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EFFETS GÉNÉRAUX DE L’ALCOOL

ivresse. — « Dans la première période de l'ivresse, dit Joseph Frank (1), on observe la gaieté, l’absence des soucis, la joie, le sentiment du plaisir et d’un agréable vertige, des yeux brillants, une figure resplendissante, du bavardage, la rougeur de la peau, la transpiration augmentée, la soif avec des efforts fréquents d’uriner, accompagnés de soulagement,

(1) Praxeos medicœ universœ prœcepta, t. IV, cap. xxiv.

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un pouls plein et fort. Mais bientôt le vertige augmente, il y a tintement des oreilles, une vue double, et les idées n’ont plus de liaison et se succèdent les unes aux autres dans le plus grand désordre, sans être soumises à l’empire de la volonté. Alors chacun découvre avec candeur et sincérité, et sans dissimulation ses mœurs et son caractère, d’où l’adage : ln vino veritas. En effet, l’homme colère s’irrite, frappe et mord; l’homme passionné soupire, embrasse; le sot se met à rire, et fatigue de ses présents ceux qui n’en veulent pas; l’homme triste verse des larmes et parle de la religion et de la mort; d’autres ont d’autres hallucinations, jusqu’à ce que leurs forces étant épuisées, ils commencent à balbutier ; puis leur face devient pâle, leur crachat tenace; ils ont des vomissements, l’office des sphincters est aboli, les membres tremblent, le corps vacille et la fièvre s’allume. Cette abominable scène se termine par un sommeil profond qui se prolonge souvent pendant vingt-quatre heures et au delà, quelquefois par des convulsions, l’apoplexie ou la mort. »

Ce tableau de l’ivresse est plein de vérité, au milieu même de sa concision ; mais il convient de distinguer dans cet état divers degrés, car l’ivresse n’est pas toujours portée à ce point extrême où survient l’abrutissement et la mort. On est convenu d’en distinguer trois formes, qui sont fondées sur un fait d’observation très réelle ; il y a trois effets successifs dans l’influence alcoolique : surexcitation, perturbation, destruction des fonctions cérébrales.

Ivresse légère. — Cette forme correspond à la période d’excitation ; ordinairement douce et légère, elle exalte et embrouille seulement les idées; elle ne s’accompagne que d’une simple titubation, de l’éclat des yeux, etc.

Ivresse forte. — -Celle-ci est souvent furieuse : les individus n’ont pas conscience de leurs actes et se livrent à des violences ou à des crimes dont ils ne conservent pas le souvenir. Mais, d’un autre côté, elle peut être seulement lourde et accompagnée d’une profonde hébétude, avec perte complète de la voix , prostration des forces. Dans ces cas, les dangers ne sont pas pour les autres, ils sont pour les malades euxmêmes, qui tont devenus inhabiles à se protéger et à se

défendre. C'est dans cet état que les ivrognes tombent et se font de profondes blessures, se laissent écraser par une voiture ou brûler sans y prendre garde; dans cet état ils supportent les opérations chirurgicales sans douleur; enfin, ils se mutilent eux-mèmes, soit dans des tentatives de suicide, soit par tout autre acte, comme cet homme qui, dans chacun de ses accès d’ivresse, essayait de s’arracher le scrotum. Dans cet état d’abrutissement, des hommes peuvent encore se battre et se faire mutuellement de ces hideuses et sauvages mutilations, par des morsures, comme l’arrachement du nez, etc.

V ivresse grave est celle qui produit une apoplexie comateuse d’où rien ne peut retirer les malades. Ils sont froids, insensibles; le pouls est misérable, l’œil vitreux et atone; la respiration est stertoreuse. N’était l’odeur alcoolique, il serait souvent impossible dè distinguer l’ivresse d’une hémorrhagie cérébrale abondante ou d’une asphyxie.

Ainsi les centres nerveux ont passé par trois phases distinctes; aussi on conçoit que les fonctions étudiées séparément présentent des manifestations distinctes suivant la période à laquelle l’ivresse est arrivée.

V estomac est d’abord excité et digère plus facilement sous l’influence d’un léger excès de vin; mais ensuite il répugne aux aliments, et des vomissements ont lieu ; plus tard, il y a paralysie du pharynx, de l’œsophage, et sans doute de l’estomac, car les boissons tombent dans ces organes comme dans des vases inertes. Les fonctions de Yintestin paraissent, dans les premières périodes, peu influencées, mais plus tard aussi paralysées , ainsi que le témoignent les évacuations involontaires.

De toutes les fonctions, celles qui résistent le plus longtemps sont celles de la respiration et de la circulation, parce qu’elles sont sous l’influence de la protubérance annulaire, et que cette partie des centres nerveux est la dernière atteinte par les agents alcooliques. C’est en employant tour à tour tous les toxiques cérébraux et les anesthésiques, que M. Flourens est parvenu, selon une heureuse expression, à faire la dissection des fonctions cérébro-spinales. Néanmoins il y a des troubles respiratoires. La respiration, accélérée d’abord,

est ensuite ralentie ; et l’on a même avancé que l’oxygène est absorbé en moindre quantité et l’acide carbonique émis avec moins d’abondance.

L 'appareil génital n’éprouve guère qu'une influence dépressive; en effet, s’il y a d'abord une exaltation génésique et des désirs, ces .symptômes font rapidement place à une remarquable faiblesse : l’érection et l’éjaculation sont impossibles. Un jeune homme qui désirâit se comporter vaillamment, recevait ce conseil : « Mangez bien ; buvez de l’eau ou de la bière, mais surtout pas de vin ! »

Relativement aux organes des sens , ils passent aussi par les diverses phases indiquées ci-dessus. Mais parmi eux, celui de la sensibilité générale, la peau, est peut-être un des premiers affecté. En effet, tandis que les forces et un certain degré d’intelligence persistent, il peut y avoir déjà une analgésie très prononcée. Tout le monde est témoin de l’indifférence avec laquelle les ivrognes reçoivent des blessures. « Nous avons, à f Hôtel-Dieu, pratiqué une suture de la peau chez un homme ivre qui venait de faire une chute sur une bouteille cassée, et qui s’était fait à la cuisse une plaie de 2 décimètres environ de longueur ; le blessé ne s’aperçut pas de l’introduction des épingles dans la peau, et il quitta l’hôpital immédiatement après le pansement (1). »

U affaiblissement musculaire et le défaut de coordination des mouvements sont encore deux autres effets de l’ivresse qu’il importe de remarquer. Ces symptômes sont bientôt suivis d’une abolition complète de la motilité [résolution). Dans certains cas il survient des convulsions d’apparence variable et même épileptiformes.

Nous n’insisterons pas davantage sur l’ivresse, si ce n’est pour indiquer les phénomènes qui lui succèdent. Après un sommeil lourd, le malade ressent un brisement général; il a la bouche pàteu se ; dégoût pour les aliments, appétence de boissons fraîches et acidulés ; quelques vomituritions ; face pale et bouffie ; paupières tuméfiées, yeux injectés et ternes; les forces sont lentes à revenir. Une nouvelle dose

(1) Traite de diagnostic médical , 2e édit. Paris, 1859, p. 46.

RACLE

de l’excitant alcoolique les ramène, ainsi que la vigueur de l’esprit, qui était engourdie et portait aux pensées sombres et tristes. Au bout de quelques heures ou d’un jour, état normal. Cependant le rétablissement intégral des fonctions a lieu moins vite si l’ivresse a été forte ; il reste alors de la pesanteur de tète, une certaine incohérence des idées, des vertiges, un peu d’obtusion de la sensibilité, des tintements d’oreilles, etc.

L’état d’ivresse nous semble donner le tableau, dans un court espace de temps, des phénomènes qui caractérisent Y alcoolisme chronique. Il n’y a pas une des formes de cette dernière maladie qui ne trouve son prototype dans l’ivresse aiguë.

En effet, indépendamment des trois degrés que nous avons établis, l’ivresse revêt des formes variables, selon la nature du toxique et les conditions où il a agi. Tandis que certains individus ont du délire doux, les autres ont de la fureur; ceux-ci tombent dans le coma, ceux-là dans les convulsions.

Il n’v a pas jusqu’aux hallucinations qui ne puissent exister dans divers organes des sens.

