CHAPITRE
De même que l'animal, l'homme, au bout de peu de temps, change de caractères, se montre irritable, inquiet, impressionnable ; il n'a pins de sommeil ; il devient le jouet d'illusions et d'hallucinations, et lorsque^ api"ès des excès répétés, il dépasse la limite de saturation, ou qu'il est soumis à quelque autre cause d'excitalion, il est pris d'un accès de délire alcoolique.
ARTICLE I
§ I. Caractère pénible des hallucinations. — Les phénomènes intellectuels consistent surtout en troubles hallucinatoires, exceptionnellement de nature gaie, presque toujours, au contraire, ainsi qu'on l'a déjà remarqué depuis longtemps, de nature pénible, éveillant des craintes de toute espèce, et comme le dit M. Marcel, pouvant déterminer des impressions morales, dont la plus légère serait l'étonnement, et la plus forte une terreur profonde (1).
(1) Marcel, De la folie causée pai^ l'abus des boissoj^s alcooliques. (Thèse ; de Paris, 1847, p. 12.)
L'alcoolique J... Jean (Observ. VIII) semblait devoir échapper à cette règle dans les moments où il parlait de cascades qu'il entendait mugir, de chalets illuminés qu'il apercevait, de chants, de danses dont il était témoin. Eh bien, même avec ces images riantes, ces chants et ces fêtes, il savait créer le plus triste délire. Les cascades le poussaient, disait-il, à se noyer. « Ce bruit de l'eau, c'était pour me narguer ; ça voulait dire que j'étais un lâche, que je n'avais pas le courage de me jeter à l'eau. » Le chalet avec ses hôtes joyeux, « c'était un tas de gens qui voulaient me perdre, qui se moquaient de moi et qui voulaient m'assassiner. »
Quelques malades, cependant, ont parfois des halkicinations agréables, ils entendent des musiques, des voix mélodieuses; ils voient des paysages, des tableaux qui les charment; l'un d'eux prétendait sentir les parfums les plus exquis. Un ancien militaire qui avait fait les campagnes de Crimée et du Mexique, et qui avait passé plusieurs années en Algérie, voyait, dans un accès de délire alcoolique, des forêts magnifiques, avec des arbres immenses; des groupes déjeunes filles, chantant, dansant, traversaient des bosquets de fleurs, éclairés par des kimières de mille couleurs.... mais encore, quelques instants après, le tableau s'assombrissait, et les lions, les hyènes et les serpents remplaçaient les fleurs et les danseuses.
§ II. Caractère de mobilité des halliicinations. — Un autre caractère des conceptions délirantes et des perceptions illusoires des alcooliques bien indiqué par M. Lasègue, c'est leur mobilité (1). Hommes, choses ou animaux, tout ce qui fait l'objet des hallucinations se meut et se dépla-
(1) Lasègue, De Vakoolhme sub-aigu. Arch. gén. de méd., 18G9.
38 DÉLIRE ALCOOLIQUE CHEZ L'flOMME.
ce ; de la aussi la mobilité, la rapidité des idées et des actes de l'alcoolique, qui, d'ailleurs, effrayé, anxieux, inquiet, suppliant ou agressif, intervient toujours de la manière la plus active.
§ III. Les hallucinations otit pour objet soit les occupations ordinaires^ soit les préoccupations dominantes du moment. — Ces hallucinations varient à l'infini, mais elles reflètent souvent l'objet soit des occupations journalières, soit des préoccupations dominantes du moment, avec cependant un choix tout particulier pour ce qui est le plus pénible, le plus désagréable. Ainsi, lors des derniers événements, pendant la guerre allemande, les malades voyaient des Prussiens, s'entendaient traiter d'espion, on les appelait Bismark. Plus tard, pendant et aussitôt après la commune, les alcooliques appartenant aux troupes régulières voyaient des communards, des gardes nationaux ; ces derniers, au contraire, des versaillais. Sous l'Empire, c'étaient surtout les mouchards, les sergents de ville, et en tout temps les voleurs, les assassins célèbres, les Troppmann de toute sorte, qui fournissaient matière aux hallucinations. Quand celles-ci se rapportent aux habitudes, aux professions des individus, elles mettent le patient en scène quelquefois de la manière la plus singulière. Ainsi le malade (Observ. lïl), marchand des quatre saisons, voyait à terre autour de lui des choux-fleurs, de l'oseille, des radis qu'il s'efforçait de ne pas écraser sous ses pieds; un conducteur de bestiaux stimulait son chien, voyait et appelait les bœufs et les moutons ; le gaveur de pigeons aux Halles (observ. II) croyait tenir un pigeon entre les doigts et s'évertuait à lui faire avaler le grain ; une marchande de vins répondait à ses clients, les engageait à
attendre et se préparait à les servir; le menuisier (Observ. XX} voyait retomber sur sa tête et sur son dos les planches qu'il essayait de charger sur la voiture. Une fille publique avait des idées obscènes et voyait autour d'elle des scènes lubriques rappelant son triste métier.
Ces hallucinations suivant leur intensité^ suivant aussi la disposition du sujet, donnent lieu à des réactions différentes, capables de changer complètement la physionomie du malade. De là, les formes maniaque, mélancolique, stupide de la folie alcoolique, formes qui pourraient être multipliées, mais sans profit réel, si l'on voulait bien exprimer tous les aspects sous lesquels la maladie peut se présenter.
La forme maniaque est la plus fréquente, et nous la trouvons dans la plupart de nos observations ; elle peut quelquefois chez le même malade précéder ou suivre les deux autres formes, sans rien changer aux caractères généraux ni à la marche de la maladie.
Le malade D... Louis (Observ.XII) le jour de son arrivée à l'asile était dans un état maniaque complet, criant, gesticulant^ se portant de tous côtés ; le lendemain il s'offrait sous les dehors d'un mélancolique avec demi-stupeur; il était triste, préoccupé, ne| répondait pas aux questions; il paraissait effrayé, par moments, secouait tristement la tête, tenait les mains fortement appuyées vers le haut des cuisses, se levait et portait autour de lui des regards inquiets, puis restait immobile sur sa chaise. Quelques jours après, il va mieux, sa physionomie est ouverte, il parle volontiers, et il fait connaître les étranges craintes qui le tourmentaient et qui expliquaient son attitude. Il se figurait être en prison, devant un tribunal, accusé d'actes bon-
teux; il se croyait condamné à subir une affreuse mutilation et sentait l'instrument trancher ses organes génitaux, pendant que des voix moqueuses le raillaient amèrement.
La malade D... Anastasie (Obs. IV) est très-agitée à son entrée à l'asile ; couverte de sueurs, sans cesse en mouvement, elle porte les mains sur diverses parties de son corps comme pour repousser ou saisir des animaux ou des insectes ; elle étend les bras dans le vide, poursuit des êtres imaginaires, répond, crie, appelle, veut ouvrir les portes, les fenêtres, se cache, se défend, etc., elle se présente dans un état maniaque des mieux accusés. Pendant la nuit, la scène change : la malade ne bouge plus, ne répond à aucune question, reste immobile, se laisse déplacer, ne fait aucun mouvement pour se débarrasser de la salive qui remplit sa bouche et coule sur sa lèvre, elle urine sous elle et reste dans un état complet de stupeur. Le lendemain elle offre plutôt la forme mélancolique avec un peu d'excitation.
Mais d'où vient qu'une même cause, un poison, détermine des accidents en apparence si différents? Ces hallucinations, tout en conservant leurs caractères communs, offrent dans leur mode d'expression des degrés qui expliquent ces différences.
Forme maniaque. — A un premier degré, le malade croit entendre des injures, des provocations, il voit des voleurs, des gens armés, des animaux ; ou bien il entend la voix de ses parents, de ses amis qui l'appellent, qui l'avertissent d'un danger, qui invoquent son secours ; il voit sa femme entourée d'individus subir sous ses yeux le plus sanglanldes outrages. Aiguillonné par ces excitations, le malade répond, injurie, se querelle, court, s'élance.
devient furieux ; tout autant d'actes qui provoquent chez lui une manifestation bruyante, un état maniaque. C'est la forme, comme nous le verrons, qui prédomine habituellement, dans les accès de delirium tremens^ où les troubles hallucinatoires d'une vivacité extrême s'associent au tremblement de tout le corps, à la trémulation générale de tout le système musculaire.
Forme mélancolique. — Dans d'autres circonstances l'alcoolique se voit en prison, devant un tribunal, il est accusé de différents crimes; ils'imagine les avoir commis, il se croit trompé par tous les siens ; il assiste à l'enterrement de ses parents. Sous le coup de ces tristes impressions, il est sombre, inquiet, défiant, il se plaint, il est effrayé, il cherche à fuir, quelquefois même il conçoit des idées d'homicide ou de suicide ; il se présente, en un mot, sous l'aspect d'un mélancolique.
Forme stupide. — Enfin, à un degré plus élevé, il va subir un affreux supplice, il a devant lui les cadavres ensanglantés de ses enfants ; tout est en feu ; il va être englouti, etc. Ces images l'ont altéré, épouvanté; il reste immobile dans un état complet de stupeur.
Entre ces différents états, maniaque, mélancolique, stupide, on pourrait intercaler de nombreux intermédiaires pour reproduire fidèlement les aspects multipliés sous lesquels se présentent les alcooliques ; mais ces divisions reposant sur des caractères fugaces, passagers, sans action sur la marche de la maladie et ne donnant prise à aucune indication thérapeutique ont une importance trop secondaire pour nous y arrêter.
ARTICLE II
MODE d'Évolution des troubles sensoriaux.
§ 1. Troubles sensoriaux examinés dans leur ensemble, — Avant d'analyser ces troubles sensoriaux, il est utile de les suivre dans leur développement. On observe, en effet, une gradation successive et dans l'intensité des phénomènes et dans leur mode d'évolution. L'on passe du simple trouble fonctionnel à l'illusion, de celle-ci à l'hallucination confuse d'abord, unique, puis multiple et devenantpeu à peu hallucination nette, précise, distincte, s'imposant, en un mot, comme la réalité. A mesure que l'amélioration s'obtient, les phénomènes disparaissent graduellement, en suivant un ordre décroissant analogue, c'est-à-dire que l'hallucination précise mène à l'hallucination confuse, celle-ci à l'illusion, qui à son tour est suivie d'un simple trouble fonctionnel. Telle est l'évolution habituelle des phénomènes hallucinatoires dans l'alcoolisme. Exceptionnellement, toutefois, ils peuvent arriver d'emblée à leur apogée.
C'est ordinairement la nuit que se montrent tout d'abord ces accidents, et s'il est difficile de préciser leur mode d'évolution à cause du souvenir un peu confus qu'en gardent les malades, on peut, du moins, indiquer avec certitude leur mode de disparition. Les hallucinations d'abord persistantes le jour et la nuit commencent à disparaître le jour pour continuer à se produire la nuit avec la même intensité ; devenant moins nettes, elles se montrent plus tard, à ce moment, intermédiaire à la veille et au sommeil, depuis longtemps signalé par M. Baillarger,
MODE d'évolution DES TROUBLES SENSORIAUX. 43
comme favorable à Féclosion des troubles hallucinatoires (1).
On ne trouve ensuite que des cauchemars, qui persistent quelques instants quand l'individu se réveille, puis de simples rêves, et le malade finit par apprécier avec une certaine exactitude ces fausses perceptions sensoriales qui ne tardent pas à disparaître complètement. Ainsi, d'abord hallucinations jour et nuit, puis seulement la nuit; plus tard, hallucinations confuses et illusions au moment du passage de la veille au sommeil, puis pendant le sommeil avec réveil inquiet, puis enfin cauchemars, rêves et retour à la santé. Il est facile de suivre cette marche décroissante chez la plupart des malades ; à mesure qu'ils guérissent, ils remarquent eux-mêmes avec plaisir les changements favorables qui s'opèrent, et quelques-uns savent le rappeler d'une manière très-saisissante.
§ II. Troubles sensoriaux examinés au point de vue des particularités quils offrent dans chaque sens. — Suivons maintenant dans chaque sens le développement de ces phénomènes. Au début, les troubles purement sensoriaux ressemblent aux symptômes observés dans beaucoup d'autres maladies. Pour l'ouïe, les premières sensations sont des bourdonnements, des tintements, des sifflements d'oreilles; des sons variés, des chants confus, des bruits de cloche, puis des cris, des voix tumultueuses. Faut-il avec un auteur allemand rattacher les tintements, les bourdonnements à une irritation du rameau du vestibule,
(1) Baillarger, De l'influence de l'état intermédiaire à In veille et au sommeil sur la production et la marclie des hallucinations, 1842. — Baillarger, Des liallucinations, des causes qui les produisent et des maladies qu'elles caractérisent. {Mém. de l'Acad. de ??2erf., t. XII, 184G.) — Brierre de Boismont, Des hallucinations, 18G2.
les sons, les chants à Tirritation du rameau du limaçon, et les cris, les voix confuses à l'irritation des deux rameaux du nerf acoustique (1) ?
Quoi qu'il en soit, l'interprétation maladive de ces sensations ne tarde pas à se faire jour ; le bruit de cloche devient pour l'alcoolique un glas funèbre ; les cris, les voix confuses, sont des injures, des menaces, des cris de détresse; peu à peu l'hallucination devient distincte, ce sont des reproches, des accusations, des plaintes, nettement formulés, des gémissements, les prières d'un parent, d'un ami, des voix connues et des paroles bien articulées.
Pour la vision, les accidents se présentent de la même manière : la vue se trouble, s'obscurcit, les objets semblent entourés d'un nuage ; il survient des étincelles, des flammes, des couleurs variées, des ombres, des objets tremblotants, des figures grimaçantes qui grossissent, diminuent, se rapprochent, s'éloignent, puisdes incendies, des émeutes, des batailles. Dans quelques cas, le malade voit d'abord une tache sombre, noirâtre, à contours diffus, puis à limites distinctes avec des prolongements qui deviennent des pattes, une tête, pour former un animal, un rat, un chat, un homme.
La malade D.... Anasthasie (Obser. IV) voit sur le mur des lignes entrecroisées, des toiles d'araignées ; puis au milieu des mailles se montraient successivement une, deux, trois boules noires, qui se renflaient, se déplaçaient, prenaient la forme de chats, de singes ; ceux-ci se détachaient du mur, sautaient sur le lit, s'enfuyaient,
(i) Eihard, Se?isations auditives subjectives. (Société de médecine de Berlin.) Analysé dans les Arc/i. gén. de méd., mars, 186S.
MODES DÉVOLUTIOiN DES TROUBLES SENSORIAUX. 45
rentraient dans la muraille ; elle apercevait ensuite des hommes armés, des femmes qui la menaçaient, puis enfin ]a scène se complétait, elle assistait au massacre de son mari et de ses enfants.
Chez les malades atteints de délire alcoolique en dehofs des hallucinations si variées dont nous Tenons de parler, on peutToirsurvenir pendant un temps plus ou moins longune amblyopie, signalée déjà par beaucoup d'auteurs, et dans laquelle les objets deviennent obscurs et semblent enveloppés d'un brouillard blanchâtre ou grisâtre ; les malades peuvent confondre des pièces de monnaie d'or ou d'argent; ils ont de la peine à coudre, à écrire, et lisent quelquefois avec difficulté des caractères de trois millimètres ou même de dimensions plus grandes.
Avec l'amblyopie, existe souvent dans la perception des couleurs un trouble que M. Galezowski s'est appliqué à bien reconnaître. « Au moyen de celte méthode (chromatoscopie rétinienne), il nous est possible, dit l'auteur, de constater dès l'origine de l'affection une anesthésie de la rétine au point de vue de la perception de certaines couleurs, et surtout des couleurs composées qui ne sont ni franches ni saturées. Telles sont surtout les couleurs vert-jaune et vert-bleu, que les malades confondent le plus souvent avec la teinte prédominante. La couleur violette est prise pour le rouge et le bleu pour le gris. Nous avons l'occasion d'observer fréquemment dans notre clinique des malades atteints d'amblyopie alcoolique, et nous n'avons pas trouvé, jusqu'à présent, un seul fait dans lequel la faculté chromatique de l'œil n'ait été atteinte d'une manière ou d^une autre. Avec l'amélioration de la vue, nous avons vu
revenir aussi la sensibilité chromatique de l'œil (1). »
Nous avons trouvé assez souvent une amblyopie passagère pendant l'accès de délire alcoolique, mais la dyschromatopsie est assurément plus rare que ne le pense M. Galezowski.
Le malade C... Louis (Obs, XVll) teinturier, ayant par conséquent des notions assez précises sur les couleurs, prenait le bleu pour le violet, le vert pour le gris et désignait le rouge sous le nom de marron ou de cachou brunâtre (n° 10 des tons de l'échelle chromatique du docteur Galezowski). Ce malade offrait, en outre, un affaiblissement del'acuité de la vision et pouvait à peine lire les caractères d'un millimètre et demi (n° 6 de Jseger).
Le malade L... Pierre, atteint d'hémianesthésie droite, ne pouvait lire de l'œil droit que des caractères de 1 centimètre, et de l'œil gauche il lisait couramment des caractères de 3 millimètres. De plus avec l'œil droit il distinguait le rouge, le vert, le bleu, mais le violet était blanc et le jaune était blanchâtre. L'œil gauche, au contraire, distinguait très-bien toutes les couleurs.
Les perversions, les illusions, les hallucinations, sont moins nombreuses et moins variées pour les sens du goût et de l'odorat, mais néanmoins l'alcoolisé n'échappe ni aux odeurs ni aux saveurs désagréables. Il sent quelquefois des odeurs de soufre, de rat, de matières putréfiées ; d'autres fois ses aliments sont aigres, ont un goût de terre, de chair gâtée, renferment de l'arsenic, du vitriol, etc.
