelles, tout devient confus et s’affaiblit, le malade titube, va de travers, en même temps que se manifeste chez lui une espèce de perversion qui le rend triste ou gai, violent ou caressant, phénomènes qui tiennent d’ailleurs autant au caractère de l’individu qu'à la nature de la boisson ingérée.

Le troisième degré est caractérisé par la perte complète des fonctions cérébrales. L’individu dégradé et tombé à terre est ivre-mort. Mais, longtemps avant d’en arriver là, il a perdu toute conscience de lui-même, et ses actes, à ce point de vue, sont différemment appréciés selon les époques. S'il fallait s’en rapporter à Taine, en Allemagne et en Angleterre, ce n’est pas un déshonneur pour un homme bien élevé de sortir de table avec un léger commencement d'ivresse; chez nous, au contraire, c’est une tache; en Italie, c’est une honte, et en Espagne la dernière des bassesses. Nous ignorons à quelle époque se rapporte cette opinion de M. Taine, mais nous pensons que cette question est aujourd’'hüui autrement considérée. Il n’est pas en effet de pays civilisé, qui n'ait édicté des lois plus ou moins sévères contre l’ivrognerie, lois dont l’efficacité est plus ou moins illusoire. En France, la loi de Théophile Roussel, appelée à frapper l'ivresse, est tombée à peu près en désuétude.

Quand la quantité d'alcool absorbé dépasse de beaucoup le chiffre toxique limité, les trois phases que nous avons indiquées se succèdent avec une telle rapidité, qu’il est à peu près impossible d’en suivre nettement les évolutions, mais,

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HA Ur quelle que soit cette rapidité, l'individu n'est jamais foudroyé.

Quand, au contraire, la quantité d’alcool ne dépasse que de peu cette limite, les périodes de l’intoxication sont moins accusées; le malade peut mourir soit par suite d’une axphyxie causée par l’action de l'alcool, action que nous étudierons dans la troisième partie de notre travail, ou bien, il peut vivre encore quelques jours, et ne succomber au bout de ce temps, qu’à cause de lésions intérieures déterminées par le passage du poison.

Il est évident pour nous que pendant la dernière période de l’intoxication alcoolique, le froid doit aider activement l'alcool dans son œuvre de destruction.

Nous parlerons plus loin des médicaments employés contre cet empoisonnement aigu, en même temps que des moyens usités contre l’empoisonnement chronique ou alcoolisme.

lvrognerie.— Les ivrognes, a dit Trélat, sont des gens qui s’enivrent toutes les fois qu'ils en trouvent l’occasion.

L'ivrognerie est.donc constituée par l'habitude de boire jusqu’à s’enivrer. Elle diffère de l'ivresse ea ce que celle-ci n’est qu'accidentelle, passagère, un fait isolé, et que l’autre est la répétition de ce même fait. C’est la route droite et sûre qui mène à l'alcoolisme. L'ivrogne boit d’abord pour oublier, pour noyer ses chagrins, pour éprouver une certaine sensation de plaisir, qu’il cherche alors à multiplier le plus souvent possible, et bientôt ce désir devient un besoin, dont la privation détermine un malaise que peut seul calmer l’alcool. Dès cet instant, l'organisme s’imbibe du poison, il se fait une imprégnation lente mais progressive, les tissus sont modifiés, l’ivrogne est un alcoolique. On peut cependant devenir alcoolique sans être un ivrogne, sans être même

Dep passé par l’ébriété, si on fait un usage régulier, prolongé de boissons fermentées et de petits verres.

L’alcoolisme est un fléau très «répandu; il sévit surtout dans le nord où le froid excite les habitants à user des spiritueux. Ainsi, d'après la statistique, en Suède, chaque habitant absorbe en moyenne de 80 à 100 litres d’eau-de-vie par an; aussi rencontre-t-on beaucoup d’alcooliques dans ce pays.

