‹ De l'alcoolisme des diverses formes du délire alcoolique et de leur traitementChapitre 3 sur 25 · Mort le matin · texte numérisé non relu

Mort le matin

Autopsie. — La dure-mère cérébrale est légèrement injectée, mais n'offre pas de fausses membranes ; l'arachnoïde et la piemère, œdémateuses à la base, ont une teinte rosée au niveau de l'espace interpédonculaire; elles s'enlèvent partout avec facilité. Les coupes des hémisphères montrent un pointillé fin mais sans foyer particulier. Les surfaces ventriculaires sont injectées; de riches arborisations vascuiaires se dessinent sur la paroi supérieure de la couche optique et du corps strié, oh l'épendyme est un peu épaissi ; à la coupe, on ne découvre rien dans les parties profondes.

La dure-raère rachidienne paraît normale, l'arachnoïde et la pie-mère sont injectées surtout à la fin de la région dorsale. Les sections de la moelle font voir une injection notable de la substance grise, mais on n'aperçoit de teinte gélatineuse sur aucune portion des cordons. L'examen microscopique n'y fait point découvrir d'altération.

Les poumons présentent, par places, de larges marbrures allant du rose pâle au rouge noirâtre; ils offrent l'aspect des poumons d'enfant mort de broncho-pneumonie. Les portions

24 ACTION IMMÉDIATE DliS BOISSONS ALCOOLIQUES.

d'un rouge foncé sont denses, résistantes au toucher, ne crépitent point, vont au fond de l'eau. Sur le poumon droit, à la base, la coupe montre quelques points grisâtres. En suivant avec les ciseaux les divisions bronchiques, on les trouve encombrées de mucosités épaisses, visqueuses, mêlées de sang. Les portions marginales des lobes sont restées rosées presque partout, un peu saillantes au niveau de quelques lobules emphysémateux; les portions noirâtres sont, au contraire, déprimées à la surface. Les cavités droites du cœur sont distendues par du sang liquide mêlé de caillots noirs; les cavités gauches n'oflrent rien de particulier. Le péricarde viscéral offre une teinte opaline, laiteuse au niveau des artères coronaires, surtout à la base.

Le foie est jaunâtre, parsemé de points plus foncés qui, examinés au microscope, sont le siège d'une dégénérescence graisseuse déjà bien accusée.

Les reins sont jaunâtres au niveau de la couche corticale et de ses prolongements entre les pyramides. La rate paraît normale.

L'estomac renferme plusieurs petits cailloux; la surface de la muqueuse est recouverte d'un mucus visqueux, très-adhérent; la muqueuse est épaissie, mais ne présente pas d'ulcération. {Archiu. dephysioL, mai 1873.)

11 nous reste encore à invoquer le secours de la physiologie expérimentale pour éclairer un côté intéressant de l'intoxication par l'abus des boissons spiritueuses ; je veux parler de l'action propre à l'absinthe.

ARTICLE III

ACTION DE l'absinthe CHEZ l'aNIMAL. — SECOUSSES MUSCULAIRES; VER- TIGE. — ATTAQUE ÉPILEPTIQUE. — HALLUCINATIONS; DÉLIRE. — ACTION DE l' ABSINTHE CHEZ l'hOMME.

Depuis longtemps déjà, les auteurs avaient reconnu des propriétés spéciales à l'absinthe. MM. Trousseau et Pidoux, dans leur traité de thérapeutique, disent, en parlant de son action : « Il est certain que la liqueur connue sous

ACTION DE l'absinthe CHEZ L'ANIMAL. 25

le nom d'eau ou de crème d'absinthe, enivre très-facilement, produit des vertiges et un état nauséeux qui n'appartient pas alors à l'alcool mais à Tabsinthe (l).i)M. Bouchardat, M. Gubler, reconnaissent aussi à cet agent des qualités distinctes de celles de l'alcool. M. Meynier (2), rapprochant Tessence d'absinthe de l'essence de camomille, lui trouve une action antispasmodique et anesthésique, action, comme nous le verrons, bien différente de celle qu'elle possède réellement. Mais c'est surtout depuis 1864, après les premières recherches faites à Bicêtre avec notre regretté maître Marcé, que les propriétés toxiques de l'absinthe ont été déterminées avec plus de précision (3). D'autres travaux sont venus éclairer successivement cette étude, confirmer quelques-uns des résultats déjà obtenus, et combler les lacunes laissées par l'expérimentation première (4).