(1) Galezowski, Du diagnostic des maladies des yeux par la chromaloscopie rétinienne, 1868, p. 220.
MODE d'évolution DES TROUBLES SENSORIAUX. 47
Dans quelques circonstances, ils trouvent aux tisanes qu'on leur donne le goût du vin, de Feau-de-vie, du rhum, de leur boisson de prédilection. Il existe encore, mais beaucoup plus souvent chez les alcooliques chroniques, de Fanesthésie de l'odorat et du goût. Nous employons pour l'exploration de l'odorat des substances généralement connues, à odeur graduellement plus accusée, telles que l'eau de fleurs d'orange, le camphre, Fessencede menthe, la teinture de musc, l'acide acétique, l'essence de moutarde ; nous avons ainsi une progression régulière qui nous permet de mesurer, en quelque sorte, le degré d'anesthésie. Pour le goût nous faisons aussi successivement usage du sucre, du sel, du sulfate de soude, de l'aloès, de la coloquinte et du piment ; il est bon pour obtenir une appréciation de quelque valeur, soit de se servir de solutions, soit de déposer et de maintenir sur la langue le corps sapide en empêchant tout déplacement, cette condition est indispensable dans les cas d'hémianesthésie comme chez les malades L..., M..., D....
La sensibilité générale avec ses différents modes d'anesthésie et d'hypéresthésie fournit aussi son contingent de sensations pénibles, et fréquemment ses troubles s'associent à ceux des autres sens. C'est ainsi que certains alcooliques sentent et voient des animaux ramper entre chair et peau; ou bien ils sont entourés par des fils de fer qui les enlacent, les serrent, les oppressent ; ils passent leur temps à dérouler ces cercles métalliques sans cesse renaissants ; ou bien encore, ils aperçoivent une parlie de leur corps rongé par les vers, ils les secouent, s'efforcent, au milieu de la plus vive anxiété, de les détacher et de les jeter à terre.
48 DÉLIRE ALCOOLlQUli: CHEZ L'HOMME.
La malade D... (Obs. IV) sentait une bête froide et mouillée se traîner sur ses cuisses, plonger son dard dans les chairs ; elle sentait des mouvements dans les jambes, les griffes d'un animal se plonger dans le dos. Le malade D... Louis (Obs. XII) sentait la lame du canif qui lui divisait la veri^e.
Le malade M... Pierre (Obs. IL) écrasait une grosse araignée noire qui se glissait entre la peau et le pantalon. On lançait sur un autre alcoolique des balles qui frappaient toutes les parties du corps, des poussières qui pénétraient dans les yeux, des boulettes empoisonnées dans la bouche.
Il nous suffira de mentionner certaines anesthésies, plus fréquentes chez les alcooliques chroniques, limitées à un membre ou à une portion de membre, mais pouvant aussi occuper une moitié complète du corps. Le souffle, le toucher, le chatouillement, la piqûre unique ou .multiple, les corps froids ou chauds, l'électricité, etc., sont les moyens d'exploration qu'il confient d'emplover. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet, à propos de faits d'hémianesthésie avec paralysie dans lesquels les sens spéciaux du même côté se trouvent compromis.
ARTICLE III
CLASSEMENT EN TROIS GROUPES DES MALADES ATTEINTS DE DÉLIRE ALCOO- LIQUE, d'après les SIGNES CLINIQUES TIRÉS DES ANTÉCÉDENTS DU MA- LADE, DE LA MARCHE ET DE LA TERMINAISON DE LA MALADIE.
S L — Malades atteints de dé.lire alcoolique à convalescence bénigne^ rapide et complète. — Après avoir étudié le délire alcoolique dans son ensemble, fait ressortir les
caractères généraux, à l'aide desquels on peut le reconnaître, et analysé dans chaque sens, les manifestations multiples qu'il présente, il s'agit de le suivre dans ces différentes terminaisons. Tantôt, et le plus souyent, au bout de trois à quatre jours, les troubles intellectuels disparaissent ; l'individu commence à se rendre compte de son état, en conservant néanmoins une certaine indécision dans l'esprit.
Pendant le jour, il répond facilement, parle et rit volontiers des visions et des idées imaginaires passées, mais, vers le soir, il ])erà^^,féA Gtt.'js^- assurance, il a des craintes vagues, i^ls?nt déjà qu'il sera moins maître de lui, il appréhende 'leJ'èaMhient du coucher; c'est qu'en effet, les illusions et les hallucinations auront , ainsi que Fa indiqué M. Baillarger, d'autant plus d'empire, que les causes extérieures d'excitation seront moindres, que la volonté elle-même perdra sa puissance et cessera d'intervenir à l'approche du sommeil.
Mais, au bout de quelques jours, de longues heures d'un sommeil paisible, sans rêves ni cauchemars, ramènent le calme avec les forces, et la guérison ne tarde pas à être complète.
Les faits de ce genre dont la terminaison est favorable sont nombreux et bien connus, il nous suffira d'en donner deux exemples.
■ Observation II. — Depuis plusieurs années habitudes d'ivrognerie; abus de vin et quelquefois d'' eau-de-vie. — Accès de délire alcoolique simple. — Convalescence rapide.
M... Pierre, 42 ans, gaveur aux halles, a été militaire et a contracté en Afrique l'habitude de boire, son métier actuel lui Magnapi. *
50 DÉLIRE ALCOOLIQUE CHEZ L'ilOMME.
fournit aussi de nombreuses occasions de satisfaire son goût pour la boisson. Il buvait habituellement du vin, quelquefois de l'eau-de-vie, rarement des liqueurs.
Il avait souvent des cauchemars et dormait mal ; depuis longtemps il avait peu d'appétit^, crachait et vomissait, quelquefois le matin, de la pituite blanche ou verte. Tombé malade à la suite de nouveaux excès, il est tranporté à l'Hôtel- Dieu oh, troublant le repos des autres malades, il est envoyé à Sainte-Anne.
A son entrée, le 18 avril, il est sans cesse en mouvement, déplace tout autour de lui, cherche dans tous les coins, regarde derrière les portes, ramasse à terre des objels imaginaires, qu'il secoue et rejelJ>eia'uaO'i»tôL appuie et frotte le pied sur le sol comme û^jîf CSfeHiser'^K^lmiÊCtes, passe la main devant sa figure âM§)^ffle--p©t«k-*«pou^i^es fils, des poils, des cheveux, poi/^ivea»^ ¥â^)ilflfl^^ îa luisse et, ramenant son pantalon, il serre avec force pourecras^, dit-il, une grosse araignée noire qV<^^tîïïsS^?ïîïre' la^'^^ et le pantalon. Il regarde à travers iV^en^l^^o'esiip^P'C la bande de la place Mauberl déguisée en ouTS7-*v-e«''''d^ fla-fla ; il y a une cavalcade avec des lions, des panthères qui regardent et font des grimaces, il y a de petits enfants déguisés en chiens et en chats, il aperçoit Émélie, puis deux hommes qui le menacent... Il se baisse tout effrayé, ils le visent, dit-il, avec leurs fusils, ils veulent le tuer parce qu'il leur a pris la fille. Il répond à des camarades, il les appelle, il entend des disputes et veut y courir.
On parvient avec peine à fixer son attention ; ses mains, ses pieds sont sans cesse en mouvement pour saisir ou repousser des animaux, des objets de toute sorte.
Le visage est couvert de sueurs, la peau est modérément chaude, la température donne 38°, 2, le pouls est large et dépressible (80 pulsations), la langue est humide.
Tremblement marqué des mains, un peu moins accusé aux jambes, frémissements des muscles de la face, surtout en parlant.
Traitement : Un pot de bouillon, un pot de limonade vineuse, et deux pots de tisane de chiendent.
Le malade reste levé pendant presque toute la nuit, parlant, discutant, cherchant de tous les côtés ; il aperçoit des
sergents de ville, des hommes armés ; il voit voltiger dans la chambre des pigeons qu'il cherche à saisir; il poursuit des rats, des chats ; harassé de fatigue, il se couche sur le lit vers deux heures du matin et dort pendant deux heures; puis il se lève et recommence la mimique de la veille.
Le 19, à la visite du matin, il ramasse des pièces de monnaie à terre, frotte la table ; puis, rapprochant sa main gauche des genoux qu'il réunit et soulève légèrement, il tient, dit-il, le pigeon et s'efforce avec la main droite de lui faire avaler le grain ; il se croit à la Halle et interpelle une foule de personnes. Il aperçoit ensuite des hommes habillés en sauvages qui défilent sur une corde.
En lui parlant vivement, on^parvient à fixer son attention : il a, dit-il, mal à la^tète, des picotements sur toute la peau, des crampes dans les^jambes.
11 se dit empoisonné, ç* le travaille dans le corps, le médecin de l'Hôtel-Dieu lui a fait prendre, dit-il, le poison de La Pommerais, le vigitale.
Le tremblement des mains est encore considérable. Pouls large 80, T. R. 37%8.
Traitement : Viande rôtie, un pot de bouillon ; deux pots de limonade citrique; un bain.
21. M... Pierre a dormi une partie de la nuit ; il a vu des pigeons dans sa chambre, des oiseaux morts avec un long bec, des rats; il y en avait au moins deux cents sous le lit qui mangeaient ses provisions. Dans la journée, il entend par moments, la voix de ses camarades ; quelquefois aussi des menaces ou des injures.
Le tremblement des mains a diminué. T. R. 37°;6. Pouls régulier, 76 pulsations.
23. Les troubles hallucinatoires ont presque entièrement disparu le jour; ils se montrent encore pendant la nuit.
M... parle volontiers des hallucinations qu'il a éprouvées, mais il croit encore pendant quelques jours à la réalité de quelques-unes d'entre elles.
Nous trouvons bien dessiaés dans ce fait les caractères généraux du délire alcoolique. Les hallucinations de
M..., en effet, sont multiples, mobiles, la plupart pénibles; quelques-unes retracent ses occupations habituelles; d'autre part, elles ont commencé à disparaître le jour, puis la nuit, puis enfin il n'est resté que des cauchemars.
Le tremblement des mains et des muscles de la face était très-accusé, mais les autres troubles somatiques étaient relativement modérés ; l'absence de -fièvre et de toute complication permettait de porter un pronostic favorable.
Nous avons donné des boissons abondantes pour favoriser l'élimination du poison par les urines et les sueurs; de plus, le malade, laissé libre, a lui-même, par les mouvements si multipliés que compbrtait la satisfaction de ses perceptions délirantes, singulièrement activé l'expulsion de l'alcool hors de l'économie par les poumons et par la peau.
Ce fait, bien différent du delirium tremens fébrile, aurait été rangé par la plupart des auteurs dans le cadre du delirium tremens^ et cependant on pouvait prévoir une guérison prompte et rapide. C'est la confusion de tous ces cas, difficiles quelquefois à distinguer, qui ont donné lieu aux statistiques si extraordinaires, dans lesquelles on voit, d'un côté, une mortalité effroyable, et d'autre part, au contraire, une bénignité qui étonne.
Observation III. — Habitudes d'ivrognerie. — Deux accès de délire alcoolique avec hallucinations rappelant plus particulièrement les préoccupations et la profession du malade.
D... Pierre, 33 ans, marchand des quatre-saisonS;, a contracté depuis longtemps des habitudes d'ivrognerie favorisées^ d'ailleurs, par son métier. Depuis quelque temps il est irritable, il a des rixes avec ses camarades, dort mal et perd l'appétit.
Après plusieurs jours de noce, il est pris de délire et amené
à Sainte-Anne le 15 juillet 1871. A son entrée, il est agité, remuant, voit tomber tous les cheveux de sa tête, ouvre les mains, et les secoue pour les jeterà terre; il aperçoit et cherche à écarter des fils qui passent devant son visage. Il entend la voix de ses camarades, il s'entretient avec sa femme, lui parle de la Halle, de la vente; puis il se baisse tout à coup, se blottit dans un coin, pour échapper, dit-il, aux balles et à la grêle de pierres qu'on lui lance.
Sueurs profuses, peau modérément chaude; pouls large, dépressible. 90 pulsations, langue blanche.
Tremblement de tout le corps.
Contusions nombreuses sur la poitrine et les bras.
Traitement : Une bouteille d'eau de Sedlilz ; 2 pots de tisane d'orge.
Bain.
Hallucinations et agitation une partie de la nuit ; sommeil pendant 3 heures.
Le 16 juillet. Les hallucinations sont moins fréquentes; toutefois le malade, souvent en mouvement, parle et se dispute avec des camarades.
Bain.
Deux pots de limonade citrique.
19. Les hallucinations ont entièrement disparu le jour, mais se montrent la nuit ; il dort peu, parle, crie par moments et paraît effrayé.
L'amélioration se continue les jours suivants. D... se souvient des vives frayeurs qu'il a éprouvées, il en rit volontiers, apprécie avec justesse tous ces accidents, promet de ne plus boire et sort guéri de l'Asile.
Pendant quatre ou cinq mois D... modère ses excès, mais peu à peu il reprend ses premières habitudes et ne tarde pas à être atteint d'un nouvel accès de délire alcoolique.
H entre une deuxième fois à Sainte-Anne le 3 mai 1872.
A son arrivée, il remue tout autour de lui, il se déshabille, cherche à terre des pièces de monnaie, poursuit des rats, et va se heurter contre les meubles ; il se voit acculé à la muraille par une charrette qui recule, il crie d'arrêter, d'avancer, on va l'écraser; il marche avec la plus grande précaution, ne sait oii placer ses pieds, il voit étalés à terre autour de
lui des choux-fleurs, de l'oseille, des radis qu'il s'efforce de ne pas écraser. Il aperçoit une têle de cheval, des serpents ; il interpelle les camarades, il répond, crie, siffle.
Tremblement des mains.
Traitement : Bain ; 2 pots de limonade citrique.
Pendant deux jours le délire persiste avec la même intensité ; cependant la deuxième nuit est plus tranquille et le malade peut dormir quelques heures.
Léger tremblement des mains.
Au bout d'une semaine, les hallucinations ont presque entièrement disparu pendant le jour, mais elles reviennent encore la nuit avec assez d'intensité.
Le matin, D. .. raconte ce qu'il a vu et entendu pendant la nuit, il ferme les jeux, dit-il, se bouche les oreilles, mais ça vient tout de même, puis, dès qu'il commence à s'assoupir, il est réveillé en sursaut et ne peut se rassurer qu'au bout d'un moment. L'amélioration se continue les jours suivants, et le malade est envoyé à la campagne.
Cette observation nous fournit l'exemple de deux accès de délire alcoolique simple, à forme bénig'ne; les hallucinations mobiles, à caractère pénible, rappellent la plupart des faits de la vie ordinaire de D...; dans les deux accès, elles disparaissent pendant le jour assez rapidement pour se montrer la nuit, surtout au moment oi^i le malade va s'endormir. Les deux accès ont été suivis d'une amélioration assez rapide, mais si D... ne se débarrasse pas de ses habitudes d'ivrognerie, les nou- Yelles rechutes probablement ne se termineront pas d'une manière aussi favorable.
§ JL — Malades atteints de délire alcoolique à convalescence lente et à rechutes faciles.
Dans ce second groupe d'individus, ramélioration est moins rapide que chez les alcoolisés dont nous venons de parler ; le sommeil est agité et fatigant ; il reste du malaise
cérébral, de l'obtusion et de l'incertitude dans les idées, de l'irritabilité, une impressionnabilité excessive avec des illusions et des idées vagues de persécution.
Le malade toutefois se tient convenablement, il répond avec assez d'exactitude ; mais, en poussant l'interrogatoire dans le sens de ses préoccupations, en insistant, on ne tarde pas à se heurter contre des idées délirantes d'abord peu manifestes. Cet état se présente, plus particulièrement, dans certaines conditions physiologiques ; nous l'avons remarqué pendant le siège prussien, chez beaucoup de personnes qui croyaient pouvoir impunément remplacer une alimentation insuffisante par un peu plus de vin et d'eau-de-vie. On rencontre assez souvent cet état chez quelques femmes mangeant peu, buvant, le >matin ou dans l'intervalle des repas, soit du vin pur, soit des boissons spiritueuses, telles que l'eau de mélisse des Carmes, l'elixir de longue vie, la liqueur de vulnéraire ou quelque autre drogue de ce genre qu'elles prennent à titre de tonique pour se donner des forces et guérir leurs maux d'estomac.
L'exemple suivant nous donnera une idée de ce groupe de malades.
Observation IV, — Mauvaise hygiène. — Vin pur pris à jeun.
— Délire alcoolique. — Troubles hallucinatoires de tous les sens.
— Successivement forynes maniaque, mélancolique, stupide, selon l'intensité des hallucinations.