Un homme ainsi intoxiqué présente, d’après M. Legrand du Saule (Gazette des hôpitaux, 1883), les caractères suivants : visage coloré, enluminé, le nez présentant souvent des varicosités, tremblement dans la main tendue, perte d’appétit, sommeil souvent agité. On a divisé cette intoxication en deux catégories: l'alcoolisme chronique et l’alcoolisme aigu; l’alcoolisme chronique où les diverses fonctions du système nerveux, sensibilité, intelligence, motilité, sont altérées à des degrés divers; et l’alcoolisme aigu, où ses manifestations, plus bruyantes, plus profondes engendrent la folie, le delirium tremens, ete. Ce sont là des considérations plutôt médicales que pharmaceutiques sur lesquelles nous devons glisser. Nous ne pouvons cependant passer sous silence une opinion du D’ Lasègue, opinion qui nous paraît un peu exagérée. Pour lui, dit-il, un ivrogne ne devient jamais alcoolique, il faut pour cela apporter certaines prédispositions en naissant, et entre deux individus, l’un pareillement doué et l’autre non, qui boiraient les mêmes doses d’alcool et de la même façon, le premier deviendra fatalement alcoolique, quand le second sera fatalement préservé.

Cette théorie très commode, à la vérité, ne tient aucun compte de l'éducation, de l'instruction, de la volonté humaine, aussi la trouvons-nous trop parente du e’élait écrüt, du fatalisme arabe.

Un phénomène assez curieux dans l’histoire des intoxications alcooliques, c’est que, pour s’empoisonner avec cette

substance, il n’est pas indispensable de l’introduire dans le corps par les voies digestives. Pareil phénomène peut se produire sur des individus se trouvant dans des atmosphères saturées de vapeurs alcooliques. Celles-ci pénètrent à travers les pores de la peau ou par les voies de la respiration dans l'organisme, le saturent de même et produisent les mêmes éclosions. Les auteurs signalent plusieurs cas d’empoisonnements survenus dans des circonstances analogues.

Un fait important à noter, soit pour l'ivresse, soit pour l'alcoolisme, c’est que les manifestations de l’intoxication ont un rapport à la fois avec la force de résistance de l'individu et la nature de la liqueur employée.

Sans faire une étude sérieuse de chacune de ces boissons, dont le nombre est d’ailleurs devenu trop considérable aujourd’hui, nous ne pouvons omettre de signaler avec quelques détails les principales d’entre elles.

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En tout temps et en tout lieu, chez les peuples civilisés comme chez les peuples sauvages, on rencontre toujours une boisson alcoolique servant à varier l'alimentation et à relever les forces: vins de fruits ici, boissons spiritueuses de grains autre part; là où manquent ces éléments, l'esprit inventif de l’homme fabrique une liqueur alcoolique du lait fermenté de jument (Koumiss).

1° Du vin.—Le vin, que nous placerons en première ligne, a une origine très ancienne. On peut dire que sa naissance se perd dans les légendes de l’histoire. Les lois des Brahmes de l'Inde, déclarent qu'un royaume où tout le monde s’accoutume à boire du vin penche vers sa ruine; mais toute autre est l'opinion de la Bible qui déclare dans le Livre des Juges

que le vin réjouit Dieu et les hommes. Les Grecs savaient apprécier les vins vieux et les Romains nous apparaissent avec la renommée de buveurs émérites. S'ils le supportaient mieux qu'on ne le supporte de notre époque, c’est qu’on ne connaissait pas alors nos moyens de falsification. D'ailleurs, tant au point de vue de la préparation que du goût, leurs boissons ne peuvent être assimilées à nos vins (on peut lire des détails intéressants sur cette question dans un article sur le vin, publié par la Revue scientifique du 6 mai 1876).

On sait que c’est à la fermentation du glucose contenu dans le raisin qu’est due la naissance de l’alcool vinique; en général, ou du moins dans les premiers temps, le vin renferme six à sept centièmes de son volume d'alcool; mais au bout de quelques mois dans l'hiver qui suit, cette proportion augmente, une petite quantité de sucre restant se transformant à son tour, c’est ce qu’on appelle la seconde fermentation ou fermentation lente. Elle dure à peu près jusqu'au sixième mois de l’année de la récolte, mais au bout de ce temps, non seulement il ne s’en forme plus, mais il en disparaît une certaine partie, soit qu’il y ait eu oxydation ou formation d'éthers. A cet appui, M. Fauré, pharmacien à Bordeaux, dit qu'un vin qui contenait 10 p. 100, six mois après sa préparation, n’en contenait plus que 9 p. 100 à l’âge de 2 ans.