Quel que soit le chemin parcouru par le poison pour arriver jusqu'aux centresnerveux, voici ce qu'on observe : lorsque de faibles doses d'essence d'absinthe ont été absorbées, on voit, après un frémissement musculaire plus

(1) Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique et de matière médicale, t. II, p. 494.

(2) Meynier, Recherches sur l'action toxique de quelques essences. (Thèse de Paris, 1859.)

(3) Marcé, Note sur l'action toxique de l'essence d'absinthe. {Compf. rend. des séances de l'Acad. des se, i8G4, t. LVIII, p. 628.) — Magnan, Accidents déterminés par l'abus de la liqueur d'absinthe. {Union médicale, n"» des 4 et 9 août 1864.)

(4) R. Amory, Expériences et réflexions sur l'absinthe et l'absinthisme. {The Boston médical a7id surgical Journal ; 5 et 12 mars 1868.) — Clialland, Etude expérimentale et clinique sur l'absinthisme et l'alcoolisme. (Thèse de Paris, 1871.) — Magnan, Étude expérimentale et clinique sw\ l'alcoolisme, alcool et absinthe; épilepsie absinthique, 1871. — Recherches de physiologie pathologique avec l'alcool et l'essence d'absinthe. — Épilepsie. {Arch. de phys., mars et mai 1873,)

OU moins marqué, de petites secousses brusques, saccadées, semblables à des décharges électriques, se répéter une ou plusieurs fois dans les muscles du cou, et donner lieu à des mouvements rapides et très-limités de la tête qui se porte en haut et en arrière ; les contractions gagnent successivement les muscles des épaules, du dos, et provoquent alors des secousses brusques soulevant sur place et par saccades la partie antérieure du corps ; l'animal se blottit, se ramasse sur lui-même^ et semble résister de toutes ses forces contre ces puissantes décharges. Cette action de l'absinthe plus spécialement vers la tête et le cou, c'est-à-dire son influence sur la région bulbo-cervicale de la moelle, est d'autant plus remarquable que l'alcool agit en sens inverse ; celui-ci, en effet, amène d'abord la paraplégie avant de paralyser les parties antérieures du corps, l'absinthe, au contraire, provoque des secousses dans le train antérieur avant de produire des convulsions généralisées. Ce n'est pas tout; dans quelques circonstances, on voit survenir chez le chien un phénomène très-intéressant : l'animal s'arrête tout à coup, reste immobile, comme hébété, la tête basse, le regard morne, la queue abaissée ; il conserve cette attitude pendant 30 secondes à 2 minutes, puis il reprend spontanément ses allures habituelles. C'est là un état vertigineux qui ne manque pas d'analogie avec le petit mal ou absence de l'épileptique.

L'action de l'essence d'absinthe à haute dose est différente, ou mieux c'est un degré de plus dans l'intensité des phénomènes. Après des prodromes analogues aux accidents dont nous venons de parler, ou bien brusquement et plus ou moins vite, suivant la voie d'introduc-

tion du poison, il survient des attaques, l'animal tombe tout à coup, avec du trismus, des convulsions toniques qui constituent le premier stade de la crise convulsive. Le plus souvent les muscles extenseurs du cou et du dos se contractent énergiquement pour produire l'opisthotonos, mais avec lui, presque toujours, on remarque du pleurothotonos ; les muscles d'un côté du corps se contractent et amènent une courbure en arc dans laquelle un côté repose sur le sol par sa partie moyenne, tandis que les deux extrémités se soulèvent et tendent à se courber et à se rapprocher sur le côté opposé. Dans quelques cas rares, ce sont les muscles fléchisseurs du cou et du tronc qui entrent les premiers en convulsions, et chez un chien qui avait pris quatre grammes d'essence d'absinthe, la flexion fut tellement prononcée au début de la crise^ que la tête s'appliquant sur le devant de la poitrine, la partie postérieure du cou, les épaules, le dos portèrent successivement sur le sol, et l'animal, avant de tomber, tourna une fois sur lui-même dansl'emprosthotonosle mieux accusé. Dans une deuxième attaque, la tête fléchie d'abord se porta rapidement dans l'extension ; trois autres crises très-violentes se produisirentsuccessivement avec extension de la tête au stade tonique, et l'animal mourut à la cinquième crise. A ces convulsions toniques succèdent au bout de quelques secondes des convulsions bioniques avec claquement des mâchoires, qui s^entrechoquent ou bien se rapprochent convulsivement sans arriver au contact ; il survient encore de l'écume aux lèvres et quelquefois des morsures à la langue ; une respiration stertoreuse, des évacuations d'urine, de matières fécales, et même de sperme dans quelques cas.

