La criminalité augmente en raison directe de La
consommation de l'alcool
Nous allons voir, maintenant, que, si l'alcool joue un grand rôle dans la criminalité, celle-ci augmente dans un pays en raison directe de la quantité d'alcool que l’on y consomme. Et c'est encore par des chiffres que nous chercherons à justifier cet axiome.
Sans sortir de France, il suffit de mettre en regard la liste des départements rangés d'après le nombre des délits commis, avec celle où ils sont rangés d'après leur consommation d'alcool : La Seine-Inférieure, le Calvados et l'Eure tiennent les premiers rangs, respectivement avec 141.75, 14 1. 01, et 11 L. 96 par tête. Or, tout récemment, le jury de la Seine-Inférieure ayant constaté que huit crimes sur dix étaient dus à l'alcool, signait à l'unanimité une adresse aux pouvoirs publics pour attirer leur attention sur « l’action désastreuse de l'alcool comme cause de la criminalité ». L'Eure, qui est un des départements les plus alcoolisés, est peut-être celui où la cour d'assises a le plus de meurtres à juger. La Haute-Savoie, au contraire, où la consommation d'alcool n'est que de 0 1. 60, est le département où les tribunaux sont le moins occupés. Prenons maintenant la France en général : Il est un fait malheureusement certain, c’est que, parmi les nations civilisées, nous
tenons actuellement le premier rang pour la consommation
Ag
de l'alcool, et c’est un résultat dont il n’y a pas lieu de se montrer fier. En 1830, cette consommation est de 1 1, 1 par tête. En 1894 elle est de 4 1. 04 et en 1898 de 4 1. 54. La courbe a toujours suivi une marche régulièrement ascendante, et le nombre des cabarets, qui était environ de 280.000 en 1830 dépasse actuellement 500.000. Or, depuis 1830, le nombre des crimes et des délits a augmenté dans les mêmes proportions. Si l'on objecte que la courbe des crimes à baissé depuis 1855, nous répondrons avec M. Tarde (1) que cette baisse n’est qu'apparente, et qu'elle provient de l’habitude prise par les parquets de correctionnaliser bon nombre d’affaires dont le jury devrait régulièrement avoir à connaître. Aussi le nombre des délits augmente-t-il à mesure que diminue celui des crimes. Les attentats à la pudeur sur des adultes, par exemple, ont diminué de près de moitié à partir de 1855, après avoir augmenté jusqu'alors ; par contre, les outrages publics à la pudeur ont, dans l’espace d’un demi-siècle, passé de 302 à 2.572. Il en est de mème pour les vols domestiques qui deviennent des vols simples. Mais les crimes qui sont de nature à ne pouvoir être correctionnalisés, ceux-là augmentent d'une manière continue : les viols et attentats à la pudeur sur les enfants sont passés de 136 à 809, les assassinats de 197 à 239, les incendies de 71 à 150, les infanticides de 102 à 219. Quant aux délits, leur progression n’est
même pas discutable ; il y a notamment, dit M. Tarde,
(1) Tang. — La criminalité comparée.
No
trois fois plus de rébellions contre l'autorité, cinq fois plus d’outrages aux fonctionnaires, huit fois plus de mendicité, deux fois plus de coups et blessures, sept fois plus de délits contre les mœurs (y compris le proxénétisme, qui n’a que doublé à peine, et l’adultère, qui est neuf fois plus fort), deux fois et demie plus de vols simples, six fois plus de destructions de clôtures, près de quatre fois plus de desiructions de plants et de récoltes, trois fois plus d’escroqueries au moins, et au moins six fois plus d'abus de confiance. La proportion des récidivistes sur cent accusés ou prévenus a doublé à peu près de 1826 à 1879, et de 1850 à 1879, elle a augmenté de plus du tiers, mais dans cette dernière période, chiffre moyen, elle a été de 32 0/9 pour toute la France. Or cette moyenne générale est loin d’être atteinte dans les pays montagneux ou sans grandes villes, par exemple, les Basses-Alpes, la Corse, l'Ardèche, la Haute-Loire et l'Ariège, qui donnent 20 0/0; et elle est grandement dépassée par les départements du Nord où la population est dense, par la Seine-inférieure, Seine-et- Oise et la Marne, où elle atteint 40 0/0, et surtout par la Seine où elle est de 42 0/9. Dans les 40 villes qui ont plus de 30.000 habitants, on compte un récidiviste pour 307 habitants, tandis que dans les villes d’une population inférieure, on ne compte un récidiviste que pour 712 habitants.
M. Tarde (1) donne à l'accroissement qu'il constate de la
criminalité, différentes causes : « cette progression, se de-
(1) Op. cit.
