‹ De l'alcoolisme et de ses conséquences au point de vue de l'état physiqueChapitre 7 sur 10 · LA PUISSANCE TOXIQUE DES ALCOOLS · texte numérisé non relu

LA PUISSANCE TOXIQUE DES ALCOOLS

Le but que nous nous sommes proposé dans nos recherches a été d'éludier comparativement la puissance toxique des alcools. Cette question, qui paraît simple, embrasse cependant Un sujet fort vaste et fort compliqué ; en effet, Falcool n'est pas un, et nous voyons, grâce aux travaux de la chimie moderne, le nombre de ces corps croître chaque jour et constituer des séries parallèles. Aussi, avant d'entreprendre aucune recherche sur la puissance toxique des eaux-de-vie du commerce, était-il nécessaire de connaître l'action de ces différentes séries alcooliques, et cela, d'ailleurs, avec d'autant plus de raison que les travaux de M. Isidore Pierre nous indiquaient dans toutes les boissons alcooliques la présence, en proportions variables, de ces alcools primordiaux.

Ces alcools se subdivisent, comme on le sait, en deux grandes classes. Dans la première sont rangés ceux qui ne manifestent dans leur combinaison qu'un seule atomicité ; la seconde, au contraire, comprend ceux qui peuvent donner lieu à des combinaisons beaucoup plus complexes; les uns sont les alcools monoatomiques ; les autres, les alcools polyatomiques. Ces derniers, de découverte toute récente , sont surtout constitués, depuis les travaux d,e MM. Wurtz et Berthelot, par les glycols et les glycérines.

Les alcools monoatomiques, c'est-à-dire ceux qui forment la première série alcooUque, présentent des différences qui nous permettent de les ranger en trois groupes principaux. Dans le premier se trouvent placés, ceux qui ont pour origine

la fermentation ; le second comprend les alcools obtenus soit par distillation, soit par voie de synthèse ; enfin, le troisième se compose de corps qui, quoique ayant la môme formule que les alcools fermentes, sont cependant produits par voie de S . synthèse; ces derniers constituent les iso-alcools.

fV-: 11 nous fallait donc d'.abord établir Taction toxique propre

^jv^, à chacun de ces alcools chimiquement purs, puis examiner

^ 1 ■ ensuite les effets qu'ils peuvent produire lorsqu'ils sont mé-

^■:;: . ' langés en des proportions variables et connues. Fixés sur ces

difi'érents points, nous avons entrepris alors une série de recherches sur les eaux-de-vie du commerce, qui sont de consti- ^|t tution et d'origine fort complexes. C'est en comparant les

^^r résultats fournis par ces dernières expériences, avec ceux

^:: obtenus précédemment, que nous pouvons en tirer des con-

clusions pratiques .

Ce n'est pas sans une certaine difficulté que nous sommes arrivés à réunir tous les produits nécessaires à notre étude, :*ic :\ • soit les alcools chimiquement purs, soit les alcools du com-

|;. , merce. En effet, les premiers sont chose rare, et, pour cer-

tains d'entre eux, il a fallu employer des procédés de laboratoire longs et difficiles; quant aux eaux-de-vie de commerce, il était important que nous ayons sur elles des renseignements capables de nous garantir et leur origine et leur mode de fabrication.

Une fois en possession de toutes ces substances alcooliques, nous avions encore, pour obtenir des résultats aussi comparables que possible, à discuter avec soin les bases de notre travail. Sur quel animal fallait-il expérimenter? quel mode d'expérimentation devions-nous employer? quelles étaient et la dose à administrer et la voie d'introduction à adopter? C'était là, comme on le voit, des questions de la plus haute importance.

Quant à l'animal, le choix était des plus limités ; il nous en fallait un qui, d'une part, ne s'éloignât pas trop par son ali* mentation de celle de l'homme, et qui, de l'autre, se prêtât facilement à des recherches de laboratoire. Le chien étant à

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peu près le seul qui présentât les conditions voulues, c'est lui que nous avons choisi.

