ALCOOLISME CHRONIQUE
L'alcoolisme chronique est la forme d'intoxication qu'il importe le plus de connaître, c'est celle qui fait les plus nom-
breuses victimes et qui porte les atteintes les plus graves à la famille et à la société. Non-seulement ce mal frappe l'individu qui abuse des boissons spiritueuses, mais il a encore une influence sur sa progéniture, il atteint jusqu'à sa descendance où il se révèle par des désordres spéciaux. De là deux sortes d'alco(^lismje: alcoolisme acquis et alcoolisme héréditaire.
Alcoolisme acquis.
L'alcoolisme acquis est l'état morbide que contracte tout individu qui s'adonne à l'usage immodéré des boissons fermentées ou distillées. Cet état comprend un ensemble de désordres fonctionnels et matériels qui intéressent les principaux appareils de l'organisme et en particulier celui de l'innervation. Ces désordres, comme ceux de l'intoxication aiguë par l'alcool, offrent de nombreuses variétés également dépendantes de la quantité et de la qualité de la boisson ingérée, et aussi des conditions d'âge, de sexe, de race, etc ; de telle sorte que là encore nous nous trouvons dans la nécessité, pour donner une idée succincte de l'intoxication chronique par l'alcool, de prendre un type artificiel. Ce type ne sera pas celui que pourraient fournir les recherches expérimentales et l'observation sur les animaux, car il risquerait d'être fort imparfp.it, et peut-être faux, ce ne sera pas non plus le type que l'on peut rencontrer chez l'homme ailleurs que dans notre pays,en Norwége,en Suède ou en Russie par exemple, mais bien celui que nous avons le plus observé parce qu'il se présente chaque jour à nos yeux depuis que nous sommes attaché au service des hôpitaux de Paris, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans.
Dans le principe, les boissons alcooliques ne déterminent d'autres troubles qu'un léger degré d'excitation et d'insomnie ; ce n'est que peu à peu et au bout d'un certain temps que surviennent les symptômes révélateurs d'une intoxication réelle. Plusieurs jeunes filles, observées à l'hôpital de Lourcine ou ailleurs, nous ont accusé des désordres nerveux multiples et en particulier des f ourmiUeaaaeûte des
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extrémités^ des crampes, des cauchemars, un- léger degré d'analgésie symétrique et du tremblement des membres six ou huit mois après le début d'excès de liqueurs diverses parmi lesquelles entrait l'absinthe. La période de temps né* çessaire à une modification du système nerveux par les liqueurs spiritueuses chez l'homme qui boit sans s'enivrer est ainsi relativement courte, et abstraction faite des troubles locaux produits pat les boissons alcooliques sur le tube digestif, c'est le système nerveux qui subit les premières atteintes de l'intoxication chronique ; c'est lui qui en est le principal support. Les importantes fonctions dévolues à ce système^ sensibilité, intelUgence^ motilité, sont si* multanément ou successivement altérées.
Les désordres de la sensibilité tiennent l'un des premiers rangs dans l'ordre d'apparition des manifestations de l'intoxication chronique par l'alcool ; ils sont des plus caractéristiques et varient dans leurs modes selon que la sensibilité est pervertie^ exagérée ou diminuée.
Vers le soir^ ou plutôt quelques instants après le coucher, sitôt que se fait sentir la chaleur du lit, le malheureux bu* veur commence à éprouver, principalement aux extrémités inférieures et surtout au niveau des articulations, du malaise^ des engourdissements, des picotements, des tiraillements, des élancements' douloureux j des sensations bizarres, telles quô celles d'un animal remuant sous la peau^ et en général,il n'est débarrassé de ces phénomènes que longtemps après s'être couché et après avoir sorti ses membres du lit et les avoir mis au froid- Toutefois la chaleur du lit n'est pas toujours nécessaire pour éveiller ces troubles, et on a vu la formicâtion se montrer sous l'influence d'un refroidissemetit. Ces sensations singuUères^véritables hallucinations de la sensibilité générale, sont bientôt accompagnées ou suivies d'autres désordres) rhypéralgésie et l'analgésie.
L'hypéralgésie est un symptôme qui s'observe au début et même dans une période avancée de l'alcodlisimé j elle est spontanée ou provoquée. L'hypéralgésie spontanée à pour
siège ordinaire les extrémités des membres inférieurs ; on l'observe encore à l'abdomen, aux régions du dos et des reins, principalement au niveau des points d'émergence des nerfs. C'est tout d'abord un état vague d'inquiétude douloureuse et erratique qui se traduit par des sensations de brûlure, de tension, et enfin par des élancements douloureux qui peuvent aller jusqu'à faire jeter des cris au patient. L'hypéralgésie provoquée s'observe spécialement aux extrémités, qu'il suffit de pincer légèrement ou de toucher pour déterminer des sensations extrêmement pénibles.
L'analgésie est un phénomène plus commun peut-être que l!hypéralgésie, elle est presque toujours limitée à la peau et se traduit par la diminution et quelquefois par l'abolition de la sensibilité à la douleur. Les sensations de température continuent d'être perçues, mais en général elles sont moins vives que dans l'état normal. Le chatouillement de la plante des pieds ne détermine que rarement dos phénomènes réflexes ; par contre, le sens du tact conserve à peu près toute son intégrité.
Telles sont les plus importantes modifications imprimées aux facultés sensitives par les excès alcooliques. Ainsi les désordres qui affectent la sensibilité générale ont pour caractères spéciaux d'être éveillées par les changements de température et en particulier par la chaleur du lit, d'être symétriques, de siéger aux extrémités des membres pour de là s'étendre peu à pevi vers le tronc. Limités d'abord aux pieds et aux mains ces désordres gagnent peu à peu les malléoles et les poignets, puis la partie moyenne de U jambe et de l'avant-^bras, enfin les genoux et les coudes^ de telle sorte qu'ils forment successivement aux membres inférieurs le soulier^ la bottine de demoiselle et la botte de gendarme. Dans quelques cas.rares^la sensibilité est modifiée sur tout le corps, Thypéralgésie et l'analgésie sont générales> comme j'ai pu lô noter plusieurs fois ; jamais pourtant je n'ai observé^ dans ces conditions, Thémi^-anesthésie signalée par quelques auteurs f aussi je suis tenté de
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croire que cette fonne de paralysie du sentiment n'a pas une origine alcoolique ou* qu'elle est l'effet d'une lésion matérielle de l'encéphale.
Des phénomènes analogues se passent du côté, des organes des sens. Les fonctions de ces organes sont en effet perverties et ensuite affaiblies. Des scintillations, des mouches, des objets à contours indécis, d'abord lumineux (chromatopsie) et surtout rouges ou jaunes, plus tard noirs et opaques, apparaissent devant les yeux à des intervalles irréguliers plus ou moins éloignés ; la vision devient trouble, les objets tremblent sous les yeux, la lecture ne peut être longtemps supportée, la vue s'affaiblit et devient moins sensible à l'action de la lumière. Les modifications de l'ouïe consistent en des bourdonnements et en une faiblesse plus ou moins grande de l'audition. Le goût et l'odorat subissent pou de changements, néanmoins il existe parfois une diminution de la sensibilité des muqueuses linguale et pituitaire. A ces désordres s'ajoutent des vertiges et un certain degré de titubation, principalement le matin au moment du lever et quelquefois même dans le jour, assez souvent aussi une sensation pénible de dyspnée, de gène sternale semblable à celle que produirait un poids comprimant le thorax, ou même une sorte de constriction laryngée qui s'oppose à l'entrée de l'air dans les voies respiratoires^
La sensibilité morale, comme la sensibilité physique, est souvent exagérée ou pervertie. Le malheureux buveur^ d'abord plus impressionnable, parfois même plus affectueux, devient impatient, emporté, querelleur, inquiet, triste, et souvent il tombe dans le désespoir- D'ailleurs il est excité, nonseulement par l'action de l'alcool, mais encore par l'insomnie qui en est la conséquence. L'insomnie, en effet, est un symptôme des plus constants de l'alcoolisme. Le sommeil est difficile, peu prolongé, souvent pénible, et presque toujours troublé par des rêvasseries et des songes effrayants.