L'aliaque finie, l'animal conserve ordinairemet un peu d'hébétude, puis revienl à lui ; les attaques d'épilepsie se montrent quelquefois avec ce tableau complet de symptômes et laissent, entre elles, des intervalles, de dix, vingt minutes, et même plus. Dans ces circonstances, qui se présentent plus habituellement quand le poison a été introduit dans l'estomac, on peut se faire une idée bien nette des phénomènes; mais il n'en est pas toujours ainsi; quelques symptômes peuvent manquer, ou bien ils se succèdent très-rapidement et se confondent entre eux. Dans quelques cas les attaques se suivent sans interruption, et forment des attaques composées, confuses, avec des phénomènes convulsifs bruyants, rapides, au milieu desquels on dislingue moins bien Tattaque d'épilepsie.

Tels sont les phénomènes convulsifs dus à l'absinthe, bien difîérentsetde la paraplégie qui accompagne l'ivresse alcoolique et du tremblement qui suit l'usage prolongé do l'alcool; le vertige et l'attaque épileptique sont, en résumé, les deux degrés de l'empoisonnement aigu par l'absinthe. Mais, en outre, on voit quelquefois survenir du côté de l'intelligence des troubles fort importants pour la question qui nous occupe. Tandis que l'alcool, ainsi que nous l'avons vu, a besoin de préparer son terrain pour faire naître les hallucinations, l'absinthe provoque d'emblée des phénomènes hallucinatoires.

Expérience H. — Hallucinations et attaques épilepdqueschezun chien sous l'influence de l'essence d'absinthe. — Chez un chien du poids de 14 kilogrammes, dans l'estomac duquel, nous injectons 5 grammes d'essence d'absinthe à 9 heures 1/4 du matin, nous voyons une première attaque d'épilepsie à 9 heures 3/4; dix minutes après, une deuxième attaque se produit

suivie de légère hébétude; revenu bientôt à lui, l'animal reste caressant, répond à l'appel, marche, court facilement. Tout à coup et sans aucune provocation, il se dresse sur ses pattes, le poil hérissé, l'aspect courroucé, les yeux injectés et brillants; il fixe le regard vers un mur complètement nu et dont rien ne peut attirer son attention; fléchi sur les pattes de devant, le cou tendu, prêt à s'élancer, il avance et recule successivement, il aboie avec rage et se livre à un combat furieux; entrechoquant les mâchoires, faisant des mouvements brusques comme pour saisir l'ennemi, il secoue ensuite latéralement la tête, serrant les dents comme pour déchirer une proie. Peu à peu, il se calme, regarde encore plusieurs fois, en grognant, vers la même direction, puis il se rassure complètement.

Voici encore une expérience empruntée à la thèse de M. Challand(l) et dans laquelle les hallucinations se sont développées avec une certaine intensité.

Expérience III. — Hallucinations et attaques épileptigues chez un chien sous l'influence de l'essence d'absinthe.

On fait à un jeune bouledogue une injection de 4 grammes d'essence d'absinthe dans l'estomac. Il était neuf heures et demie du matin. On prend immédiatement la température rectale ; elle est de 39", 8.

Au bout de 4 à 5 minutes, l'animal paraît inquiet, agité; il gémit, se plaint un peu. La respiration devient fréquente, la bouche est baveuse. Au bout de vingt minutes, on remarque quelques secousses très-légères, ou plutôt un tremblement musculaire, aux oreilles et à la nuque. Il manifeste une grande susceptibilité nerveuse, il tressaute au moindre bruit, en donnant des signes de frayeur.

Afin d'obtenir un effet très-rapide, un quart d'heure après on injecte de nouveau 3 grammes d'essence d'absinthe dans l'estomac; on attend dix minutes, et, comme l'animal n'a encore que de petites secousses, on injecte dans la veine crurale la dose énorme de l^^SO d'essence d'absinthe.

