CHAPITRE PREMIER
ACTION IMMÉDIATE DES BOISSONS ALCOOLIQUES ; IVRESSE , ACTION PROLONGÉE; DÉLIRE ALCOOLIQUE.
ARTICLE I
IVRESSE CHEZ l'hOMME ; PÉRIODE d'eXCITATJON; TROUBLE INTELLECTUEL;
incohérence; paralysie; anesthésie; état comateux.
Lorsqu'un individu iiabituellement sobre boit avec excès, il s'enivre. Les premiers phénomènes qui accompagnent l'ivresse sont une légère excitation, un sentiment de plénitude, de bien-être, dans lequel les préoccupations s'effacent, la parole et les gestes s'animent, les idées surgissent plus rapides, les sentiments s'épanchent avec plus de vivacité.
Peu à peu cette excitation augmente, les idées se pressent plus confuses, moins nettes, Tesprit commence ta
échapper aux lois de la raison, et l'homme ivre peut se présenter alors sau<lag'%s]^ects le^pkis divers, il se montre gai, triste, tend(r%1ans que l'on ait p^.jusqu'ici indiquer la part exacte qlii Retient dafis ces différents modes de manifestations, soit au caractère habituel de l'individu, soit à sa race, soit aux conditions physiologiques dans lesquelles il se trouve au moment de l'ivresse, soit aussi à la nature, à la qualité et au mode d'ingestion des boissons spiritueuses.
Quoi qu'il en soit, à cette période d'exaltation succède une véritable perturbation intellectuelle, les idées deviennent confuses et font naître l'incohérence ; l'ouïe, la vue offrent, avec del'obtusion, des illusions nombreuses; l'odorat, le goût sont pervertis, et la sensibilité générale émoussée atteint quelquefois un degré d'anesthésie que ne peuvent vaincre les mutilations les plus graves. Ajoutons que la parole est pâteuse, le regard sans expression, la démarche titubante; puis les sphincters se relâchent, les fonctions languissent, la température s^ibaisse et l'individu tombe dans un sommeil comateux, privé de tout sentiment, réduit en quelque sorte à la vie végétative.
Ivresse convulsive. — On range à tort, selon nous, à côté de cette ivresse commune, un état particulier désigné par Percy sous le nom d'ivresse convulsive, dans lequel, avec des convulsions cloniques, se présente un accès de fureur maniaque. « Dix hommes peuvent à peine, dit Percy, se rendre maître de cette espèce de forcené. Son regard est farouche, ses yeux étincelants, ses cheveux se hérissent, ses gestes sont menaçants ; il grince des dents, crache à la figure des assistants, et, ce qui rend ce tableau plus hideux encore, il essaie de mordre ceux qui l'approchent,
imprime ses ongles partout, se déchire lui-même si ses mains sont libres, gratte la terre s'il peut s'échapper, et pousse des hurlements épouvantables (1), » On le voit, c'est un violent accès maniaque, n'ayant aucune analogie avec l'ivresse ordinaire et que l'on croit devoir attribuer à certains vins altérés et frelatés.
Si les illusions sont fréquentes dans l'ivresse, les hallucinations, au contraire, sont rares; certains auteurs et Marcé, en particulier, n'en font pas mention; d'autres, au contraire, attribuant à l'ivresse des symptômes qui appartiennent à une autre phase de l'alcoolisme, signalent non-seulement des hallucinations, mais encore des idées de suicide sous l'influence des hallucinations, des impulsions maniaques, etc. Ce n'est plus là de l'ivresse, mais bien des accidents aigus soit chez des individus adonnés depuis longtemps aux excès de boissons, atteints conséquemment de délire alcoolique, soit chez des individus à prédisposition spéciale, chez lesquelsTalcool ne vient agir qu'à titre d'excitant. Nous allons d'ailleurs nous rendre compte du développement de ces phénomènes en interrogeant l'expérimentation physiologique, et en suivant la marche progressive des accidents depuis l'ivresse jusqu'à l'apparition du délire alcoolique.
ARTICLE II
§ I. Ivresse; excitation ; hébétude ; paralysie ; anesthésie ; état comateux. — Que se passe-t-il quand on soumet un chien à l'action immédiate de l'alcool?
(I) Percy, Ivresse convulsive. Dictionnaire des sciences médicales, t. XXVI, page 249.