D.... Anastasie, 43 ans, couturière, fait depuis longtemps quelques excès de boissons, mais elle a surtout la mauvaise habitude de ne pas manger le matin et de prendre soit du vin pur, soit quelquefois du cassis. En décembre 1870 et en janvier 1871, à la fin du siège, elle a vécu presque exclusivement
de pain trempé dans du vin pur. Depuis longtemps déjà elle éprouve des maux d'estomac, et rend souvent le matin de la pituite blanche, quelquefois jaunâtre et verdâtre comme de la bile. La perte de l'appétit, le malaise de l'estomac et une soif vive la poussaient à boire et à abuser dans les derniers temps de l'eau de mélisse des Carmes. Depuis trois mois, le sommeil est mauvais ; elle a des frayeurs; elle entend la fusillade; des soldats pénètrent dans sa maison pour la tuer ; elle se lève, prend la lumière, regarde de tous côtés, puis se rassure, se remet au lit disant à sa fille : « Que je suis bête, je croyais qu'il y avait quelqu'un! »
La lumière une fois éteinte, avec l'obscurité les hallucinations reviennent; elle essaie d'abord de porter son attention sur d'autres objets, elle ferme les yeux et s'efforce de s'endormir, c'est en vain; tout à coup elle entend la voix de ses parents, les gémissements et les cris de sa fille que l'on entraîne; elle s'élance hors du lit, heurte violemment les meubles, court à la fenêtre et l'on parvient à grand'peine à la maintenir; le délire persiste jusqu'au malin : elle voit des fantômes, des oiseaux ; des trames de fils viennent se poser sur son visage ; des serpents glissent sur son lit; elle voit des incendies; elle entend un bruit épouvantable dans la rue où l'on massacre ses parents. Elle reste dans un état d'angoisse inexprimable jusqu'au jour oti les hallucinations, sans disparaître complètement, laissent quelques instants de repos. La nuit suivante, les mêmes phénomènes se reproduisent, et la malade est amenée à l'asile le 2 avril 1872.
A son arrivée, elle est en proie aux hallucinations les plus variées ; tous les sens sont le siège de troubles hallucinatoires si nombreux que l'on trouve chez elle en quelque sorte le délire de plusieurs alcooliques ; elle se montre tantôt maniaque, tantôt mélancolique, tantôt stupide, et en quelques heures elle se présente sous ces différents aspects.
Comme il est rare d'observer un délire aussi varié, nous allons classer, d'après les sens qui en étaient le siège, les troubles hallucinatoires que nous trouvons pêle-mêle dans nos notes prises en suivant le délire de la malade.
Vue : Elle voit des toiles d'araignée sur le mur, des cordages, des filets avec des mailles qui se rétrécissent et s'allon-
CLASSEMENT EN TROIS GROUPES. o7
gent; au milieu se montrent des boules noires qui se renflent, diminuent, prennent la forme de rats, de chats qui passent à travers les fils, sautent sur le lit, disparaissent ; puis elle voit des oiseaux, des visages grimaçants, des singes qui courent, s'avancent, rentrent dans la muraille ; sur la fenêtre, dans la salle, elle aperçoit des poulets qui s'enfuient et qu'elle cherche à attraper; sur tous les toits des maisons voisines apparaissent des hommes armés de fusils; à travers un trou du mur elle remarque le canon d'un revolver braqué sur elle ; elle voit des incendies de tous les côtés, les maisons s'effondrentets'écroulent ; toutdisparaît; au milieu de ce tumulte, elle voit massacrer son mari et ses enfants. Un instantaprès, les arbres semblent danser etsonl couverts de globes de toute couleur qui reculent, grossissent et diminuent, par moments d'immenses feux diversement colorés éclairent l'horizon.
Ouïe : Elle entend les voix de sa fille, de son mari qui crient au feu, à l'assassin, qui appellent au secours; on l'injurie, on rappelle crapule, vache, etc., on la menace; elle doit y passer, on a déjà coupé ses enfants par morceaux; on va tout brûler; elle entend les cloches, la musique, un bruit de machine à côté de la chambre ; puis des chants, des cris confus.
Odorat: Elle sent, dit-elle, le soufre, le vitriol ; ses draps sont empoisonnés, la couverture sent le pourri.
Goût : Ce qu'on lui donne est aigre, gâté; on veut l'empoisonner, ça a un goût de vitriol, quelque chose qu'elle ne peut pas dire, le poison.
Sensibilité générale : Elle sent des piqûres sur le ventre, quelque chose de pesant sur la peau ; une bête froide et mouillée se traîne sur ses cuisses, elle lui plonge un dard dans la chair; elle sent des mouvements en dedans des jambes, les griûes d'un animal qui se plantent dans le dos.
Forme maniaque : La malade très-agitée, couverte de sueurs, sans cesse en mouvements, portant les mains sur son corps, sur les murs, dans le vide, poursuit des êtres imaginaires, répond, crie, appelle, veut ouvrir les portes, les fenêtres, se cache, se défend, etc., est dans un état maniaque des plus accusés.
Le pouls est large, mou, régulier, 80 pulsations; la langue est blanche, l'épigastre sensible à la pression. Tremblement des bras et des jambes.
Traitement : Une bouteille de limonade Rogé ; 2 pots de limonade citrique.
Forme mélancolique : Les troubleshallucinatoires persistent toute la nuit ; mais la malade très-e£frayée, dans un état d'anxiété extrême, pleure et gémit.
Forme stupide: Pendant quelques heures, elle ne bouge plus, ne répond à aucune question, resteimmobile, se laisse déplacer, ne fait aucun mouvement pour se débarrasser de la salive qui remplit sa bouche et coule sur sa lèvre; elle urine sous elle, et reste dans un état complet de stupeur. Le lendemain dans la journée, la malade est inquiète et remuante. Elle dort quelques heures la nuit suivante.
Le -4 avril, D.... est triste, elle entend encore les cris et les gémissements de ses parents; elle a vu sa fille avec les bras coupés ; on l'injurie, on veut la faire mourir.
Lourdeur de tête ; tremblement des mains; crampes dans les jambes. La malade dort une partie de la nuit; elle est moins hallucinée; mais les hallucinations lui laissent des idées de persécution : elle est en prison, on veut se débarrasser d'elle, l'empoisonner ; elle reste inquiète, préoccupée^ regarde avec méfiance son entourage.
Traitement : Deux pots de limonade vineuse, un pot de bouillon. Bain.
6 avril. L'amélioration se continue, mais la malade reste triste et conserve des idées de persécution.
Pesanteur de tête, engourdissement des membres. Le tremblement des mains a diminué.
La malade commence à manger.
Traitement : Deux pots de limonade vineuse, un pot de bouillon. Bain.
Quinze jours après, D... conserve encore quelques idées de persécution. Elle est envoyée dans un autre asile.
Cette observation nous donne une idée assez nette du délire alcoolique, et des troubles hallucinatoires. Ces hallucinations sont presque toutes pénibles, mobiles, et retracent la plupart des personnes ou des choses qui sont en rapport habituel avec la malade ; elles rappellent aussi
quelques-unes des scènes dont D... a été témoin lors des derniers événements et dont elle avait été vivement frappée, d'après le dire des parents, qui, d'ailleurs, mettaient le délire sur le compte des émotions éprouvées pendant la Commune.
Les hallucinations, en disparaissant, n'ont pas été suivies d'un retour complet à la santé, il reste encore quelques idées de persécution, qui persisteront, sans doute, quelque temps encore, et, d'autre part, la céphalalgie, les engourdissements des membres prouvent que l'intoxication a déjà fait quelques pas.
Chez un certain nombre d'alcooliques, consécutivement aux accidents aigus, on voit persister, émanant des troubles hallucinatoires actuels ou passés, des conceptions délirantes, tantôt multiples et variables, quelquefois plus circonscrites et affectant la forme d'un délire partiel. C'est ainsi que les uns, jaloux, soupçonneux, se disent trompés par leur femme et interprètent dans ce sens tout ce qui se dit et se fait autour d'eux. D'autres, en butte à des poursuites, s'entendent accuser d'actes obscènes, se plaignent des atteintes portées à leur honneur, à leur moralité; on veut les perdre, les plonger dans la misère, les faire disparaître. Quelquefois encore, il reste des troubles de la sensibilité générale avec des idées hypochondriaques, des craintes d'empoisonnement.
Nous donnons ici deux exemples de ce genre ; nous trouverons plus loin des cas se rapportant à cette catégorie de malades et que certaines particularités de leur histoire telles que les abus d'absinthe, par exemple, ont fait placer dans un des articles suivants.
Observation V. — De 1855 à 1870, entré six fois dans les asiles avec du délire alcoolique. — Deux convalescences lentes.
D... François, 39 ans, chanteur ambulant, dont le père paraît être mort aliéné, a été traité quatre fois à Bicêtre : les trois premières fois en 1835 et 1856, la quatrième fois en 1858, Le chagrin et les excès de boissons ont toujours été, dit-il, la cause de sa maladie. Lors de son premier accès, il s'est précipité dans la Seine du haut du pont au Change ; prenant le parapet pour une personne qui lui barrait le chemin, il l'a franchi d'un bond et est tombé dans l'eau.
Depuis 1855, à la suite d'un accès de manie qui a duré six mois, il a renoncé à sa profession de commis architecte, ne pouvant plus supporter, dit-il, le travail de bureau^ et il s'est fait chanteur ambulant.
Son nouveau genre de vie l'a conduit aux excès de toutes sortes. Il a commencé à éprouver, six semaines avant sa dernière séquestration, les accidents aigus pour lesquels il a fallu l'isoler.
Chaque nuit il n'osait souffler sa bougie par crainte de voir se reproduire les visions fantastiques de la veille et les hallucinations de l'ouïe qui le poursuivaient partout. Des voix très-distinctes lui répétaient ses pensées, l'injuriaient, le fatiguaient de leurs discours ennuyeux. Sitôt qu'il était dans l'obscurité, il voyait toutes sortes d'objets prendre des dimensions épouvantables. S'il apercevait sursonlitunecorbeillede fleurs, elle devenait immense et se peuplait de milliers d'animaux dégoûtants, de serpents, de crapauds ; il avait parfaitement conscience de ces hallucinations, mais il n'en était pas moins obsédé. S'il fermait les yeux, il était tiré de son sommeil par des cauchemars qui le réveillaient en sursaut.
Pour dissiper la fatigue causée par l'insomnie et pour chanter comme à l'ordinaire, il buvait beaucoup et s'enivrait souvent.
Le jour de son arrestation, passant sur le Pont-Neuf, il a entendu des voix quile menaçaient de lui donner des coups de pieds, s'il ne jetait passes vêtements par-dessus les parapets. Il était convaincu, dit-il, d'être, à ce moment, halluciné, mais il n'était pas maître de lui-même et on l'a conduit au poste lors-
qu'il allait se débarrasser de ses habits se parlant à hante voix.
A son entrée à Sainte-Anne, le 8 mai 1869, il est agité, efïrayé, se voit poursuivi, regarde de tout côté, répond à des individus qui l'injurient et qui l'accusent, proteste de son innocence.
La peau est couverte de sueurs, le pouls est fréquent, large, dépressible ; la langue blanche à la base; la soif vive. Les urines, d'un jaune foncé, ne sont point troublées par la chaleur ; elles donnent une légère effervescence par l'acide nitrique, et restent inertes en présence de la liqueur de Bareswill.
Tremblement des mains.
Traitement : Un pot de tisane d'orge avec 10 grammes de crème de tartre, 2 pots de tisane de chiendent.
Le 9 mai, la nuit a été mauvaise; hallucinations incessantes ; le malade est resté plusieurs heures levé, parlant, menaçant, appelant au secours.
•Ce matin, il est fatigué, mais moins halluciné ; son attention est plus facile à diriger et il répond assez exactement aux questions.
La langue est plus humide ; une garde-robe.
Traitement : Bain; 3 pots de limonade citrique.
Le 12 mai, sommeil pendant une partie de la nuit ; quelques hallucinations, mais le malade est tranquille, reste couché et ne parle pas.
Dansla journée, les troubles sensoriaux sontrares. D... commence à se rendre compte de sa situation, et à douter de la réalité de ce qu'il voyait ou entendait pendant le délire.
A partir de ce moment, l'amélioration se continue, le malade s'occupe, a une bonne tenue, dort tranquillement et, après un séjour de trois mois, sort promettant de ne plus boire.
A peine en liberté, D... ayant repris son état de musicien ambulant recommence ses excès ; il boit de l'eau-de-vie et de l'absinthe. Des maux de tête avec. des étourdissements, des vertiges, des hallucinations ne tardent pas à se montrer.
Un soir, pendant qu'il jouait dans un café, il s'imagine que tout le monde se moque de lui, qu'on l'injurie, qu'on le menace ; il quitte la salle subitement, s'enfuit tout effaré, est arrêté dans la rue et ramené quarante-huit heures après à l'Asile, où il entre le 20 novembre 1869.
62 DÉLIRE ALCOOLIQUE CHEZ L^flOMME.
Il entend des paroles menaçantes, il aperçoit des rats autour de lui, des fantômes qui grossissent, avancent et reculent successivement. Le sommeil est agité, toutefois le malade reste au lit.
Il éprouve, au matin, de la céphalalgie et de la courbature; les mains sont légèrement tremblantes. Les urines ne renferment ni albumine ni sucre.
Traitement : Bain ; un pot de tisane de gentiane.
Décembre. Les troubles sensoriaux ont entièrement disparu le jour, mais le malade reste triste, est honteux de sa conduite, déplore tout ce qui s'est passé ; la nuit des cauchemars et des rêves troublent encore son sommeil ; parfois même il aperçoit encore des fantômes. De temps à autre, il éprouve de la céphalalgie avec des éblouissements.
Mars. L'amélioration se continue ; le malade travaille, regrette ses excès, promet de ne plus boire et paraît décidé à changer de métier. Il sort au commencement d'avril.
D..., malgré ses antécédents héréditaires, s'est amélioré assez rapidement après chaque rechute, surtout dans les deux derniers accès; mais toutefois, en 18S5, les accidents alcooliques ont été suivis d'un accès de manie qui a duré six mois ; et, à sa dernière entrée, il restait encore au bout de trois mois quelques idées mélancoliques, de la céphalalgie avec des étourdissements qui montraient bien que nous n'avions pas affaire à un délire alcoolique à convalescence bénigne, rapide et complète. On doit craindre par conséquent, si de nouveaux excès ramenaient D... à l'Asile, la persistance d'un délire variable, dont la durée pourrait se prolonger très-longtemps ; ou bien encore un affaiblissement des facultés qui jusqu'ici n'a atteint qu'un faible degré. A sa dernière sortie de l'Asile, D... avait promis et paraissait résolu à changer de métier; iln'est pas rentré depuis cette époque, peut-être a-t-il tenu parole et est-il guéri; mais les événements de 1870 et de
1871 ont fait disparaître un si grand nombre de ces malheureux malades que nous devons laisser un point d'interrogation au bas de cette note.
Observation VI. — Fièvre typhoïde à 22 ans. — Excès de boissons. — Délire alcoolique suivi à la première entrée d'une convalescence entravée par des accès maniaques passagers. — Ti^ois autres accès de délire alcoolique suivant une marche plus régulière.
L... Clément est un homme âgé de 33 ans, exerçant la profession de marchand des quatre-saisons. Sa constitution paraît assez robuste, son système musculaire développé avec tendance à l'obésité; le cou est court, le visage se colore fortement sous les moindres influences.
Yers l'âge de 22 ans, il a eu une fièvre typhoïde; depuis cette époque le caractère s'est modifié et l'esprit est resté lourd ; par moments, il s'excite et est pris d'un grand besoin de mouvements. Depuis quelque temps^ il s'adonne à la boisson et s'enivre souvent, il boit plus particulièrement du vin blanc, de l'eau-de-vie, exceptionnellement de l'absinthe. 11 accuse parfois des maux de tête, des étourdissements, des bourdonnements d'oreille, de la faiblesse musculaire, sans paralysie véritable; sous l'influence d'excès récents et répétés durant plusieurs jours, il est pris de délire alcoolique, et il entre à Sainte-Anne le 15 septembre 1868.
On constate chez lui une vive agitation, du désordre dans les idées et les actions, de la propension à saisir tout ce qu'il aperçoit, des périodes d'emportement et de violence, du tremblement de la langue et des mains. A certains moments il se croit entouré d'individus qui le menacent, cherchent à le frapper, à le tuer.
Ses urines examinées ne contiennent ni sucre ni albumine ; elles sont troubles, s'éclaircissent par la chaleur, et font effervescence quand on les traite par l'acide nitrique.
Traitement : Bain; un pot de tisane d'orge avec 10 grammes de crème de tartre ; 2 pots de tisane de chiendent.
Le 18, l'agitation a beaucoup diminué, le sommeil a été assez calme, les hallucinations sont moins nettes.
Le 20, jour de sa translation à l'asile de Ville-Évrard,L... est tranquille, sa tenue plus correcte ; ses réponses assez précises ; il prête une attention plus suivie aux questions qu'on lui pose; les facultés intellectuelles ne paraissent pas notablement affaiblies.
Le 21 septenribre à la visite, dans le nouvel asile, l'amélioration ne s'est pas maintenue ; au contraire, l'agitation est revenue très-violente ; les hallucinations terrifiantes ont reparu. Comme le faciès est vultueux, on prescrit une saignée; les accidents cessent assez rapidement.
Au commencement de décembre, dans le but de hâter la guérison, le malade est autorisé à aller travailler au jardin; son état semblait assez bon quand, tout à coup, il est pris de délire, redevient violent, incohérent, grossier; il présente une vive injection de la face: on prescrit quatre ventouses scarifiées à la nuque. A ces accès d'agitation subite succède peu à peu un calme parfait.
Bientôt une nouvelle crise reproduit complètement les mêmes troubles physiques et intellectuels.
Depuis le commencement de janvier le calme n'a pas été interrompu, le délire a disparu complètement, ainsi que les autres phénomènes morbides. (Nous devons les renseignements pendant le séjour de L... à Ville-Évrard, à l'obligeance du docteur Drouet.)
Le 4 mars 1869, la sortie a été accordée.