Cinq minutes après, il a un mouvement de recul brusque,

(1) Challand, loc. cit., p. 13. Expérience faite à l'Hôtel-Dieu à la clinique de M. le professeur Béhier.

accompagné de mouvements convulsifs légers de la têle et du tronc, puis il tombe brusquement sur le côté. Tous ses membres sont roides, tendus convulsivement, les mâchoires sont fortement serrées, le corps est comme soulevé au milieu, les convulsions toniques durent de quinze à vingt secondes, et sont suivies de convulsions cloniques très-prolongées. L'animal est toujours couché sur le côté, mais non plus soulevé, les membres sont agités de fortes secousses qui les font aller en avant et en arrière avec rapidité. La respiration devient haletante, stertoreuse; il a des claquements de dents.

Une bave mousseuse très-abondante s'écoule des lèvres. La température rectale est de 39°, S.

Il a également pendant les convulsions une évacuation d'urine et de matières fécales. Les convulsions cloniques persistent pendant deux minutes et demie à trois minutes, et cessent ensuite pendant un court espace de temps (cinq minutes environ), il n'a plus que larespiralion très-haletante, stertoreuse, avec écoulement de bave épaisse, spumeuse. Puis une nouvelle attaque recommence, elle est très-violente et suivie, à très-court intervalle, d'une autre attaque également trèsintense. Les deux crises sont tout à fait semblables à la première, elles sont suivies d'une série d'autres attaques qui sont tellement rapprochées qu'elles deviennent subintrantes. Dans celles-ci, les convulsions toniques sont beaucoup moins fortes et remplacées immédiatement par des convulsions cloniques. Les yeux sont injectés, les pupilles très-dilatées. De temps en temps, émission d'une petite quantité d'urine. T. R. 39°, 8.

Depuis la première attaque, il s'est écoulé environ une demiheure. Peu à peu les convulsions cessent et on voit apparaître les petites convulsions du début. L'animal paraît revenir un peu à lui. Il a toujours les pupilles dilatées, les yeux hagards, il regarde toujours dans une certaine direction, il veut aboyer, mais ne peut faire entendre que quelques sons sourds.

Puis il cherche à se redresser, il ne peut d'abord y parvenir,

mais à mesure qu'il paraît reprendre connaissance, on voit se

manifester d'autres phénomènes. Il a des hallucinations très-

, nettes, il aboie tout à coup avec fureur, bien qu'on ne le

touche pas et qu'on ne l'excite pas, il grogne continuellement

en cherchant à mordre un être imaginaire ; ses mâchoires s'entre-choquent dans le vide. Si on place des objets devant lui, il cherche à les mordrC;, mais sans pouvoir y parvenir. Il finit par se redresser tout à fait ; mais ses hallucinations ne cessent pas ; dès qu'on fait un peu de bruit dans la salle, il manifeste une vive fureur et veut s'élancer d'un côté ou de l'autre.

Un peu plus tard encore (onze heures et demie) les hallucinations deviennent plus fréquentes, mais la perception dans l'intervalle est plus nette, il se tourne quand on l'appelle, cependant il est encore faible sur les jambes, le regard est vague.

L'animal est revenu complètement à lui dans la journée ; il n'a gardé qu'un peu de gonflement dans la cuisse, du côté oii l'injection dans la veine crurale avait été faite.

Le 3 juillet, c'est-à-dire quatre jours après, il n'avait plus d'accidents, mais plus tard, il a eu du côté de la poitrine des accidents d'un autre ordre (infarctus, embolie d'essence dans les capillaires du poumon, apoplexie pulmonaire, etc.).

M. Chaliand fait remarquer la quantité considérable d'absinthe injectée chez ce chien, 7 grammes en deux fois, dans restomac, et 1 gramme SO dans la veine crurale, tandis qu'il suffit habituellement d'une dose de 1.5 à 20 centigrammes injectés dans les veines pour provoquer les phénomènes toxiques. Il ajoute, avec raison, que cette essence d'absinthe était de qualité inférieure, et qu'elle provenait d'une bouteille laissée débouchée. C'est, en effet, ce qui arrive quand on n'a pas la précaution de fermer hermétiquement le flacon ; mais, en outre, l'activité des diverses essences employées dans le commerce, est variable, les unes provenant de la distillation de plantes fraîches, les autres, au contraire, déplantes desséchées. Aussi des recherches physiologiques ultérieures, aidées de l'analyse chimique de ces produits pourront combler cette lacune, en déterminant les parties actives du pro-

duit complexe, désigné sous le nom d'absinthe. Mais, dès à présent, les résultats obtenus suffisent à notre étude, puisque les essences employées sont justement celles dont le commerce fait habituellement usage pour ses liqueurs.