S’il est facile d’établir le diagnostic de l’ivresse dans les cas légers, on peut se tromper dans les cas graves, et croire à une apoplexie, à un ramollissement aigu du cerveau, à un épanchement séreux rapide dans le crâne ; et même à une commotion cérébrale, car les témoins de la chute d’un homme en état d’ivresse peuvent rapporter la perte de connaissance à la chute. On comprend que nous ne pouvons pas discuter les divers points de ce diagnostic. Toutefois nous dirons • que l’on doit se faire rendre compte des circonstances au milieu desquelles l’homme a été trouvé sans connaissance ; que l’on devra rechercher si l’haleine n’a point l’odeur alcoolique; consulter l’état du faciès, celui des yeux ; s’assurer que l’homme n’a point de blessure qui ait pu provoquer un état aussi grave; enfin employer la pompe stomacale. Les moyens thérapeutiques eux-mêmes ont leur importance pour le diagnostic. La saignée, les sinapismes, les lavements purgatifs, peuvent rappeler quelque peu de sentiment, et l’on voit alors qu’il n’y a pas de paralysie hémiplégique ; la respiration redevient plus facile. L’administration d’ammoniaque dans

une potion rappelle quelquefois assez rapidement l’intelligence ; enfin les vomitifs font rejeter un mélange d’aliments et de boisson à odeur d’alcool.

Une ivressejégère ou moyenne est, en général, abandonnée à elle-même ; le repos, quelques soins de sûreté, l’éloignement des boissons que le malade réclame à son premier réveil, tels sont les seuls moyens, presque négatifs, à mettre en usage. Les gens en état d’ivresse, mais qui ont encore conservé assez d’intelligence pour désirer sortir de cet état, soit par honte, soit par tout autre motif, emploient avec avantage la méthode anglaise, qui consiste à plonger les bras et la tête dans de l’eau très froide. — Dans les cas graves, où le malade ne peut pas lui-même se porter secours, il faut, selon le cas, donner un vomitif, employer la sonde œsophagienne, pratiquer une saignée, employer les sinapismes, les lavements fortement purgatifs, les frictions, les excitants de toute sorte; et, si les malades présentaient un état d’asphyxie, nous ne voyons pas pourquoi on n’essayerait pas les cautérisations au fer rouge sur la poitrine, et ensuite sur des points de plus en plus éloignés, ainsi que M. le docteur Faure (1) l’a récemment proposé pour l’asphyxie par l’acide carbonique.

Mort subite ou rapide. — « H. Royer-Collard (2), résumant les faits que la science possède sur l’abus des boissons fermentées, conclut que la mort arrive dans l’ivresse même, comme l’atteste une foule d’innombrables exemples. Les lésions que découvre dans ces divers cas l’anatomie pathologique démontrent évidemment que le poison alcoolique a frappé simultanément tous les organes par l’intermédiaire du sang et du système nerveux. Le docteur Ch. Roesch (3) a mis ces faits hors de doute. »

Ainsi la mort rapide, inattendue, peut être la terrible conséquence des excès alcooliques. L’homme était bien portant, et par une véritable sidération, toutes les forces vives et actives

(1) Archives gên. de méd. Paris, 1856.

(2) Thèse de concours , 1838, p. 37.

(3) Annales d’hygiène et de médecine légale , t. XX, p. 277.

de l’économie se sont suspendues; tous les organes ont été frappés dans leur vitalité, et c’est le sang quia été le véhicule de la cause de destruction. Que conclure de là? C'est que les fonctions ont été enrayées dans leur source, et non pas dans tel ou tel organe. On a expliqué ces morts rapides par la suspension d’action du cœur, du poumon, des muscles respiratoires ; il nous paraît plus naturel de les attribuer à la suppression de la force commune qui dispense aux organes leur puissance d’action. 31. Flourens pense que la suspension des fonctions n’a lieu que quand les toxiques ou les anesthésiques ont envahi l’isthme encéphalique : cette observation ne pourrait-elle pas s’appliquer à l’alcool?

Quoi qu’il en soit, il importe de présenter quelques remarques sur les conditions dans lesquelles cet accident survient.

En premier lieu, la mort subite est rare chez les ivrognes de profession : il semble qu’une accoutumance se soit établie, et que même, au milieu des plus grands excès, l’influence nerveuse persiste à un degré suffisant pour l’entretien et la conservation des fonctions organiques. Mais la mort subite est surtout fréquente chez les personnes qui font peu d’excès, et qui un jour se laissent entraîner à boire sans mesure. C’est surtout à l’eau-de-vie que ces funestes événements sont dus; il a suffi à quelques personnes pour mourir de prendre un demi-litre d’eau-de-vie.

Les malheureux empoisonnés font encore bonne contenance pendant un certain temps, puis ils tombent comme frappés de la foudre, dans un sommeil comateux , du stertor, des convulsions se manifestent; la respiration s’embarrasse et une écume sanguinolente s’échappe de la bouche; évacuations involontaires, et mort en quelques heures, en une demiheure, etc.

Il est très important de noter que ce n’est pas toujours la quantité d’alcool qui produit ce résultat funeste; car telle dose qui, agissant seule, n’eût point amené un tel effet, le détermine quand il se joint à l’abus de la boisson de nouvelles conditions.

Nous avons déjà signalé (page 2k) l’action du froid. Et en

effet, c'est surtout en hiver, dans les pays tempérés, et en toutes saisons dans les pays froids, que l’on observe des morts subites. Les individus alcoolisés semblent opposer moins de résistance à l’abaissement de la température extérieure. Cette explication, donnée par la plupart des auteurs, nous semble d’autant plus naturelle que les deux causes concourent au même but. Si un froid modéré est excitant et tonique, un froid exagéré est dépressif ; or, si cette action s’ajoute à celle de l’alcool, qui, à une certaine dose, anéantit évidemment toutes les forces, il est certain que cette action combinée équivaudra à une intoxication plus complète que celle qui existe en effet.

Mais le fait le plus important à consigner ici, parce qu’il a au moins une application, c’est celui de la réunion de l’ivresse et des blessures. Ce fait, dit M. A. Tardieu (1), est important non-seulement au point de vue médico-légal, mais aussi, et principalement, sous le rapport de la criminalité de l’action et de l’inculpation qui pèse sur l’auteur des blessures. En effet, « tout ce qui ne dépend pas proprement de la nature de la blessure ne saurait être imputé à son auteur (2). » Or, il résulte de l’étude faite sur ce point intéressant, par M. A. Tardieu, que les coup et blessures reçus par un homme en état d’ivresse, sans être, en aucune façon, capables de produire la mort, en sont assez souvent suivis. Quel est le mécanisme par lequel se produit ce funeste résultat? Il est survenu une apoplexie pulmonaire ou une apoplexie méningée qu’il est naturel d’attribuer à la lutte violente, à l’émotion, à la colère, et quelquefois à l’influence du froid. L’auteur du mémoire termine par cette conclusion : « Il est permis d’avancer que dans la mort survenue rapidement dans l’état d’ivresse, Y apoplexie pulmonaire , et surtout l'apoplexie méningée , sont des lésions, sinon constantes, du moins extrêmement fréquentes et presque caractéristiques. » En 1851, nous avons pratiqué rious-même, à la Morgue, sous les yeux de M. Tardieu, i’au-

(t) Observations médico-légales sur l'état d’ivresse considéré comme complication des blessures et comme cause de mort prompte ou subite {Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XL, 1848, p. 390).

(2) Fodéré, Traité de médecine légale , 1813, t. III, p. 264.

topsie judiciaire du corps d’un jeune homme, mort dans ces conditions, et sur lequel nous avons trouvé une large hémorrhagie méningée.

État physique et fonctionnel «lù à l’habitude des boissons

alcooliques. — Lorsque l’habitude des boissons existe depuis très longtemps, il se produit un certain nombre de changements importants dans les fonctions et les organes, depuis le simple tremblement jusqu’à une altération du sang. Ce n’est point encore tout à fait la maladie, puisque cet état est compatible avec l’accomplissement assez régulier des principales fonctions de l’économie, avec la conscience des actions exécutées, et qu’aux yeux du médecin et du magistrat, la bonne coordination des pensées exclut l’irresponsabilité des actes. Mais c’est un terrible avertissement qui indique la pente fatale sur laquelle on va glisser, si l’on ne fait trêve aux habitudes acquises, pente d’autant plus dangereuse, que la nature même des phénomènes éprouvés engage à de nouveaux excès, qui combattent effectivement la dépression des forces produite par les premiers.