L... rentre de nouveau à Sainte-Anne le 28 octobre 1869. D'après son frère, il n'avaitpas cessé de faire des excès de boisson depuis sa mise en liberté; il y a une quinzaine environ, à la suite de libations plus copieuses (vin, eau-de-vie), il a été de nouveau pris de délire, d'agitation, et s'est fait arrêter dans les environs de Paris. Le trouble intellectuel est intense, l'incohérence des propos très-grande, avec excitation marquée ; il entend des voix qui l'appellent de tous les côtés, cherche à ramasser des objets qu'il croit voira terre, aperçoit des lueurs, des flamm.es, des étincelles, la face est injectée, il existe du tremblement delà langue et des mains. Ce malade passe dans un autre asile.
Le 30 août 1870. Troisième séquestration. L..., après avoir passé toute une journée à boire, est pris de violente agitation.
CLASSEMENT EN TROIS GROUPES. 6b
A l'entrée, l'accès a diminué d'intensité, il subsiste du désordre dans les idées et dans les actes, de l'incohérence dans le langage, une légère excitation par moments et quelques hallucinations.
Cet état se maintient au même degré, jusqu'au moment de la translation dans un autre asile.
Le 21 juin 1870, ramassé ivre sur la voie publique, L... ne conserve à son arrivée aucun souvenir de ce qu'il a fait. Il est légèrement excité, s'imagine être entouré de singes faisant des grimaces, d'animaux d'espèces diverses, d'individus armés qui parlent de le fusiller ; il a de la pituite le matin, un léger tremblement des mains, des crampes dans les mollets.
23 juin. La nuit a été agitée, il s'est levé à plusieurs reprises et paraissait conserver des hallucinations.
A son réveil il est loquace, incohérent, diffus dans ses réponses, incapable d'indiquer ce qu'il a éprouvé. Transféré dans un nouvel asile, l'amélioration devient plus sensible de jour en jour, il conserve seulement un peu de céphalalgie, et se plaint parfois, le soir, de troubles de la vue, tels que des éclairs, des éblouissements ; la face est plus congestionnée à ce moment, le tremblement de la langue disparaît lentement.
Chaque jour, L se rend au jardin et fournit un travail
régulier, sans qu'aucun acte, aucune parole le fasse remarquer. L'amélioration continue pendant le mois de juillet et le mois d'août, époque de sa sortie.
Une fièvre typhoïde antérieure a laissé dans le caractère et l'intelligence de L... quelques traces durables déjà remarquées par sa famille. Sous l'influence d'abus alcooliques répétés, on voit débuter des accès de délire avec hallucinations d'une intensité variable qui s'amendent rapidement par le séjour à l'Asile.
Lors de la première séquestration, on a noté ce fait qui se reproduit d'ailleurs, quelquefois, de deux accès d'agitation survenant subitement après des périodes de calme complet, et sans libations nouvelles. Ces accidents se sont accompagnés d'étourdissements, de bour-
Magnan. 5
donnements d'oreilles, d'injection de la face; la complexion de L... paraît le prédisposer à des accidents de cette nature; dans le cours des trois derniers accès de délire, quand l'influence alcoolique n'a fait que s'accroître, on ne voit se reproduire rien de semblable : on sait que, sous des influences diverses, il peut survenir passagèrement chez les alcooliques des phénomènes semblables à ceux qu'ils éprouvent après des excès récents. De plus, il ne faut pas oublier qu'au moment oii L... a éprouvé ces troubles cérébraux accompagnés d'excitation, il se trouvait dans une localité où la fièvre intermittente est fréquente et que, sous l'influence d'accidents passagers de cause paludéenne, il aurait pu présenter les exacerbations dont nous avons parlé.
Le délire à forme dépressive offert par quelques-uns de ces alcooliques, circonscrit dans certains cas, laisse, comme les délires partiels, une certaine liberté d'esprit aux malades qui, pouvant ainsi passer plus facilement des conceptions délirantes aux actes, fournissent des exemples plus nombreux de suicide et d'homicide.
Tous les auteurs signalent, avec raison l'ivrognerie comme une des principales causes de suicide. Le quart des suicidés de Berlin, dans une période de 9 ans, au dire de Casper, d'après des documents officiels, comprenait des gens adonnés à la boisson. M. Brierre de Boismont, dans son ouvrage du suicide et de la folie suicide, constate 530 cas de suicide par ivresse sur un total de 4,595, c'està-dire près d'un neuvième. Voici quelques chiffres que nous empruntons à la statistique générale des aliénés entrés dans les asiles de la Seine en 1870 et 1871, que nous avons communiquée M. Bouchereau et moi à la Société
médico-psychologique (1). En 1870, sur 1,460 aliénés, 377 sont alcooliques et parmi eux 28 ont fait des tentatives de suicide, et 9 des tentatives d'homicide.
Sur 1,059 aliénées, 64 sont alcooliques, et parmi elles 9 ont fait des tentatives de suicide.
En 1871, sur 1,128 aliénés, 291 sont alcooliques et parmi eux 24 ont fait des tentatives de suicide, et 8 des tentatives d^homicide. Sur 1,070 aliénées, 61 sont alcooliques, et parmi elles 10 ont fait des tentatives de suicide, et 1 des tentatives d'homicide.
Nos chiffres sont inférieurs à ceux indiqués par d'autres auteurs pour deux raisons : c'est que nous avons élagué du cadre des homicides et des suicides tous les accidents, et ils sont nombreux, survenus d'une manière fortuite. Ainsi tel alcoolique s'imagine être poursuivi, passe par la fenêtre croyant prendre la porte, c'est un accident et non pas une tentative de suicide ; tel autre aperçoit devant lui un fantôme, un individu armé, il saisit une chaise, frappe et blesse son enfant couché près de lui, c'est encore un accident et non une tentative d^homicide. D'autre part, nous avons mentionné seulement les cas sur lesquels nous possédions des renseignements positifs. Ce résultat statistique doit donc être considéré comme un minimum.
Délire à forme exj^ansive. — Les idées à caractère expansif, gaies ou ambitieuses, se sont montrées exceptionnellement chez les alcooliques aigus ; nous avons eu cependant l'occasion d'en observer quelques cas ; mais^ avec les idées ambitieuses, on voyait également le délire pénible ha-
(l)Bouchereau et Magnan, Statistique des malades entrés en 1870 et 1871 au bureau d'admission des aliénés de la Seine {Ann. méd. psych., b" série t. VIII, novembre 1872).
68 DÉLIRE ALCOOLIQUE CHEZ L'ilOMME.
bituel. Ainsi un inspecteur de police entré à Sainte-Anne en avril 1869 pour un accès de délire alcoolique simple, dont il a guéri au bout de trois semaines, avait eu, les premiers jours, une bouffée de délire ambitieux, qui se mêlait aux hallucinations pénibles. îl se disait millionnaire, devait mener la vie à grande guide, avoir des femmes, des domestiques, des voitures, tout le monde devait être heureux autour de lui. Quelques instants après, il apercevait des voleurs qui venaient lui prendre sa fortune, voyait des assassins armés de couteaux égorger son père et sa mère, apercevait du sang autour de lui, des fantômes, des bêtes féroces; on l'appelait l'assassin de Montmartre, etc. Plus tard, dans sa convalescence, il se souvenait parfaitement de ce délire et disait : « C'était un mirage, mais ça me paraissait bien vrai. » Dans l'alcoolisme chronique, le délire ambitieux a un peu plus d'importance puisque, dans certains cas douteux, il peut aider à reconnaître la tendance de l'alcoolisme chronique vers la paralysie générale.
§111. — Malades prédisposés^ atteints de délire alcoolique^ à rechutes fréquentes et à convalescence souvent entravée par des idées délirantes, affectant plus ou moi)is la forme des délitées partiels.
La persistance du délire, après les accidents aigus, se montre chez les alcooliques à prédisposition spéciale, chez ces prédisposés dont parle M. Moreau dans sa Psychologie morbide, et sur lesquels M. Laborde a attiré l'attention dans un travail récent (1).
(I) Moreau (de Tours), La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosoi-Me de l'histoire, J859. — Laborde, Les hommes et les actes de l'insurrection devant la psychologie morbide, 1872. — Morel, Traité des maladies mentales. Paris, 1860, p. 513. — Morel, Traile' des dégéne'rescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine, Paris, 1859.
L'infériorité cérébrale de ces malades trouve sa cause le plus souvent dans l'hérédité. Mais il y a aussi le groupe d'individus qui, grâce aux excès répétés, se créent euxmêmes pour ainsi dire une prédisposition morbide. Il est intéressant, à ce point de vue, de comparer Féiat de leur intelligence, aux différentes entrées dans les asiles ; à chaque rechute, l'individu se transforme peu à peu, il descend successivement les» différents degrés de l'échelle intellectuelle, et, dès la troisième ou la quatrième rechute, on trouve assez souvent l'affaiblissement des facultés derrière le délire alcoolique.
Chez cette catégorie de malades, les boissons alcooliques agissent d'une façon différente que chez les autres sujets; on est surpris à chaque rechute de voir un délire assez accusé s'accompagner de troubles de la motilité peu marqués, il n'y a pas, entre les symptômes physiques et les symptômes intellectuels, la corrélation que nous trouvons dans la généralité des cas. Chez ces alcoolisés le système nerveux semble se dédoubler, tout ce qui appartient à l'ordre intellectuel est d'une impressionnabililé excessive, tout ce qui appartient à l'ordre physique fonctionne d'une façon normale, il y a un défaut d'équilibre ; on juge de ce défaut d'équilibre justement en observant les phénomènes qui se passent sous l'influence d'un même agent. Chez les animaux comme chez l'homme, l'alcool, par exemple, donne lieu à des phénomènes physiques et à des phénomènes intellectuels qui marchent ordinairement ensemble, se développent, s'accroissent parallèlement, et ce consensus symptomatique répond à l'action généralisée du poison sur tout le système cérébrospinal; mais ici Téquilibre est rompu, il suffit d'une faible
dose de poison pour impressionner vivement le cerveau dans son mode intellectuel; au contraire, les troubles physiques, les accidents propres à la moelle, propres au système nerveux de la vie organique se développent peu, ou, du moins, n'ofFrent pas un degré d'intensité qui dépasse ce que l'on est habitué à observer. D'ailleurs ce qui se présente dans ce cas, à propos des phénomènes intellectuels, se produit de la même manière pour d'autres maladies ; c'est le fait de l'organe faible de certains individus, toujours prêt à se laisser influencer dans les conditions les plus diverses.
Observation VII. — Père ivrogne. — Mauvais instincts. — Excès alcooliques de très-bonne heure. — De 1864 à 1872. JSeuf entrées à V Asile. — Nombreux délits.
L... Désiré, 28 ans, né d'un père ivrogne, d'une mère tuberculeuse, a fréquenté l'école jusqu'à l'âge de 10 à 12 ans, et a appris assez facilement à lire et à écrire. De 12 à 20 ans, il a eu plusieurs fois des comptes à régler avec la police, pour différents délits (vols de fruits dans les jardins, vagabondage, rixes, etc.) pour toutes ces choses, dit-il, que font habituellement \ç,s gamins. A cette époque déjà, il commençait à boire. Il dormait mal et avait fréquemment des cauchemars; quelquefois des maux de tête.
A 20 ans, il avait eu une fièvre typhoïde, qui n'a été marquée par aucun accident particulier.
Les excès de boissons deviennent habituels ; ses nuits sont mauvaises; il se montre querelleur, irritable, ne peut supporter la moindre contrariété.
A 21 ans, il a un premier accès de délire alcoolique, il se sauve de chez lui, court dans les rues, se croyant poursuivi par des assassins. On le fait entrer à Bicêtre d'où il sort guéri au bout de quatre mois (1864).
A peine libre, il recommence son genre de vie et ne tarde pas à éprouver de nouveaux accidents qui le ramènent à Bicêtre, d'oii il est envoyé à l'Asile de Saint-Albans, avec un
convoi de malades pensionnaires de la Seine. Renvoyé comme guéri, deSaint-Albans, il revient à Paris. II continue à boire; il se figure bientôt qu'on lui dit des injures; il voit des gens postés au coin des rues pour l'observer, on lui souffle aux oreilles. Il erre de tout côté, vivant d'une façon misérable ; il est arrêté pour vagabondage et envoyé à Sainte-Anne, le 10 décembre 1867.
A son entrée, il est sombre, triste, prétend qu'on lui en veut, qu'on lui fait des misères, que des individus sont toujours après lui. Il aperçoit, par moments, des étincelles, des flammes rapides devant les yeux.
Lourdeur detête, étourdissements ; tremblement des mains.
Traitement : Bains tous les deux jours.
15 Décembre. — Il est tranquille, répond volontiers aux questions; n'éprouve plus d'hallucinations le jour; mais il est triste, paraît préoccupé; il dort mal, il se réveille fréquemment en sursaut.
Maux de tête; léger tremblement des mains.
Traitement : Bain de pieds sinapisé le soir.
Janvier. Le malade reste dans un état stationnaire; par moments, il est irritable, paraît inquiet, préoccupé, semble mécontent de l'intérêt et de l'attention qu'on lui prête. La nuit, le sommeil est souvent trouble par des cauchemars.
Pour favoriser la convalescence, L... est envoyé dans un asile agricole.
Il passe six mois à la campagne, s'occupant avec régularité de travaux faciles, mais il est peu ouvert, peu communicatif et, par moments, il se montre d'une impressionnabilité excessive.
Il s'évade de l'asile agricole et revient à Paris. Il se met à boire et va à la préfecture de police, réclamer ses papiers et protester avec la plus grande vivacité contre les séquestrations arbitraires dont il est, dit-il, l'objet.
Ramené à l'asile le 24 août 1868, il est encore envoyé à la campagne. Ily travaille d'une façon régulière, se tient bien, son sommeil est tranquille; L... paraît en bonne voie d'amélioration. On le laisse sortir à titre d'essai le 15 octobre 1868.
De retour à Paris, il va voir ses anciens camarades, se promène, parcourt plusieurs quartiers, fait probablement quel-
ques excès et formule de nouvelles plaintes contre ses séquestrations.
Il écrit au préfet de police, va trouver le commissaire, s'irrite, s'emporte, donne cours à des idées incohérentes de persécution et rentre pour la cinquième fois à Sainte-Anne, le 21 octobre 1868. En quelques jours l'excitation passagère se calme; L... reprend son caractère habituel, travaille dans la maison, paraîtplein de bon vouloir et obtient sa sortie au commencement de juin 1869.
A peine dehors, il se remet 5 boire, ne peut s'appliquer à aucun travail, s'enivre un jour dans un cabaret et frappe des consommateurs attablés à côté de lui. II est envoyé à Mazas pour ce fait et ramené bientôt à l'Asile, où il entre pour la sixième fois le IS juillet 1869. Il arrive presque guéri de son nouvel accès; il raconte que, quelques jours après sa sortie, il s'est aperçu qu'on le regardait de travers, qu'on le montrait du doigt, qu'on se moquait de lui, et que trois individus l'avaient insulté chez le marchand de vin ; il ne les connaissait pas, mais il est bien certain qu'ils parlaient mal de lui. La nuit, il n'avait plus de sommeil; il voyait des flammes, des lueurs, il entendait du bruit dans le lointain, quelquefois des cris, des voix confuses. Il mangeait peu et buvait beaucoup.
Au bout de quelques jours on l'envoie dans un asile agricole 011 il reste jusqu'en décembre 1869. Remis en liberté, il passe près d'un mois à Paris et est ramené le 27 janvier 1870, pour la septième fois, dans un accès de délire alcoolique. La nuit, dit-il, on l'éveille, onl'appelle, on entre danssachamore, il est obligé de se lever, et il ne voit personne; dans les rues, on le regarde de travers, on l'empêche de travailler, on met obstacle à tout ce qu'il doit faire. Il raconte que l'autre jour, étantdans la foule, il a vu des individus qui voulaient lui faire un mauvais parti; il leur est tombé dessus et ks a frappés (c'est en effet ce qui a provoqué sa séquestration). Il n'a pas d'appétit, la langue est blanche, les mains sont tremblantes.
Traitement : Une bouteille d'eau de Sedlitz; deux pots de limonade citrique.
Au bout de quelques jours, les accidents sub-aigus s'amendent et L... est envoyée l'asile agricole d'où il sort au mois d'août 1870, au moment de la guerre.
Une fois le calme rendu à Paris, après les douloureux événements de 1870 et de 1871, les actes délirants de L..., passés inaperçus pendant cette période tumultueuse, ne tardent pasà le faire remarquer et à provoquer le 12juinl871 la huitième séquestration. Cette fois après des excès récents de boissons, il avait frappé un passant inoffensif sur le boulevard, sous prétexte qu'il le suivait et Tespionnait.
A son entrée, L... présente des hallucinations de l'ouïe et de la vue ; il entend des choses désagréables, on chuchote sur son compte ; il aperçoit des flammes et des nuages qui s'élèvent et s'abaissent devant lui.
Céphalalgie. Tremblement des mains. L..., rendu à la vie calme et régulière de l'Asile, s'améliore assez rapidement et est transféré le 18 juillet 1871 à l'asile de Pont-Labbé, d'où il est remis en liberté au commencement de 1872.
De retour à Paris, il frappe encore deux personnes chez un marchand de vin, est envoyé à Mazas et rentre à l'Asile pour la neuvième fois le 15 avril J872.
On avait recommencé, dit-il, les mêmes misères; on faisait du tapage autour de ma chambre; on me bousculait dans les escaliers; on me disait des sottises. Il voyait parfois des figures, des têtes, des arbres qui disparaissaient tout à coup. Céphalalgieavecétourdissements fréquents, quelquefois douleurs le long des trajets nerveux de la face, plus particulièrement dans la direction des sus- et sous-orbitaires.
Langue blanche, pression douloureuse à Tépigastre ; soif; pas d'appétit; pas de fièvre; rien de particulier aux urines.