Le rêve a, dans l'espèce, un cachet assez particulier qui ne se rencontre que dans quelques autres intoxications, comme
l'intoxication chronique par l'opium ; il n'est pas* seulement triste, mais étrange et surtout terrifiant. Interrogé sur le caractère de ses rêves, le buveur hésite en général à répondre; puis il finit par avouer qu'il a des cauchemars, qu'il tombe dans des précipices, qu'il voit des choses étranges; des morts, des fantômes, des monstres plus ou moins effrayants ; ou bien, ce qui n'est pas moins commun, son rêve porte sur des êtres vivants, le plus souvent sur des animaux et ppesque toujours sur des animaux dangereux, ceux-là même qui antérieurement ont laissé la plus vive impression dans son esprit. Ce sont, par exemple, des chiens, des chats, des serpents, des lions, etc., suivant les conditions spéciales dans lesquelles l'individu s'est trouvé par rapport à ces animaux. D'autres fois,c'est l'homme qui est mis en jeu; mais le caractère du rêve ne change pas pour cela, carie plus souvent c'est un homme qui effraie, un gendarme, un sergent de ville, ou qui terrifie parce qu'iFest armé de fusils,de sabres ou de poignards.
Les désordres des facultés mentales, diversement troublées, présentent une marche assez semblable à celle des désordres sensoriels, car, simplement perverties dans le principe, ces facultés peuvent être dans la suite plus ou moins complètement abolies. Inutile de dire qu'en pareil cas les nuances doivent être indéfinies^ et qu'il existe de nombreuses variétés de formes entre l'altération du caractère à peine remarquée par l'entourage du malade et les états pathologiques désignés sous les noms de manie, lypémanie et démence.
Les désordres intellectuels se révèlent tout d'abord par de la lenteur dans les conceptions et dans l'expression des idées : le malheureux buveur ne peut soutenir longtemps son attention, ni avoir une conversation un peu longue sans en perdre le fil ; aussi le plus souvent se contente-t-il de répondre par monosyllabes ; il se plaint de manquer de verve et d'entrain. Puis, il est en proie à des illusions, à des iiallucinations exceptionnellement de nature gaie, éveillant presque toujours des craintes de toute espèce et pouvant déterminer des impressions morales dont la plus légère serait l'étonné-
ment, la plus forte une terreur profonde (Marcel). Un autre caractère 4e ces désordres, sur lequel insiste avec raison le professeur Lasègue, c'est leur mobilité. Hommes, choses, animaux, tout ce qui fait l'objet d^s hallucinations se meut et se déplace ; de là la rapidité 4es idées et des actes de Talcoolique qui, d'ailleurs eflà^ayé, anxieux, inquiet, suppliant ou agressif, intervient toujours de la manière la plus active*
Lès hallucinations varient à l'infini^ mais elles reflètent souvent l'objet soit des occupations journalières , soit des préoccupations dominantes anciennes ou récentes, avec une préférence toute particulière pour ce qui est désagréable, pénible et terrifiant. Ainsi une laveuse, observée p^u: nous à l'Hôtel-Dieu, quitta précipitamment la salle pour échapper au torrent qui menaçait de l'inonder • Une autre femme, qui avait habité l'Algérie, était tourmentée par la vue des grands animaux de cette contrée. Un forgeron signalait l'existence du feu à l'angle de son lit. Le malheureux alcoolique se croit fréquemment poursuivi ; tantôt il redoute des hommes' armés de couteaux, tantôt il entend des cris de mort qu'on profère contre lui, ou bien une foule de gens l'insultent, tiennent des propos injurieux sur son honneur et sa moralité ; d'autres fois, il se sauve par la fenêtre pour échapper aux poursuites du diable qui veut s'emparer de lui, ou, comme je l'ai vu, il s'empresse de monter dans un v^agon de chemin de fer et arrive à Paris afin d* éviter des gendarmes qui veulent l'arrêter. Tout, pour le pauvre malade, est un motif de crainte, et constamment il est sous le coup de la fatale idée que ses jours sont m danger. Les sens de la vue et de l'ouïe sont le point de départ habituel de ces aberrations ; les autres appareils sensoriaux n'en sont pas exempts : on a vu des malades boire de l'eau pour du trois-six, accuser desodeurs qui ji' existaient pas ou qui étaient tout autres quç celles qui frappaient leur sens.
Tout d'abord, la riuit est le m^oment où se montrent ces accidents .; plus tard, ils surviennent lorsque la veille va succéder au sommeil ou inversement, et enfin dans le jour à l'état de veille. Leur effet est de jeter l'esprit dans une anxiété
profonde, d'exercer une action dépressive, et, partant, les idées quils engendrent révèlent les mêmes caractères de tristesse et de fatalité. Ces caractères étant encore ceux des conceptions délirantes indépendantes des hallucinations, on conçoit qu'il en résulte les conséquences les plus fâcheuses dont une des plus funestes est celle qui porte le malheureux ivrogne à se suicider. ,
Inutile de chercher à démontrer que l'abus des liqueurs alcooliques apporte un lourd contingent à la statistique du suicide ; c'est un fait avéré aujourd'hui, tant en Angleterre qu'en Mlemagne, en Russie et en France ; pour s'en convadncre, il suffit de consulter les auteurs qui se sont occupés de ce genre de mort. Disons que deux modes de suicide sont plus spécialement suivis : la pendaison pour l'homme, la submersion pour la femme..
Les hallucinations, suivant leur intensité, la disposition du sujet et sans doute aussi la nature de la boisson ingérée, donnent lieu à des réactions différentes capables de changer la physionomie de l'individu; de là les formes maniaque, lypémaniaque, slupide de la folie alcoolique. Cette dernière forme, qui fréquemment fait suite aux deux premières, peut être primitive : peu à peu les facultés intellectuelles se dégradent au point qu'une réponse précise devient impossible, et le malade tombe ainsi progressivement dans cet état particulier auquel T expression populaire d'abrutissement convient mieux que toutes les dénominations scientifiques. Les idées sont difficiles, les conceptions lentes ; la conversation est incertaine et souvent monosyllabique; puis l'énergie disparaît, les idées manquent de sens et de précision, la con-naissance se perd, les matières fécales ne sont plus retenues, des pleurs et des rires ont lieu sans motif ; c'est une véritable torpeur intellectuelle, un état en tout semblable à la démence sénile et qui est bientôt suivi de la mort.
Les désordres de la motilité ne sont pas moins fréquents que ceux de l'intelligence qu'ils accompagnent et souvent même qu'ils précèdent. Le tremblement du buveur se mani-
feste d'abord le matin, au moment du lever, puis dans le cours de la journée, à la suite d'un excès, plus rarement d'une façon continue. Des mains, où il se limite dans le principe, ce phénomène gagne peu à peu les bras, puis on Tobserve aux pieds, aux jambes et aux lèvres ; quelquefois les muscles de la tête et de la langue eu sont affectés. H consiste en petites secousses convulsives, saccadées et symétriques, d'autant plus marquées que le malade fait plus d'efforts pour donner de la précision à ses mouvements. De là résultent la perte de la régularité et de la sûreté des mouvements des membres supérieurs, la lilubation, l'oscillation pendant la station, la difficulté delà marche, si les membres inférieurs sont atteints; l'embarras, l'hésitation de la parole, une sorte de bégaiement intermittent, enfin une diminution générale des forces et de la contraction musculaire.
A côté du tremblement, il faut encore noter des soubresauts des tendons, des tiraillements spasmodiques, des raideurs, des crampes plus ou moins douloureuses, tous phénomènes généralement concomitants des troubles de la sensibilité générale. La nuit est le moment le plus favorable à la manifestation de ces phénomènes; les muscles des mollets et les fléchisseurs des pieds sont leur siège de prédilection. Cette perversion fonctionnelle est, dans quelques cas, suivie d'une abolition plus ou moins complète et générale du mouvement. Celle-ci débute par une faiblesse de contraction des muscles des extrémités des membres, et en particulier des membres extenseurs, pour gagner ensuite les muscles qui se rapprochent du tronc, en sorte que la paralysie, comme l'analgésie, se fait remarquer par la symétrie et par une marche concentrique. La forme la plus ordinaire de cette paralysie est ime paraplégie douloureuse beaucoup plus commune chez la femme que chez l'homme, ainsi qu il résulte des observations de Wilks en Angleterre, de celles de Léudet et des miennes en France.