Magnus Huss (1) a donné une excellente description de cet état, sous le nom de forme prodromique , et c’est la première des six formes qu’il admet. Le seul motif qui nous engage à en faire un paragraphe distinct, c’est qu’il comporte encore un certain état de santé et la conservation du libre arbitre. Nous ne pouvons mieux faire que d’emprunter la description de Magnus Huss.

Une personne qui a fait abus d alcooliques commence à avoir des tremblements des mains, surtout le matin. Au commencement, ces tremblements cessent après l’ingestion de stimulants; plus tard, le tremblement tend à continuer pendant l’après-midi. Il peut devenir semblable à une espèce de chorée.

Sentiment particulier de faiblesse dans les bras et les jambes, ou plutôt diminution générale de la tonicité muscu-

(1) Alcoholismus clironicus , traduit en allemand par G. van Dem Busch. Stockholm, Leipsick, 1852.

laire, surtout le matin. Fourmillements dans les jambes; éblouissements; dilatation des pupilles le matin.

Au réveil, sensation de pesanteur du corps et de l’esprit; mauvaise humeur; sécheresse de la gorge ; quelquefois vomiturition. Souvent alors tremblement vermiculaire de la langue, difficulté de parler.

Ordinairement, un peu d’embonpoint. Souvent augmentation de volume du foie. Bonnes digestions; tendance à la constipation.

Selon la manière de vivre, ces symptômes peuvent augmenter, on diminuer, ou varier.

Ils augmentent rapidement à la suite d’une affection intercurrente qui affaiblit l’organisme ou qui oblige à suspendre l’usage de l’alcool.

Ainsi, l’usage continu de l’alcool, ou la suspension de cet usage, donne lieu à des manifestations semblables du côté du système nerveux.

Avant Magnus Huss, M. Roescli (1), traitant le même sujet, donnait une description non moins remarquable, et que voici :

« De même que, chez tout homme livré à la boisson, la force, la sûreté et la vélocité des mouvements, la finesse et la précision des sens, l’énergie de la réaction contre les impressions du dehors, et l’aptitude procréatrice vont toujours en baissant; de même aussi la diminution s’annonce au moral par le peu de feu et l’incertitude des actions, la difficulté et la lenteur des conceptions, même à l’égard des choses les plus simples, la diffusion des idées, la perte de la mémoire et du jugement, Y irrésolution, la lâcheté et la bassesse. Pusillanime et sans caractère, l’homme adonné à la boisson ressemble à l’eunuque sous ce rapport ; mais il est moins encore qu’un eunuque, car, outre qu’il manque de ce qui fait l’homme, il a perdu l’intelligence, il n’a plus de goût pour rien j si ce n’est pour la satisfaction momentanée du désir qui le domine, et, dès que ce désir est satisfait, il se sent heureux. Avant d’avoir de l’eau-de-vie, il est maussade, il se sent

(1) De l'abus des boissons spiritueuses. Paris, 1839, p. 5.

mal à l’aise, et plus d’un suicide a été accompli dans ce misérable état. Schîegei en rapporte un grand nombre d’exemples. C’est principalement le vice de l’ivrognerie qui rend la mort volontaire si répandue de nos jours. Schîegei a dit : « L’ivrognerie est la principale cause du suicide en Angle- » terre, en Allemagne et en Russie ; le libertinage et le jeu, » en France : la bigoterie, en Espagne. »

C’est à la suite de cet état sans cesse entretenu et aggravé que le sens moral s’oblitère, et que tout à coup éclate la folie, dont le caractère différentiel est surtout dans le fait d’accomplir des actes involontaires, dont le malade perd la responsabilité.

Alcoolisme aigu. — Sous ce nom nous entendons tous les troubles de l’intelligence, du sentiment, du mouvement et des fonctions organiques, qui éclatent rapidement, ont une durée courte, et ne sauraient persister longtemps dans leur exagération sans amener la perte du malade. Nous nous permettons d’établir cette définition, qui n’est en somme qu’une constatation des faits, faute de pouvoir faire concorder les nombreuses définitions qui ont été données par les auteurs.

On a donné à cette affection diverses dénominations qui toutes, à notre sens, rétrécissent la question, telles sont celles de delirium tremens , de mania a potu , de folie alcoolique ; il y a même un de ces noms qui détourne complètement l’attention du point de vue réel sous lequel il faut envisager les faits, c’est celui de dipsomanie ou d 'œnomanie.

En effet , si la manie qui résulte de la boisson ( mania a potu) est une forme trop réelle de maladie , elle n’a rien de commun avec le besoin de boire qui s’établit et se développe dans le cours d’une affection mentale précédemment existante. M. Morel (1) a parfaitement apprécié cette distinction, et dit : e On ne ne se douterait pas que l’hypochondriaque, si préoccupé des intérêts de sa santé, puisse se livrer quelquefois à des excès inouïs de boisson. » Il ajoute à ses re-

(1) Traité des maladies mentales. Paris, 1860, p. 661 et suiv.

marques l’exemple d’un jeune liypocliondriaque chez lequel la dipsomanie prit naissance par suite de l’idée erronée que les stimulants étaient nécessaires à sa guérison.

Bien qu’au fond la maladie soit une, puisque la cause est unique, elle peut se manifester sous différentes formes, selon la prédominance de tel ou tel ensemble de phénomènes, ou selon leur degré d’acuité, et nous croyons que l’on doit distinguer deux variétés, quelquefois consécutives, quelquefois indépendantes, savoir : le delirium tremens et la folie ou manie alcoolique. Nous ne sommes pas en contradiction avec nous-même en reprenant ces deux expressions, puisque nous les employons, avec les auteurs les plus accrédités, pour désigner seulement les éléments divergents de l’alcoolisme aigu.

Delirium tremens. — Cette singulière perversion de toutes les fonctions nerveuses survient quelquefois à la suite d’un ou de plusieurs excès alcooliques, chez des individus non habitués; mais le plus ordinairement elle éclate chez les ivrognes de profession, et qui présentent depuis longtemps les caractères que nous avons indiqués plus haut ( page 5/i ). Enfin, il est d’observation que le mal se déclare plutôt lorsque l’ivresse est dissipée que pendant l’état d’intoxication même, et c’est d’nprès cette remarque que les médecins ont été portés à attribuer le délire à l’affaissement des fonctions cérébrales.

Les malades présentent d’abord de la bizarrerie dans l’humeur, puis ils déraisonnent; une grande agitation se manifeste, et enfin le délire aigu éclate. On est obligé de se rendre maître de l’individu et de l’attacher dans son lit, dans la crainte qu’il ne se livre à des violences dangereuses pour ceux qui l’entourent et pour lui. Le corps est dans une agitation extrême, il y a tremblement des membres, de la langue, bégayement, bien que la parole soit rapide et incessante. La face est rouge, vultueuse; les yeux sont brillants et congestionnés. Le pouls est fréquent, la peau cbaude et couverte de sueur. 11 y a une insomnie absolue. Les malades parlent incessamment, insultent ceux qui les entourent, voient des fanlômes,

(les ennemis; se plaignent (l’être entravés; menacent, supplient pour qu’on les mette en liberté, afin d’échapper à des dangers imaginaires. On a dit que les malades se préoccupent, en général, de tout ce qui est relatif à leur profession ou aux dernières préoccupations qu’ils ont eues; cela est assez vrai, en général, mais non constant. Ils ont une soif vive, la bouche ardente et humide cependant. Il y a rarement des évacuations involontaires; mais, cependant, les malades, n’ayant pas conscience de leur position, ne se gênent pas pour satisfaire dans leur lit à tous leurs besoins. S’ils parviennent à s’échapper, ils courent au hasard, sans direction, sans but déterminé, et se laissent ramener plus ou moins facilement. Ils chantent, rient et pleurent alternativement et sans motif; ils reconnaissent quelques personnes, etc., etc.