Il est un autre animal, cependant, que nous aurions voulu pouvoir employer, à cause des rapprochements qu'il est possible d'établir entre la structure de son tube digestif et celui de l'homme, nous voulons parler du cochon; mais ce dernier est peu fait, surtout à Paris, pour des expériences physiologiques.

La seconde question que nous avions à nous poser était de savoir si nous allions produire chez le chien un empoisonnement lent, c'est-à-dire le véritable alcoolisme chronique, ou bien si nous devions chercher à déterminer une intoxication aiguë et rapide . La première de ces alternatives, nous rap« prochant le plus de ce qui se produit chez l'homme, était de l)eaucoup préférable, malheureusement c'était là une voie hérissée de difficultés ; il nous eût fallu, en effet, de longues années pour expérimenter les nombreux produits que nous avions entre les mains, et de plus, il eût été difficile par ce moyen, de mesurer exactement la quantité d'alcool administré, et d'établir la part qui devrait lui être attribuée dans les désordres survenus sous Tinfluence d'une alimentation alcoolique longtemps prolongée.

Obligés, pour les raisons que nous venons de signaler, de laisser de côté ce mode d'expérimentation, il ne nous restait que l'empoisonnement aigu ; mais ici encore une difficulté se dressait devant nous : en quel laps de temps fallait-il déterminerla mort ? L'influence dépressive de l'alcool sur la température animale nous est venue en aide et nous a permis de résoudre celte question. Nous avons remarqué, en effet, que lorsque nous administrions certaines doses de poison, l'abaissement de la température se produisait graduellement, et la mort arrivait en moyenne dans les vingt-quatre à trente-six heures. C'est là le temps que nous avons adopté pour la durée de l'intoxication, et nous appelons doses toxiques limites les quantités d! alcools purs qui^ par kilogramme du poids du corps de r animal j nous sont nécessaires pour amener la mort dans t espace de mngUquatre à trente^siœ heures, avec un abaissement

graduel et persistant de la température . Parce mot d'alcool pur j nous entendons celui qui marque iOO degrés C. avec P alcoomètre de Gay-Lussac à la température de 15o, 5.

Aussi avons-nous eu soin dans nos expériences, de faire toutes les corrections nécessaires pour amener à cette température et à ce degré alcoométrique les substances employées? soit que pour les administrer nous les ayons diluées dans différents véhicules, soit qu'elles nous aient été livrées à Tétat d'eaux-de-vie de commerce.

Nous n'ignorons pas tout ce que ces doses toxiques limites peuvent présenter d'arbitraire, mais nous ferons observer que notre but étant d'établir entre les différents alcools des termes de comparaison, et de savoir si telle de ces substances était plus toxique que telle autre, nous étions obligés de nous placer dans des termes aussi comparables que possible. Il est donc bien entendu que lorsque nous allons parler de doses toxiques limites, ce mot n'aura qu'une valeur relative et comparative.

La dernière question que nous avions à examiner était celle concernant le procédé d'administration qu'il fallait adopter. L'estomac était à priori la voie la plus naturelle et la plus usuelle, mais elle n'était pas sans présenter chez le chien de très- sérieuses difficultés, car dès qu'un liquide un peu irritant vient exciter la muqueuse stomacale, des vomissements se produisent, et il ne suffit pas pour les empêcher, de donner à l'animal des positions spéciales, il faut encore avoir recours à la ligature de l'œsophage ; cette opération, à cause du traumatisme plus ou moins étendu qu'elle détermine, peut influer elle-même dans une certaine mesure, comme cela d'ailleurs a été démontré depuis longtemps, sur le résultat de l'expérience. Nous aurions pu, il est vrai, pratiquer des fistules gastriques; mais c'est encore là une opération qui n'est pas non plus exempte de reproches, car, outre qu'elle ne réussit pas toujours, elle met le plus souvent l'animal dans des conditions toutes spéciales et peu favorables à l'étude des phénomènes toxiques dont on veut comparer l'intensité . Quant à

rintroduction du poison dans les veines, son action caustique ne nous permettait pas d'y songer. 11 ne nous restait» donc que la méthode des injections sous-cutanées, et c'est à elle que nous avons eu recours ; elle nous permettait, d'ailleurs, de mesurer exactement la quantité d'alcool introduit, ce qui nous était absolument nécessaire pour établir, entre cette dernière et le poids de l'animal en expérience, des chiffres comparatifs.