De toutes les boissons alcooliques, le vin est la plus utile, quand son emploi est bien réglé, et la moins dangereuse lorsqu'on en abuse. Sa densité, étant voisine de celle de l’eau, fait que ce liquide est absorbé moins rapidement que l’eaude-vie, condition qui en en répartissant l’absorption en atténue les effets.

La complexité des matériaux en inorganiques qui entrent dans la composition du vin et qui se rapprochent de ceux de l’organisme humain explique l’action restaurante du vin

en même temps que son énergie nocive est diminuée par la présence de certains acides.

L'abus du vin détermine les mêmes inconvénients que l’eau-de-vie, bien qu’à un degré moindre. Ainsi à dose égale d'alcool, le vin enivre moins. Mais ce qui est plus curieux, c'est que, si avec une même qualité de raisin, on fabrique

du vin blanc et du vin ronge, le premier à une action nocive

plus considérable. Cette particularité doit probablement tenir à une différence de fermentation donnant naissance dans le cas du vin blanc à des principes plus actifs. Ce fait semblerait en effet confirmé ; nous avons lu dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences 1885, p. 1568, un travail de M. Lebel, dans lequel il déclare avoir trouvé dans un vin blanc 0,2% par litre d'alcool amylique. Cet alcool ne se formerait-il que dans le cas du vin blanc ou serait-il dans le vin rouge retenu par quelques principes du mare ? On peut toujours attribuer à sa présence la puissance toxique supérieure du vin blanc.

Le genre d'ivresse que donne le vin varie avec sa provenance; ainsi les gros vins du Roussillon et les vins sucrés d'Espagne donnent une ivresse lourde, assommante, surchargeant à la fois la tête et l’estomac. Les vins mousseux cansent une ivresse gaie, bruyante, animée.

Nous avons dit que le vin était de tous les spiritueux le moins dangereux, même lorsqu'on en abusait; pourtant les victimes de ce liquide augmentent de jour en jour; cela tient pour nous à la diversité des vins livrés au public, vins n’ayant de cette boisson que le nom.

A ce sujet, voici ce que nous trouvons dans le Journal de pharmacie el de chimie de juin 1882, p. 581:

Un agronome, dont on ne cite pas le nom, à mis en vogue un vin de betteraves dont un grand nombre de journaux ont fait un éloge que nouscroyons immérité. L’agronomeen ques-

RS tion considère que la variété de betteraves rouges est appelée à recueillir l'héritage della vigne; puisil ajoute: comme on le sait, la betterave fournitdes alcools de premier choix: pourquoi sa pulpe traitée comme le moût de raisin ne donneraitelle pas une boisson équivalente? Eh bienlle fait est accompli: cette betterave produit par la fermentation du vin qui ne le cède en rien à bien des vins soi-disant de nos crus méridionaux. M. Lefort, dans ledit journal, fait suivre cette réclame des observations suivantes: que l’alcool des betteraves, après avoir subi des rectifications spéciales, puisse remplacer tout-à-fait l’alcool de vin, cela n’est pas douteux ; mais J. Pierre et Puchot ont trouvé que la fermentation de la betterave donne en outre de l’alcoolvinique,de l’aldéhyde, des alcools propylique, butylique et amylique dont nous connaissons les puissances toxiques. Nous ne saurions donc admettre qu’un pareil mélange soit sans inconvénient pour la santé publique. À ces justes remarques, nous ajouterons que le nombre de vins pareils ayant le plus souvent une origine inavouée, va en augmentant de jour en jour, la quantité tient heu de qualité et les ouvriers des cités industrielles en supportent surtout les conséquences.

% De la bière. — La bière est un vin de grains; elle diffère des vins de fruits en ce que dans ceux-cilesucre esttout formé, tandis que dans ceux-là on provoque artificiellement la transformation del’amidon en glucose. La fabrication de la bière remonte à la plus haute antiquité. Hérodote en attribue la découverte à Osiris; Théophraste mentionne la préparation du vin d'orge dans son Livre des plantes (400 ans avant J.-C.); Aristote parle de l'ivresse qu’il procure. Les Gaulois y ajoutaient du miel et l’appelaient cervoise. Saint- Louis, en 1268, soumit les cervoisiens de Paris à un règlement qui comporte 13 articles.

L’Angleterre consomme actuellement près de 35 millions

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