Cet état dure, en général, quelques jours; l’agitation s’apaise et est remplacée par un épuisement graduel, qui se termine par un sommeil profond et prolongé, accompagné de sueur, de ralentissement du pouls, etc. Au réveil, les malades sont calmes, mais courbaturés, brisés; ils n’ont pas mémoire de ce qui s’est passé pendant leur folie passagère; ils ont la langue embarrassée, la bouche pâteuse, amère, humide, une soif vive; le tremblement a cessé, mais il faut un repos assez long pour la réparation des forces.

Tel est le tableau très abrégé du delirium tremens , mais cette maladie présente des variétés. On a depuis longtemps admis un delirium tremens chronique , lequel, selon plusieurs auteurs, et M. Delasiauve (1) en particulier, devrait plutôt rentrer dans la folie ou manie alcoolique. Le même auteur a décrit une forme grave ou suraiguë du delirium tremensy dont nous donnons ici un aperçu.

« Ce qui distingue surtout la forme que j’appelle suraiguë , c’est la prodigieuse activité nerveuse. Le malade n’a ni paix ni trêve; aucune partie du corps n’est exempte d’agitation : les membres tremblent; vultueuse, rouge, violacée même, la face grimace par le frémissement prononcé de ses muscles ; les

(1) D'une forme grave de delirium tremens ( Revue médicale ), 31 avril

yeux roulent dans leurs orbites; la peau, chaude et brûlante, s’humecte d’une sueur profuse, visqueuse, exhalant parfois une odeur alcoolique. La langue peut conserver sa fraîcheur naturelle; elle est plus souvent desséchée sur ses bords, à sa surface, et couverte, de même que les lèvres, de croûtes fuligineuses. Communément la soif est vive, inextinguible; la respiration plus ou moins gênée; l’altération des traits indique une prostration profonde. Quant au pouls, tantôt accéléré et déprimé, d’autres fois il contraste par son rhythme presque normal avec l’ensemble des symptômes. L’esprit, de son côté, est assailli par des hallucinations, notamment delà vue, dont la rapide succession occasionne une mobilité incessante

» 11 est difficile d’assigner une durée exacte à l’œnomanie suraiguë; plusieurs de nos malades ont été emportés rapidement, sans que nous ayons pu obtenir de renseignements sur la date de l’invasion des symptômes. Chez ceux, en petit nombre, qui ont guéri, le retour à la liberté morale a oscillé entre huit et quinze jours. Cette variation se retrouve dans les faits rapportés par les auteurs, et on le conçoit : elle dépend à la fois de la quantité des boissons ingérées, de leur nature, de l’impressionnabilité et de l’état physique et moral des sujets.

» A en juger par les quelques cas que nous avons recueillis, le pronostic serait fort grave : quatre sur huit ont eu une issue promptement funeste, et les autres ont provoqué les plus vives appréhensions. »

Ce qui frappe surtout dans le delirium tremens ordinaire , c’est son peu de gravité, s’il est abandonné à lui même et si le malade n’est pas soumis à une médication spolia tive. D*un autre côté, comme on le comprend, il a une grande tendance à la récidive, parla répétition d’action de la cause première.

Nous n’avons point à insister sur le traitement, qui, selon beaucoup de médecins, doit être fait par les excitants ou par les opiacés. Les saignées sont souvent dangereuses, en aiïàiblissant encore la puissance cérébrale; aussi a-t-on pu dire qu’il valait mieux ne rien faire que de saigner. Cependant nous n’ignorons pas que si Sutton et M. Rayer ont proscrit ce trai-

tement, iVJM. Calmeil, Falret, Ware, n’hésitent pas à recourir à la saignée, aux ventouses scarifiées ou aux sangsues, lorsqu’il s’agit de conjurer un paroxysme chez des sujets replets, dont la figure est rouge, vultueuse, la tête pesante et douloureuse.

Le delirium tremem est particulièrement propre aux buveurs d’eau-de-vie ; il est extrêmement commun en Suède, en Allemagne, en Angleterre, et c’est dans ce dernier pays qu’il a bien été décrit pour la première fois. Selon Lippich, cité par Roesch, \e delirium tremens est le meilleur alcoolomètre pour indiquer la progression croissante de l’abus de l’alcool dans un pays.

Pour plus de détails, nous invitons le lecteur à recourir au remarquable mémoire de M. Rayer (1) sur ce sujet.

Cependant nous devons ajouter que le délire alcoolique n’éclate souvent que dans des conditions particulières, comme, par exemple, un accident, une maladie spontanée. Alors l’individu qui jusque-là avait supporté facilement l’abus des alcooliques est brusquement atteint des accidents que nous avons décrits, et pendant quelque temps on peut hésiter sur la nature de l’affection délirante qui intervient. Dupuytren avait observé, après les opérations chirurgicales, un trouble des fonctions cérébrales, qu’il désignait sous le nom de délire nerveux. La question de savoir si c’était le delirium tremens n’est pas encore bien résolue. ;

Folie alcoolique aiguë. — Ce trouble momentané des fonctions cérébrales peut survenir spontanément; mais le plus ordinairement il succède au delirium tremens.

Les cas de ce genre, dit M. Delasiauve (2), ont passé inaperçus des médecins d’aliénés, et cela se comprend. « Le plus souvent le délire suraigu des ivrognes, se confondant, en raison de l’appareil fébrile qui l’accompagne, avec les affections cérébrales, est traité dans les hôpitaux ordinaires, tandis que nos asiles reçoivent presque exclusivement les cas de simple

(1) Mémoire sur le delirium tremens. Paris, 1819, in-S.

(2) Loc. cit.

stupeur èbrieuse , plus semblable à l’aliénation mentale. Sous une perspective si opposée, les faits ne pouvaient être envisagés de la même façon : de là une confusion dont la classification s’est ressentie. »

Dans ces cas, en effet, les phénomènes physiques, comme les manifestations morales, contrastent avec l’appareil symptomatique du delirium tremens. En effet, selon le même auteur, la figure, au lieu d’être turgescente, animée, continuellement trémulante, est le plus souvent morne, abattue, pensive, parce que « la réaction hallucinatoire ne fend le nuage que par intervalles ». Rarement le pouls s’élève au-dessus du type normal ; la sueur est modérée ou nulle; on ne remarque point non plus cette soif ardente, si commune dans le délire suraigu; la langue est seulement couverte d’un enduit muqueux, sale ou blanchâtre. Le tremblement est également beaucoup moins prononcé; parfois même il semble plutôt subordonné à l’hésitation de la pensée qu’à une irritation convulsive. Ajoutons que les attaques épileptiformes, complication fréquente de l’œnomanie suraiguë, sont exceptionnelles dans la forme bénigne.

Ce qui distingue surtout cette forme, au point de vue des fonctions cérébrales, c’est la production hallucinations qui reviennent par intervalles, au milieu de l’état physique que nous venons d’indiquer, état qui n’a rien de l’acuité et de la violence du delirium tremens. L’exemple suivant, emprunté à M. Delasiauve, donne une idée parfaite de cet état : « Le malade tient un petit café à la barrière; dans son égarement, il s’imaginait que sa femme recevait les caresses de ses pratiques. Dans les escaliers, c’était une procession d’amants qui montaient et descendaient ; il les surprenait dans sa chambre, se livrant aux plus dégoûtantes obscénités : de là les éclats de son indignation et de sa fureur. Deux jours après son admission à Bicêtre, le calme renaît, l’obtusion se dissipe; il cause, raisonne, participe aux exercices; mais il reste sombre, concentré, ironique, tant sa conviction de la trahison conjugale est entière. Ce n’est qu’au bout d’une quinzaine de jours qu’appréciant mieux ses visions, il a fini par se rendre à l’évidence. »

Enfin, ce qui nous permet de faire rentrer les cas de cette nature dans Y alcoolisme aigu , c’est la rapidité de leur terminaison : quelquefois la guérison a lieu en moins de quinze jours.

Alcoolisme chronique. — Si, au début de ce travail, nous avons protesté contre la restriction apportée par quelques auteurs au terme d’alcoolisme, nous ne devons pas moins reconnaître l’importance des travaux qui ont été faits sur l’alcoolisme chronique. Roesch, Magnus Huss, MM. Calmeil et Morel ont presque épuisé la question ; il ne nous reste plus à glaner, nous ne pouvons que reproduire.

Le mot alcoolisme chronique doit représenter tous les accidents qui suivent, à longue échéance, l’abus des spiritueux; dans ces cas, la continuation actuelle des excès n’est plus nécessaire pour l’évolution des symptômes morbides.