Traitement : Une bouteille de limonade Rogé ; 2 pots de tisane d'orge.
Juin. L'amélioration s'est produite plus lentement cette fois, il est resté des idées de persécution, avec des hallucinations la nuit et quelquefois le jour; L.... est triste^ la fatalité, dit-il, me poursuit sans relâche; je suis toujours malheureux; il éprouve fréquemment des maux de tête, et parfois de l'engourdissement dans les membres.
Du 20 au 28 juin, L... a eu de l'embarras gastrique avec un peu de fièvre et, pendant ces quelques jours de malaise, les hallucinations sont devenues plus fréquentes ; il voyait la nuit des personnages passer devant les yeux, il entendait du bruit,
des paroles confuses autour de son lit; dans la journée les hallucinations de la vue se reproduisaient dès qu'il fermait les yeux.
Juillet. — Il se trouve un peu mieux, il s'occupe une partie de la journée, il dort plus paisiblement ; mais il a souvent des maux de tête et des étourdissements ; il conserve du tremblement dans les mains et parfois des ^^engourdissements et des crampes dans les membres.
L'histoire de ce malheureux malade que les excès de boissons, favorisés par une fâcheuse prédisposition, mettent constamment en lutte avec la société, est une véritable odyssée. Dès son adolescence il montre des tendances maladives, et nous voyons l'alcool agir sur cette organisation impressionnable avec une énergie toute particulière. A plusieurs reprises il a suffi de quelques excès pour ramener des accidents alcooliques, des troubles hallucinatoires après lesquels persistent, en s'accentuant davantage, des idées mélancoliques et de persécution.
Il faut également remarquer, pendant le séjour à l'Asile {20-28 juin 1872), en l'absence, conséquemment, de tout nouvel excès, l'apparition momentanée de troubles hallucinatoiressous l'influence d'une affectionlégère intercurrente.
Il a suffi d'une rupture passagère de l'équilibre physiologique pour permettre à l'intoxication, devenue latente, de manifester son existence d'une façon subite et bruyante. C'est ainsi, d'ailleurs, que surviennent les accès de délire alcoolique sous l'influence d'une affection intercurrente, même chez des ivrognes ne faisant pas d'excès depuis quelque temps. L'organisme, qui dans l'état de santé est assez fort pour résister à l'intoxication, se trouve sans défense dès que la maladie vient l'affaiblir et troubler la synergie de ses fonctions.
Le pronostic est assurément très-grave, qu'il soit envisagé au point de vue des troubles physiques ou des troubles intellectuels; dans les deux cas la limite d'une guérison possible paraît être dépassée.
Observation VIII. — Antécédents héréditaires : père suicidé; frères névropathiques ; enfant mort de convulsions. — Habitudes d'ivrognerie ; hallucinations avec idées de persécution ; tentative de meurtre; 'première entrée à V Asile, séjour de 1 mois ; amélioration. — Nouveaux excès. Rechute. Deuxième entrée à V Asile. — Accidents alcooliques qui s'amendent, laissant après eux des hallucinations et des idées de persécution.
J... Jean, 27 ans, ancien soldat, est né d'un père mélancolique, adonné aux excès de boissons, et qui s'est empoisonné; il a eu six frères: l'aîné, ivrogne, a mené une vie désordonnée et a dissipé l'avoir de la famille; le plus jeune, actuellement âgé de 23 ans, a eu des convulsions dans l'enfance, il est faible d'esprit et affecté de strabisme ; un troisième est bien portant; le quatrième est mort d'une maladie intercurrente, les deux autres sont morts de convulsions. Il a eu lui-même deux enfants d'une maîtresse, l'un venu à terme est mort-né, l'autre est mort à sept mois à la suite de roideurs avec secouses dans les membres.
Depuis son enfance, il a des rêves, des cauchemars pendant la nuit; il a toujours été sombre, triste, impressionnable, et il a contracté de bonne heure l'habitude de boire. En 1870, après des excès plus fréquents, il perd le sommeil, est agité par des hallucinations ; il s'imagine qu'on lui en veut ; qu'on l'injurie, qu'on cherche à le tourner en ridicule ; que sa maîtresse le trompe et s'entend avec des individus pour le faire assommer. Sous l'incitation des idées délirantes, il fait une tentative de meurtre sur cette femme qu'il frappe dans la rue, avec un couteau. Il se laisse arrêter sans résistance, passe six semaines à Mazas et après enquête médico-légale, il est conduit à l'asile Sainte-Anne le 15 août 1870. Il dort mal, il aperçoit la nuit des choses qui l'épouvantent; il voit autour de son lit des hommes qui veulent le tuer ; il entend la voix de ses parents; on lui fait des reproches.il
a mal à la tête, peu d'appétit, et un léger tremblement des mains.
Traitement : Bain tous les deux jours ; un pot de tisane de gentiane par jour.
Au bout de deux mois les ballucinations ont diminué pendant le jour, mais le malade est triste, inquiet et recherche ia solitude ; les nuits sont mauvaises et troublées par des frayeurs et des cauchemars. Il est transféré dans un autre asile d'où il sort au mois de mars 1871, amélioré, mais non entièrement guéri. Il était triste, irritable, et son sommeil rarement tranquille. Une fois libre, il ne tarde pas à reprendre les habitudes d'ivrognerie, il boit du vin, du vermout , de l'eau-de-vie, il crache le malin et vomit quelquefois une pituite aigre. Il est réintégré dans l'armée le 8 juillet 1871, oh il reste jusqu'à la fin de son congé, le 26 février 1872.
De retour à Paris, il reprend son ancienne profession de coupeur de poils, et pendant ce temps il continue les excès (le boissons. Il devient inquiet; à l'atelier il vit à l'écart, se croit en butte aux quolibets et aux railleries de ses camarades; des individus s'introduisent chez lui, le suivent, le surveillent. Pour échapper à ses ennemis, il sort, va dans la campagne; il entend des cascades mugir autour de lui ; il aperçoit un chalet illuminé, des panoramas; il entend des chants, de la musique, il voit des lanternes rouges qui se balancent suspendues aux arbres. 11 marche vite, il fuit; toutes ces fantasmagories, dit-il, le suivent; il voit des croix, des ombres, des étincelles; s'il avance, tout s'éloigne; s'il recule, ça s'approche ; par moments, tout disparaît. « Il entendait, dit-il, des voix qui le poussaient à se tuer; le bruit de l'eau et des cascades, c'était pour me narguer; ça voulait dire que j'étais un lâche, que je n'avais pas le courage de me jeter à l'eau. «Dans le chalet oii l'on faisait de la musique, et oîi l'on dansait et riait, je le voyais bien, c'était un tas de gens qui désiraient ma perte, se moquaient de moi et cherchaient à m'assassiner.
(( J'ai voulu me noyer, je suis allé sur le pont de la Marne ; il y avait des hommes et je n'ai pas pu me jeter à l'eau; le malheur me poursuit ; je veux faire du bien et je ne fais que du mal ; j'ai tout mérité. »
Après s'être présenté trois fois chez le commissaire de police pour se faire arrêter, il est ramené à l'Asile le 10 avril 1872, avec le certificat suivant de M. Lasègue : « Alcoolisme subaigu^ hallucinations probables; terreurs, crimes imaginaires dont il s'accuse ; deuxième accès. » A son arrivée, il paraît inquiet, préoccupé, reste à l'écart ; son regard est brillant, ses yeux se portent de tout côté, il refuse de répondre d'abord, et semble se méfier de son entourage.
Pendant la nuit, il se lève, marche dans la chambre, parle par moments à voix basse, ou bien crie et menace.
Le 11 au matin, il est plus calme, plus confiant, les hallucinations sont moins fréquentes; il raconte assez exactement ce qui s'est passé depuis la première entrée.
Pendant la nuit, il a vu, dit-il, cinq individus qui le surveillaient, qui ie traitaient d'assassin; qui voulaient lui faire du mal; il entendait des mouches bourdonner à ses oreilles; il voyait voltiger des lumières; il entendait la voix de ses parents, de ses camarades qui lui faisaient des reproches.
Pesanteur de tête; peau chaude, moite, pouls 80, large, langue blanche, anorexie.
Tremblement des mains, crampes dans les jambes.
Traitement : Une bouteille d'eau de Sedlitz, 2 pots de limonade citrique.
Le 13, J est triste, il entend surtout la nuit des menaces et des injures; des individus pénètrent dans sa chambre ; il voit des fantômes. Dans la journée, il s'éloigne des autres malades et évite de leur parler.
Traitement : Bain ; 2 pots de limonade citrique.
19 avril, J... répond plus volontiers, sa physionomie est plus ouverte, mais ses nuits sont mauvaises, troublées par des hallucinations. Dans la journée il entend encore, par moments, des paroles désagréables; il croit à la réalité de tout ce qu'il a vu et entendu. « Vous ne me ferez pas croire, dit-il, que ce n'était pas vrai ; on avait embauché des physiciens contre moi. » Céphalalgie et lourdeur de tête par moments, crampes dans les jambes; tremblement persistant des mains.
Mai. 11 est plus tranquille, mais souvent, au moment de s'endormir, il entend des voix lointaines, tumultueuses, qui le
menacent; il aperçoit des jets de flamme qui passent devant ses yeux comme des étoiles filantes. Quelquefois à peine estil assoupi qu'il se réveille en sursaut, tout effrayé, il lui semble qu'on va le fusiller, il ne parvient à se rassurer qu'au bout de quelque temps, et son sommeil reste alors troublé toute la nuit.
Dans la journée, il croit parfois que l'on se moque de lui; que l'on fait allusion par des mots à double entente à tout ce qui lui est arrivé .
Il reste sombre, peu communicatif, devient irritable, et sur le point de se mettre en colère à la moindre opposition.
Il conserve de la céphalalgie frontale s'accompagnant quelquefois de sifflements et de bourdonnements d'oreilles avec des engourdissements dans les membres.
Juin-juillet. Peu de changement; mêmes préoccupations; idées de persécution et interprétations délirantes de ce qui se fait autour de lui ; illusions et quelquefois hallucinations, à la réalité desquelles il croit complètement; je me débarrasserai de ces idées, dit-il, quand je serai mort. Sommeil légèrement troublé par des cauchemars. Il voit encore quelquefois des flammes et des étincelles, et il entend des voix menaçantes. Parfois, maux de tête, bourdonnements d'oreilles; crampes dans les mollets. Les mains présentent encore un léger tremblement.
L'influence héréditaire se fait sentir chez J... de la façon la plus évidente ; c'est un malade prédisposé , chez lequel l'action toxique de l'alcool se manifeste de deux manières :
1" En produisant le délire spécial alcoolique ;
2" En agissant à titre d'excitant sur un terrain préparé et en favorisant ainsi l'éclosion d'un délire qui aurait pu ne pas se produire en l'absence d'un stimulus. On voit avec quelle lenteur les hallucinations , même caractéristiques, disparaissent; nous trouvons encore, en juin et juillet, des troubles hallucinatoires qui rappellent l'ori-
ACTION DE l'absinthe CHEZ L'HOMME. 79
gine toxique de ces accidents; mais, ce qui est plus important à noter^ c'est la conviction intime de la réalité de toutes ces perceptions illusoires. Autant les alcooliques simples aident les efforts du médecin , se laissent facilement persuader, dès que l'amélioration commence à se produire, discutent et insensiblement apprécient à leur juste valeur , leurs troubles sensoriaux , autant ces alcoliques à prédisposition héréditaire sont rebelles à tout traitement physique ou moral.
ARTICLE IV
ACTION DE l'absinthe CHEZ l'hOMME. — SECOUSSES MUSCULAIRES ; VERTIGE. — ATTAQUE ÉPILEPTIQUE; l'ÉPILEPSIE ABSINTHIQUE n'a PAS DE RELATION AVEC LE TREMBLEMENT. — HALLUCINATIONS; DÉLIRE.
Nous avons étudié dans la partie physiologique de notre travail l'action de l'absinthe sur les animaux, et nous avons vu que cette substance déterminait, à faible dose, des vertiges avec des secousses musculaires, et qu'à dose plus élevée elle provoquait des attaques franches d'épilepsie. Elle fait naître, de plus, un délire avec des hallucinations, qui, semblable à celui de l'alcoolisme , au point de vue des caractères généraux, offre un mode d'évolution différent; tandis que l'alcool a besoin de préparer son terrain pour faire éclore le délire ; l'absinthe peut d'emblée, immédiatement, produire chez l'animal des hallucinations avec des frayeurs, de la colère, des cris et de l'agitation. Cette apparition hâtive du délire sous l'influence de l'absinthe, nous la retrouvons chez l'homme, non pas avec la brusquerie qu'elle affecte chez l'animal, mais néanmoins avec une rapidité assez grande pour que
l'alcool qui est associé à l'absinthe, dans la liqueur d'absinthe, n'ait pas eu encore le temps de provoquer des troubles de la motilité ; c'est ce qui ressort cliniquement des faits observés par M. Motet, et plus particulièrement de son observation F^ mentionnée page 28. Mais les caractères les plus importants, ceux qui établissent une différence radicale entre l'action de l'absinthe et de l'alcool, sont fournis par les troubles qui se passent du côté de la motilité.
Les secousses musculaires qu'une faible dose d'absinthe provoque chez les animaux, le vertige même, pourraient passer inaperçus chez l'homme saturé à la fo d'absinthe et d'alcool, ce dernier agent donnant lieu à un tremblement qui peut masquer les secousses, et à des étourdissements ayant de l'analogie avec les vertiges ; mais néanmoins ces symptômes n'échappent pas à un examen attentif (Obs. X, XI, XIII).
Si l'intoxication se complète, apparaissent alors des accidents irrécusables, visibles pour tous, je veux parler de l'attaque d'épilepsie. ^
L'attaque d'épilepsie n'est point, comme beaucoup de médecins le pensent, la plus haute expression des troubles de la motilité chez les alcooliques, ce n'est pas le degré le plus élevé de cette trémulation générale que l'on trouve dans le delirium tremens^ c'est un accident d'un autre ordre qui se surajoute aux autres phénomènes moteurs. Il suffit, pour s'en convaincre, de remarquer les circonstances au milieu desquelles les attaques se produisent. Tantôt, elles surprennent les malades au début, tantôt au déclin de l'accès de délire alcoolique, quand le tremblement est peu accusé; d'autres fois, au contraire,
ACTION DE l'absinthe CHEZ L'IIOMME. 81
«lies se montrent au milieu de l'accès, quand le tremblement est à son apogée; mais, quel que soit le moment de l'apparition de l'attaque, le tremblement reste, après elle, ce qu'il était avant. Il diminue ensuite si l'accès de délire alcoolique est vers son déclin, il augmente au contraire si l'attaque est survenue au début. Dans l'observation IX empruntée à la thèse de Lagarosse, nous lisons au'13 mai : «Le trouble des mouvements a diminué ; y> puis le 14 : «La nuit a été moins bonne que la précédente, le malade a été agité; attaque épileptif orme . » Un peu plus loin: « L'amélioration ne s'est pas démentie, les crises épileptiformes ont diminué, et depuis le 20 mai n'ont pas reparu. » Il n'est plus question du tremblement, mais bien d'attaques préexistantes au tremblement et qui d'ailleurs disparaissent elles-mêmes. Donc, pas de corrélation entre l'attaque et le degré de tremblement.
Dans l'observ. X de M. Motet, le 17, on note : « tremblement des extrémités; » le 18, trois attaques se produisent, et, comme trouble delà motilité, on trouve : « faiblesse extrême des membres inférieurs;» il n'est plus question de tremblement. Le lendemain il survient une nouvelle attaque, et l'on ne signale encore que la faiblesse des jambes sans parler du tremblement qui, sans doute, avait à peu près disparu, puisque M- Motet, attentif à l'examen des troubles de la motilité, n'en parle pas. Il en est de même, du reste, pour les autres observations. Lorsque des attaques d'épilepsie surviennent dans le cours de viole nts accès de delirium tremens^ on trouve dans les antécédents l'abus de l'absinthe, si bien que l'on peut dire d'une façon générale : « point d'attaques, pas d'absinthe, » à l'exception, toutefois, de quelques cas rares
MaGNAN. fl
dans lesquels les malades ont fait abus de vin blanc, de bitter ou de vermout.
D'après la statistique de 1870 et 1871, que j'ai communiquée^avec M. Bouchereau à la Société médico-psychologique, en 1870, sur 377 alcoolisés entrés dans nos asiles, 31 avaient eu des crises épileptiques à la suite de l'abus d'absinthe. En 1871, sur 29i alcoolisés, 15 ont éprouvé des attaques d'épilepsie. Ces attaques d'épilepsie, liées à l'absinthe, se sont présentées aussi bien chez des malades atteints d'accidents aigus que d'accidents sub-aigus. Ce qui prouve surabondamment, comme nous l'avons déjà dit, qu'il n'y a pas de relation entre l'attaque épileptique elle degré de tremblement.
L'action particulière de l'absinthe n'est pas unfait indifférent à connaître, et peut-être eût-on usé plus modérément de la saignée chez les malades atteints d'épilepsie dite à tort alcoolique, si l'on eût été bien pénétré de l'idée que l'attaque était due à l'action directe d'un poisoUy jouissant de la propriété spéciale de stimuler, d'une façon déterminée, le pouvoir excito-moteur du bulbe et de la moelle, sans l'intervention nécessaire de ce ra'ptus sanguin vers le cerveau, auquel certains auteurs faisaient jouer le principal rôle dans la production des attaques convulsives^ L'expérimentation physiologique démontre d'ailleurs que les hémisphères cérébraux ne sont pour rien dans le développement de l'attaque convulsive, qui, sous l'influence de l'absinthe, apparaît avec les mêmes caractères chez les animaux privés préalablement des lobes cérébraux.