Les désordres vaso-moteurs ou trophiques engendrés par l'alcoolisme ont été étudiés jusqu'ici d'une façon tout à fait
insuffisante; ils sont de plusieurs ordres et très- variables dans leurs manifestations. Je ne parlerai pas des sueurs, qui constituent un symptôme commun chez Talcoolique et qui sont un effet habituel de l'excitation du système nerveux et de l'in- "somnie; mais je signalerai un œdème nerveux communaux extrémités et particulièrement à la face dorsale des pieds chez les malheureux que tourmentent les sensations de fourmillement et de picotement des extrémités. A côté de cet œdème, qui est ordinairement assez ferme et peu coloré,, je placerai des éruptions diverses comme le purpura, l'urticaire, un érylhème semblable à celui de la pellagre et dont le siège est la face dorsale des mains . Ces désordres sont encore plus accusés dans quelques cas où il m'est arrivé de constater le fendillement et l'émiettement des ongles avec ou sans sclérodermie, des ulcères perforants et jusqu'à la gangrène du dos des pieds. Chez une femme atteinte de paraplégie douloureuse alcoolique, cette gangrène avait les caractères généraux de toutes les manifestations de même ordre, car elle occupait les extrémités en même temps qu'elle se faisait remarquer par une symétrie parfaite.
Telle est la description abrégée des désordres nerveux engendrés par l'abus des hqueurs spiritueuses. Ces accidents sont rarement isolés et indépendants les uns des autres ; le plus souvent ils se succèdent, se combinent ou s'associent; quelquefois enfin ils prennent tout à coup une intensité et une acuité dangereuse, mais le délire et le tremblement sont les phénomènes qui prédominent, d'où la dénomination de delirium tremens donnée à ces crises.
L'accès de délire tremblant survient le plus souvent dans les grandes chaleurs de l'été à l'occasion d'un excès, d'un refroidissement, d'un traumatisme, d'un dérangement quelconque dans la santé ; il est toujours précédé ou accompagné de rêves, de troubles des voies digestives, de dégoût des aliments, de malaise et de fièvre. Il éclate vers le soir ou dans la nuit et se manifeste sous des formes multiples qui varient depuis le délire presque calme jusqu'au délire le plus furieux,
SI
car, si parfois le tremblement est le symptôme principal, il - faut dire qu'en général le délire domine la scène. ; Tremblement des lèvres et des membres, agitation, loqua- •crfé," sourire grimaçant du visage, égarement des traits, telle est tout d'abord la physionomie habituelle du malade. Plu's tard cette physionomie change avec la nature du délire. Rarement celui-ci se traduit par de la gaieté et de l'expansion, et si l'on rencontre parfois des malades qui ont de rà-propos et des réparties heureuses, c'est l'exception ; le plus souvent la tristesse, la crainte et la frayeur sont les sentiments qui dominent . La parole est embarrassée, brève, saccadée; le sommeil est nul, la peau couverte de sueur. Agité par des hallucinations diverses presque toujours terrifiantes, le malheureux patient cherche à se lever de son lit, à se jeter par les fenêtres pour éviter les fantômes qu'il aperçoit, ou bien il injurie, cherche à briser ce qui lui tombe sous la main, vocifère, crache, devient furieux au point, dans certains cas, de ressembler à un hydrophobe. Dans ces conditions il n'y a plus ni paix ni trêve, aucune partie du corps n'est exempte d'agitation ; le système nerveux ne tarde pas à s'épuiser, et la mort est la conséquence de cet épuisement.
La plupart des autres fonctions sont dans l'alcoolisme chronique en même temps que le système cérébro- spinal plus ou moins profondément altérées, et en particulier celles qui servent à l'absorption et à l'élimination des liquides alcooli» ques. L'estomac subit les premières atteintes : le buveur ne tarde pas à être affecté d'une dyspepsie qui se traduit par la diminution et l'irrégularité de l'appétit, des sensations diverses et surtout par une pituite particulière {vomitus matutinus). Une sensation pénible de nausée est le phénomène précurseur du vomissement qui s'effectue tantôt sans efforts et en quelque sorte par régurgitation, tantôt à la suite d'uhe toux fatigante et de violents serrements dégorge. La matière vomie ne dépasse guère un ou deux verres, c'est un liquide blanc, filant, visqueux, presque transparent et quel-
quefois jaunâtre ou verdàtre et coloré par une plus ou moins grande quantité de bile.
Destiné à recevoir le sang qui vient de Testomac et des intestins, le foie a sa fonction fréquemment troublée chez les alcooliques, mais il est surtout le siège de lésions matérielles dont il sera question plus loin. Organes d'éliminaôon pour les substances volatiles, lés poumons ont aussi leurs fonctions plus ou moins altérées chez les personnes qui font des excès de liqueurs spiritueùses ; leurs vaisseaux sont toujours plus ou moins congeslionnés, et si l'échange des gaz n'est pas gêné, il faut au moins reconnaître que rhématose est modifiée en ce sens qu'il existe une diminution notable dans la quantité d'acide carbonique exhalé. L'irritation incessante du parenchyme du poumon est d'ailleurs l'occasion assez fréquente de lésions matérielles de cet organe et en particulier de la tuberculose.
Le cœur, cet organe si profondément subordonné à l'action du système nerveux, est également lésé. Ses battements sont modifiés dans leur fréquence et parfois aussi dans leur rhythme, du moins dans les premiers temps ; plus tard, par suite des lésions matérielles que subit la fibre musculaire, le cœur se dilate et la circulation est troublée d'une façon permanente. D'un autre côté, la fonction urinaire est modifiée, en ce sens que la quantité d'urée excrétée dans les vingt-quatre heures est moindre chez le buveur que dans les conditions normales . Rapproché de la diminution de l'exhalation de Facide carbonique, ce fait nous indique un ralentissement dans l'oxydation des tissus et nous permet de comprendre le mode de formation de Tune des lésions les plus communes de lalcoolisme, la stéatos» des éléments anatomiques.
La fonction génératrice est elle-même plus ou moins profondément modifiée chez le buveur ; si les libations momentanées excitent les désirs amoureux dans les deux sexes, les excès prolongés diminuent les appétits vénériens et finissent par produire rimpuissance chez l'homme»
Telle est la série des troubles fonctionnels observés chez le malheureux alcoolique. Quelques mots maintenant sur sa physionomie : celle-ci est, comme les symptômes que nous venons d'analyser, tout à fait spéciale et tellement caractéristique, dans la plupart des cas, qu'elle suffit à un œil exercé pour reconnaître les habitudes les plus secrètes. L'expression du visage est toujours plus ou moins profondément modifiée, elle est quelquefois animée^ le plus souvent triste, il semble qu'un voile sombre recouvre la figure ; le regard est étrange, hébété, rarement vif, presque toujours inquiet, d'abord assez mobile, ensuite plutôt fixe. Mais c'est surtout lorsqu'il parle que le buveur se trahit : à ce moment, en effet, l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, les zygomatiques et même Torbiculairô des lèvres sont agités d'un tremblement total ou simplement fibrillaire qui gagne rarement les autres muscles de la face. Celle-ci se congestionne du reste sous l'influence de la moindre t^motion et du plus petit effort de la pensée, et la répétition de ces congestions, chez le buveur endurci, détermine une dilatation des vaisseaux de la partie antéro-inférieure du nez et des pommettes qui donne à la physionomie un aspect particulier fort bien caractérisé par Tépithète vulgaire d'enluminée. A une période avancée de la maladie, le tégument externe se décolore, devient sec, écailleux, et parfois paraît satiné, ou bien il prend une teinte terreuse, jaune, indice de la souffrance des organes splanchniques. L'embonpoint est trèsvariable ; si, le plus ordinairement, l'alcoolique engraisse d'abord et maigrit ensuite, il n'en est pas moins vrai que souvent il. y a lieu de distinguer des alcooliques maigres et des alcooliques gras, comme il y a des vieillards maigres et des vieillards gras.
Ces deux formes de l'alcoolisme, l'une floride, chantée par les poètes, caractérisée par la rougeur de la face et l'embonpoint, l'autre torpide, qui a pour principaux symptômes la pâleur, la maigreur, la tristesse et la mélancolie, sont depuis longtemps connues. La première s'observe> en général, chez
— ailes personnes aisées dont la fonction respiratoire n'est pas trèsactive, soit à cause d'un état anatomique des poumons, comme Temphysème, soit par le fait d'une profession sédentaire. L'embonpoint qui survient dans ces conditions se distingue par une inégale répartition de la graisse ; celle-ci se rencontre parliculièrement au niveau de la paroi abdominale antérieure, où elle forme une couche qui peut atteindre une épaisseur de dix centimètres et même plus, tandis que partout ailleurs la couche cellulo-adipeuse ne dépasse guère deux ou trois centimètres. Après le tissu sous-cutané, les épiploons et le mésentère sont les parties où se déposent le plus de graisse, ils forment dans le ventre des masses qui voilent et étouffent en partie les intestins.
