ALCOOLISME AIGU
L'alcoolisme aigu a pour principale manifestation l'ivresse. C'est un état bien connu, qui offre de nombreuses variétés résultant de la qualité et de la quantité des boissons ingérées, de Tâge, du sexe, des dispositions particulières des individus, des climats, des saisons, des races, des conditions sociales, etc. Il serait intéressant de faire connaître ces variétés, de montrer les différences que présente l'ivresse chez: les divers peuples; mais, forcé de nous arrêter à un type commun plus ou moins artificiel, nous laisserons de côté cette étude.
Au bien-être général que détermine tout d'abord une faible quantité de liqueur spiritueuse, succède, sous l'influence d'une ingestion plus abondante, une excitation plus générale : la force musculaire s'accroît, les yeux brillent, la figure est resplendissante, animée, une gaieté plus que naturelle éclate, les soucis sont bannis, les idées pressées et abondantes ; l'esprit est vif, mordant, lé courage intrépide ; la sensibilité s'exalte, la température s'élève, puis survient une sensation de vertige agréable, la vue s'obscurcit légèrement, les oreilles bourdonnent, la démarche devient incertaine ou vacillante. A l'excitation simple succède ainsi peu à peu l'excitation désordonnée : les traits du* visage se font remarquer par une grande mobilité, l'expression est changeante, la parole embarrassée ; un bavardage inepte, des discours sans liaison font suite à l'inspiration de l'esprit stiraujé; la joie est extravagante.
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Chacun découvre avec candeur et sincérité ses mœurs et
son caractère, d'où l'adage, in vino veritas : l'homme colère s'emporte, parfois même il frappe ; l'homme passionné soupire, embrasse; le sot se met à rire et fatigue de ses présents ceux qui n'en veulent pas; l'homme triste verse des larmes^ parle de la religion et de la mort. Pourtant la conception délirante n'est pas toujours en rapport avec l'état moral de l'io'* dividu : des hommes timides deviennent hardis, querelleurs^ et inversement. Les jugements perdent leur justesse, ils sont hasardés, incomplets, incohérents ;* les idées affluent, elles sont désordonnées, c'est un véritable délire. En môme temps les mouvements perdent leur précision, ils sont brusques^ désordonnés ; les yeux sont hagards, la démarche est incertaine, saccadée, difficile, titubante. L'ouïe, la vue offrent, avec de Tobtusion, des illusions nombreuses ; la sensil^ilité générale et la sensibilité spéciale sont perverties*
Une dernière période s'accuse par une dépression plus ou moins complète : les traits s'altèrent, le visage pâlit, la phy^ sionomie perd toute expression, la sensibilité s'émousse^ les idées, de moins en moins nombreuses, > disparaissent peu à peu, Tintelligence s'anéantit, le mouvement devient impossible, les sphincters se relâchent, la température s'abaisse et l'individu tombe dans un sommeil comateux, privé de tout sentiment, jréduit en quelque sorte à la vie végétative. Excitation, perversion et anéantissement, telles sont les phases successives que présentent \eê fonctions nerveuses dans Talcoolisme aigu.
Ces désordres ne sont pas uniques : ils sont accompagnés de troubles divers du côté des pi*inoipaux appareils, car l'alcool se répand partout* Au bout d'un certain temps la soif est vive^ la sahve épaisse, la bouche pâteuse; une sensation de malaise^ de gène existe à l'épiga&tre^ il survient des nausées ôt quelquefois des vomissements « Les mouvements de la respiration, d'abord accélérés, sont ensuite pervertis, l'acide carbonique est exhalé en moindre quantité, puis Butvient une sensation de gène, de constriction thoracique avec
dyspnée; la respiration se ralentit, s'embarrasse, devient profonde, stertoreuse, les bronches se remplissent de mucosités ; il se produit un véritable état d'asphyxie. En même temps les battements du cœur se précipitent, les veines jugulaires se gonflent^ le cœur et les artères du cou battent avec énergie é
L'expérience a prouvé qu'à la suite d'une injection d'alcool dans les veines, la jcolonne mercurielle de l'hémodynamomètre monte d'abord pour redescendre ensuite; de telle sorte qu'une excitation plus ou moins marquée est ici encore sui*vie d'une dépression plus ou moins considérable. Aussi la sécrétion urinaire, d'abord accrue par la quantité de boissons ingérées et par l'action propre de l'alcool sur les reins, est. plus tard affaiblie ou anéantie,; la quantité d'urée excrétée est diminuée , et les urines sont quelquefois albumi^ neuses. Les fonctions génératrices ne se comportent pas autrement : si, à son début, l'intoxication alcoolique invite l'homme au plaisir de l'amour^ plus tard elle le rend impuissant.
Telle est l'ivresse alcoolique ordinaire ; mais à côté dé cette forme d'intoxication progressive^ on observe quelquefois deu9 autres formes dites l'une convulsive, l'autre apoplectique*
La forme convulsive^ qu'il faut sans doute attribuer à la mauvaise qualité des boissons, a été décrite par Percy ; elle se distingue par des convulsions cloniques et une excitation maniaque* Lorsqu'elle se manifeste^ les yeux deviennent brillants, hagards; les muscles sont agités de secousses ôonvulsives^ de mouvements désordonnés; puis' survient un délire furieux, le malheureux malade est difficilement maintenu par les personnes qui l'entourent, il grince des dents, crache à la figure des assistants, essaie de mordre^ imprime ses ongles partout^ se déchire lui-même si ses mains sont libres, gratte la terre s'il peut s'échapper, et pousse des hurlements épouvantables; c'est, en un mot, une sorte d'enragé. De cette forme je rapprocherai l'ivresse convulsive produite par l'absinthe. Celle-ci s'accuse par de3
rigidités tétaniques, par des convulsions cloniques désordonnées qui revêtent les caractères du désordre du mouvement dans rhystérie plutôt que dans Tépilepsie. Le malade se tord, se camponne, cherche à se débarrasser du poids qui Toppresse, sort la langue de la bouche ; puis, il est pris de convulsions cloniques mais sans présenter les phases de l'attaque véritablement épileptique ainsi que la vu M. Magnan chez les animaux. C'est du moins ce qu'il m'a été donné d'observer dans cinq faits dont trois se rapportent à des employés, ou à des élèves de pharmacie.
La forme apoplectique de l'ivresse se caractérise par l'état comateux dans lequel le malade tombe rapidement : le corps devient froid et insensible, la respiration slertoreuse, l'œil vitreux et atone, le pouls est peu marqué, l'intelligence et le mouvement font défaut^ de telle sorte que, sans l'odeur alcoolique exhalée par le malade, on pourrait croire à une hémorrhagie étendue de l'encéphale.
Inutile de dire que ces manifestations diverses peuvent avoir les conséquences les plus fâcheuses. Si l'ivresse cesse le plus souyent à la suite d'un sommeil profond et d'une transpiration plus ou moins abondante, il n'est pas moins vrai qu'elle peut entraîner à sa suite des désordres matériels sérieux, tels qu'une hénaorrhagie méningée, des phlegmasies diverses, et, dans certains cas, se terminer par la mort. Résultat' de l'anéantissement des fonctions importantes de l'innervation, la mort survenant pendant l'ivresse est précédée de phénomènes asphyxiques et d'abaissement de la température, d'où l'explication de sa plus g^rànde fréquence dans les climats du nord et dans les saisons froides. Toutefois il faut noter qu'une trop grande chaleur peut être fort préjudiciable à l'individu intoxiqué par l'alcool et que la mort, dans ce cas, est plutôt le fait de l'arrêt du cœur que de l'abaissement de la température.