Nous ne croyons pas nécessaire de faire remarquer que, dans la recherche des accidents convulsifs chez les alcooliques, il est indispensable de séparer les attaques
ACTION DE l'absinthe CHEZ L'eOMME. 83
convulsives épileptiformes des alcooliques chroniques (analog-Lies à celles que présentent les paralytiques généraux, les déments séniles, les malades atteints de tumeurs cérébrales, etc.), des attaques franches d'épilepsie observées chez les alcooliques aigus et dont nous venons de nous occuper. Ces dernières dépendent de l'action spéciale d'un poison, les premières se trouvent sousla dépendance des lésions profondes déjà produites dansles centres nerveux.
Nous ajouterons que ces attaques épileptiques fort graves, dans quelques cas rares, se terminent ordinairement d'une façon favorable. Les cas graves sont ceux où les attaques se répètent, coup sur coup^ ne laissent entre elles que des intervalles de cinq à dix minutes , à la troisième ou à la quatrième attaque l'individu peut succomber immédiatement ou bien rester dans un état comateux qui se termine par la mort; lorsque, au contraire, deux ou plusieurs heures séparent les attaques, on les voit d'habitude passer sans accidents. La même gravité s'observe chez les animaux quand les attaques se succèdent rapidement.
Les observations suivantes, auxquelles il serait facile d'enjoindre bon nombre d'autres, suffiront, pensons-nous, à donner la preuve clinique de l'action spéciale de l'absinthe et de l'épilepsie absinthique.
Observation IX (1). — M. A..., âgé de 33 ans, sans profession, est entré à Gharenton le 9 mai 1863. M. A... a reçu une éducation assez complète. Depuis sa sortie
(1) L'observation IX est empruntée à J. Lagarosse, Essai sur la folie alcoolique aiguë (Thèse de Paris, 1S64, Observation II).
du collège, il a passé sa vie dans l'oisiveté. D'un caractère vif, emporté, il s'abandonnait fréquemment à de violents accès de colère. Il passaitsa vie dans les estaminets, les cafés, se livrait à de copieuses libations. Il était surtout grand buveur d'absinthe. Pendant plusieurs années, sa vigoureuse constitution a résisté à ces excès. Il y a six mois, des signes d'intoxication alcoolique ont commencé à apparaître. Les mains étaient agitées de tremblements, surtout le matin à jeun; à peu près à la même époque apparurent des crises convulsives qui existent encore aujourd'hui. Ces crises qui, au début, ne se montraient que tous les quinze jours, se sont peu à peu rapprochées jusqu'à devenir à peu près journalières.
Le délire dont il est atteint aujourd'hui ne date que de huit jours environ, et n'est arrivé que par degrés à l'intensité qu'il a sous l'influence de libations répétées. Hallucinations très-actives de l'ouïe et de la vue; il est poursuivi par des créanciers, il est accusé de vol, on le menace de l'échafaud, etc.
Délire très-actif la nuit, de là ses frayeurs nocturnes qui l'ont fait arrêter par des sergents de ville auxquels il demandait secours contre ses ennemis. Peu de sommeil depuis le début du délire, insomnie complète depuis trois jours.
Le 9. M. A.... est couché à l'infirmerie, le désordre des mouvements étant tel qu'il peut à peine se tenir sur ses jambes. Tremblements des mains, soubresauts des tendons, face rouge, animée, yeux injectés. L'œil gauche offre une ecchymose sous-conjonctivale assez étendue, sans trace de coups pouvant l'avoir produite; la peau est chaude et couverte de sueur ; le pouls est plein, fréquent^, 90. Le délire n'est pas trèsviolent, on fixe assez facilement l'attention du malade; on peut cependant constater l'existence des hallucinations. Les menaces qu'il entend lui causent beaucoup de frayeur.
Le 10. M. A.,, a passé une très-mauvaise nuit, délire violent, hallucinations très-actives, il criait et cherchait à fuir les dangers qui l'entouraient. Il a été nécessaire de l'attacher dans son lit; crise convulsive qui, d'après le rapport du gardien, rappelle une attaque d'épilepsie.
Le malade est moins agité dans ce moment. Mêmes symptômes du côté de la motilité; pouls à 95; saignée de
SOO grammes, boissons nitrées; le sang se recouvre d'une couenne épaisse.
Le 11, la nuit a été mauvaise et aussi agitée que la précédente, saignée de 500 grammes : boissons nitrées. Le malade a été pris dans la journée d'une crise convulsive à laquelle nous assistons; elle représente, à s y méprendre, une attaque d'épilepsie :\e sang est encore couenneux, mais moins qu'bier.
Le 12,1e malade est plus calme, face moins rouge, pouls 80.
Le 13, la nuit a été moins mauvaise, le malade a eu un peu de repos; aujourd'hui il est plus calme et nous donne quelques détails sur la maladie. L'ecchymose sous-conjonctivalea à peu près disparu, il ne reste plus qu'une coloration jaunâtre ; le trouble des mouvements a diminué, la face est moins rouge, le pouls est à 80.
Le 14, la nuit a été moins bonne que la précédente, le malade a été agité ; attaque épileptiforme.
Aujourd'hui il est calme, abattu et comme plongé dans la stupeur; les hallucinations sont toujours très-actives.
Dans l'après-midi, tentative de suicide en se précipitant sur le parquet, la tête la première.
Le soir, il renouvelle sa tentative, il en. résulte des ecchymoses à la joue et au front.
Le 15, le malade est plus calme, mais il est toujours triste.
Depuis ce jour, l'amélioration ne s'est pas démentie, les crises épileptiformes ont diminué et depuis le 20 mai n'ont pas reparu. M. A. pendant quelque temps encore a été fatigué, surtout le soir, par les hallucinations, mais elles ont fini par disparaître; il en a été de même du trouble des mouvements, et, à la fin du mois de mai, on peut considérer M. A. comme complètement guéri.
11 reste néanmoins dans la maison de santé quelque temps encore, et la guérison ne s'est pas démentie.
Observation X (1). — - M. D..., âgé de 33 ans, marchand de vins, est à la tête d'une maison importante : négociant actif et habile, il fait consommer le plus possible à sa clientèle, et prêche d'exemple ; il boit chaque jour de huit à dix verres d'absinthe, du vin blanc, de l'eau-de-vie en quantités varia-
(1) L'observation X est empruntée à M, Motet, loc. cit., observ. V, p. 40.
bles, parfois ses libations vont jusqu'à l'ivresse. Telle est la vie qu'il mène depuis environ quatre ans.
Le 13 juin 1858, après deux jours d'ivresse, il est pris de délire, avec tremblement des mains et des pieds. Il voit de petites bêtes courir sur les murs de sa chambre, sur son lit; il ressent de violentes secousses électriques, et, comme il se croit l'objet de persécutions de la part de diverses personnes, il veut sortir pour aller dans la rue, il s'agite, s'emporte; loquacité, incohérence, hallucinations.
Il reste ainsi pendant trois jours; au quatrième l'excitation tombe un peu, M. D... est pris de sueurs d'une abondance extrême, le tremblement des membres est plus marqué ; pâleurs subites.
Nous le voyons pour la première fois le 17 juin. Sueurs extrêmementabondan tes, tremblement des extrémités, besoin de se mouvoir; véritables accès, pendant lesquels le malade obéit à une impulsion irrésistible; il se précipite, court en rond; mais pas de convulsions. Pouls à 96, large, régulier ; la nuit, même état d'excitation, sueurs abondantes, loquacité, hallucinations, insomnie, soif vive. — Vin rouge, largement étendu d'eau, un litre dans la nuit; bouillon froid.
Le 18, à 7 heures du matin, un accès épileptiforme trèsnettement caractérisé, après lequel la langue se sèche, le pouls s'élève à 112; pâleur extrême, pas de sueurs ; expression de malaise général ; à 9 heures, deuxième accès; à midi, troisième accès, tous deux très-violents, mais de courte durée. Après eux faiblesse extrême des membres inférieurs ; il faut maintenir le malade, qui cherche à se lever; état général assez inquiétant. En présence de ces accidents, et ne voulant pas d'ailleurs pratiquer d'émissions sanguines, on prend le parti de placer le malade dans une baignoire, sous la chute continue d'un filet d'eau froide ; on laisse le malade ainsi pendant quatre heures. Le soir, à 6 heures, la chaleur de la tête a considérablement diminué, le pouls s'est abaissé, la physionomie est moins altérée ; M. D... écoute quand on lui parle; on le couche; pas de som.meil la nuit, hallucinations de la vue et de l'ouïe. Au matin, le 19, encore un accès. Bain de cinq heures, pendant lequel se manifeste un mieux sensible ; M. D... répond aux questions; il ne sait encore ni
ACTION DE l'absinthe CHEZ L'HOMME. 87
ce qu'il a ni dans quel endroit il se trouve, mais il sait qu'il a bu beaucoup. On lui donne dans le bain un potage, qu'il prend avec plaisir. Il est un peu plus calme en sortant du bain ; mais une foule de petites bêtes marchent sur lui, entrent dans sa bouche; il est encore très-loquace; il tient à peine sur ses jambes, mais cependant tout l'état général est plus satisfaisant. On le nourrit avec des potages.
Le 20. Nuit meilleure, sommeil ; journée assez calme, mais pas encore de retour vers les idées saines.
Le 21. Appréciation plus exacte de son état. M. D... sent qu'il est malade; moins de tremblements des mains, mais faiblesse des jambes. Une bouteille d'eau de Sedlitz.
Le 22. Apparition d'une multitude de furoncles sur tout le corps ; l'intelligence s'éclaircit.
Le 25, Perte de l'appétit, malaise général, langue blanche, nausées et vomissements. — Une bouteille d'eau de Sedlitz.
Le 27. État très-satisfaisant ; sommeil calme, nuit sans hallucinations. Guérison.
Sorti le 1" juillet 1858, parfaitement rétabli.
Observation XI (1). — Exch de vin et d'eau-de-vie; excès d'absinthe; délire alcoolique; attaque épileptique. Développement à t)^ois repiHses des mêmes accidents. Albuminurie. Pneumonie.
Cl... Louis, âgé de 32 ans, épicier marchand de vins, entre à Bicêtre le 31 octobre J863.
Il est d'une bonne constitution, d'un tempérament lymphatico-nerveux, d'une sanlé excellente, d'un caractère doux et uniforme jusqu'au commencement de 1862, époque à laquelle, changeant de métier, il cesse d'être pâtissier pour devenir épicier marchand de vins. Jusque-là, sa conduite avait été régulière, et il n'avait fait d'excès d'aucune nature; ses antécédents héréditaires n'offrent rien de particulier à signaler; il a eu lui-même quatre enfants : deux sont morts accidentellement, et les deux survivants jouissent d'une santé parfaite; le plus jeune a environ 2 ans; leur naissance remonte donc à une époque antérieure à l'installation de Cl... comme marchand de vins.
(I) Magnan, loc. cit. Union méd., 4 août 18Gi.
A partir du mois de février 1862, Cl..., pour faire marcher son commerce et pour attirer les clients, se fait un devoir de boire avec eux^ et, chaque jour, il prend en assez grande quantité du vin, de la bière et de l'eau-de-vie; de temps à autre quelques verres d'absinthe. Ce genre de vie dure à peine depuis trois mois que Cl... a déjà perdu l'appétit, dort mal, devient irritable, et II se lance alors dans l'absinthe, » suivant son expression, « pour se donner du ton, » et il fait l'aveu d'en avoir bu de quatre à six verres par jour; mais sa femme prétend qu'il en prenait souvent en cachette. Cette habitude une fois contractée, les conseils des amis, les prières de la femme n'empêchent point Cl... de prendre ses absinthes, il se trouve mieux après les avoir bues, et quelque chose lui manque, dit-il, quand, par hasard, il n'a pas fait ses libations ordinaires. Avec ce régime, la santé continue à s'altérer; l'appétit, presque nul, devient capricieux; les digestions pénibles; des vomituritions, quelquefois des vomissements de mucosités aigres se montrent le matin; il survient des défaillances qui le forcent par moments à s'arrêter et même à s'asseoir, et du tremblement dans les mains, plus marqué le matin, un peu moindre après les repas.
Ces phénomènes persistent pendant l'année 1862, ils augmentent avec les excès, diminuent un ^peu quand le malade, trop fatigué, obligé de garder le lit, s'affranchit pour quelque temps de sa déplorable habitude. Mais, au commencement de 1863, Cl..., dont la santé est très-altérée, «pour se donner des forces, » a recours, plus fréquemment encore que d'habitude, à la liqueur d'absinthe. Bientôt des accidents nouveaux surviennent; il est pris subitement d'une crise convulsive à l'église, pendant les cérémonies d'un enterrement; il tombe tout à coup, perd connaissance, agite les bras et les jambes ; la face devient grimaçante ; de l'écume se montre à la bouche, et la langue est mordue. Après quelques minutes, Cl... revient à lui, conserve un air hébété tout le jour, et reprend, le lendemain, sa physionomie habituelle. A partir de ce moment, les défaillances se montrent plus fréquemment, mais toujours sans perte de connaissance. La santé devient plus mauvaise, et, vers le 15 octobre, à la suite de nouveaux excès de boissons, parmi les-
ACTION DE l'absinthe CHEZ L'HOMME. 89
quelles la liqueur d'absinthe joue encore le principal rôle, il survient, pendant qu'il monte un escalier, une deuxième crise semblable à la première, avec perte de connaissance, convulsions, écume à la bouche, et morsure de la langue. La chute détermine plusieurs contusions sur différentes parties du corps et une plaie à la région orbitaire. Il reste de la fatigue et de l'hébétude pendant deux jours, puis Gl... se remet à boire, et il est amené à Bicêtre, le 30 octobre.
Il reste agité et crie toute la nuit. Le matin, à la visite, on le trouve dans le lit, où il est maintenu par la camisole j il est pâle, bouffi; il a le teint plombé, le visage couvert de sueur, les yeux brillants, les pupilles dilatées, égales; la langue blanche, profondément déchirée des deux côtés, sur les bords; le ventre dur, avec de la constipation; les urines sont rougeâtres; traitées par l'acide nitrique et par la chaleur, elles donnent un dépôt albumineux de la moitié environ du tube. La sensibilité est exaltée partout au simple contact et au pincement; il a un tremblement considérable des bras et des jambes, des lèvres et de la langue, surtout quand celle-ci est tirée hors de la bouche ; la voix est faible, la parole hésitante et tremblante. Il s'agite, soulève la tête, regarde de tout côté, change de conversation à chaque instant, est incohérent, n'a pas conscience du lieu oîj il se trouve, se croit dans la rue, chez lui, dans son magasin; il croit voir sa femme et ses enfants, leur parle, les engage à fuir, à échapper au danger, se détourne, voit au pied du lit des rats, une araignée, voit des flammes, a peur, crie. Il passe la journée au milieu de ces angoisses. On lui prescrit un grand bain de deux heures; une potion avec 30 gouttes de laudanum.
1" novembre. Pas de repos pendant la nuit précédente. Les hallucinations persistent ; le matin, il voit le visage de sa fille couvert d'ordures. Il se plaint d'une douleur de chaque côté de la poitrine; la respiration est fréquente; pas de toux ; la percussion et l'auscultation n'indiquent rien d'anormal. La peau, est chaude, baignée de sueur ; le pouls est fréquent, intermittent; les battements du cœur, irréguliers, se succèdent par saccades. Les urines sont moins rouges; traitées par l'acide nitrique et la chaleur, elles donnent un dé-
pôt albumineux qui ne dépasse pas le tiers du tube. Il n'y a pas de douleurs dans les reins.
Prescription : Potion avec 30 gouttes de laudanum.
2 novembre. Tl a dormi un peu pendant la nuit, malgré la persistance des hallucinations; il est plus calme le matin, mais il conserve un aspect étonné; il répond lentement aux questions, se souvient confusément de ce qu'il a pu voir ou entendre; il a conscience du lieu oh il se trouve; il conserve un tremblement considérable des mains, une faiblesse musculaire générale, la marche est mal assurée. Il a moins de chaleur à la peau, qui reste moite ; le pouls est plus régulier ; la respiration plus facile ; les douleurs de côté moindres ; les urines donnent, par les réactifs, un dépôt du cinquième du tube.
Prescriptions : Bain; potion avec 30 gouttes de laudanum.
4 novembre. Il a passé deux nuits assez bonnes, sans hallucinations ; hier, dans la journée, il a écrit une lettre raisonnable^ et dont les caractères sont bien tracés; ce matin, il y ajoute une phrase qui eslnotablement tremblée. (Ilaremarqué lui-même déjà, depuis plusieurs mois, que le tremblement des mains était plus considérable le matin.) La face reste pâle et bouffie, les lèvres décolorées, le regard conserve quelque chose d'indécis. Les urines, moins rouges, donnent un très-faible précipité.
Prescriptions : Bain ; potion avec 30 gouttes de laudanum,
6 novembre. Il dort pendant la nuit, le visage est plus reposé ; les réponses sont plus nettes ; il s'informe de sa famille, parle de ses affaires, qu'il désirerait reprendre bientôt.
Les urines, devenues plus claires, donnent encore quelques flocons albumineux par l'acide nitrique et la chaleur. On continue la potion avec 30 gouttes de laudanum.
9 novembre. La santé s'améliore chaque jour; il a de l'appétit, les morsures de la langue sont cicatrisées, ce qui lui permet de manger maintenant du pain et de la viande. Le teint reste pâle ; le visage est moins bouffi ; le tremblement des mains persiste. Les urines donnent encore quelques traces* d'albumine.