La seconde de ces formes appartient de préférence aux individus qui se livrent à un grand exercice musculaire et qui respirent largement. Nous ajouterons que la nature des boissons ingérées a aussi dans l'espèce une certaine influence. Quoiqu'il en soit, à une période avancée de l'alcoolisme, la maigreur est la règle, et quelquefois même elle se produit très-rapidement, ce qui est un pronostic grave.
Les lésions matérielles engendrées par les excès de liqueurs alcooliques sont nombreuses et variées, ce qui se comprend si l'on tient compte de la multiplicité des boissons ingérées et de leur prompte dissémination dans l'organisme. Néanmoins, envisagées d'une façon générale, ces lésions se groupent naturellement sous deux chefs (1). Les unes ont pour siège plus spécial les organes d'absorption et d'élimination des liqueurs spiritueuses ; elles sont le résultat de l'irritation des tiissus par la présence dans le sang d'une plus ou moins grande quantité de ces liquides ; elles touchent la trame conjonctive des organes et rentrent dans la catégorie des inflammations adhésives de Hunter. Les autres affectent indistinctement la plupart des organes ; elles sont l'eflet du ralentissement de la
(i) Voyez E. Lancereaux, Etude sur les altérations produites par l'abus des boissons alcooliques(Gazette médicale de Paris, 4863^ p. 449.)
nutrition des tissus indiqué par la diminution de l'exhalation de Tacide carbonique et deTexcrétion de l'urée; elles portent d'une façon spéciale sur Télément fonctionnel et consistent dans une modificalion de cet élément connue sous le nom de dégénérescence granulo-graisseuse.
Les premières de ces altérations s'observent dans tous les organes que traverse l'alcool, depuis reslomac où il est absorbé jusqu'aux poumons où il est en partie éliminé ; elles se retrouvent encore dans les méninges, dans toutes les membranes séreuses et dans Técorce cérébrale. Elles sont caractérisées à leur début par une injection manifeste et par Tapparition, sur le trajet et au niveau surtout de la tunique externe des petits vaisseaux, d'un tissu semblable au tissu des bourgeons charnus et qui, comme ce dernier, a la propriété de se transformer peu à peu en un véritable tissu de cicatrice.
Le foie atteint de cirrhose nous offre l'un des plus beaux exemples de ces lésions. Uniformément altéré dans toute son étendue, il est dans le principe augmenté de volume par la multiplication des éléments de sa trame conjonctive et par la congestion qui l'accompagne ; puis ces éléments, une fois définitivement organisés, se rétractent, pressent sur les acini, les font saillir et en même temps diminuent le volume de la glande qui devient le siège d'une induration caractéristique. Semblable altération se rencontre quelquefois à la surface interne de l'arachnoïde (pachyméningite) et du péritoine, où elle se manifeste par la formation de membranes organisées. On l'observe encore dans la portion corticale du cerveau, qui diminue de volume, se décolore et prend une consistance plus ferme. Le caractère de ces altérations, quel que soit leur siège, est de ne rétrocéder que dans leur première période; une fois organisé, le tissu de nouvelle formation continue de vivre, et, par le retrait dont il est le siège, il gêne de plus en plus le fonctionnement des organes parenchymateux et produit des désordres plus ou moins graves du côté des tissus membraneux .
Les altérations du second ordre consistent dans l'infiltration, par une plus ou moins grande quantité de granulations
protéiques ou graisseuses, de la plupart des éléments histologiques et en particulier des fibres musculaires, des épithéliums du foie, des reins et des cellules nerveuses,
La glande hépatique qui, cette fois encore, a le triste privilège d'être le plus souvent affectée, augmente de volume, tend à revêtir une forme cubique, reste lisse et se fait remarquer par une coloration jaune plus ou moins foncée. Les reins, également plus volumineux, ont, comme le foie, leurs cellules épithéliales tuméfiées par la présence de granulations graisseuses qui donnent à la substance corticale une teinte plus ou moins jaune. Le pancréas, les glandes salivaires, les glandes stomacales n'échappent pas à cette dégénération spéciale. La glande spermatique, ainsi que je l'ai montré autrefois (voyez l'article Alcoolisme que j'ai publié dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris 1865), y est également sujette, et de là sans doute la cause de la frigidité et de l'impuissance génératrice de l'homme alcoolisé.
La fibre musculaire est pour ainsi dire toujours atteinte par cette dégénérescence ; aussi le cœur est-il le plus souvent modifié chez l'alcoolique. Chargé de graisse à sa base, cet organe devient, au bout d'un certain temps, flasque, mou, friable, jaune bronzé pai' suite de l'infiltration granuleuse de ses fibres dont la striation se trouve efl'acée.
Les cartilages subissent le même mode d'altération : leurs cellules présentent de nombreuses gouttelettes graisseuses, parfois même ils sont calcifiés avant l'âge. Les os sont le siège d'un dépôt adipeux plus ou moins abondant et qui tient l'infiltration des cellules de la moelle par des granulations graisseuses. Cette altération, dont l'analogie avec celles qui sont le fait de l'âge est parfaite, se traduit pour les os longs par l'amincissement du tissu compacte et l'agrandissement du canal médullaire que remplit un tissu très-riche en graisse. Les os courts ont leurs vacuoles également comblées par de la graisse et, comme les os longs, ils sont friables et prédisposés aux fractures. Nous avons été plusieurs fois frappé de la facilité particulière avec laquelle se
tranchent au couteau les côtes des buveurs d'eau-de-vie qui ne sont pas arrivés à la cinquantaine. Ajoutons que semblables lésions ont été rencontrées par Klencke dans le système osseux des animaux nourris avec le produit de distilleries de pommes de terre.
Un point important sur lequel j'ai insisté autrefois et que je ne puis laisser passer sous silence, c'est la ressemblance des lésions de ce dernier groupe avec celles qu'entraîne à sa suite le progrès des années. Cette ressemblance anatomique identifie l'alcoolique au vieillard et nous montre que Valcoolisme n'esty en somme^ qu'une vieillesse anticipée. Chez le buveur, comme chez l'homme âgé, on constate, l'atrophie de l'encéphale, l'augmentation du liquide céphalo-rachidien, l'altération graisseuse des petits vaisseaux, celle des fibres musculaires du cœur et de la plupart des éléments anatomiques, la dilatation des vésicules pulmonaires, l'ossification des cartilages costaux et laryngiens, la raréfaction de la substance osseuse à laquelle se substituent des matières grasses. Ce qui est vrai dans l'ordre anatomique l'est encore dans Tordre physiologique. L'ivrogne même jeune, nous le savons, a peu de forces musculaires: il tremble, ses facultés intellectuelles et génésiques sont affaiblies, et enfin il excrète peu d'urée et d'acide carbonique. Au point de vue pathologique, la ressemblance n'est pas moindre: les maladies aiguës qui surviennent chez les alcooliques ont nonseulement les allures, mais encore la gravité de ces mêmes maladies chez le vieillard. Un exemple fera comprendre ma pensée : quun homme jeune et néanmoins sous le coup de l'intoxication chronique par T alcool contracte une pneumonie, cette affection aura comme chez le vieillard de la tendance à envahir les sommets des poumons et à suppurer ; en outre, elle sera accompagnée d'un certain degré d'agitation, de délire, d'hallucinations, de symptômes ataxiques et adynamiques, entin d'une dépression générale des forces qui sera trop souvent suivie de la mort. Ces considérations, vraies pour la pneumonie, sont apphcables à la plupart des maladies, et de
là ressort cette conséquence pTati(iue^^|Q^/^ nâjkote^aiguës de rindividu alcoolisé, comme celles dii^^éflteaw^^dââiÈ^i^ lieu à des indications spéciales et réclament deslôîns paRironers.
Alcoolisme héréditaire.
Les liqueurs alcooliques n'affectent pas seulement l'individu qui en abuse, elles atteignent encore sa descendance et l'exposent à des désordres plus ou moins graves.Ces effets éloignés de l'alcoolisme sont de plusieurs ordres : les uns, purement fonctionnels, se révèlent par une susceptibilité nerveuse excessive, une excitabilité réflexe anormale, et, à un certain âge de la vie, par un besoin impérieux de liqueurs fermentées; les autres se traduisent par des lésions matérielles qui portent plus spécialement sur le système nerveux central et dont les conséquences varient suivant la période de l'existence où elles se produisent. Nous étudierons séparément chacun de ces désordres.