Au fond, les formes aiguë et chronique de l’alcoolisme sont de même nature, puisque la cause est identique, mais il y a cependant une différence entre les deux espèces d’intoxication. « La première, ditMarcet (1), consiste dans un trouble aigu et violent des fonctions du système nerveux, durant en général de quatre à dix jours, tandis que la seconde forme, au contraire, tout en ressemblant à l’autre sous des apparences plus calmes, prend la forme d’une maladie prolongée. L’alcoolisme chronique est un état de souffrance qui dure longtemps et sans interruption et n’accorde aux malades aucun repos de jour et de nuit. »

Puisque nous reconnaissons le lien de parenté entre le delirium tremens et l’alcoolisme chronique, à plus forte raison devons-nous reconnaître l’unité de cette dernière affection. Et dans cette pensée, il nous semblerait illogique d’établir plusieurs espèces d’alcoolismes chroniques; mais comme, en raison des fonctions variées du système nerveux, les manifestations peuvent se faire vers telle ou telle fonction, il est évident que l’affection peut présenter un grand] nombre de

(1) On chronic alcoholic intoxication» London, 1860.

formes diverses, et c’est là la cause de la division adoptée par Magnus Huss, au point de vue de la symptomatologie.

La division de cet auteur, la plus complète qui ait encore été présentée, est la suivante :

1° forme paralytique ou parésique;

2° — anesthésique ;

3° — hyperesthésique ;

U° — convulsive;

5° — épileptique.

Il faudrait ajouter à cette division la forme prodromique, mais nous en avons déjà parlé (page 5à).

Nous empruntons à Magnus Huss la description de ces formes, qui n’ont jamais été aussi bien exposées.

Forme paralytique ou parésique. — Ici l’affaiblissement de la force musculaire est ce qui prédomine. En général, cela ne va pas jusqu’à la paralysie, mais cela reste à l’état parésique. Cet état diffère de la paralysie suite d’apoplexie ou de maladies cérébrales. Il se porte peu à peu de la périphérie vers le centre. 11 a été décrit sous les noms de « méningite chronique, tabes dorsalis , paralysie générale des aliénés, paralysie générale progressive. » Après une certaine durée des symptômes prodromiques (lre forme), les extrémités, surtout les membres supérieurs, commencent à s’affaiblir : — sommeil interrompu par des visions. Les bouts des doigts s’affaiblissent d’abord; le malade ne peut serrer la main que faiblement; il laisse échapper les objets qu’il a saisis.

La faiblesse s’étend aux avant-bras, au bras ou à l’épaule. Bientôt elle se manifeste aussi dans les extrémités inférieures. Lemalade flageole sur ses jambes; sa marche devient incertaine, difficile à décrire, mais facile à reconnaître. Quelquefois la faiblesse s’étend même aux muscles du dos. Le malade s’affaiblit de plus en plus et devient incapable de se maintenir dans une position quelconque, il reste constamment couché. Cependant les mouvements volontaires ne sont pas complètement abolis. Il n’aime pas à se mouvoir, parce qu’il est obligé pour cela de faire de grands efforts ; il ne peut manger

lui-même, on est obligé de lui donner ses aliments. C’est dans ce cas que l’on peut appeler cela paralysie générale. 11 s’y joint même quelquefois une paralysie de la vessie, du gros intestin, de l’œsophage et même de la langue; quelquefois des soubresauts des tendons et des crampes viennent se surajouter. Cette forme n’arrive pas chez tous les sujets à son développement complet. Souvent les symptômes décrits précédemment sont très légers et accompagnés de l’anesthésie qui caractérise la forme suivante. La faiblesse musculaire survient lentement ou bien se manifeste tout à la suite d’une maladie aiguë, laquelle peut être 1 e delirium tremens , un rhumatisme aigu, un érysipèle, une blessure, etc., même un état d’ivresse plus fort que de coutume, ou bien la cessation subite de l’usage des alcooliques. Au début, cette faiblesse musculaire varie d’intensité et se manifeste surtout le matin et après un état d’ivresse.

Si le malade ne fait pas d’excès, elle peut rester très modérée; mais s’il continue à s’enivrer, elle peut atteindre le plus haut degré. Il est bien à remarquer que la cessation brusque de l’usage des alcooliques produit souvent une aggravation considérable.

Si l’usage de l’alcool est repris, les forces peuvent se relever pour un temps; mais finalement elles diminuent à un tel point, qu’elles ne peuvent plus être rétablies que très incomplètement, à moins que le malade ne change totalement de régime.

S’il est déjà survenu une paralysie de la vessie ou du gros intestin, on peut difficilement s’attendre à une amélioration notable.

Ces symptômes du système musculaire sont accompagnés, ou précédés, ou suivis d’autres états morbides qui contribuent encore à caractériser cette forme.

L’extérieur du malade est changé; sa figure annonce l’hébétude et la paresse; le blanc des yeux devient jaunâtre ou gris jaunâtre; la peau est sèche et jaune. Le malade s'amaigrit; les muscles deviennent flasques : rarement les apparences et les formes se maintiennent, ou, si elles persistent, les forces ont cependant disparues.

Quant aux facultés intellectuelles, le malade devient indifférent, hébété, sa mémoire s’affaiblit; son sommeil est interrompu par toutes sortes de visions; souvent le sommeil est précédé d’hallucinations de la vue ou de l’ouïe ou même d’un véritable délire tranquille; la vue s’affaiblit, les pupilles sont dilatées; l’œil est moins impressionnable à la lumière; le malade croit avoir un voile devant les yeux, lesquels s’obscurcissent parfois totalement en même temps qu’il y a des vertiges; les mouvements brusques de la tête causent d’abord de ces sensations, mais bientôt le malade éprouve ces accidents, même quand il est tranquille (sans mouvement) ; bourdonnements d’oreilles; dureté de l’ouïe; tous ces symptômes sont variables d’intensité.

L’activité des organes digestifs est ordinairement changée; on trouve à un degré plus ou moins élevé tous les symptômes d’une gastrite chronique, depuis les plus légers symptômes de dyspepsie jusqu’à cet état où presque tous les aliments sont rejetés par le vomissement; assez souvent il apparaît des symptômes d’inflammation chronique de l’intestin grêle et du gros intestin ; l’abdomen est tendu, il y a des coliques, des flatulences; certains aliments sont rejetés par en bas non digérés (lientérie) ; la constipation alterne avec la diarrhée; le foie est généralement hypertrophié et déborde les fausses côtes d un ou de plusieurs pouces et atteint quelquefois l’hypochondre gauche; quelquefois il diminue de volume à mesure que le corps s’amaigrit.

Mais j’ai vu des cas où, malgré une grande faiblesse musculaire, le foie continuait à s’accroître ou conservait sa grandeur normale, c’est-à-dire que le foie devenait gras et ne passait pas toujours à l’état granuleux ou à l’état cirrheux. Quant aux organes thoraciques, dans cette forme ils ne présentent pas de changements constants.

Poumons, quelquefois un peu de catarrhe; cœur, quelquefois un peu d’hypertrophie.

Quant au degré de l’alcoolisme, il est étonnant que tel individu qui a énormément abusé de l’alcool puisse ne pas avoir d’affaiblissement musculaire, taudis que tel autre, qui en a abusé beaucoup moins, peut être considérablement affaibli.

RACLE, 5

Forme anesthésique. — La dénomination d’anesthésique est prise d’une diminution de sensibilité dans certaines parties.

Cette diminution de sensibilité, bien qu’elle soit liée aux symptômes des formes précédentes, est cependant le symptôme prédominant.

Monneret dit que, dans beaucoup de cas, les sens sont seulement affectés ; que dans d’autres on a observé seulement une diminution considérable de la sensibilité tactile [Compendium).

Avant que l’anesthésie ne devienne l’expression de l’intoxication chronique par l’alcool, elle est nécessairement précédée par, un degré plus ou moins élevé de demi-paralysie (parésie). Elle est donc liée à la forme paralytique. Après un certain temps d’affaiblissement musculaire, le malade observe une diminution de la sensibilité du bout des orteils.

Cette diminution s’étend peu à peu à la plante des pieds, à leur face dorsale, au tibia, au mollet, au creux du jarret, et ne remonte guère plus haut.