Le fait de l'apparition prématurée des troubles hallucinatoires sous l'influence de l'absinthe n'avait pas échapé à un observateur sagace, M. Motet, qui déjà en 1859 avait signalé cl iniquement le développement plus rapide du délire chez les buveurs d'absinthe. « Là sans doute, dit-il, se retrouvent tous les caractères généraux du délire alcoolique ; mais ce qui prête un caractère particulier à l'intoxication par l'absinthe, c'est l'absence totale à cette période (aiguë) de tremblements musculaires ; il semblerait qu'on eût sous les yeux une forme éclose avant développement complet, et dans laquelle la rapidité d'action de la cause eût empêché les phénomènes habituels de se produire (1). w

Des deux agents actifs de la liqueur d'absinthe, l'alcool et l'absinthe, ce dernier poison a produit le délire et les hallucinations avant que l'alcool ait eu le temps cl' exercer sur les centres nerveux une action suffisante pour amener le tremblement. C'est ce qui ressort des Observations ï et II de M. Motet, surtout de la première ; l'individu, habituellement sobre, s'était mis à boire depuis peu de jours et prenait quotidiennement dix à douze verres d'absinthe. Mais l'observation est assez importante pour être reproduite dans son entier.

(1) Motet, Considérations générales sur l'alcoolisme et jilus particulièrement des effets toxiques produits sur l'homme par la liqueur d'absinthe, 1859. p. 18. (Dans les Observations I et II il n'est pas question d'attaques convulsives ; celles-ci sont signalées dans l'Observation V.)

ACTION DE l'absinthe CHEZ L'HOMME. 33

Observation I (I). — M. S... (Jean-Baptiste) âgé de 34 ans. Cet homme, d'une stature moyenne, d'une santé habituellement bonne, travaille depuis 3 mois, comme sculpteur à la décoration extérieure du Louvre. Il était rangé, sobre, laborieux, lorsqu'il y a quinze jours, cédant à l'entraînement de ses camarades, il déserta le travail pour le cabaret. Il arriva rapidement à boire jusqu'à dix et douze verres d'absinthe par jour, puis de l'eau-de-vie, du vin blanc, etc. Quelques jours avant l'explosion du délire, il buvait encore, mais sans pouvoir se griser : il était « comme abruti. » Dans la nuit du 29 au 30 mai, il saute tout à coup à bas de son lit : il voyait des gendarmes qui venaient l'arrêter. Il proteste de son innocence, puis reste assis sans rien dire jusqu'au jour.

Il est un peu plus calme vers le matin; il sort, boit de l'absinthe, et rentre le soir dans un état d'hébétude complète. On l'aide à se coucher, mais à peine est-il dans son lit, que des visions effrayantes viennent l'assaillir; il ne peut un instant fermer l'œil, il se lève, se promène dans sa chambre, voit des ennemis dans les personnes qui sont près de lui pour le garder; et, comme son état inspirait des craintes, on prend le parti de le placer dans une maison de santé, le 31 mai 1857.

Dès que ses antécédents nous furent connus, nous pensâmes qu'il s'agissait d'un deliriam tremens. En examinant le malade nous fûmes étonné de ne pas trouver chez lui de titubation, de tremblement des mains et des lèvres. A notre arrivée, il était assis, la figure altérée, anxieuse, il était immobile; son attitude était plutôt celle d'un mélancolique que d'un alcoolisé. Toutefois on pouvait remarquer qu'il y avait là quelque chose de particulier dans le regard, qui avait conservé toute sa vivacité; dans la chaleur de la peau, dans la rapidité même des mouvements de la tête, qui se tournait de côté et d'autre pour saisir ce qui se passait. Il n'y avait pas chez lui la concentration de la mélancolie avec stupeur, la fixité du regard, l'immobilité, qui la caractérisent. Le pouls était large, d'une fréquence moyenne (90), la langue saburrale, les pupilles n'étaient pas très-dilatées.