Grébaut, 4
nl
mande-t-il, ne serait-elle pas due à une cause générale agissant sur l’ensemble des citoyens, et ne se compliquant d'aucune cause spéciale propre aux malfaiteurs de profession ? Cette cause générale, ne serait-ce point, par hasard, le travail sourd de transformation sociale, de fermentation révolutionnaire qui, après 1830, n'a cessé de nous remuer ? » Et, plus loin : « concluons encore une fois que le mal croissant n’est imputable ni à la police, ni à la Justice, ni à la civilisation, ni même à la loi pénale, mais peut-être bien au refoulement des instincts charitables et au soulèvement des passions révolutionnaires ». Il reconnait d’ailleurs également que d’autres causes, par exemple, l'instruction, le travail, la richesse et le déclin des croyances religieuses peuvent exercer une influence favorable ou non sur le développement de la criminalité. Quant aux chiffres progressifs de la statistique de la récidive, il les explique par le penchant que chacun éprouve à copier son semblable, sous l'influence de diverses considérations sociales.
Pas un instant nous ne songerons à nous élever contre la théorie de M. Tarde ; nous n’examinerons même pas s’il y aurait lieu de contester certaines de ses affirmations; cela d’ailleurs n’aurait pas de rapport avec la question que nous traitons ; mais il est bizarre qu'il ait passé sous silence un des faits sociaux que nous considérons, nous, comme une des causes principales de la criminalité ; et des chiffres mêmes et des exemples qu’il donne, nous nous servirons à
l'appui de notre thèse.
La criminalité, disons-nous, augmente en même temps que la consommation d'alcool. Or nous avons constaté que, depuis 1830, cette dernière avait plus que quadruplé ; parallèlement, les grands crimes sont devenus plus nombreux ; de même pour les délits ; et là où cette corrélation se fera le mieux sentir, ce sera pour le vagabondage et la mendicité ; nous avons vu plus haut que de tous les délits Commis par des alcooliques c’est celui où le pourcentage estle plus élevé (80 0/0). Or c’est également de tous les délits examinés par M. Tarde, celui qu’il reconnait avoir le plus augmenté (huit fois le nombre des cas qui était de 2500 en 1826 est monté à 17000). Mais où le fait sera plus saillant encore, c'est sur la question des récidivistes. M. Marambat a trouvé parmi eux 78 5 0/0 d’alcooliques : La moyenne générale des récidivistes, alcooliques ou non, est de 32 0/0, dit M. Tarde. Dans certains départements, Basses-Alpes, Ardèche, etc... elle n’est que de 20 9/0 ; or, ces départements figurent au nombre de ceux où la consommation d'alcool est la plus faible. Elle atteint 40 0/0 dans les départements de Seine-Inférieure, Seine-et-Oise où la consommation est la plus forte. Du département de la Seine, il est inutile de parler, il y à, à Paris seulement, 3 3000 cabarets, c’est-à-dire un par 3 maisons environ ; aussi la proportion générale de récidivistes est-elle de 42 0/0. Continuons la comparaison : Le nombre de cabarets dans les villes est plus considérable proportionnellement que dans les campagnes, et, plus la ville est imporlante, plus
cette proportion s’accentue : Répétons maintenant la phrase
ho
que nous citions plus haut : « Dans les 40 villes qui ont plus de 30 000 âmes, on compte 1 récidiviste pour 307 habitants, tandis que dans les villes de population inférieure, on ne compte un récidiviste que pour 112 habitants ». Il est donc évident que l'alcoolisme a joué un rôle, et non des moindres dans la progression constante de la criminalité en drame.
Examinons également un pays voisin du nôtre, la Belgique : Les statistiques nous permettent de dresser le tableau suivant pour la ville de Bruxelles, qui compte près
de 200 000 habitants.
Cas de Cas de
à Nombre des prostitution vagabondage
= cabarets clandestine et de out
< poursuivie mendicité ts 1868 2 458 131 1535 4 100 1880 » » 3 400 9 804 1889 4 356 4 563 4 356 21 630 (1)
En l’espace de 21 ans, le nombre des cabarets a doublé, les crimes et délits ont augmenté dans une proportion effrayante.
Il est également intéressant de constater que, dans une même semaine, il est des jours où les délits sont plus fréquents ; et ce sont les jours où l’ouvrier ne travaille pas, le dimanche, par exemple, et le lundi. M. Otto Lang (2) a ob-
servé ce fait à Zurich : Voici le résultat qu'il a obtenu :
(1) Ce tableau est dressé d’après un graphique de M. le D: Legrain
(l'alcoolisme en France.) (2) Orro Lane, l'alcool et la criminalité.
nes
Dimanche Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi 141 cas de coups et blessures . 60 22 11 10 10 10 18
On voit que pour deux jours, le nombre des cas est plus que double que pour les cinq autres jours de la semaine, et cela se comprend ; tant que l’ouvrier travaille, iln’a pas l’occasion de s’enivrer ; ilse couche de bonne heure, le soir, en sortant de son travail, pour pouvoir se lever plus tôt le lendemain ; il sait que s’il se présentait chez son patron en état d'ivresse, il serait congédié ; mais le samedi soir, il a touché sa paye, il n’a pas la préoccupation d’être le lendemain de bonne heure à l'ouvrage ; le dimanche, il passe sa journée au cabaret avec des amis ; on joue, on boit, on s’excite, on se dispute, et finalement on se frappe quelquelois grièvement.