Les mêmes phénomènes se manifestent plus tard dans le bout des doigts, et ne remontent en général que jusqu’aux coudes.

Quelquefois la sensibilité est complètement perdue aux extrémités, et devient d’autant plus manifeste qu’on se rapproche davantage du coude ou du creux du jarret.

J’ai trouvé des cas où toute la sensibilité cutanée était émoussée, même au pénis.

Exceptionnellement, l’anesthésie peut commencer par le dos ou par un autre point.

D’autres fois elle est plus manifeste dans une main que dans l’autre (forme hémiplégique).

Cette diminution de sensibilité n’est que superficielle; dans la profondeur des tissus la sensibilité reste souvent à son état normal.

Cette anesthésie peut aussi varier selon le moment de la journée.

Elle est le plus souvent précédée de fourmillements, et peut être accompagnée d’un certain degré de tremblement.

Il est impossible de dire pendant combien de temps la forme

paralytique peut avoir duré pour que la forme anesthésique apparaisse : cela est très variable. Elles peuvent même apparaître en même temps, et alors elles s’aggravent ou s’améliorent aussi ensemble, et cela souvent malgré tous les moyens employés par l’art.

Dans le cas où ces moyens ne réussissent pas, il y a un état d’émaciation progressive, plus une diminution des fonctions in tellectuel les q ui se termine par le plus profond abrutissement.

A ces symptômes anesthésiques, il s’enjoint d’autre, dépendant de l’intelligence. Rarement le malade peut faire aucun effort d’esprit. 11 s’aperçoit de la diminution de sa mémoire, et devient indifférent à tout ce qui se passe. Il a souvent des rêves pénibles et des hallucinations de la vue et de l’ouïe, etc., etc., et enfin les symptômes qui appartiennent à un degré plus élevé, appelé paralysie générale des aliénés.

Il y a quelquefois embarras de la parole et cet embaras ne se manifeste quelquefois qu’au commencement d’une conversation, ou quand le malade veut parler vite ou qu’il se fâche. Dès que la forme anesthésique s’est nettement produite, les désirs vénériens diminuent et même disparaissent aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Il n’y a plus d’érection, et la faculté de concevoir cesse quand même la menstruation continue.

Tout ce qui a été dit précédemment pour les symptômes digestifs existe pour cette forme.

La faculté digestive diminue de plus en plus. Le volume du foie diminue et cet organe devient granuleux ou cirrheux, à quoi se joint quelquefois de l’ascite et de l’anasarque. Quelquefois l’état graisseux du foie persiste malgré l’amaigrissement général.

Souvent il y a du catarrhe des bronches ou même de l’œdème des poumons. Peau sèche, souvent eczéma et prurigo, teinte jaunâtre de peau. Exceptionnellement la digestion se fait bien et la coloration de la peau reste normale.

Forme hyperesthésique. — • On observe ici l’hyperesthésie dans les mêmes parties qui étaient affectées d’anesthésie dans les formes précédentes. Cette forme est rare, de façon que j’ai

hésité à l’accepter comme forme. Je n’en ai trouvé d’exemple que dans Hetsom. Je laisse à l’avenir le soin de décider si j’ai bien fait de l’adopter.

Il faut pour l’admettre que les symptômes d’hyperesthésie aient été précédés de symptômes bien clairs de délire alcoolique. Je ne crois pas qu’il faille aller jusqu’à faire entrer dans cette forme tous les symptômes de sensibilité exagérée auxquels peuvent être sujets les buveurs, car ils peuvent être atteints comme tout le monde de névralgies, etc. Je n’y fais entrer qu’une exagération générale de la sensibilité.

Cette hyperesthésie est précédée d’éblouissements , de tremblements des mains, de fourmillements dans les jambes, d’affaiblissement musculaire, en un mot, de troubles de la forme paralytique.

Quelquefois il y a en même temps hyperesthésie à certaines places et anesthésie dans d’autres ; par exemple, diminution de sensibilité dans les orteils et augmentation de sensibilité dans la plante des pieds.

D’après mes observations, ces exemples d’hyperesthésie ne se présentent que quand l’abus des alcooliques continue après la venue de la forme parésique (paralysie incomplète).

Il y a des sensations de fourmillement, de froid glacial, alternant avec une chaleur brûlante dans les pieds ou les jambes, lesquelles sensations prennent souvent la forme névralgique localisée, souvent dans les flancs, les aines, etc. Elles sont souvent accompagnées de soubresauts des tendons.

La forme hyperesthésique se subdivise elle-même en deux formes dont l’une siège surtout dans la peau et l’autre dans les parties profondes.

a. — L’hyperesthésie cutanée siège ordinairement dans la jambe. Quelquefois la sensibilité delà peau est tellement exagérée que le malade tressaille au moindre attouchement et pousse des cris. De semblables douleurs sont réveillées par le changement de position et apparaissent quelquefois spontanément.

Cette hyperesthésie s’étend du tibia dans les parties environnantes, mais en diminuant. Elle est plus forte le soir et la nuit. Le sommeil devient impossible.

b. — L’hyperesthésie des parties profondes de la jambe

siège dans les tibias et les mollets ; les malades croient que la douleur siège dans les muscles ou dans la moelle des os. La peau n’est pas plus sensible que normalement, mais la pression révèle la sensibilité plus ou moins profonde.

Il résulte de mes observations que les nerfs de la peau peuvent être affectés d’une manière différente, même en sens inverse de ceux des parties profondes. C’est ce qu’on observe dans les névralgies de longue durée, comme les sciatiques, les affections de le moelle épinière ou les empoisonnements chroniques.

La durée de cet état d’hyperesthésie n’a rien de régulier. Je l’ai vu persister jusqu’à la mort. D’autres fois il n’était que passager.

L’hyperesthésie peut disparaître, l’état paralytique persistant néanmoins. L’hyperesthésie semble disparaître assez facilement par la cessation des abus alcooliques.

Ici on remarque d’une manière plus constante la diminution de la vue, l’hébétude de l’esprit, la disposition aux hallucinations et au délire tranquille, ainsi que les symptômes qui caractérisent les inflammations chroniques de l’estomac et des intestins.

Forme convulsive. — De toute antiquité on a remarqué que les mouvements involontaires sont une conséquence de l’alcoolisme.

La première manifestation est le tremblement, dont le degré le plus élevé est une espèce de chorée. Plus tard surviennent des soubresauts des tendons, et enfin des accès convulsifs, qui revêtent quelquefois la forme épileptique et peuvent dégénérer en une véritable épilepsie.

Si l’on voulait prendre ces phénomènes pour établir une 1 classification nosographique , on verrait que cela est très difficile, vu que les accidents varient suivant les époques, et même d’un jour à l’autre.

On ne s’entend pas même sur les expressions, les uns appelant chorée ce que d’autres appellent épilepsie et convulsions, et vice versa.

J’ai appelé forme convulsive celle qui présente, chez cer-

tains malades, des attaques de mouvements involontaires que l’on appelle généralement convulsions.

La forme convulsive est donc caractérisée par des accidents convulsifs survenant chez des individus qui ont eu antérieurement des symptômes certains de l’alcoolisme.

Ces convulsions peuvent être générales ou partielles. Jeu exclus les tremblements; les soubresauts des tendons n’en font partie qu’autant qu’ils sont les prodromes de véritables convulsions.

Qu’il y ait eu ou non des soubresauts des tendons ou du tremblement, les convulsions apparaissent, soit à la suite d’une cause occasionnelle, • comme une émotion, un effort, une très forte ivresse, une continence de liqueurs alcooliques, soit d’une manière inopinée. Elles sont quelquefois précédées d’hallucinations ou de perversions des sens.

Ordinairement les accès vont en croissant d’intensité et de fréquence. Quelquefois le malade reste des mois sans en éprouver. D’autres fois ils en ont tous les jours plusieurs fois par jour ou même plusieurs dans une heure. Quelquefois la connaissance subsiste pendant l’attaque, d’autres fois elle est plus ou moins perdue. Puis il survient une prostration qui est en rapport avec l’intensité de l’attaque. Si l’abus des alcools continue, les convulsions peuvent dégénérer en véritables attaques d’épilepsie.

11 y a quelquefois des traces d’irritation spinale traduites par une sensibilité à la pression sur la colonne vertébrale.