Les désordres purement fonctionnels constituent le degré le plus faible de l'alcoolisme héréditaire ; ils sont fréquents, sinon constants, chez les descendants de l'individu alcoolisé.
Le système nerveux fonctionne rarement d'une façon régulière et normale, dans la race du buveur ; il présente en général, dans le jeune âge tout au moins, des troubles dont l'origine peut paraître obscure, mais qu'un œil perspicace parvient à distinguer. Depuis plusieurs années je ne manque pas d'interroger sur leurs antécédents de famille les jeunes personnes atteintes d'hystérie qui se présentent à mon observation. Presque toujours je découvre des excès alcooliques chez l'un des parents, ainsi je suis conduit à penser que ces excès peuvent contribuer à la genèse de quelques-unes des formes de l'hystérie .
Tout le monde sait qu'un certaii\ nombre d'enfants deTun et l'autre sexe sont manifestement prédisposés aux convulsions, et qu'il suffit de la moindre excita lion pour développer chez eux ces troubles fonctionnels ; or, interrogez les antécédents paternels ou maternels de ces enfants, et la plupart du temps
vous trouverez que les parents ont abusé des boissons alcooliques. Parmi les nombreux faits que je connais, je n'en citerai qu'un seul : 11 y a quatre ans, j'étais appelé en toute hâte auprès d'un jeune garçon de 7 ans qui, à la suite de son déjeuner, avait été pris de convulsions épileptiformes. Lors de mon arrivée, ce jeune garçon était immobile et tellement pâle que je le crus mort. Voyant la respiration entièrement suspendue, j'allais me retirer quand la mère m'apprit que son fils était tout à fait bien portant une demi-heure plus tôt ; je le découvris alors, puis je stimulai sa sensibilité de diverses façons, et enfin j.e me mis à pratiquer la respiration artificielle qui lui rendit ses couleurs ; mais bientôt survint un accès de convulsions générales ayant les caractères des convulsions éclamptiques, et l'enfant retomba de nouveau dans un état de mort apparente. Les convulsions reparurent, puis cessèrent et ainsi de suite pendant quatre heures, après quoices accidents cédèrent instantanément à l'injection de 13 milligrammes de chlorhydrate de morphine. Or, ce jeune enfant, quelques jours plus tard, rendait, après l'administration de la santonine, deux énormes lombrics. Aujourd'hui je soigne le père, il est depuis longtemps adonné aux liqueurs alcooliques, passion qui lui a été transmise par ses ancêtres. Né d'un père alcoolique, l'enfant dont il est question présentait une excitabilité réflexe trèsgrande, et la présence des vers dans l'intestin put suffire à développer chez lui des convulsions qui mirent ses jours en danger. Cette histoire est commune, et le jour où l'on se donnera la peine de rechercher la causa des convulsions de Tenfance, on trouvera qu'elles ont fréquemment leur origine dans les fâcheuses habitudes des parents.
A ces indications rapides des phénomènes excito-moteurs résultant de l'hérédité alcoolique, il nous faut ajouter l'indication de l'état intellectuel et des tendances morales des descendants d'ivrognes en apparence bien conformés, avant de passer à l'étude des vices de conformation qui peuvent les atteindre. Si on examine les enfants des buveurs ordinaires, des ouvriers de Paris qui usent chaque jour des liqueurs fre-
latées, par exemple, on constate que, pendant leurs premières années, ces enfants ^sont relativement gentils et aimables; ils ont une intelligence précoce, mais les espérances quHls peuvent donner sont loin de se réaliser. Chez quelques-uns, il survient des convulsions qui souvent les tuent, o\i qui cessent pour reparaître ensuite à Tépoque de la puberté sous la forme d'attaques épilep tiques. Chez d'autres, il se développe une méningite tuberculeuse qui les emporte, ou toute autre aflection le plus souvent tuberculeuse. Ceux qui ne meurent pas présentent bientôt un arrêt dans le développement de leur intelligence, de sorte que tel enfant qui apprenait d'abord assez bien et se trouvait dans les premiers de sa classe, finit par être le dernier. Enfin ceux qui conservent leurs facultés intellectuelles ont rarement un équilibre parfait; ils sont légers, changeants, distraits et souvent emportés, et .s'ils ont une aptitude spéciale pour la littérature et les œuvres d'art, ils ne sont jamais que d'assez mauvais vaudevillistes, que des artistes d'un ordre inférieur.
Mais ce qu'il y a de plus fâcheux pour le descendant du buveur, c'est Tappétence des boissons alcooliques et le besoin impérieux d'en user. L'âge dans lequel se fait sentir ce besoin est très-variable, c'est en général à l'époque des grands mouvements physiologiques qu'il se révèle, comme au moment de la puberté et quelquefois plus tard, à Toccasion d'une maladie, chez la femme, dans le cours d'une grossesse, ou à l'époque de la ménopause. Ainsi, on voit des jeunes gens qui n'attendent pas la sortie du collège pour faire usage des liqueurs fermentées ; dès ce moment, ils manifestent pour ces boissons uiie appétence spéciale qui ne peut être le fait de l'exemple puis.qu'ils sont séparés de leurs parents.
C'est à tort, selon nous, que Ton attribue à l'exemple les tendances alcooliques des enfants nés de parents buveurs, car il suftît de la moindre observation pour arriver à reconnaître que ceux qui sont éloignés de leurs père et mère n échappentpas plus à ces tendances.que ceux qui vivent au sein
de la famille. Une femrac que j'ai vue mourir à 49 ans, usée parles excès de boissons alcooliques auxquels était venue s'ajouter une tuberculose des poumons, avait quitté à douze ans sa famille et la ville où elle était née d'un père qui mourut alcoolisé à Tâge de 38 ans. Dès sa dix-huitième année, cette femme commençait à s'adonner aux liqueurs alcooliques, et à 23 ans la passion qu'elle avait pour la boisson était déjà si prononcée que son mari, dont je liens cette histoire, me racontait l'avoir trouvée plusieurs fois cachant la bouteille qui devait lui permettre de satisfaire à son pressant besoin. Dans ce fait, l'exemple n'avait certainement joué aucun rôle et, d'ailleurs, la preuve qu'il s'agit bien en pareil cas d'une tendance morbide héréditaire, c'est que ce ne sont pas les fils des individus que frappe l'ivresse qui sont pris à un moment donné du besoin déboire, mais bien ceux des buveurs atteints d'alcoolisme chronique, et qui parlant ne s'enivrent guère. Il est, à la vérité, difficile de préciser le degré de fréquence de la transmission de cette tendance ; mais s'il m'est permis de m'en rapporter aux nombreux faits que j'ai observés dans les hôpitaux de Paris, je dois dire qu'elle est une cause commune d'alcoolisme (1). Faut-il ajouter qu'avec cette tendance tantôt continue, tantôtsimplement intermittente, coexistent assez généi'alement des instincts mauvais, des penchants vicieux qui font du malheureux héritier de l'alcoolique un être paresseux,
(I) Il est à remarquer que ces faits peuvent nous donner Téchelle de la fréquence relative de l'alcoolisme en France. Effectivement nos malades au nombre de 813, se répartissent comme il suit au point de. vue du lieu de leur naissance.
Paris 480 Champagne. 35
Ile-de-France 60 Maine et Anjou 24
Normandie 79 Flandre 49
Picardie et Artois. ... 54 Savoie 27
Bretagne 44 Auvergne 49
Lorraine 53 Alsace 49
Les malades qui ne font pas partie de cette statistique sont originaires de différents départements parmi lesquels ligureat en première ligne le Jura et la Uaute-Vienne \ un grand nombre sont des étrangers, quelquesuns seulement sont des Bourguignons ou des Méridionaux.
vagabond, incapable de vivre en société? Morel, ancien médecin de Tasile de Saint-Yon, a rapporté plusieurs exemples de familles qui se sont ainsi éteintes dans la dégradation la plus complète à la suite d'excès alcooliques.
Les désordres matériels qui sont le fait de l'hérédité alcoolique consistent en des lésions inflammatoires des centres nerveux qui varient suivant l'âge de la vie où elles se produisent. Aussi, il importe de les étudier chez le fœtus, chez l'enfan t" et chez l'adulte.
Pendant la période embryonnaire, ces désordres venant à modifier les éléments appelés à constituer plus tard une des parties importantes du centre cérébro-spinal, s'opposent au développement de cette partie, et partant ils peuvent être le point de départ d'une malformation de Fencéphale et en particulier de celle qui est désignée sous le nom d'anencéphalie. Le D^ Demeaux et quelques autres observateurs ont en effet rapporté des exemples de ce genre de malformation qu'ils ont cru devoir aitiibuer aux excès alcooliques des générateurs.