L'animal, d'abord légèrement excilé, saute, jappe, caresse, court, va et vient en tons sens ; puis assez rapidement, se montre une hébétude, d'abord légère, bientôt plus éomplète, à laquelle succèdent un état de demi-stupeur et un sommeil comateux, sans compter les troubles somatiques , l'abaissement de la température, l'anestliésie, la paralysie du train postérieur qui va croissant et gagnant les membres antérieurs, jusqu'à la résolution complète de tout le corps.
On peut, dix à douze jours de suite, répéter celte expérience chez le même animal, sans provoquer d'autres accidents, sans convulsions d'aucune sorte, sans apparition surtout d'illusions ou d'hallucinations.
Or, chez l'homme, c'est l'alcool, sous forme de vin ou d'eau-de-vie, qui fournit l'appoint principal dans le développement de l'ivresse; les seuls buveurs de profession se livrent aux excès plus ou moins exclusifs de boissons spéciales, telles que l'absinthe, le vermouth, le bitter, etc. Mais cette catégorie d'individus a déjà franchi la première étape marquée par l'ivresse simple. Cette remarque a son importance en raison des accidents immédiats que peut déterminer l'absinthe (troubles hallucinatoires et attaques épileptiques).
§ II. Délire alcoolique : changement clans les allures; irritabilité ; hallucinations, délire; tremblement; vomissements; pituite ; gastro-entérite. — ■ Modes de terminaisons : mort par le froid, par broncho-pneumonie, par asphyxie, par accident, par cachexie. — Voyons maintenant les effets de l'action prolongée de l'alcool sur le chien. Dès le quinzième jour de l'intoxication, il survient une susceptibilité nerveuse, une impressionnabilité re-
marquables. L'animal est inquiet, triste, il écoute, se tient aux aguets, le moindre bruit le fait tressaillir. Dès que la porte s'ouvre, pris d'une vive frayeur, criant et laissant sur son passage une traînée d'urine, il court se blottir vers le coin le plus obscur de la salle ; il ne répond plus aux caresses, s'éloigne, se cache, cherche à mordre dès qu'oti veut le saisir et pousse des cris aigus à la moindre menace do coups.
Cette disposition craintive augmente chaque jour, et, dès la fin du premier mois, des illusions et des hallucinations s'y ajoutant, elle se transforme en véritable délire. Au milieu de la nuit, tout étant calme, il se met parfois à aboyer avec force, élevant et multipliant les cris comme à l'approche d'un agresseur ; d'autres fois il pousse des gémissements plaintifs ; la voix, l'appel, sont insuffisants pour le rassurer, il faut intervenir avec la lumière. Enfin, pendant lejour, il grogne sans motifs, puis, se croyant poursuivi, il crie, court efl'aré dans tous les sens, la tête tournée en arrière et mordant dans le vide. Ces accès de délire sont passagers, mais, dans l'intervalle, l'animal ne reprend pas cependant sa gaieté habituelle.
Avec le délire surviennent des troubles de la motilité d'une importance non moins grande; le premier mois de l'intoxication s'est à peine écoulé qu'en outre de la paraplégie qui suit chaque dose nouvelle d'alcool, on voit survenir du tremblement dans les membres,plusaccusé dans les pattes postérieures, s'étendant bientôt aux muscles du dos et de la tète. Ce tremblement que nous avons vupersister pendant dix à douze heures dans la journée, après chaque nouvelle dose d'alcool, offre un type rhythmique à oscillations courteset assez rapides, d'intensité variable, s'ar-
rêtant par instants, compliqné, en outre, de temps à autre, de frémissements dans de petits groupes isolés de muscles. Avant de s'arrêter, le tremblement présente des interruptions de plus en plus étendues, jusqu'à sa cessation complète, après laquelle on peut encore sentir, en appliquant la main sur le dos ou les cuisses, des ondulations et des frémissements musculaires.