Forme épileptique. — Cette forme est connue, même des gens du monde, sous le nom d 'épilepsie alcoolique ou des ivrognes. Il est quelquefois difficile pour le médecin qui n’a pas assisté à l’attaque de dire si c’est de l’épilepsie ou non. Ce diagnostic est d’autant plus difficile que l’on voit des accidents convulsifs passer peu à peu à la forme épileptique. Je n’appelle épileptiques que les accès qui présentent réellement des convulsions tétaniques suivies d’un sommeil comateux.

Il ne suffit pas de constater qu’il y, a des accès épileptiformes, car l’épilepsie aurait pu préexister à l’alcoolisme, pourrait être héréditaire ou provenir d’une maladie organique.

Dans tous les cas d’épilepsie, on a toujours constaté comme ! prodrome du vertige et des lipothymies.

Les attaques se rapprochent peu à peu, souvent elles sont précédées d’un aura. Les attaques ne se montrent pas constamment à la même heure du jour, mais elles peuvent arriver la nuit, et alors le malade ne sait rien de ce qui s’est passé.

L’épilepsie alcoolique peut dégénérer en paralysie générale des aliénés. Elle peut aussi guérir, même assez facilement, par suite de la suppression des abus des alcooliques. Enfin elle peut persister des années entières sans affecter beaucoup les facultés du malade.

Il y a des ivrognes qui, par une cause quelconque, ont cessé de boire, et qui après ont été atteints de Yepilepsia potatorum , laquelle épilepsie a cessé sous l’influence de la reprise de l’alcool.

Certains symptômes de l’alcoolisme peuvent s’amender par le traitement, tandis que l’épilepsie persiste, tels sont le tremblement, le fourmillement.

Réciproquement cette faiblesse musculaire peut augmenter, tandis que les attaques d’épilepsie cessent . Mais il est très facile de remarquer que, plus la faiblesse musculaire augmente, plus les attaques diminuent. Le nombre des attaques diminue aussi en raison directe de l’intelligence.

On pourrait élever des objections sur la délimitation de ces formes; ainsi on aurait pu réunir la forme prodromique avec la forme paralytique; la forme convulsive à la forme épileptique. La forme anesthésique aurait pu être considérée comme un degré plus élevé de la forme paralytique.

Voici ce qui m’a déterminé à établir ces différentes formes : (A) La forme prodromique, parce que les symptômes qui y figurent sont les premiers à annoncer l’intoxication chronique. Ils sont d’abord intermittents, mais ils deviennent d’autant plus stables que les malades se livrent davantage à la boisson.

11 est vrai que quelquefois la maladie ne dépasse pas cette forme (alors ce n’est pas une forme prodromique); mais quand la maladie atteint un degré plus élevé, elle en a

toujours été précédée. 11 n’échappe à cette règle que les cas où la faiblesse musculaire ou l’anesthésie débute brusquement : par exemple, après une attaque de delirium tremens ou une émotion vive. On aurait pu la réunir à la forme paralytique ; mais alors que faire des cas où la maladie se borne aux symptômes prodromiques?

(B) La forme paralytique qui se traduit par un degré variable de faiblesse musculaire, passe quelquefois peu à peu à la forme anesthésique, mais la paralysie n’est pas toujours réunie à l’obtusion de la sensibilité.

La forme paralytique existe souvent seule et peut donner naissance à la forme hyperesthésique.

Quant à la réunion des formes convulsive et épileptique, elles passent souvent de l’une à l’autre. Seulement, je crois que l’épilepsie peut débuter d’emblée, et aussi la forme convulsive peut ne pas dégénérer en forme épileptique (1).

Si l’on nous demandait maintenant pourquoi nous avons emprunté ces longues descriptions à l’ouvrage de Magnus Huss, nous répondrions d’abord qu’on ne trouve nulle part ailleurs d’exposition plus détaillée et plus complète; ensuite qu’il convenait de chercher les éléments de l’alcoolisme chronique dans le pays même où l’abus des spiritueux est porté au dernier excès. Là, en effet, la maladie régnant, si nous osons ainsi dire, presque à l’état endémique, on peut l’étudier sous toutes ses formes et dans son développement le plus extrême. Nous n’ignorons pas qu’on a adressé quelques reproches, non pas aux descriptions proprement dites de Magnus Huss, mais à sa manière d’interpréter certains accidents, et nous tiendrons compte de ces observations; mais cela n’affaiblit en rien les traits accusés de ses tableaux.

(1) Nous avons laissé subsister intégralement la rédaction assez singulière de Magnus Huss, quoiqu’elle diffère de tous points de l’élégance et de la concision que l’on est habitué à trouver chez les auteurs français ; il nous a semblé qu’elle présentait d’une manière plus frappante le tableau des faits que notre auteur avait l’intention d’exposer, et le lecteur nous saura peut-être gré de lui avoir tenu une traduction à peu près textuelle d’un ouvrage classique, mais rare.

Si maintenant nous cherchons à grouper les principaux symptômes des formes décrites, nous voyons qu’ils portent sur les fonctions de la sensibilité du mouvement et de l’intelligence.

1° Troubles de la sensibilité. — Ils consistent en fourmillements des pieds et des mains, douleurs lancinantes^ hyperesthésie, anesthésie, trouble des organes des sens et des facultés génitales.

« Les malades se plaignent d’abord, dit M. Lasègue (1), de fourmillements des pieds et des mains, se succédant avec plus ou moins de rapidité et de vivacité, entraînant, quand ils sont intenses, un état permanent d’agitation, s’accompagnant d’une sensation de chaleur ou de froid, et devenant à la longue un des symptômes les plus incommodes. Les fourmillements se retrouvent dans un si grand nombre d’affections paralytiques, dont ils marquent le début, qu’il est difficile d’en taire le signe réellement distinctif de l’alcoolisme, quoiqu’ils constituent un des phénomènes les plus constants. J’aurai plus loin occasion de revenir sur les formes d’accidents nerveux qui intéressent la sensibilité; mais il est un point qu’il convient de noter dès à présent. Des individus soumis à l’intoxication alcoolique sentent vivement et accusent volontiers toutes leurs impressions, fussent-elles peu douloureuses; les malades menacés de paralysie générale sont indifférents meme à de vives souffrances, et ce n’est qu’à grand’peine qu’on obtient d’eux quelques renseignements. »

« Les fourmillements peuvent acquérir assez d’intensité pour dégénérer en douleurs lancinantes, et même en une véritable hyperesthésie, qu’exagère le moindre contact, et qui occupe une portion plus ou moins étendue de la surface cutanée.

» L’augmentation maladive de la sensibilité appartient essentiellement aux périodes initiales, elle ne se déclare jamais durant les périodes extrêmes; le progrès du mal, au con-

(1) De V alcoolisme chronique {Arcli. gén. de méd., 5e série, 1853, t. I, p. 56).

traire, entraîne une diminution croissante des fonctions sensitives aussi bien dans le système périphérique que dans les organes des sens. Les doigts s’engourdissent d’abord d’un seul côté ou des deux à la fois, plus tard les orteils se prennent ; l’insensibilité gagne successivement les bras, les jambes et même le tronc; elle peut être telle, que les tiraillements les plus violents cessent d’être perçus. L 'anesthésie, surtout celle des membres, doit fixer l’attention du médecin; nonseulement il est rare qu’elle se fasse longtemps attendre, mais dès qu’elle a atteint un certain degré, elle ne disparait plus complètement. La même remarque s’applique d’ailleurs à d’autres sortes d’intoxication. Chez un buveur de profession qui, pendant une détention de plusieurs mois, venait d’être privé de liqueurs alcooliques, j’ai constaté une insensibilité de la peau de tout le corps, portée à un tel degré, qu’il subissait, sans en avoir conscience, des épreuves qui, pour tout autre, eussent été une véritable torture.

« Les organes des sens s’affaiblissent également, le plus souvent après divers troubles fonctionnels, parmi lesquels on peut ranger certaines formes d’hallucinations ; la vision devient trouble, les objets tremblent sous les yeux. Les facultés génératives s’éteignent, l’érection est nulle ou imparfaite; quelquefois aussi l’impuissance a été précédée par une notable excitation. L’ouïe subit des modifications moins régulières et en même temps moins fréquentes. »

Parmi tous ces troubles sensitifs, les hallucinations occupent le premier rang, de l’aveu de tous les auteurs.