Faisons maintenant l'expérience inverse : Tournons nos regards vers des nations qui, ayant eu plus tôt que nous conscience du péril, ontsu plutôt organiser la défense ; nous verrons que chez elles la lutte entreprise avec courage et soutenue avec persévérance a déjà donné des résultats appréciables. Avant de parler de la Norvège, qui en est un des exemples les plus frappants et les plus dignes d’être cités, reportons-nous à un bon nombre d'années en arrière.
Aux Etats-Unis, avant 1828, l'ivrognerie et l'ivresse causaient par an la mort de 40 000 personnes. C’est alors que pour obvier au mal, se fondèrent une quantité de so-
ciétés de tempérance. Il y en eut un millier en 1830, en
En 7
1835, on en comptait 8000 qui comprenaient environ 1500000 adhérents ; la mortalité se réduisit, et l’on obtint une certaine diminution dans le nombre des distilleries. Mais cet accès d'enthousiasme dura peu ; seul, l’usage des boissons distillées et des spiritueux était interdit; les sociétés tombèrent peu à peu en décadence.
En 1838, le P. Mathewss, de l’ordre des capucins, à la suite de ses prédications, reçut le serment d’abstinence de plus de 5 millions d'individus : il se produisait à ce moment en Irlande une véritable croisade contre l’alcoo— lisme ; le résultat fut que 237 débits de boissons durent fermer leurs portes, qu'une des prisons de Dublin resta vide de détenus et que dans une autre, le nombre des prisonniers diminua juste de moitié; malgré ces résultats encourageants il advint que, de même qu'aux Etats-Unis, l'alcool reprit bientôt ses droits et sa pernicieuse influence.
En Ecosse, une loi proscrivant la fermeture des débits de boissons le dimanche, à fait diminuer de près de moitié le nombre des détenus de la prison d'Edimbourg, à Glasgow, les crimes et délits commis sous l'influence de l'ivresse ont diminué de 80 0/0.
En Suède, de 1830 à 1834, la consommation était annuellement de 23 litres par habitant : on compte 59 assassinats. De 1875 à 1878, elle est tombée, sous l'influence des lois restrictives, à 5 litres et il ny a plus que 8 assassinats. « Et, dit le Dr Lucien Jacquet, on a oublié de faire valoir
que, de 1834 à 1875, l'effet personnel ou héréditaire de
LT Dee
l’alcoolisation antérieure est loin d’avoir pu totalement s’éteindre (1) ».
Mais l'exemple à la fois le plus parfait et le plus encourageant nous est donné par la Norvège ; et il faut mettre en parallèle le tableau suivant avec celui que nous offrait
tout à l’heure la ville de Bruxelles :
En 1843, la population est de 4 305 000 habitants
— 1879, — 1 903 000 — En 1843, la consommation d’alcool par tête est de 10 1. — 1865 —- — — 41.,2 — 1579 = 0 En 1851, le nombre des condamnés par 400 000 habitants COTON TEE At 6020 Æ OM 0 5 OR PEN ACT TT LE ri OO à D lots «4 cy NU OÙ (2)
Pendant que la consommation d’alcool est descendue en Norvège de 10 litres à 319, par tête, la population s’est accrue de 600 000 habitants, le nombre des crimes et délits
(1) Depuis quelques années la consommation de la bière en Suède a augmenté dans de fortes proportions — de 18 litres par tête en 1870, elle est montée à 48 litres en 1896 — aussi le nombre des condamnations pour ivresse, qui était en 1885 de 4680 est-il remonté à 10 669 en 1896, pour la ville de Stockholm, à Gothembourg, on relève 5234 condamnations en 1897, au lieu de 2 096 en 1882. (Emprunté au travail de M. Louis Rivière : la lutte contre l'alcoolisme en Suède et le système de Gothenbourg, publié par le bulletin de la société française de tempérance, année 99, n°s 3 et 4). L'augmentation de la population de ces deux villes n’est pas assez importante pour avoir amené une pareille recrudescence dans le nombre des condamnations pour ivresse, et nous voyons là une nouvelle justification de notre théorie.
(2) Tableau dressé d’après un graphique du D’ Legrain.
a diminué de plus d’un tiers. Actuellement, la consommation d'alcool est encore moins élevée.
Nous croyons avoir suffisamment démontré, à l'aide de tous les exemples cités, l'énorme influence de l'alcool sur la criminalité. Il nous reste, maintenant, à examiner par quelles mesures on s’est jusqu'à présent, en France, inquiété d’obvier au fléau, quel est actuellement l’état de la législation sur cette matière. Nous verrons ensuite si la loi est en rapport avec la gravité des faits qu’elle doit réprimer, et par quels moyens on pourrait efficacement lutter contre cet alcool, qui, suivant la parole de Gladstone, « fait de nos jours plus de ravages que n’en font la peste, la
famine et la guerre ».