La sensibilité dans l'intervalle n'est pas notablement modifiée ; l'anesthésie survient chaque fois au moment de l'ivresse, mais disparaît avec la cessation des phénomènes dépendant de l'action immédiate du poison ; il en est de même de la température qui s'abaisse de 1 à 3 degrés selon la dose de poison. Les troubles digestifs varient suivant que l'alcool est donné avec les aliments ou qu'il est introduit directement dans l'estomac par la sonde œsophagienne ou par une fistule gastrique. Dans le premier cas, les vomissements sont rares, ils se composent de matières alimentaires mêlées de mucosités ; les selles généralement dures sont rarement tachées de sang; dans le second cas, au contraire, et surtout chez les chiens porteurs de fistules, on voit sortir, principalementlematin, en débouchant la canule, des mucosités blanchâtres parfois jaunâtres, épaisses, filantes, visqueuses, striées de sang, ou bien l'animal rend cette pituite par la bouche après quelques efforts de vomissement. Les selles souvent liquides sont parfois noirâtres ou mêlées de sang rouge, l'animal paraît éprouver des coliques, pousse des gémissements, et frotte le ventre sur le sol. Les animaux ainsi intoxiqués finissent à la façon des alcooliques; l'un exposé à un froid de 10", déjà dépouillé de chaleur par l'ivresse, meurt de réfrigération ; un autre contracte une
broncho-pneumonie à la suite d'un refroidissement; un troisième est asphyxié par l'arrêt au fond du gosier des matières alimentaires Yomies pendant l'ivresse ; un autre très-halluciné s'échappe par une porte entr'ouverte et s'élatice, en aboyant, du deuxième étage sur les dalles du rez-de-chaussée ; un autre enfin s'éteint dans le marasme à la suite de la diète alcoolique.
Les lésions dont s'accompagne l'ivresse chez l'homme et chez les animaux sont particulitjrement manifestes dans les centres nerveux, le foie, les reins, les poumons, et consistent principalement en troubles circulatoires qui, de l'hypérémie légère, s'élèvent à la congestion intense pour aboutir dans quelques cas à l'hémorrhagie.
M. Tardieu (1) a souvent trouvé des hémorrhagies méningées chez les individus morts en état d'ivresse; celles-ci sont moins fréquentes sur les animaux, et c'est peut-être une des causes pour lesquelles la pachyméningite à la suite de l'action prolongée de l'alcool, paraît plus rare chez eux que chez l'homme.
Les recherches de MM. Lallemand, Perrin et Duroy (2) ont démontré, de plus, la présence de l'alcool dans toute l'économie et son accumulation plus spéciale dans les centres nerveux et le foie; d'autres observateurs ont confirmé la plupart de leurs résultats, et nous aurons nousmêmes plus loin l'occasion de rappeler quelques faits à l'appui de leur opinion. A la suite de l'a'ction prolongée de l'alcool, les animaux présentent des altérations anatomiques signalées déjà par différents auteurs, et se ratta-
(1) Tardieu, A>m. d'kyg. et de t/iéd. létj., t. LXIX, 1848, page 290.
(2) Ludger LaHemand, Perrin (M.) et Duroy, Du rôle de l' alcool ^ei des antiUiéauiueti dans l'orrj(inis))te. Recherches ej:péri7nenlales . Paris, 18G0.
chant comme fond, d'une manière générale, à la stéatose et à la sclérose.
Le foie devient le siège d'une dégénérescence graisseuse déjà très-accusée au bout de deux mois d'empoisonnement alcoolique; il est jaunâtre, parsemé de points plus foncés. Une coupe fine, placée sous le microscope, se montre légèrement opaque au niveau des points plus jaunes, et transparents dans les autres parties ; les cellules dans ces portions les plus foncées ont perdu leur forme, elles sont tuméfiées, arrondies et infiltrées de granulations et de gouttes de graisse (1). Dans une note récente présentée par M. Cl. Bernard à l'Institut, M. Pupier donne les résultats obtenus chez un pouletabreuvé avec l'absinthe pendant dix mois (2). c( Le foie est, dit-il, dur, résistant, paraîtdiminué de volume ; inégalités sur ses deux faces, nombreuses dépressions blanchâtres ; les parties intermédiaires d'un rouge brun. Au microscope, dilatation considérable des vaisseaux remplis de granulations qui s'épanchent à la périphérie des lobules; compression et dégénérescence extrêmes des cellules hépatiques. » Chez un poulet sou-^mis pendant dix mois au vin rouge : « Le foie d'une couleur jaune clair est mou, pâteux, il huile la lame du scalpel. Au microscope , les cellules hépatiques sont considérablement agrandies, plus rondes qu'à l'état normal; elles sont remplies de granulations analogues à celles qu'on observe dans l'inflammation parenchymateuse
(1) Magnan, De l'action prolongée de l'alcool chez un chien. (Commimicatioa à la Société de Biologie, 14 nov. 1868 ; dans Compt. rend, et Mém., 1869, p. 159. — Paul Ruge, Influence de l'alcool sur l'organisme. [Virchow's arch., XLIX, page 237. Janvier, 1870.)
