ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE L’ALCOOLISME AIGU ET CHRONIQUE
La question est tellement controversée que nous ne l’abordons qu’avec une extrême réserve.
Il est incontestable que dans beaucoup de cas, à la suite de l’ivresse, les centres nerveux sont sains , et ne décèlent présentement d’autre preuve d’intoxication qu’une odeur alcoolique. Quelquefois il y a un engouement sanguin de tout le système veineux intra-crânien, comme dans l’asphyxie. Enfin nous avons cité ces remarquables hémorrhagies méningées , dont M. A. Tardieu a si bien établi les rapports avec les blessures.
Les auteurs qui ontécrit sur le delirium tremens , ont trouvé tantôt un état sain des centres nerveux , tantôt une légère infiltration de sérosité dans la pie-mère et dans les ventricules, j Morgagni a trouvé chez un homme mort le quatrième jour d’une ivresse profonde, un état de mollesse de la base du cerveau (1).
Nous ne pouvons pas mieux montrer l’incertitude qui règne sur ce point, qu’en citant le passage suivant de M. Calmeil (2) : « Des recherches microscopiques convenablement conduites prouveront vraisemblablement un jour que les accès qualifiés de delirium tremens doivent se compliquer la plupart du temps, au bout de quelques jours de durée, soit de fluxions inflammatoires, soit de fluxions avec production de cellules granulées , au sein des éléments de la substance encéphalique. »
Pour ce qui est de l’alcoolisme chronique, les lésions sont plus constantes et rentrent dans cette forme désignée par le
(1) Lettre XIV, 25.
(2) Traité des maladies inflammatoires du cerveau , Paris, 1859, t. I, p. 216, en note.
même auteur sous le nom de péri encéphalite chimique diffuse. Mais encore sont-elles variables d’étendue, de siège, de degré. En analysant les observations du remarquable ouvrage de M. Galmeil, nous avons vu qu’on peut résumer ainsi les lésions, qui sont rarement simples, mais presque toujours multiples et diversement associées : congestion de la pie-mère ou des plexus choroïdes; granulations très fines et transparentes, épanchements séreux à la surface et dans l’intérieur du cerveau; ramollissement léger de la surface des hémisphères ou dans leur profondeur, et quelquefois même de quelques points de la moelle; induration partielle de la pulpe nerveuse; des traces de matière plastique; enfin, dans un cas, on a trouvé du pus (Obs. 112, t. II, p. kk ). Enfin, pour donner une idée des lésions que l’on trouve dans l’alcoolisme chronique, nous choisissons la description suivante empruntée à la 3âe observation de M. Calmeil; c’est une sorte de type moyen, il s’agit d’un homme de quarante-quatre ans •
« Le crâne est souple, difficile à briser, son diploé contient beaucoup de sang. — La face externe de la dure-mère se couvre de nombreuses gouttelettes sanguines lorsqu’on a enlevé la voûte crânienne, à laquelle elle adhère fortement. Il n’existe aucun produit liquide dans la double cavité de l’arachnoïde cérébrale. On aperçoit au-dessous du feuillet viscéral de l’arachnoïde et dans l’épaisseur de la pie-mère, à la surface de l’un comme de l’autre hémisphère cérébral, une couche épaisse d’un liquide dont la couleur tire sur le jaune citrin. Les petits vaisseaux de la pie-mère sont seuls injectés et colorés en rouge. Cette membrane happe pour ainsi dire à la surface des circonvolutions, et souvent elle se brise par plaques lorsqu’on cherche à la séparer des anfractuosités. Sur la région inférieure et latérale des deux lobules moyens, elle adhère presque à l'élément cortical, qui est moins ferme que partout ailleurs. Extérieurement la substance grise tire à peine sur le rose; elle n’est pas injectée. La substance blanche centrale est ferme, d’un blanc terne ; elle ne se couvre point de sang lorsqu’on la divise par tranches. La substance grise des corps striés et celle des couches optiques sont plus rouges que dans l’état normal. La pie-mère du cervelet est bien plus
vasculaire encore que celle du cerveau ; elle contient beaucoup de sang; elle se sépare difficilement de l’élément cortical, qui est un peu ramolli. La substance grise cérébelleuse offre un reflet légèrement violacé; elle est passablement injectée. La protubérance annulaire est ferme, elle s’éloigne à peine de l’état normal. La moelle allongée est saine.
» Le liquide qui a été retiré de la trame de la pie-mère cérébrale contient des globules sanguins assez nombreux, de grandes cellules pavimenteuses et des cellules granulées en voie de formation. Ces cellules sont rondes, claires, à ponctuations encore peu nombreuses ; quelques-unes d’entre elles sont déjà entièrement remplies de granulps. La substance grise du cerveau paraît presque saine sur beaucoup de points, mais elle est maculée de petites plaques stellulées et granulées dans maintes autres régions. Ses vaisseaux ne sont ni volumineux ni injectés ; néanmoins ils commencent à s’incruster presque partout de petits granules moléculaires de couleur grise. La substance grise des corps striés contient un nombre plus considérable de plaques granulées que celles du cerveau ; toutes les ramifications capillaires de ces renflements sont chargées d’un bourrelet de fins granules moléculaires entassés sans ordre. Les fragments de pie-mère du cervelet sont surtout représentés par des tubes vasculaires remplis de sang. La substance grise cérébelleuse est sillonnée par des expansions vasculaires de tous les calibres ; ces conduits contiennent encore des globules de sang rougeâtre ; ils ne font que commencer à se couvrir de granules moléculaires ; plusieurs vaisseaux n’en offrent même aucune trace. La substance blanche est composée de fibres à renflement très fines; elle ne présente ni tubes vasculaires malades, ni disques granuleux. »