Survenant chez le fœtus ou dans le jeune âge, les désordres héréditaires de l'alcoolisme se traduisent encore par des lésions qui s'opposent au complet développement des organes ; c'est ainsi qu'il convient d'envisager certaines atrophies partielles et le plus souvent unilatérales des hémisphères cérébraux désignées par Breschet sous le nom d'agénésies. Ces atrophies par arrêt de développement présentent les caractères de la sclérose; elles sont en général accompagnées d'une déformation de la tête plus ou moins marquée suivant l'état des os du crâne, d'épilepsie et d'hémiplégie avec atrophie du squelette des membres paralysés. D'autres fois, les deux hémisphères peuvent être atteints, la tête est fort peu développée, le crâne est petit, il y a microcéphalie et un développement général très-incomplet. Dans ces conditions, l'être dégénéré, produit du buveur, marche avec difficulté, il est quelquefois paraplégique, et souvent idiot ou imbécile. Appliquez-vous à remonter aux antécédents des enfants ou des adultes qui présentent ces désordres
pathologiques, et vous trouverez que, dans beaucoup de cas, les parents se sont laissés aller à des excès de boissons alcooliques et que ces boissons ont dû jouer le principal rôle dans la genèse des accidents dont sont frappés les enfants.
Mon attention attirée sur l'importance des faits de ce genre, je priai, il y a quelques années, un de mes élèves M. Martin, alors interne de M. le docteur Delasiauve, de vouloir bien observer à ce point de vue les nombreux épileptiques qui composaient le service du savant médecin de la Salpêtrière; voici les principaux résultats des recherches auxquelles s'est livré M. Martin à qui je laisse le soin de nous donner dans la suite de plus amples détails : sur quatre-vingt-trois enfants ou adolescents exaaiinés à ce point de vue, soixante fois les parents furent trouvés alcooliques, vingt-trois fois Tivrognerie ne fut pas constatée.
Dans les 60 familles auxquelles appartenaient les individus delà première série, le nombre des enfants était de 301 dont 132 jetaient morts au moment de l'observation . Sur les 169 survivants, il y avait 60 épileptiques ; 48 enfants avaient eu des convulsions dès leur jeune âge, et 64 seulement pouvaient être considérés comme bien portants. Les 23 individus de la seconde série appartenaient à 23 familles dont le nombre total des descendants était de 106, parmi lesquels 27 étaient morts. Or, sur les 79 survivants, 23 étaient épileptiques, 10 avaient eu des convulsions en bas âi^e, 46 paraissaient se biea porter. Ajoutons qu'un grand nombre de ces enfants étaient paralytiques et mal conformés.
Les excès de boissons alcooliques peuvent donc compter parmi les causes de la paralysie infantile ; mais Tépilepsie surtout nous parait résulter fiéquemment de l'ivrognerie des parents, et ce qui nous le fait croire, c'est la conformation particulière des épileptiques qui ont dans leurs familles des antécédents alcooliques. Effectivement ces individus sont ordinairement petits, quelquefois grands et minces; presque toujours incomplètement développés, ils présentent en général les attributs de Tétàt désigné sous le nom d'infan-
tilisme. Le crâne et la région supérieure de la face soiat asymétriques, et quelquefois il existe une hémiatrophie de tout le corps. La tête est petite, l'expression du visage étrange ou triste. Ces malades ont, dans leur enfance, des convulsions qui cessent plus tard ; mais vienne la puberté et surtout le moment de la suture des os du crâne qui chez eux est le plus souvent prématurée, alors se déclarent des attaques épileptiques presque toujours à la suite d'une frayeur. Ces attaques, générales et précédées d'une aura, ont non-seulement les caractères mais encore l'évolution de Tépilepsie franche i dite essentielle, en ce sens qu'elles constituent une maladie que l'on peut considérer comme incurable. Dans quelques cas, pourtant, la grande attaque n'existe pas, les malades n'accusent que des vertiges, et des étourdissements fréquents; ils ont, dans la nuit surtout, des hallucinations plus ou moins terrifiantes.
Tels sont les principaux types pathologiques que l'observation nous conduit à considérer comme autant de manifestations de l'alcoolisme héréditaire. Loin de nous la prétention d'avoir épuisé ce vaste et intéressant sujet; nous reconnaissons que ce qui précède est une simple ébauche destinée à montrer que l'alcoolisme ne disparaît pas toujours avec l'individu qui en est atteint, mais que, dans un grand nombre de cas, il se continue dans la descendance, et cela sous des formes multiples, indéfinies pour ainsi dire et qui varient depuis la simple tendance à user des liqueurs fortes jusqu'à la dégénérescence la plus complète de l'être humain. En somme, les boissons alcooliques, telles qu elles sont aujourd'hui livrées à la consommation, pervertissent les facultés les plus importantes et les plus nobles de l'homme qui en abuse ; elles troublent sa nutrition, le vieillissent avant l'âge ; bien plus, elles Tatteignent jusque dans ses descendants qu elles transforment et que trop souvent elles tuent. Voilà les effets de l'alcoolisme pour le buveur et sa famille ; quelques mots maintenant sur les conséquences de ce mal dans la société et dans l'Etat.
Certes il est difficile d'apporter dans l'exposé de ces conséquences, dont l'étude est l'un des chapitres les plus intéressants de la médecine sociale, la précision et la rigueur exigées par la science moderne ; trop souvent les observations sont vagues, incomplètement étudiées, les statistiques relèvent des faits dissemblables, quelquefois sans utilité. Néanmoins il est déjà possible de se faire une idée des désordres que peut produire l'alcoolisme dans l'état physique et moral des populations.
Le célèbre médecin suédois Magnus Huss, auquel nous sommes redevables de la première monographie importante sur l'alcoolisme chronique, écrit à propos de l'énorme extension de l'eau-de-vie en Suède : <r II est un fait irrécusable, c'est que, sous le rapport des forces physiques et de la stature, le peuple en Suède a dégénéré de ses ancêtres. 3) Diminution delà force physique, abaissement de la taille, stérilité relative et accroissement de la mortalité, tels sont dans l'ordre physique les principaux effets des liqueurs spiritueuses chez les peuples qui en abusent.
Pour démontrer que les excès de boissons alcooUques doivent être considérés comme cause de diminution de la force physique des populations, il me suffira de rappeler l'influence exercée par ces boissons sur les systèmes nerveux et musculaire du buveur. Arrivé à la période des accidents de Tintoxication chronique,, celui-ci ne peut plus disposer de la force musculaire qu'il avait antérieurement ni donner la même quantité de travail, c'est là un point important à connaître pour les chefs d'atelier. 11 serait facile de prouver par des statistiques que la somme de travail accomplie par des ouvriers adonnés aux liqueurs fortes est infiniment moindre que celle que peut produire le même nombre d'ouvriers bien nourris. En outre, au bout d'un certain laps de temps, les ouvriers intempérants deviennent paresseux et incapables de travailler ; on en voit qui, dès l'âge de 45 ou 50 ans, n'ont plus ni énergie physique ni énergie morale, et que le moindre \
exercice musculaire essouffle, fatigue et arrête.
A Paris, un grand nombre de buveurs dans ces conditions demandent leur admission dans un hospice et, pour peu qu'ils soient protégés, ils parviennent généralement à se faire admettre. Or, j'ai remarqué que, le plus souvent, ces individus n'étaient pas mariés, qu'ils étaient dénués de toute ressource et qu'ils avaient été de véritables parasites de la société. J'aurais voulu insister sur les faits de ce genre et montrer les conséquences qui peuvent en résulter au point de vue de l'économie sociale et de la richesse des nations; mais le temps ne me Ta pas permis.