(2) Pupier, Démonstratio7i expérimentale de l'action des boissons dites spiritueuses sur le foie >, {Compt. rend, de l'Acctd. des se, 27 mai 1872.)
IVRESSE ET DÉLIRE CHEZ LE CHIEN. lo
au début; çà et là, de grosses gouttes graisseuses.))
Sur un poulet soumis au yin blanc : « Le foie assez coloré est ratatiné à sa face inférieure et au niveau des bords ; sur des coupes histologiques, ce qui frappe , c'est la dilatation vasculaire, offrant trois ou quatre fois les dimensions ordinaires par rapport aux cellules qui ont subi une dégénération atrophiquc. ))
Sur un lapin soumis à l'alcool : « Rien du côté du réseau, les cellules semblent altérées et contiennent deux ou trois noyaux ; autour des canaux biliaires, noyaux plus abondants de tissu conjonctif.
« Pour résumer, dit M. Pupier, il nous a semblé que l'absinthe portait sa lésion primitive sur le stroma, sans toutefois produire du tissu connectif nouveau ni la sclérose des parois vasculaires; cette néoplasie extrême n'a pas été confirmée. Quant au vin roitge et au vin blanc, à l'alcool, leur lésion se produirait plutôt dans le plasma, le parenchyme hépatique. ))
D'après M. Pupier, l'alcool d'une façon généritle pro^ duirait donc la stéatose hépatique, ce qui est d'accord avec les l'ésultats obtenus par les autres expériirlentateufs, mais ce qui ne veut point dire que l'alcool doive irrévocablement pi'oduire la stéatose du foie à l'exclusion de la sclérose ; la clinique donnerait à Cette opinion un démenti formeL
D'autre part, il faut reinarquer, pour les animaux, la durée relativement courte de l'intoxication alcoolique, comparée au long empoisonnement de l'homme, et l'on ne saurait affirmer que le foie, au début d'une dégénérescence graisseuse, ne puisse devenir, sous l'influence plus continue de l'alcool, le siège d'nin^ irritation plus
intense, et, par suite, d'une sclérose. D'ailleurs, sous la même influence, sur le même animal, on peut voir, en même temps qu'une dégénérescence graisseuse du foie, des lésions irritatives telles qu'une pachyméningite , une sclérose des cordons postérieurs de la moelle, de l'épaississement et de l'opacité de l'arachnoïde et de la piemère, des plaques laiteuses du péricarde, etc. Les altérations trouvées chez le poulet soumis à l'absinthe ne paraissent être ni de la sclérose, ni de la stéatose, ces altérations, ne reposant que sur un seul cas, doivent, ainsi que le dit d'ailleurs M. Pupier lui-même , faire suspendre toute interprétation. Pour notre part, sur un chien, muni d'une fistule gastrique, et à qui nous avons pendant un mois donné chaque jour de 60 à 120 grammes de liqueur d'absinthe, nous n'avons trouvé à l'autopsie aucune lésion dans le foie pouvant rappeler celle dont parle M. Pupier.
Les reins comme le foie subissent un commencement de dégénérescence graisseuse, la surface reste lisse et unie, la substance corticale et ses prolongements entre les pyramides de Malpighi offrent une teinte jaunâtre assez accusée, avec de petites striations plus jaunes ; au microscope, on voit les tubuli légèrement tuméfiés, un peu troubles remplis d'épithélium granulo graisseux.