Tels sont les points principaux du programme des recherque nous avons entreprises, recherches qui pourront soulever, nous le reconnaissons, de nombreuses objections. On nous dira, par exemple, que des résultats obtenus chez le cjiien ne sont pas applicables à l'homme ; on ajoutera que ce n'était pas de l'intoxication aiguë, mais bien de l'empoisonnement chronique qu'il nous fallait produire ; enfin on reprochera à la méthode hypodermique de causer des accidents lolocaux graves, capables de fausser la solution du problème.

Nous répondrons à ces arguments, en disaut que, malgré leur importance, ils ne détruisent en rien la valeur de nos expériences ; notre but, en effet, était d'obtenir des résultats , non pas analogues à ceux qu'on observe chez l'homme adonné aux boissons alcooliques , mais bien comparables entre eux.

Quant aux désordres locaux, déterminés dans le tissu cellulaire parla présence du liquide injecté, ils ne sont pas t:i pables à eux seuls d'entraîner la mort ; nous avons observé en effet, un certain nombre de faits dans lesquels des phlegmons sous-cutanés, dus à des doses énormes de substance irritante administrée (12 gr. par kilog. du poids du corps), ont pu se terminer par la guérison. Nous reconnaissons toutefois que, dans les cas où les animaux ne succombent que dans les cinq à six jours qui suivent le début de l'expérience, les inflammations diffuses du tissu cellulaire doivent contribuer dans une certaine mesuré à l'état de dépérissement qui pré cède les accidents mortels, mais elles sont .loin d'en être la cause principale, car l'autopsie nous révèle dans les viscères

des lésions capables^ à elles seules, d'expliquer Tarrêt des fonctions vitales •

D'ailleurs si l'on veut bien s'en tenir au programme que nous nous sommes tracé, et qui consiste à déterminer la mort dans les vingt-quatre à trente -six heures, on comprendra que si les désordres produits dans le tissu cellulaire par le liquide injecté ont pu jouer un rôle quelque peu important dans la scène toxique (ce qui est fort douteux), ce rôle, ayant été le même dans toutes nos expériences, ne peut changer en rien les termes de comparaison.

Ajoutons enfin que les injections hypodermiques d'alcools ne peuvent pas modifier l'ensemble des phénomènes toxiques, et que l'on donne à Fanimal des doses massives d'alcool soit par l'estomac, soit par les veines, soit sous la peau, on observe toujours le même ensemble symptomatique.

Pour compléter cette étude sur les alcools, nous avions besoin de connaître les propriétés physiologiques et toxiques de différents corps que l'on rencontre ordinairement dans certains alcools, soit qu'ils s'y trouvent à T état normal, soit qu'ils résultent de différentes modifications chimiques. Aussi lorsque nous avons expérimenté l'alcool méthylique, avons-nous fait un certain nombre d'expériences sur Tacétone, corps que cet alcool renferme en plus ou moins grande quantité. De môme nous avons, à propos des alcools monoatomiques, fait quelques recherches sur l'aldéhyde et l'éther acétiques, substances qui dérivent de ces alcools et qui, d'après M. Berthelot, existent dans toutes les boissons alcooliques, lorsqu'elles ont subi pendant quelque temps l'action de l'air.

Nous ne pouvons donner ici le récit des expériences que nous avons entreprises et qui atteignent le chiffre de près de 250 et nous allons nous contenter d'en exposer les principales conclusions qui portent : 1» sur la puissance toxique des alcools ; 2^ sur les phénomènes toxiques ; 3^ sur les lésions qu'ils déterminent et 4<> sur les considérations hygiéniques qui en découlent.

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