La diminution de la taille est loin d'être l'eflfet exclusif des excès alcooliques; néanmoins les individus qui, pendant leur jeunesse, s'adonnent aux liqueurs fortes, se font remarquer, aussi bien que les descendants de buveurs, par la petitesse de leur stature et par un faible développement de la force musculaire. A cet égard, je ne puis mieux faire que de citer une intéressante note qui m'a été remise par le D' Rotureau : < L'arrondissement de Domfront, m'écrit notre confrère, est celui du département de l'Orne où les excès alcooliques sont les plus habituels. De tous les cantons de cet arrondissement, c'est celui de Passais qui tient le premier rang, et la commune de Mantilly se distingue par les abus alcooliques de ses habitants. La statistique du ministère de la Guerre nous apprend que le recrutement était à peu près toujours insuffisant dans le canton de Passais avant la loi sur le service obligatoire. L'usage de l'eau-de-vie et particulièrement de l'eau-de-vie de poiré est la cause non douteuse pour tous les médecins du pays de l'infériorité physique des jeunes conscrits qui commencent l'usage immodéré des liqueurs fortes dès qu'ils ont iait leur première communion, c'est-à-dire vers treize ou quatorze ans. Outre beaucoup d'autres raisons, ces médecins attribuent le défaut de développement physique et la petite taille des conscrits du canton de Passais à l'usage immodéré de l'eau-de-vie, et ils en ont eu maintes fois la preuve puisque tous ceux qui sont sobres échappent à la déchéance physique des jeunes ivrognes; ]>
Nous savons d'ailleurs que, poussé à ses extrêmes limites, l'alcoolisme crée en quelque sorte une race spéciale qui peut bien se continuer pendant un certain temps avec ses infirmités physiques et ses tendances vicieuses, mais qui heureusement manque d'éléments suffisants pour se perpétuer : exposée à toutes sortes d'accidents et de maladies, vouée à l'impuissance et à la stérihté, elle ne tarde pas à disparaître; ainsi s'éteint parfois, le plus souvent même, l'alcoolisme lorsqu'il a pénétré dans la famille. La stérilité peut encore frapper l'individu dont l'alcoolisme est acquis et par cela même l'ivrognerie est de nature à diminuer sensiblement la population d'un pays.
La cause la plus importante de la diminution de la population dans les pays adonnés aux Uqueurs fortes est une excèssive mortalité, La mort survient quelquefois pendant Tivresse, plus souvent à la suite d'un delirium tremens ou encore dans le cours d'une maladie aiguë. Effectivement, l'individu dont , les organes sont modifiés par l'usage prolongé des boissons alcooliques, supporte difficilement les maladies qui, comme la pneumonie, l'érysipèle, la variole, donnent lieu aune élévation continue de température. Le système nerveux et le cœur ne tardent pas à faiblir et le malade alcoolique succombe le plus souvent, alors qu'une personne sobre aurait pu vivre.
Mais l'alcoolisme n'est pas seulement dangereux en raison des graves compUcations qu'il détermine dans le cours ou la convalescence des maladies aiguës, il l'est encore par la large part qu'il prend dans la genèse de la maladie qui est la principale cause de mort dans notre climat, la tuberculose. Après avoir signalé la prédisposition à contracter la méningite tuberculeuse chez les enfants nés de parents alcooliques, je dois ajouter qu'un grand nombre d'individus adonnés aux liqueurs fortessuccombentàcette môme méningite, à une tuberculose pulmonaire ou péritonéale.
Les faits que j'ai observés sont tellement nombreux qulis en sont effrayants, et la preuve qu'il ne s'agit pas là d'une simple coïncidence, ce sont les caractères particuliers que
revêt la tuberculose dans les cas de ce genre, où elle se distingue principalement par la dissémination et la généralisation des granulations miliaires tout au moins dans les poumons et les membranes séreuses.
Aidé de la tuberculose, Talcoolisme est depuis longtemps Tune des principales causes de la dépopulation dans un certain nombre de régions. La réunion de ces causes, beaucoup plus que le fer et le feu, a contribué à réduire de plus en plus le nombre des indigènes de l'Amérique du Nord et de l'Amérique du Sud. C'est elle encore qui aujourd'hui amène la disparition progressive des habitants d'un grand nombre d'îles de l'Océanie, notamment ceux des îles Marquises, Sandv\rich, Taïti, etc. Mais, il suffit d'examiner ce qui se passe chez nous pour reconnaître que l'alcoolisme est une cause de dépopulation. Beaucoup de statisticiens et d'économistes s'alarment à juste titre de la décroissance de la population dans Tune des provinces les plus favorisées delà France, et chacun donne à sa façon l'explication de ce fait. Tel y voit le résultat d'un calcul, tel autre un effet de la mortalité excessive des nouveau-nés (1), Cependant, si l'on y regarde de près, on reconnaît que la Normandie, contrée où l'on distille une grande quantité d'eau-de-vie, est une de celles où l'alcoolisme exerce les plus grands ravages. Là règne le préjugé qu'il est nécessaire d'administrer du vin et des liqueurs aux jeunes* enfants pour les fortifier. Cette fâcheuse habitude de nourrir les enfants autrement qu'avec du lait, venant se joindre aux excès alcooliques si communs en normandie, est, sans aucun doute une des principales sources de la dépopulation de cette riche province.
Il importe de savoir que les peuples comme les individus ne peuvent vivre longtemps qu'à la condition d'être sobres et vertueux et que, dès l'instant où ils deviennent intempérants et vicieux, ils sont destinés à périr. La preuve en est à chaque
(1) Consultez Nolta, Recherches statistigues sur la progressioncromante de là mortalité en Normandie ^p» 804; V Union médicale y sér. 3, U V, 486S.
page de l'histoire : les Grecs et les Romains, comme aujourd'hui les peuplades océaniennes, n'étaient-ils pas, à leur période de décadence, adonnés à toutes sortes d'excès, et en particulier aux excès de boissons? La viabilité d'un peuple dépend d'un certain nombre de conditions, et quand parmi ces conditions s'introduit l'abus des boissons alcooliques , cet abus devient le pronostic d'une décadence plus ou moins prochaine.
L'accroissement du chiffre des aliénés, du nombre des suicides, des délits et des crimes, tels sont dans l'ordre moral les résultats de l'alcoolisme. Que l'on consulte les statistiques relatives au suicide en Suède ^ en Angleterre, en Amérique, etc. , on constate que cette maladie s'est accrue dans des proportions notables au fur et à mesure que s'est répandu l'usage ' des boissons alcooliques. Des recherches intéressantes du Dr Lunier nous ont appris qu'en France les cas de folie de cause alcoolique sont presque partout en raison directe de la consommation des alcools d'industrie. Effectivement, de 1831 à 1873, la consommation de l'alcool par individu s'est élevée de 1 litre 09 à 2 litres 84, et la proportion de^ cas de folie par excès de boisson, de 1838 à 1874-1876 s'est accrue, sur cent admissions dans les asiles, de 7,64 à 13,94; de môme le nombre des suicides attribués soit à des accès d'ivresse, soit à l'ivrognerie habituelle a varié de 1849 à 1876 dans la proportion de 6,69 à 13,41 , En Suède, où l'alcoolisme exerce de grands ravages, Magnus Huss prétend que si l'on voulait considérer comme suicidés tous les individus morts en état d'ivresse ou des suites de l'intoxication alcoolique, le nombre atteindrait des proportions si effrayantes, que l'on trouverait un suicide sur 30 individus décédés, de 25 à 50 ans. La proportion des délits et des crimes, au rapport du même auteur, s'est également accrue en Suède avec la consommation des liqueurs fortes. Que l'on consulte le travail si remarquable de Guerry sur la criminalité en France, les statistiques si intéressantes de M. Legoyt, et l'on y trouvera la vérification du fait avancé par le médecin sué-
dois. De même, si Ton se donne la peine de parcourir les nombreux rapports de la Société de Boston (1) sur Tétat des prisons aux Etats-Unis, on y voit que l'intempérance est signalée comme Tune des causes les plus communes du crime (2). Par conséquent, l'abus des boissons alcooliques n'est pas seulement une cause de dégénérescence physique, elle est encore une cause de dégénérescence morale de l'espèce humaine. Mais quelles sont les causes de cet abus? Que convient-il de aire pour le réprimer? Voilà sur quoi, en terminant, je demanderai la permission de dire quelques mots.
Nous savons déjà qu'il est commun de voir les fils d'i* vtrognes s'adonner à des excès de boissons ; si d'un autre côté, n prend la peine de rechercher, chez les alcooliques de nos hôpitaux, les circonstances dans lesquelles a été contractée l'habitude de l'ivrognerie on est bientôt conduit à placer au premier rang Tinfluence de l'hérédité. Effectivement, sur un chiffre de 813 faits recueillis par moi, l'hérédité paternelle ou maternelle a été constatée 174 fois. Le plus souvent, dans ces cas, j'ai pu m'assurer que l'exemple était nul ou n'avait exercé qu'un rôle accessoire, et que la tendance à faire -usage de boissons alcooliques était, contrairement à l'opinion de Magnus Huss, l'effet d'une modification organique héréditaire. L'habitude acquise, le besoin créé se transmettent par conséquent aussi bien que les qualités physiques et morales ; c'est là Un fait qui mérite d'être médité.