M. Ruge signale dans quatre cas l'adhérence de la capsule à la substance rénale. Dans trois cas, ce même observateur a noté la dégénérescence graisseuse du cœur. Nous avons vu, de notre côté, plusieurs fois, des traces manifestes de péricardite. Les tuniques de l'estomac ne sont pas sensiblement épaissies chez les chiens qui prennent Falcoul mélangé aux aliments; la muqueuse est
injectée au niveau de la grande courbure mais très-rarement ulcérée. Ceux, au contraire, chez lesquels, en dehors des repas, l'alcool est porté directement dans l'estomac, soit par la sonde, soit par la fistulC;, présentent les traces d'une violente gastrite. Dans le fait communiqué à la société de Biologie (séance du 14 novembre 1868), Testomac se trouve ratatiné, épaissi ; en outre, « la surface de la muqueuse d'un rouge brun est tapissée par une couche d'un mucus épais, gluant, vitreux, strié de sang; en détergeant ces parties à l'aide d'un filet d'eau, on voit au-dessous de petites ulcérations à bords inégaux, et dans quelques endroits des portions cicatrisées sous forme de plaques irrégulières, grisâtres. Dans l'épaisseur de la muqueuse se trouvent des infiltrations sanguines, les unes étalées en nappe, d'autres réunies en petits foyers. » Sur ce même chien, « la moelle n'est pas injectée et sa consistance paraît normale dans toute son étendue. En pratiquant des coupes aux diverses régions, on aperçoit une teinte grisâtre des cordons postérieurs, à peine visible à la partie supérieure de la moelle, mais plus marquée vers le tiers inférieur où elle affecte de chaque côté du sillon médian postérieur une forme triangulaire à base dirigée en arrière. Dans cette région, on voit également une légère teinte grisâtre des cordons antérieurs de chaque côté de la commissure. » Nous aurons plus loin l'occasion, à propos de la terminaison de l'alcoolisme chronique par paralysie générale, de citer des cas analogues chez l'homme.
La pachyméningite à la suite de l'action prolongée de l'alcool a été signalée par Kremiansky chez des chiens à qui, pendant quatre semaines, il avait fait avaler des do-
Magnan. 2
ses considérables d'alcool (i). M. Neamann (de Kœnisberg) a eu l'occasion d'observer le même fait, après une intoxication alcoolique également de quatre semaines ; mais, d'autres fois, il n'a trouvé aucune altération des méninges sur des chiens soumis pendant plusieurs mois à une ivresse quotidienne. D'autre part, nous avons trouvé nous-même une légère infiltration et un peu d'épaississement de l'arachnoïde et de la pie-mère, mais sans néomembranes sur la dure-mère. M. Ruge, de son côté^ n'a observé dans la dure-mère qu'une dilatation des vaisseaux, et dans la pie-mère simplement de l'injection ou de l'œdème.
D'où vient cette différence dans les résultats pour des expériences analogues? La cause nous paraît résider dans la production chez quelques animaux d'hémorrhagies méningées pendant l'ivresse. Sans «hercher à soulever ici Fintéressante question des hémorrhagies méningées et des pseudo-membranes consécutives, si souvent discutée depuis l'époque où M. Baillarger en détermina le siège précis dans la cavité arachnoïdienne (2), nous rappellerons cependant, que M. Laborde en piquant le sinus longitudinal supérieur chez les jeunes chiens obtenait dans la cavité arachnoïdienne des épanchements de sang, entourés déjà d'une néomembrane dès le deuxième jour (3). Plus récemment M. Sperling, opérant sur le lapin, injecte du sang frais dans la cavité arachnoïdienne. Huit jours après l'opération, on observe le début de l'organisation
(1) Kremiansky, De la pachyméningite hémorrhagique interne chez l'homme et chez le chien. [Virchcw's arch., XLII, page 129, 1868.)
(2) Baillarger^ Du siège de quelques hémorrhagies méningées, 1837.
(3) Laborde, Sur la pathogénie des hémorrhagies méningées infra-arachnoidiennes. (Société anatomique, 1864.)
d'une néomembrane, et celle-ci est complètement organisée au bout de deux ou trois semaines; dans tous les cas, on peut au bout de trois semaines, constater une nouvelle formation de vaisseaux. Ces néo-membranes sont tout à fait analogues à celles qu'on trouve dans la pacliyméningite hémorrhagique. L^organisation du sang s'établit à la convexité du cerveau et sur la face interne de la dure-mère, sans adhérences avec l'arachnoïde (1). ■^ Dans la séance de la société de Biologie, 6 avril 1872, M. Vulpian rapportant des expériences faites avec M. Philippeau signale l'enkystement, par une fausse membrane, du sang tiré de la crurale d'un chien et injecté aussitôt dans la cavité pleurale d'un autre chien. Les injections de sang dans l'arachnoïde ont amené également une formation rapide de néo-membranes, et le caillot ainsi enveloppé est resté appendu à la dure-mère.