H novembre. Nuits bonnes, sommeil sans rêves ; réponses nettes et sensées; tremblement moindre des mains; peu de
tremblement de la parole; visage moins pâle; physionomie bien rassurée; appétit meilleur, digestions régulières. Les urines ne donnent plus de dépôt albumineux.
15 novembre. L'amélioration se maintient. On est venu le voir ; on Ta mis au courant de ses affaires, qui vont mal, il en en est inquiet, s'en préoccupe, désire sortir bientôt pour y veiller. Les urines donnent un léger précipité par la chaleur et l'acide nitrique,
20 novembre. Amélioration notable ; le tremblement des mains s'amende chaque jour ; la voix est claire; la parole ne tremble plus. Le visage reprend son expression naturelle, se colore un peu. Les fonctions digestives sont régulières; le sommeil est calme ; les urines ne donnent plus le moindre précipité.
Cl.... reste jusqu'au 23 novembre, époque à laquelle on le laisse sortir à cause de ses affaires, quoique sa santé ne soit pas encore entièrement rétablie.
Deuxième accès. — Cl est ramené à Bicêtre le 28
avril 1864. D'après les renseignements, il n'a pas cessé de boire depuis sa sortie ; il prenait moins d'eau-de-vie, mais il s'adonnait toujours à l'absinthe. Il s'est enivré plusieurs fois et, dans ces moments, il devenait irritable, frappait sa femme. Sa santé toujours chancelante l'a rendu incapable de tout travail; il a gardé le lit pendant trois semaines pour une fluxion de poitrine. Il y a cinq jours, après avoir encore fait abus d'absinthe, il a eu une crise convulsive semblable aux deux crises qu'il avait eues l'année dernière.
A son entrée, il est très-pâle, bouffi, il a les lèvres violacées, les sclérotiques et le sillon labio-nasal jaunâtres, les yeux noyés, le regard inquiet; il cherche partout, fait le tour du lit, soulève les couvertures, se cramponne aux objets qui l'environnent, saisit ses voisins, les retient avec force, les laisse aller, se rapproche d'eux, va de tout côté, et semble en butteà de nombreuses hallucinations de la vue et de l'ouïe ; il répond incomplètement aux questions; on ne peut fixer un instant son attention ; il prononce deux ou trois mots, puis se retourne, regarde avec crainte, marmotte quelques paroles incompréhensibles. Sa marche est incertaine, au moindre contact il a un soubresaut, il se retourne vivement
tout effaré. Il a entendu, pendant la nuit, sa femme ses enfants; on les a fait disparaître dans le poêle, dans un bassin; il ne sait où ils sont. Sensibilité exagérée et tremblement des mains et des jambes, des lèvres et de la langue, voix tremblante et un peu rauque. Soif; langue rouge à la pointe; épigastre douloureux ; pas de constipation.
Prescription : Bain ; potion avec 10 centig. d'extrait gommeux d'opium.
30 avril. 11 a dormi quelques heures pendant la nuit ; il a entendu encore sa femme et ses enfants, il est abattu, oppressé, il respire péniblement, il tousse et rend avec beaucoup d'efforts des crachats muqueux d'un rouge sale par places, peu adhérents au vase ; il éprouve une douleur de côté, obtuse, profonde, plus sensible dans les larges inspirations. Matité relative à droite dans les deux tiers inférieurs, plus marquée en se rapprochant de la base ; respiration rude en arrière, râles souscrépitants fins ; à gauche, râles sibilants; peau chaude; pouls à 90 pulsations, petit, dépressible. Les urines, un peu troubles, laissent déposer, par la chaleur et l'acide nitrique, un précipité albumineux qui occupe un cinquième environ du tube.
Prescription : Julep avec 45 centig. de kermès; trois pilules renfermant 60 centig. d'extrait de quinquina.
l*^"^ mai. Visage inquiet ; sommeil incomplet ; rêvasseries; toux quinteuse, fatigante ; expectoration pénible ; crachats muqueux, mêlés de sang ; matité à la base du côté droit, respiration bronchique ; râle crépitant, fin, appréciable dans les grandes inspirations; peau sèche, chaude; pouls petit, dépressible.
Prescription : Julep avec 20 centig. de kermès; trois pilules renfermant 80 centig. d'extrait de quinquina ; vésicatoire.
2 mai. Faciès plus reposé; somnolence ; toux fréquente avec expectoration plus facile; crachats visqueux, transparents par places, rouilles d'une manière plus uniforme ; matité à droite, surtout à la base ; souffle bronchique ; résonnance de la voix ; vibrations thoraciques plus marquées; râles sous-crépitants dans le reste du côté droit ; peu de chaleur à la peau ; sueurs profuses par tout le corps; pouls, 91, plus large, mais toujours dépressible; les urines sont claires; traitées par la chaleur et l'acide nitrique, elles deviennent un peu louches.
ACTION DE L'ABSINTHE CHEZ L'flOMME. 93
Prescription : Potion avec 30 centig. de kermès ; trois pilules renfermant 80 centig. d'extrait de quinquina; infusion de camomille.
3 mai. Fatigue; somnolence; moins d'oppression; peu de douleur; toux avec expectoration facile; crachats muqueux, jaunâtres, peu adhérents au vase, quelques-uns mêlés de sang; matité à droite, respiration bronchique ; peau haliteuse; sueurs abondantes toute la nuit; réponses plus calmes; souvenirs confus des circonstances qui ont déterminé l'entrée à l'Asile ; tremblement des mains; parole moins embarrassée.
Prescription : Potion avec 30 centig. de kermès ; trois pilules renfermant 60 centig. d'extrait de quinquina.
A mai. Sommeil pendant la nuit; faciès plus reposé; réponses lucides; parole peu embarrassée, pas d'oppression; respiration facile; toux moins fréquente, avec expectoration de crachats muqueux, plus épais, jaunâtres, quelques-uns blancs, spumeux; matité moindre à droite; respiration moins rude ; râles sous-crépitants; à gauche, râles sibilants et muqueux; rien aux urines. — Même prescription.
5 mai. Abattement, malaise, sommeil pénible, rêvasseries ; les symptômes pectoraux s'amendent, mais pas d'appétit ; bouche pâteuse, langue blanche, ventre un peu tendu, diarrhée, six selles par jour.
Prescription : Potion avec 2 grammes de diascordium; tisane de riz édulcorée avec du sirop de coing.
8 mai. Faiblesse, allures nonchalantes, somnolence; plus d'hallucinations ni de rêves; douleur de côté nulle, toux légère, avec expectoration facile de quelques crachats muqueux, jaunâtres ; appétit médiocre; persistance de la diarrhée.
Prescription : Deux demi-lavements avec 20 gouttes de laudanum et 1 gramme d'extrait de ratanhia.
12 mai. Amélioration notable; pâleur et bouffissure de la face moindres; sommeil; appétit; moins de diarrhée. Le malade se lève une partie de la journée. Mêmes prescriptions.
20 mai. Cl... entre en pleine convalescence, le sommeil est calme, l'appétit renaît ; la face se colore ; les allures sont plus naturelles; la toux cesse ainsi que la diarrhée. Les mains et la langue ne sont plus tremblantes; les réponses sont nettes et lucides.
Il reste dans le service encore une dizaine de jours, et sort, décidé à redevenir pâtissier, et promettant bien de ne plus boire.
Suite de l'observation. — Troisième entrée. Sorti pour la deuxième fois, Cl... renonce pendant quelque temps à l'absinthe, mais il recommence, au bout de peu de jours, à boire du vin et de l'eau-de-vie. Le sommeil devient mauvais, des hallucinations se montrent avec leur caractère pénible; l'appétit est perdu ; des flots de pituite sont rendus le matin, et les membres deviennent tremblants. Cet état dure deux mois, mais C. . , se trouvant plus faible, a recours encore une fois à sa liqueur favorite.
L'absinthe provoque bientôt de nouvelles crises d'épilepsie. C... rentre à Bicêtpe une troisième fois, le 5 décembre 1864. Au moment de son entrée, il portait encore à la langue des traces de morsures, témoignage éclatant de la dernière crise.
Telle est cette observation, pour ne pas dire cette expérience. Le sujet est un homme vigoureux, vierge jusque-là de tout accident alcoolique et de tout phénomène convulsif. Il commence par des excès de vin et d'eau-de-vie, il devient alcoolique ; puisil s'adonne à l'absinthe, il devient épileptique.
Après le premier séjour à l'Asile, les accidents disparaissent. Une fois sorti, il recommence à boire ; les accidents alcooliques arrivent d'abord ; il prend de l'absinthe, nouvelle attaque d'épilepsie. Séjour à l'Asile, cessation des accidents. Pour la troisième fois, excès de vin et d'eau-de-vie, alcoolisme ; excès d'absinthe, attaques épileptiques qui s'ajoutent. Séjour à TAsile et sobriété, cessation des accidents.
Observation XII. — Excès de boissons, plus particulièi^ement d'absinthe. — Délire alcoolique, attaque épileptique. — Sobriété relative; diminution des accidents. — Nouveaux excès. Délire al-
coolique à forme maniaque suivie rapidement de délire à forme m.élanco ligue. Attaques épileptiques.
D... Louis, 40 ans, ancien soldat, aujourd'hui charpentier, est né de parents bien portants, et son frère jouit d'une bonne santé. Devenu soldat, il a été envoyé en Afrique où il a contracté l'habitude déboire; il était, dit-il, garçon de cantine et se distribuait le matin les premières rations d'absinthe. Il avait des cauchemars; il voyait la nuit des choses effrayantes; il lui arrivait quelquefois, dit-il, de pisser au lit, de se mordre la langue et de trouver le matin son traversin taché de sang. Il a eu plus tard, dans le jour, quelques attaques épileptiques, et il est entré à l'hôpital pour un accès de deliriwn tremens. Après son congé, il a continué à boire, mais toutefois en modérant ses excès.
Sa santé s'était améliorée, il n'avait pas éprouvé d'autres crises convulsives, lorsqu'il y a trois ans, dit le frère, il a recommencé à boire, en quantité, de Teau-de-vie et de l'absinthe. De nouveaux accidents se sont bientôt montrés ; il se levait quelquefois la nuit, cherchait dans sa chambre, ouvrait la porte, la fenêtre; se plaignait d'ennemis imaginaires. Il n'avait plus d'appétit, éprouvait du dégoût pour la viande, mangeait peu et buvait d'autant plus qu'il sentait ses forces diminuer.
A quelques jours d'intervalle, il a eu deux attaques d'épilepsie.
Dans les derniers temps, il était inquiet pendant le jour, et travaillait très-irrégulièrement ; enfm, depuis 8 jours, il survient du délire, de l'agitation et des hallucinations qui le font séquestrer. Il entre à Sainte-Anne, le 20 avril 1872, accompagné du certificat médical suivant : Délire alcoolique aigu. — Excitation violente. — Graintos; cris; insomnie. Illusions de la vue; terreurs. Tremblement des membres.
A son arrivée D... est dans un état d'agitation extrême; sans cesse en mouvement, il frappe contre les murs, les portes, cherche de tout côté, se baisse vers le parquet, regarde vers le plafond; se croit en prison; s'imagine avoir commis des crimes ; voit des assassins, des gens armés qui le poursui- Yent, etc. Sueurs profuses ; tremblement des mains.
La nuit se passe sans sommeil ; il bouleverse son lit ; regarde et cherche dans tous les coins ; crie, discute; répond aux injures; il se montre tantôt agressif, d'autres fois, au contraire, suppliant et plein de terreur. Avecle jour, son attitude change et le matin à la visite on reconnaît à peine le malade de laveille.
Il se tient debout, immobile, appuyé contre le mur; l'air consterné, les yeux baissés, ne répondant à aucune question, se laissant déplacer, ou n'offrant qu'une faible résistance; s'arrêtant dès qu'il n'est plus dirigé et poussé. Les interpellations les plus vives ne peuvent le distraire de ses préoccupations, qui se traduisent de temps à autre par l'expression de crainte du regard et du visage. Pendant qu'on l'interroge, il porte les mains au haut des cuisses, s'abaisse dans une demiflexion et conserve plus d'un quart d'heure cette posture en serrant vivement les jambes. Il ne mange pas ; si l'on place les aliments dans sa bouche, il ne remue pas, reste immobile, la mâchoire entr'ouverte, avale les liquides, du bouillon, du lait, que l'on porte avec un biberon à long bec jusqu'au fond de la bouche.
Le pouls est régulier, 70 pulsations; la peau est légèrement moite. Le tremblement des mains est beaucoup moindre que la veille.
Traitement : Bain; un pot de limonade vineuse ; un pot de bouillon; un pot de lait.
Dans la journée, il n'y a rien de changé dans l'attitude mélancolique et demi-stupide du malade; on l'assoit sur la chaise percée, oîi il reste plus d'une demi-heure avant d'uririner ; à une seconde tentative, il rend une selle molle.
On ne peut obtenir aucune réponse, toutefois son délire paraît moins actif et moins mobile ; à deux ou trois reprises dans la journée, il porte les mains vers le bas-ventre et se tient ramassé sur lui-même. Pendant la nuit, il ne bouge pas, pousse, par moments, quelques soupirs et ne dort point.
Le 22 au matin, même attitude mélancolique ; il finit par dire : « Ne me tuez pas ; je n'ai pas fait de mal ; ne me la fen- « dez pas. d Langue humide, pouls régulier, pas de chaleur à
peau; léger tremblement des mains.
Traitement : 2 pots de limonade vineuse, un pot de bouillon et de lait.
Dans la journée, on parvient à lui faire prendre quelque nourriture; sa physionomie est moins concentrée, mais il ne parle pas. La nuit est meilleure, il dort plusieurs heures.
Le 23, le matin à la visite, il est triste, ne répond pas d'abord, mais peu à peu il se décide à parler. Il croit avoir insulté et outragé des femmes; il est condamné à un affreux supplice, les juges l'avaient dit; on doit le faire manger par des bêtes, il voyait des serpents ; on doit lui fendre la verge; il sentait hier, dit-il, le canif qui la lui coupait; il entendait ses camarades et des voix moqueuses qui lui disaient : tu n'es plus un hommC;, c'est bien fait, etc.
Dans la journée, il commence à se reconnaître, il cause avec son entourage ; il entend encore quelques menaces la nuit au moment de s'endormir; il voit des points lumineux, des globes blancs passer devant ses yeux.
24. Il est plus tranquille, ne paraît plus avoir d'hallucinations ; il raconte longuement les étranges craintes qu'il a éprouvées, et commence à douter de la réalité de toutes ces scènes effrayantes.
L'amélioration se continue les jours suivants au point de vue du délire, mais il survient, dans le courant de mai, deux attaques épileptiques et une troisième le 3 juin ; sans nouveaux accidents intellectuels.
L''observation de D... est instructive au double point de vue de l'action spéciale de l'absinthe et de l'importance secondaire que l'on doit attribuer aux diverses formes maniaque, mélancolique ou stupide que le délire alcoolique peut revêtir.
D..., dont les antécédents héréditaires n'offrent rien de particulier, au point de vue de l'épilepsie, se porte bien jusqu'à l'époque où^ devenu garçon de cantine, il s'adonne à l'eau-dc-vie et à l'absinthe ; assez rapide ment surviennent les troubles intellectuels propres à l'alcoolisme en général, et, de plus, des accidents convulsifs que l'on ne peut s'empêcher d'attribuer à Tabsinthe. D..., en effet, n'était pas
Magnan. ^
épileptique, il se trouvait au début de l'intoxication alcoolique quand les premières attaques se sont produites, et leur fréquence a suivi assez régulièrement les excès plus nombreux d'absinthe.
Quant aux formes maniaque, mélancolique, stupide du délire alcoolique, nous les trouvons réunies chez D..., en rapport uniquement avec l'intensité plus ou moins grande des troubles hallucinatoires, et sans amener le moindre changement dans la nature, la marche, le pronostic ou le traitement de la maladie.
Observation Xlll. — Excès d'eau-de-vie et dabsinthe. — Vertiges et attaques dépilepsie. — Accès de délire alcoolique. — Persistance de quelques troubles somatiques.
B... Baptiste, 42 ans, cocher, entre à Sainte-Anne le 6 juin 1872. Iln'ottVe rien de particulier du côté de l'hérédité. Il fait depuis très-longtemps des excès de boissons, il boit surtout de l'eau-de-vie et de Tabsinthe. Marié depuis quatre ans, il n'a point d'enfants; sa femme a fait une fausse couche de six semaines.
Il a éprouvé depuis quelques années d'abord des vertiges et des secousses musculaires, puis des attaques. Tout à coup, un nuage lui passe devant les yeux, et il est obligé de s'appuyer ; pendant un instant, dit-il, il n'y est plus; il a failh à plusieurs reprises tomber du siège de sa voilure.
Dans ses attaques, il tombe tout à coup, perd connaissance, se mord la langue, secoue les bras et les jambes, laisse échapper quelquefois les urines et les matières fécales ; pâlit d'abord et devient ensuite violacé; ses lèvres se couvrent d'écume.
Depuis plusieurs mois, il dormait mal, était effrayé, avait des cauchemars; il crachait, vomissait le matin de la pituite verdâtre.
Dans les derniers jours, l'insomnie était complète, il restait éveillé, il entendait diverses personnes ; il croyait avoir assassiné un homme; on l'accusait de toute sorte de crimes; il a cherché à se pendre.