Après l'hérédité, les préjugés peuvent être comptés, du moins chez nous, parmi les causes les plus importantes de l'alcoolisme. J'étais appelé, il y a quelques années, à visiter un enfant de 14 mois bien constitué, mais un peu amaigri. La mère de cet enfant me fit remarquer que, depuis deux mois, il avait fréquemment des coliques, de la rougeur au visage ;
{\) Eeports of the prison discipline Sodéty (3 volumes), Boston, 4855.
(2) Nous ferons remarquer ici que Tinfluence des boissons alcooliques sur le crime serait encore Plus grande si elle ne unissait pas par amener l'extinction de la race*
qu'il était nerveux, agité la nuit, et que son agitation se manifestait surtout par des cris, des pleurs, des réveils en sursaut. Or, en interrogeant cette femme, j'appris que depuis trois ou quatre mois son enfant buvait du vin de Narbonne ou pur ou coupé avec de l'eau. La substitution du lait à cette boisson ne tarda pas à faire disparaître les accidents à la grande stupéfaction de la mère de mon petit malade qui n'y pouvait rien comprendre, attendu, me disait-elle, qu'en Auvergne, son pays, on donnait plus souvent du vin que du lait aux enfants d'un an. Je sais, d'autre part, qu'en Normandie c'est parfois de l'eau-de-vie qu'on administre aux jeunes enfants, et cela non pas dans le but de leur nuire et de s'en débarrasser, mais uniquement dans leur intérêt ^t pour les fortifier. Voilà dans sa triste réialité, une des causes de la mortalité des jeunes enfants dans certaines provinces de la France. Le même préjugé existe encore pour l'adulte, et bien des gens ne se seraient jamais adonnés aux boissons alcooliques s'ils n'avaient considéré comme nécessaire l'usage de ces boissons. Ce sont des nourrices, des femmes grosses qui, croyant avoir besoin de se réconforter, se laissent aller à prendre quelques boissons alcooliques, sans.se douter qu'elles peuvent nuire à leur nourrisson ou au produit de leur grossesse; puis, à leur insu, le besoin se crée, il devient peu à peu plus puissant et plus impérieux ; il se convertit enfin en une passion devant laquelle la volonté la plus énergique devra succomber.
Dans les administrations, nous retrouvons le même préjugé avec des conséquences beaucoup plus graves. Je n'exagère rien en disant que la distribution de l'eau-de-vie aux marins que notre Gouvernement envoie dans les contrées chaudes, a toujours été plus préjudiciable à la France que Tennemi qu'elle avait à conabattre. Non-seulement cette distribution de liqueurs fortes est une des principales causes de mort pour nos marins en campagne, mais elle est encore une cause importante d'alcooHsme, en ce sens qu'elle fait contracter l'habitude de boire à des hommes qui, sans cela,
seraient toujours restés sobres. Ce que Je dis du marin s'applique au soldat; la profession militaire, tant à cause des boissons que Ton délivre aux soldats, que de l'inaction à laquelle, autrefois du moins, ils étaient soumis, doit être regardée comme une puissante cause d'alcoolisme. En somme, habituer des jeunes gens à prendre quotidiennement une dose d'eau-de-\ie est un acte déplorable, qu'il faudrait juger criminel s'il n'était le fait de l'ignorance et de Tirréflexion .
Certaines professions prédisposent par leur nature à Tusage des boissons spiritueuses et parla môme à l'alcoolisme : telles sont les professions qui exposent au feu, et exigent un grand déploiement de force, comme celles de forgeron, boulanger, etc. Les professions qui s'exercent en commun dans les ateliers, conduisent aussi, soit par l'exemple, soit par les mauvais conseils, à la débauche et à l'ivrognerie. La profession de blanchisseuse, qui réunit loutes ces conditions défavorables, est pour la femme l'une des grandes causes de l'alcoolisme. Les professions de cuisinière, de marchand de vin, de distillateur, de tonnelier, par les tentations auxquelles elle» donnent lieu, sont des causes non moins puissantes de cette maladie.
Faisons remarquer à propos de ces dernières professions que l'absorption des vapeurs . alcooliques vient quelquefois aider à TactioD de l'usage interne. Cette absorption est dans certains cas la seule cause d'intoxication qu'il soit possible d'invoquer. De même que l'éther et le chloroforme, l'alcool détermine des effets toxiques à une dose beaucoup moindre s'il pénétre par les voies aériennes que si on l'ingère dans l'estomac. Dans le premier cas, il arrive directement dans le sang artériel et exerce son action sur le système ne^rveux ; dans le second il se mêle d'abord au sang veineux, et traverse les poumons où il est en grande partie éliminé avant d'arriver au sang artériel. L'empoisonnement par les poumons est beaucoup moins rare qu'on ne serait tenté de le croire : plusieurs fois nous avons été à même d'observer l'intoxication al-
coolique professionnelle chez des parfumeurs, des fabricants de vernis, des march8^nds de couleurs, des éventaillistes, des vernisseurs, etc.
Je ne veux pas insister plus longtemps sur les circonstances diverses au milieu desquelles peut se développer l'alcoolisme ; cependant il est une cause de ce mal que je ne puis passer sous silence, c'est la mauvaise qualité des boissons livrées à la consommation. Depuis longtemps j'ai remarqué que ce ne sont pas les individus qui font les plus grands excès qui sont le plus alcoolisés ; parmi nos malades des hôpitaux un grand nombre se contentent chaque jour de quelques petits verres d'eau-de-vie ou de liqueurs, quelques-uns même ne boivent guère plus d'un litre et demi à deux litres de vin et néanmoins ils présentent les accidents les plus sérieux. S'il en est ainsi, il faut bien admettre que ce n'est pas la quantité qui a le plus contribué à l'intoxication et qu'il importe de ne livrer à la consommation que des boissons de bonne qualité.
Là est toute la prophylaxie de Talcoolisme. Inspecter sérieusement la fabrication et la vente des boissons alcooliques, édicter les peines les plus sévères contre les falsificateurs, s'opposer à la multipUcation des cabarets et faire en sorte que ces lieux de débauche ne soient pas, comme semble le vouloir un de nos sénateurs, le salon de l'ouvrier ; telles sont les différentes mesures prophylactiques que nous conduit à réclamer l'étude de l'alcoolisme. Sachons enfin inspirer le goût du travail et des bonnes mœurs, et, par tous les moyens, cherchons à nous opposer au vice de Tivrognerie, ce fléau d«s Etats. Les ivrognes deviennent non-seulement paresseux et ne produisent rien, mais c'est dans leurs rangs que se. recrutent les plus grands ennemis de la société, les communards et les socialistes, comme j'ai pu m'en assurer dans maintes occasions.
J'ai fini. Messieurs, et, malgré la longueur de ce rapport, il me reste le regret de n'avoir pu toucher un grand nombre de points et des plus intéressants, tant est vaste la question
palpitante de l'alcoolisme. Un dernier fait vous fera comprendre qu'il me resterait beaucoup à dire :
Un homme âgé de 40 ans, commissionnaire, quittait, le 22 janvier 1876, l'hôpital de la Charité où il était entré pour se faire soigner d'une phthisie pulmonaire ; cet homme était alcoolique. Le lendemain, sa femme se présentait à notre consultation, elle était encore plus profondément intoxiquée ; avec elle se trouvait un jeune garçon gentil et bel enfant, trois autres enfants en bas âge étaient à la maison.
Peu de temps après, le père et la mère mouraient ; les enfants restaient et avaient pour héritage les tendances fâcheuses que leur avaient certainement léguées leurs parents. Que sont devenus ces enfants, qui s'est occupé de les instruire, de les élever d'une façon convenable^ de s'opposer au vice de l'ivrognerie qui leur a été transmis par le père, qu'ils ont sucé avec le lait de la mère? Je l'ignore. Mais quelle responsabilité pour une société qui néglige ainsi ses intérêts les plus chers! Hommes d'Etat, vous vous plaignez de la fréquence du crime, des mauvais instincts, au moins faites en sorte de les prévenir . Soyez soucieux de l'avenir de votre pays, occupez-vous de ces jeunes enfants ; si vous voulez les préserver des vices auxquels ils succomberaient nécessairement, enseignez-leur, et cela dès leur jeune âge, la vertu et la sobriété.
Principiis obsta ; sero medicina paratur, ... quum mala per longas iuTaluere moras.
Paris. — Imprimerie de E. Doknaud, rue Cassette, 4.