Tous ces faits militent en faveur de l'interprétation que nous voudrions donner de l'existence des néo-membranes chez quelques chiens alcoolisés ; mais il ne faut pas perdre de vue que la pachyméningite peut survenir sans hémorrhagie préexistante dans le cours de certaines affections chroniques des centres nerveux, telles que la paralysie générale, la démence sénile, l'alcoolisme chronique, maladies dans lesquelles, le système nerveux, dans son ensemble, peut devenir, par moments, le siège d'un processus irritatif très-intense.
En résumé, l'expérience physiologique, après nous avoir permis d'assister au développement successif des troubles intellectuels et physiques, nous montre dans les centres
(1) Sperling, Expériences sur la pachyméningite fiémorrhagique. (Centvalblatt, 1871, analysé dans la Gaz. hebd., 12 janvier 1872.)
nerveux, dans le tube digestif, le foie et les reins, dans l'appareil respiratoire et circulatoire, des altérations anatoniiques d'autant plus utiles à bien préciser, qu'elles représentent les premiers degrés des désordres plus profonds auxquels succombe Torganisme humain aux périodes ultimes de l'intoxication.
Nous rapportons ici une de nos expériences pour donner une idée plus complète de l'action prolongée de l'alcool chez l'animal.
Expérience I. — 1" décembre 1869. — Chien terrier, âgé de 2 mois, vigoureux, du poids de 6 kilogrammes, dont la température rectale, prise la veille au soir, est de 39° 1/5.
L'animal avale avec ses aliments 25 grammes d'alcool, troissix du commerce ; au bout de huit minutes, et tandis que, la tête baissée, il achève les restes, on le voit osciller plusieurs fois sur les jambes, d'avant en arrière, et perdant l'équilibre, il finit par tomber dans le plat; il se relève, marche en titubant, écartant les jambes, qui fléchissent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, surtout en arrière. La sensibilité est diminuée, mais non pas abolie, le froissement et la pression de la queue provoquent de petits cris. L'animal placé sur sa couche ne tarde pas à s'endormir; au bout d'une demi-heure, il se réveille à l'appel, se lève, marche en titubant. T. R. 38° 1/5.
Du 2 au 8 décembre. On donne chaque jour 25 grammes d'alcool et les mêmes phénomènes se reproduisent.
Du 9 au 11. Repos; ahmentation non additionnée d'alcool.
Du 12 au 18. Dose quotidienne de 30 grammes. Production, chaque jour, d'une ivresse avec titubation, légère anesthésie et abaissement de la température.
Du 19 au 22. Dose quotidienne, 30 grammes. L'animal devient triste, inquiet; le moindre bruit le fait tressaillir; dès que l'on entre, il court se cacher, ne répond pas à Tappel, tremble si l'on approche pour le saisir, crie ou cherche à mordre dès qu'on le louche. Après le repas, l'ivresse et l'hébétude persistent de 3 à 5 heures et sont suivies d'une susceptibilité nerveuse, tous les jours plus marquée.
Bu 22 au 28. Dose quotidienne, 30 grammes. L'attitude inquiète de l'animal augmente, il paraît constamment effrayé ; la nuit, tout étant calme, il pousse des gémissements, il aboie à cris redoublés ; par moments, on l'entend courir, japper dans différents points de la salle; en frappant à la porte, en l'appelant, il se tranquillise un instant, recommence bientôt après ; si l'on entre avec une lumière, il se rassure, mais il ne tarde pas à reprendre son allure craintive. Dans le jour, il jappe par moments, dresse l'oreille, écoute, grogne, est moins agité toutefois que la nuit.
Le 26 et le 27, il a peu d'appétit, et met plus de temps à manger sa ration.
Le 29. Régime non alcoolisé; frayeurs, surtout la nuit. Du 30 décembre au 15 janvier 4870. Dose quotidienne, 40 grammes. Les illusions et les hallucinations se montrent plus fréquemment le jour; on le voit se dresser tout à coup, aboyer avec fureur, fuir en se baissant comme pour éviter des coups, se retourner et mordre dans le vide. A plusieurs reprises, pendant les accès de frayeur, l'urine sort par jets, quelquefois même du gaz et des matières fécales sont brusquement expulsés. La température prise pendant ces accès délirants, qui se produisent habituellement en dehors de l'ivresse, ne s'éloigne pas de l'étal normal. Nous avons obtenu, en employant toujours le même thermomètre dès le début de l'expérience, 38° 4/3,39°, 39° I/o. Pendant l'ivresse consécutive au repas, nous continuons à trouver un léger abaissement variant entre 38°2/5 et 37° 4/o. Le 3 janvier, la température rectale s'est abaissée à 37°; nous avions donné avec l'alcool des débris de poisson, l'animal avait mangé plus rapidement et la résolution musculaire avait été plus complète et plus prompte.