Entré à TAsile, il est agité, il paraît épouvanté, il prétend être un assassin, il croit voir sa femme noyée; il se voit entouré de chevaux qui ruent et se battent. Peau chaude, moite ; pouls développé, dépressible; tremblement considérable des mains, avec secousses brusques, par intervalles^, dans des groupes isolés de muscles.
Traitement : Un pot de lait ; deux pots de tisane d'orge.
7 juin. Insomnie, hallucinations, frayeurs, une partie de la nuit. Ce matin le malade est plus calme, il entend des voix confuses; par moments, ce sont ses camarades ou sa femme qui lui parlent. Lourdeur de tête, bourdonnements d'oreilles, crampes dans les bras et dans les jambes, avec un peu de faiblesse. La sensibilité générale paraît normale dans ses divers modes (toucher, piqûre, température). Les saveurs et les odeurs sont exactement appréciées; il entend bien; il distingue nettement les objets, et lit facilement.
Traitement : Bain; deux pots de tisane d'orge.
12 juin. Il a eu un vertige dans la journée; il était assis sur une chaise, il a pâli, ses bras sont retombés, il est resté un instant immobile, puis il s'est mêlé de nouveau à la conversation, n'ayant qu'une notion très-vague de ce qu'il venait d'éprouver.
Les nuits sont encore agitées par des hallucinations et des cauchemars; dans'la journée il est plus tranquille, il s'occupe et aide les infirmiers dans leur service : toutefois il se montre irritable, mécontent, supporte avec peine sa séquestration.
Lourdeur de tête et engourdissement des membres; léger tremblement des mains. Peu d'appétit.
Traitement: Pendant trois jours, on donne au repas du soir une pilule d'Anderson.
Le malade continue à s'améliorer, son sommeil n'est plus troublé que par des rêves ; dans la journée il travaille, se tient bien, mais il conserve une certaine irritabilité. Il a de temps à autre des maux de tête et des crampes dans les mollets. Il promet de devenir plus sobre et de quitter Paris pour éviter les occasions; il sort le 10 juillet.
Ce malade n'offre rien dans l'hérédité qui puisse se rattacher aune aff'ection comitiale, il boit de bonne heure
iOO DÉLIRE ALCOOLIQUE CHEZ L'HOMME.
de l'absinthe et se trouve atteint d'abord de secousses musculaires et de vertiges, puis d'attaques épileptiques. Ces faits sont aujourd'hui très-nombreux, et, en compulsant les auteurs, on trouve des accidents vertigineux ou convulsifs, que l'on avait rapportés d'une façon générale à l'alcoolisme et qui, d'après l'observation même, sont sous la dépendance de l'absinthe. Chez ce malade, malgré la disparition assez rapide des troubles hallucinatoires et du délire, il reste des maux de tête, des engourdissements, des crampes,, qui décèlent déjà un degré assez avancé d'empoisonnement, mais susceptible certainement de guérison avec la cessation des excès de boissons.
ARTICLE V
§ I. Ivresse. — La première indication à remplir auprès de l'homme ivre, c'est de provoquer le vomissement, si l'on peut supposer encore dans l'estomac des liquides spiritueux. On emploiera le tartre stibié, et encore mieux, la poudre d'ipécacuanha dont l'action sera favorisée par l'ingestion d'eau tiède ; ou bien, plus simplement, et quand il faut agir avec rapidité, la titillation du voile du palais pourra suffire à provoquer le vomissement. On conseillera ensuite le repos horizontal, la tête légèrement élevée, le corps suffisamment couvert pour éviter l'action du froid extérieur qui, s'ajoutant au refroidissement dû à l'ivresse, est souvent cause de complications. On emploiera aussi avec avantage l'ammoniaque liquide administrée soit en potion, soit en lavement. Le thé, le café, les frictions stimulantes, l'application de sinapismes, etc., sont tout autant de
TRAITEMENT. lOi
moyens qui trouvent leur application dans les cas d'affaissement, de torpeur générale plus ou moins grande.
§ II. Délire alcoolique. — Le délire alcoolique qui comprend, nous l'avons vu, les formes sub-aiguës de l'alcoolisme ou les cas de delirium tremens simple, sans fièvre et sans complication, réclame peu d'agents tirés de la matière médicale, mais bien les moyens prophylactiques capables d'empêcher les excès de se reproduire.
Comme moyens pharmaceutiques, on devra recourir à quelques purgatifs, plus rarement aux éméto-cathartiques pour remplir les indications relatives au tube digestif, et pour débarrasser les premières voies des saburres, compagnes si fréquentes des excès de boissons.
Dans quelques cas, les lavements seront nécessaires pour combattre la constipation opiniâtre de certains alcooliques. Des boissons diurétiques, délayantes, légèrement apéritives seront données avec abondance les premiers jours ; et, plus tard, on les remplacera avantageusement par des macérations ou des infusions très-légères de quassia amara, de gentiane, de colombo, de houblon, prises dans la journée et au moment du repas, pendant lequel elles pourront être mêlées au vin, en guise d'eau ordinaire. Ces tisanes amères paraissent faciliter la digestion, et nous avons vu certains buveurs les substituer, à leur grand profit, à l'eau-de-vie et aux trop copieuses rations de vin. Enfin, le café ou un peu de vin de quinquina, également après le repas et non avant, et encore moins à jeun le matin^ seront employés avantageusement et seront peut-être acceptés plus tard par les malades comme stimulant ordinaire et suffisant. Quelques ivrognes se figurent, de bonne foi, qu'ils ont besoin d'un excitant,
que leur estomac délabré est incapable, par ses seules forces, de suffire au travail de la digestion, et ils recourent aux boissons fortes pour se donner du ton et de la vigueur ; le raisonnement ne parvient pas à les convaincre, mais, comme ils se trouvent bien quelquefois de ces boissons amères, ils finissent alors par en prendre Fhabitude.
L'excuse d'entrer dans des détails, en apparence si peu importants, se trouve dans la nécessité d'insister sur tous les moyens, petits ou grands, qui s'opposent à l'ivrognerie.
Séquestration. — Mais, à côté de la question de thérapeutique qui puise les médicaments dans la matière médicale, il en est une autre très-importante, bien digne de fixer l'attention, je veux parler de la séquestration et de la durée de cette séquestration. Et d'abord, faut-il séquestrer tous les malades atteints de délire alcoolique? Posée d'une façon aussi générale, la question ne saurait être résolue. C'est justement pour la solution de ces questions éminemment pratiques qu'il est indispensable de classer, en groupes distincts, les malades affectés de délire alcoolique .
Pour le deuxième et le troisième groupe que nous avons admis (2° malades à convalescence lente et à rechutes faciles ; 3" malades prédisposés)^ il est évident que la séquestration est de nécessité absolue ; mais, en ce qui concerne les malades du premier groupe à convalescence bénigne, rapide et complète, et pour un certain nombre de malades chez lesquels le délire disparaît au bout de trois ou quatre jours, on peut se demander s'il est indispensable de les faire passer par un asile.
M. Lasègue termine son mémoire sur l'alcoolisme sub-
aigu par la phrase suivante (1) : Enfin et toujours parce qu'il n'est qu'un accident passager, l'alcoolisme sub-aigu doit être assez sûrement reconnu par le médecin pour qu'il en affirme la nature et la prochaine guérison. Le confondre avec des folies durables et qui réclament des mesures décisives^ ce serait commettre une lourde faute dont je n'ai pas besoin d'énumérer les fâcheuses conséquences. M. Motet, dans son Analyse du mémoire de M. Lasègue, formule la conclusion pratique à déduire de ce travail. On doit presque pressentir, dit-il, toute l'importance des déductions pratiques qui en doivent découler; la plus sérieuse de toutes est incontestablement celle-ci : « Il n'est pas nécessaire, dans l'immense majorité des cas^ de faire
(1) Lasègue, Arch. gén., août 1869, p. 163. — Voici la définition que donne M. Lasègue de l'alcoolisme sub-aigu.
{( J'appelle alcoolisme sub-aigu la forme apyrétique, exempte des grandes perturbations du système nerveux central, coma, fureur maniaque, etc., et des troubles de circulation locale ou générale, qui accompagnent la fièvre alcoolique aiguë ; d'une durée qui excède rarement deux septénaires et qui presque toujours est de moins d'une semaine, caractérisée par un état délirant assez particulier pour qu'à lui seul il permette d'affirmer la nature de la maladie, par un tremblement également caractéristique, par de l'insomnie et par des malaises digestifs plus ou moins accusés ; forme assez exactement définie, quoiqu'elle s'interpose entre l'acuité franche et la chronicité, pour autoriser un pronostic ; assez commune pour qu'elle réponde aux trois quarts des cas qu'il est donné d'observer» [loc. cit., p. 157).
Sous la désignation d'alcooliques sub-aigus, M. Lasègue nous paraît réunir des faits qu'il est nécessaire de séparer au point de vue pratique. D'une part, en effet, nous sommes en présence de malades guérissant en moins d'une semaine^ et, d'autre part^ de malades qui peuvent ne pas être guéris au bout de quinze jours; or, les alcooliques sub-aigus dont le délire persiste au delà de quinze jours, ont souvent des idées de persécution, des idées méiancoliqueSj etc., qui les rendent dangereux, et qui, par suite, les distinguent nécessairement des autres alcooUques. Je dois ajouter qu'il est parfois impossible, au moment de l'accès de délire alcoohque, de prévoir s'il sera suivi d'idées délirantes d'une certaine durée et que, de plus, au déclin de l'accès, celles-ci ne sont pas toujours faciles à apprécier. On s'exposerait donc à des mécomptes en ne prenant pas des mesures de précaution, ou bien en mettant ti-op hâtivement ces malades en liberté, dans les cas où leur séquestration aurait été effectuée.
104 DÉLIRE ALCOOLIQUE CHEZ L'flOMME.
admettre dans des asiles d^aliénés les individus atteints d'alcoolisme sub-aigu; leur guérison est rapide, et, pour l'obtenir, il suffit de l'isolement et du repos qu'il est possible de leur assurer autrement que par une séquestration administrativement constatée (1). » L'idée est bonne assurément, mieux vaut traiter ailleurs que dans un asile d'aliénés, un alcoolique dont le délire est de moins d'une semaine, mais la disparition des hallucinations et du délire n'est pas le retour complet à la santé ; le plus souvent, on le sait, ces malades conservent encore quelques jours un état de malaise cérébral, un sommeil agité par des rêves et des cauchemars, des troubles gastriques qui les poussent à de nouveaux excès et à une prompte rechute. De sorte qu'en réalité^ dans l'état actuel des choses, ne possédant pas de refuges ou d'hôpitaux spéciaux pour conserverie temps nécessaire à leur guérison complète cette catégorie d'alcoolisés, il est préférable, à notre avis, de les faire entrer dans les asiles, où, d'ailleurs, grâce à une observation continue, les surprises sont moins faciles, et le malade est rendu à la liberté quand il se trouve réellement en état d'en jouir, sans en abuser.
Ce que nous avons dit du second groupe de malades affectés de délire alcoolique à convalescence lente et à rechute facile , suffit pour montrer la nécessité d'une prolongation de leur séjour à l'asile, afin d'assurer leur guérison quelque temps encore après la cessation du délire et des hallucinations. Nous savons en effet que ces malades marchent vers l'alcoolisme chronique, qu'avec de nouvelles rechutes, des désordres matériels irrémé-
(!) Motet, Ann. médico-psych., juillet 1871, p. 108.
diables se produiront dans l'organisme, il faut donc, par une séquestration plus prolongée, les mettre dans les conditions les plus favorables au maintien de la santé et à la résistance aux incitations extérieures et intérieures qui les poussent à faire de nouveaux abus.
D'autre part, dans cette catégorie d'alcoolisés, se trouvent fréquemment des malades qui, par profession, sont portés à boire, tels sont les cuisiniers, les marchands de vins, certains négociants, des ouvriers ayant quitté leur pays pour augmenter leur salaire et qui dans les ateliers, entraînés par l'exemple, contractent des habitudes d'ivrognerie; pour cesmalades le salut est dans la cessation des excès de boissons, et les exhortations les plus pressantes, les conseils les mieux autorisés ne peuvent rien changer à leur triste habitude ; il faut absolument les déplacer, les enlever au milieu qui les tente et les pousse. Nous sommes parvenu, quelquefois, à obtenir ce résultat; trois fois nous avons appris des malades, quelques mois après leur départ de Paris, que le moyen nous avait réussi; mais, le plus souvent^ nous n'avons reçu aucune nouvelle, et probablement les excès ont recommencé; quelques-uns enfin, en rentrant à l'asile, nous ont prouvé combien fragile avait été leur résolution.
Quant au troisième groupe, comprenant les malades prédisposés, à rechutes fréquentes, et dont Tes accès de délire alcoolique sont suivis d'idées délirantes, longtemps persistantes, on ne peut que gagner à prolonger leur séquestration et à ne les laisser sortir qu'après la disparition complète de tout délire depuis au moins trois mois ou même davantage. Il suffit d'ailleurs de jeter les yeux sur les observations de ces malheureux alcoolisés, pour se
convaincre, chose triste à dire, que le séjour à l'asile est, pour eux, la période la moins pénible de leur existence. Mais, après la sortie de la maison de santé, pour éviter de nouvelles rechutes, et d'une manière plus générale encore, pour prévenir l'ivrognerie, il y a assurément à prendre des mesures prophylactiques qu'on ne peut plus négliger. En ce qui concerne nos trois groupes de malades atteints de délire alcoolique, il en est un, le premier, heureusement le plus nombreux, susceptible d'amélioration et de guérison, auquel il faut s'adresser et vers lequel il faut diriger tous les efforts. Car, arracher un alcoolique à sa funeste habitude, ce n'est pas seulement, on le sait, rendre la santé à un individu, mais c'est aussi le mettre en état de procréer autre chose que des imbéciles, des épileptiques, ou des fous. Le traitement prophylactique de l'alcoolisme a été l'objet constant des préoccupations des hygiénistes, et M. JoUy après avoir signalé les divers traitements pharmaceutiques ajoute : « Mais il faut bien reconnaître que, dans l'espèce, le traitement moral doit dominer tous les traitements pharmaceutiques et autres. Comme prophylaxie, il est inutile de dire que la sobriété les résume tous; la sobriété qui n'est pas l'abstinence, mais la mesure sagement appliquée aux conditions d'âge, de sexe, de constitution, de climat, et qui, il faut bien le dire, se règle bien plus encore par l'exemple que par les conseils ; par conséquent l'exemple comme principe d'éducation physique et morale, l'exemple dans l'enfance, l'exemple dans la famille, Texemple dans toutes les régions sociales ; voilà la vraie prophylaxie de l'alcoolisme ; et c'est là surtout que l'administration ou même la législation peuvent intervenir avec efficacité, au nom de l'hy-
giène et de la morale publique (1). » C'est en s'inspirant de ces mêmes pensées que l'Académie a pris une heureuse initiative dans la croisade contre l'ivrognerie, et Vavis 'populaire sur les dangers qu'entraîne l'abus des boissons alcooliques, émané de la plume si compétente de M. Bergeron, a été le point de départ des premiers efforts tentés dans cette direction (2). Deux sociétés de tempérance sont déjà fondées : l'une après avoir eu pour unique objet de combattre Tabus du tabac, a élargi son cadre et est devenue ï Association française contre Tahus du tabac et des boissons alcooliques^ l'autre est V Association française contre T abus des boissons alcooliques (3). Qu'il me soit permis de reproduire quatre paragraphes des statuts de cette dernière société, oii sont énumérées les principales mesures dont elle veut chercher la réalisation. Elle se propose :
c. De favoriser, particulièrement au moyen de sociétés coopératives de consommation, le remplacement des liqueurs alcooliques par des boissons salubres, telles que les vins naturels, le cidre, le café, le thé, la bière;
d. De provoquer la fondation de cercles de travailleurs où les membres trouveraient d'honnêtes et utiles distractions, et d'où seraient exclues les boissons spiritueuses ;
/. De chercher à obtenir, tout en ménageant les intérêts du commerce et de l'industrie, l'augmentation de l'impôt sur les boissons alcooliques et, autant que possible, le dégrèvement des autres boissons ;
(1) P, Jolly, Études hygiéniques et médicales sur l'alcool et ses composés. Bull, de l'Acad. de méd., 1865, 1866, t. XXXI, p. 490.
(2) Bergeron, Avis sur les dangers qu'entraîne l'abus des boissons alcooliques. {Bull, de l'Acad. de méd.,2h juillet 1871, t. XXXI, p. 528.)
(3) A. Foville, Moyens pratiques de combattre l'ivrogneiie. Paris, 1872.
g. De réclamer de nouvelles mesures préventives contre l'ivrognerie, notamment la diminution du nombre des cabarets et une réglementation sévère de tous les débits de boissons.
Mais, en outre de ces moyens qui s'adressent surtout au péril immédiat, il faut poursuivre l'œuvre de régénération et de moralisation, sans laquelle, tous les autres efforts donneraient des résultats insuffisants, et avec M. Chauffard nous dirons : «Ces générations, il faut les instruire et surtout les moraliser. Sachons-le bien, l'instruction seule demeurera impuissante. On aura beau apprendre à nos populations les funestes effets de l'alcoolisme, que, du reste, elles n'ignorent pas, elles ne se laisseront pas moins entraîner à la satisfaction de ces grossières jouissances. Jamais le sentiment de leur intérêt n'a retenu les masses humaines. Pour arrêter les hommes en face de leurs passions, il faut les pénétrer d'idées morales, d'idées de devoir et de dévouement, d'abnégation et de sacrifice (1). »
(1) Chauffard, Bulkt. de l'Acad. de méd., t. XXXVI. Séance du 24 janvier 1870.