Il répond aux questions qu'on lui adresse, mais avec une

(I) Motet, loc. cit., p. 31.

Magnan. 3

grande indécision. 11 ne sait pas « s'il est bien lui-même; il s'appelle Sul.., il ne comprend pas pom^quoi on l'appelle M. Jean. Ce n'est pas lui, il n'a tué personne, il demande pourquoi on l'injurie. » Il écoute, tournant à chaque instant la tête du côté d'oii lui viennent des sons étranges. Il marche avec assez d'assurance, pourtant les jambes sont un peu faibles.

Insomnie absolue pendant la nuit, il ne crie pas, mais il parle à voix basse, il voit des flammes qui entourent son lit, des figures grimaçantes se détachent de la muraille. Il est poursuivi par des gendarmes. Pas de visions d'animaux immondes.

1" juin. Une bouteille d'eau de Sedlitz, deux potages seulement, limonade végétale (2 litres). Même état dans la journée et la nuit, évacuations abondantes.

Le lendemain matin, il est mis au bain, il y reste cinq heures, on lui fait des affusions froides sur la tête, on les répète de demi-heure en demi-heure. Nous voyons le malade dans son bain, il nous semble moins troublé. Cette amélioration n'était qu'apparente. Deux heures après ce bain, les mêmes préoccupations existaient. Il doutait de son identité, il affirmait qu'il n'avait commis aucun crime, etc. Si on lui demandait des renseignements sur sa profession, il les donnait très-exacts, mais très-peu détaillés, distrait qu'il était par des voix accusatrices. Du reste, pas d'agitation, pas de cris, pas de mouvements désordonnés.

Les grands bains sont continués pendant deux jours encore, puis, le jour suivant, un nouveau purgatif (eau de Sedlitz).

La nuit qui succède est beaucoup plus calme, M. S... dort près de deux heures sans avoir de réveils en sursaut.

Le 9 mai, nous le trouvons se promenant dans le jardin encore un peu inquiet, il nous demande ce qu'on veut faire de lui, s'il ne pourrait pas voir son père. Il nous écoute avec une attention plus soutenue. Il a une demi-conscience de son état, il sent vaguement qu'il n'est pas bien, mais il ne sait pas ce qui s'est passé. (Un bain prolongé, affusions froides.) Le soir, M . S... dîne avec plus d'appétit que les jours précédents, il dort d'un sommeil assez calme près de cinq heures.

Le 10, nous le trouvons mieux; il a encore quelques préoccupations tristes, mais il s'informe de sa famille. Pas de sou-

venirs précis, il ignore depuis combien de temps il est dans rétablissement. Nous lui disons qu'il a été malade par suite d'excès alcooliques, il convient de l'irrégularité de sa manière de vivre, du changement survenu dans ses habitudes, mais il a encore la crainte d'être arrêté et jeté en prison.

Du 10 au 13. L'appétit se régularise, les fonctions digestives s'accomplissent normalement, les idées délirantes disparaissent, et nous considérons M. S.... comme guéri.

Il sort, le 23 juin, parfaitement rétabli.

L'observation de M. Motet a une valeur d'autant plus grande qu'elle se rapporte à un malade d'une vie régulière, sobre jusqu'au moment où des circonstances particulières le poussent à boire de l'absinthe. Le fait clinique ainsi dégagé de toute complication acquiert la valeur d'un fait expérimental où le sujet se trouve placé dans des conditions précises et nettement déterminées. Si les hallucinations et le délire ne se sont produits qu'au bout de quelques jours chez ce malade, tandis qu'ils peuvent se produire immédiatement chez le chien, c'est que ce dernier prend non-seulement une dose de poison plus considérable, mais encore de l'essence d'absinthe pure, sans addition d'alcool qui, on le sait, retarde sans l'empêcher toutefois l'action de l'essence d'absinthe (1).

Si, dans leur mode d'apparition, les troubles hallucinatoires diffèrent selon l'agent qui les produit, alcool ou absinthe, les caractères généraux sont les mêmes dans les deux cas. Ces hallucinations sont pénibles, désagréables, agressives ; elles ont, d'autre part, une mobilité que les gestes expressifs, les attitudes et les mouvements rapides de l'animal, — et l'on peut aussi dire de l'homme, — montrent suffisamment.

(1) Magnan, loc. cit., p. 28.

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