A cette période de l'expérience se trouvent notés, du côté de la motilité, des phénomènes d'un autre ordre; en dehors de la titubation et de la paralysie qui se montrent chaque jour pendant l'ivresse, on voit apparaître du tremblement dans les pattes; l'animal étendu, on aperçoit des secousses rhylhmiques h oscillations courtes et rapides, plus accusées dans les membres postérieurs ; ce tremblement est irrégulièrement intermittent, s'arrête quelques minutes pour reprendre ensuite avec les mêmes caractères ; il a une durée
générale de trois ou quatre heures et cesse après Tivresse.
16 janvier. Alimentation sans alcool.
Du 17 au 31 janvier. Dose quotidienne, 40 grammes. Le délire avec les illusions et les hallucinations continue à se produire nuit et jour; à plusieurs reprises, l'animal présente une légère excitation au début de l'ivresse, il est plus gai, accourt dès qu'on l'appelle, se montre caressant; puis il chancelle, devient hébété; après l'ivresse, il reprend l'attitude craintive et effrayée qu'il avait d'abord.
Le tremblement augmente en étendue, en durée et en intensité; les muscles du dos et des épaules offrent de petites secousses appréciables à la main. Il survient, à deux reprises, des vomissements.
Février. Dose quotidienne, 50 grammes. Pendant le mois, quatre jours de repos avec alimentation non alcoolisée. L'animal a moins d'appétit, ne mange avec entrain que du poisson.
L'hébétude se prolonge davantage après l'ivresse; le délire paraît moins actif; les nuits sont moins agitées ; on entend l'animal crier et gémir trois ou quatre fois seulement; dans la journée, les accès de frayeur et de colère sont aussi moins fréquents et moins violents.
Le tremblement, plus accusé, persiste après les phénomènes passagers de l'ivresse quotidienne; des pattes il gagne le tronc et la tête, celle-ci oscille d'une façon très-singulière, comme chez les malades atteints de paralysie agitante. Le tremblement, quoique beaucoup plus prolongé, ne dure pas toute la journée. L'animal est amaigri, le poil est terne, les yeux souvent chassieux. Les battements du cœur sont faibles. Il survient des vomissements, à cinq reprises, dans le courant du mois; il y a habituellement de la constipation et parfois des stries de sang tachent les excréments.
Mars. Dose quotidienne 40 grammes. Quatre jours de repos dans le courant du mois. Appétit diminué, soif vive; vomissements deux fois seulement. Même degré de tremblement; hébétude; tristesse; délire moindre. Les urines examinées ne. décèlent point d'albumine ni de sucre.
Avril. Dose quotidienne, 30 grammes. Cinq fois, repos de vingt-quatre heures avec alimentation non alcolisée.
L'animal est de plus en plus triste, hébété, passe quelque-
fois plusieurs heures à manger sa ration; le tremblement n'augmente pas, le délire reste le même.
Mai. Dose quotidienne, 30 grammes. L'animal mange peu, ne touche presque plus à la viande ; cependant il prend toute sa part lorsqu'on lui sert du poisson; le 14, il mange avec avidité une forte ration, il avale mêlés à sa nourriture 35 grammes environ d'alcool, et tombe dans une ivresse comateuse; pendant la nuit, il sort du chenil et sans doute encore titubant, reste étendu à terre à côté d'un vase dont l'eau est en partie répandue. Au matin, on le trouve mouillé, couché de son long, oppressé, les oreilles chaudes; pouls 130, respiration 35, T. R. 40° 1/5 ; à l'auscultation, rudesse et râles sous-crépitants à la base du poumon droit, râles disséminés dans le reste de la poitrine.
Le 15. Jetage roussâtre et visqueux par les naseaux, oreilles chaudes, T. R. 40° 3/5. L'animal reste étendu sur le flanc, ne veut rien prendre.
Le 16. Aggravation des symptômes; oppression très-grande, faiblesse extrême.