« Les hallucinations, dit Marcel, affectent surtout les organes de l’ouïe et de la vue, les objets paraissent doubles, il semble aux malades que des insectes voltigent autour d’eux, puis tout disparaît quand on rappelle leur attention sur eux-mêmes. Ces objets paraissent si évidemment réels, que les malades quelquefois s’écartent de leur chemin pour éviter ces objets imaginaires. Tantôt ce sont des ombres comme des mouches volantes, passant rapidement devant leurs yeux, obscurcissant la vue quand elle se fixe attentivement sur un objet. »

» Quand ils lisent, le livre est soudainement couvert de ténèbres, un état de cécité complète frappe le malade pour quel-

ques minutes, d’autres aperçoivent mille couleurs diverses; pour d’autres ce sont des animaux qui couvrent le lit du malade pendant la nuit. Quand revient le jour le malade a complètement oublié ces visions nocturnes.

« Les aberrations du sens de l’ouïe ne sont pas aussi fréquentes que celles de la vue. J’ai cependant vu des malades qui entendaient des voix qui les interpellaient alors qu’en réalité ils étaient seuls. Magnus Huss a souvent observé dans les membres du malade, une sensation analogue à des piqûres d’épingle (fourmillements). Souvent ils avaient une sensation particulière analogue à un chatouillement ou à l’élévation de température de la peau. »

« Dans le principe, dit M. Morel (1), il n’est pas rare de voir se produire des lueurs comme phosphorescentes qui présentent les formes les plus fantastiques; mais, sous l’influence de l’habitude et du retour périodique des mêmes phénomènes, la situation se complique. Alors on voit surgir, chez les malades de cette triste catégorie, des hallucinations d’un ordre spécial : leur sommeil fugace est interrompu par des rêves effrayants; ils voient des objets hideux, des figures menaçantes, des animaux immondes de toutes sortes, dont ils cherchent à se garantir en étendant les bras, en se cachant le visage. 11 peut arriver aussi que , préoccupés exclusivement du danger dont ils se supposent menacés, ils se précipitent sur leurs parents et leurs amis, et les immolent à leur aveugle terreur. Dans la période où les alcoolisés éprouvent des fourmillements dans les jambes, il peut encore arriver qu’ils soient le sujet des illusions si communes aux hypoehondriaques. Un aliéné, victime de ses excès alcooliques et atteint de fourmillements dans les extrémités inférieures, suivait avec une sorte de niaise inquiétude les mouvements d'un chat qui , en grimpant le long de ses jambes , lui enfonçait ses griffes dans les chairs. Dans le paroxysme de la douleur, l’illusion devenait complète, et le malade se serrait violemment le scrotum, croyant s’être emparé de l’animal. »

2° Troubles du mouvement. — Ces troubles comprennent

(1) Traite des maladies mentales , Paris, 1860, p. 33.

le tremblement, le bégayement, la paralysie incomplète, les crampes, les soubresauts, les convulsions.

« Le tremblement (1), auquel on attache à juste titre une grande importance, n’apparaît d’abord que par intervalles, le matin de préférence, et lorsque le malade est resté longtemps sans prendre de nourriture. Les mains sont les premières parties affectées; plus tard, les bras et les jambes participent au tremblement. Le tremblement est d’autant plus prononcé que l’individu est sous l’influence d’une plus forte tension d’esprit. La marche finit par devenir indécise ; la langue et les lèvres tremblent, soit d’une manière continue, soit par secousses convulsives. Dans les deux cas, la parole est entravée, hésitante ; le bégcnjement est intermittent ou continu, léger ou porté si loin que la prononciation devient inintelligible.

» A mesure que la maladie s’accroît, les muscles locomoteurs sont plus faibles; le malade ne peut plus porter de fardeau, courir, monter ou descendre sans avoir un point d’appui ; à la fin, c’est à peine s’il a la force de rester assis. Cependant, à quelque degré que s’élève l’alcoolisme, il ne détermine jamais de paralysie complète; toutes les fois que la paralysie existe, c’est qu’elle a été provoquée par quelques lésions organiques indépendantes.

» Les crampes, les soubresauts , varient de forme, de fréquence et d’intensité; tantôt assez répétés pour caractériser un des types de l’alcoolisme, ils ne se montrent d’autres fois que pendant la nuit. Dans tous les cas, ils sont douloureux, et n’occupent que les extrémités inférieures; portés à un plus haut degré, ils se transforment en convulsions, ou même en attaques franchement épileptiques. »

3° Troubles de l'intelligence. — Les troubles de l’intelligence comprennent les illusions, le délire, l’affaiblissement de l’intelligence, l’insomnie et la tendance au suicide.

Les hallucinations s’observent fréquemment chez les malades; la nuit, les malheureux sont tourmentés par la vue d’objets effrayants ou repoussants; mais un caractère parti -

(I) Lasègue, L,oço cit.

culier à l’hallacination résultant de l’alcoolisme est, pour Magnus Huss, que les malades ont presque constamment, la nuit, la vue d’animaux qui les effrayent à un haut degré.

Le délire, si nous exceptons toutefois le délire aigu ou la manie alcoolique, est assez rare. L’intelligence, chez les dipsomanes, loin d’être exaltée, est déprimée, annihilée, et, pour nous servir de l’expression de M. Lasègue, c’est un véritable abrutissement , dont les malades ont conscience, et qui, lorsqu’il n’est point arrivé aux dernières limites, les pousse, dans le but de s’y soustraire, aux extrémités les”plus graves.

Un des premiers symptômes de l’alcoolisme chronique est le défaut de sommeil et un grand état d’inquiétude nocturne. Le malade se tourne en tous sens sur son lit, et dès qu’il ferme les yeux, des visions extraordinaires et pénibles se déroulent devant lui. S’il parvient h dormir, son sommeil est troublé par des songes effrayants qui paraissent souvent indiquer un profond degré d’excitation mentale ; souvent il rêve qu’il était à son travail durant toute la nuit, puis il se réveille au matin épuisé et incapable de tout mouvement.

Tendance au suicide. — La tendance au suicide paraît être extrêmement marquée chez les malades alcoolisés ; mais presque jamais elle ne se manifeste au moment où le délire, les hallucinations existent. C’est au contraire lorsque les malheureux reviennent à la raison, ayant la conscience de l’abîme qui est devant eux et ne se sentant pas capables de renoncer à leur détestable vice, qu’ils ont recours au suicide.

Byspnée. — Un symptôme nerveux fort intéressant, signalé par M. Marcet, est la dyspnée qu’on observe fréquemment chez les malades atteints d’alcoolisme chronique, et elle constitue un fréquent symptôme de l’intoxication alcoolique chronique qui est entièrement indépendante de toute lésion pulmonaire.

Cette difficulté n’est souvent que passagère, le malade respire pendant quelques minutes naturellement, puis s’arrête tout à coup. 11 lui semble que le larynx soit le point où existe un obstacle à la respiration. 11 jette alors sa tête en arrière,

respire par la bouche une grande quantité d’air, et reprend ensuite sa faculté de respirer librement jusqu’au retour d’un spasme. Ce symptôme est peut-être dû à l’action des boissons alcooliques sur Yépiglotte et à l’inflammation qui en est le résultat; il en est des liquides alcooliques et en quelque sorte, quoique sous une forme bien adoucie, comme des acides minéraux puissants. I! peut se faire aussi que ces spasmes résultent de l’irritation produite par l’alcool sur le pharynx; celui-ci serait le point de départ d’une contraction spasmodique qui par une action réflexe se développerait dans le larynx. Il semble que l’habitude d’avaler l’air si fréquemment observée chez ceux qui boivent à l’excès, est liée en quelque sorte à la difficulté de respirer. Or, cette déglutition de l’air, au lieu de soulager le malade, augmente sa suffocation. Dans plusieurs cas, cette déglutition d’air échappe complètement au malade ; elle n’est pas seulement désagréable par les évacuations gazeuses qu’elle occasionne, mais encore parce qu’elle est la source d’un malaise intestinal très grand ; aussi est- il nécessaire de s’opposer à cette déglutition aussitôt que possible.

Nous avons dû nous borner à esquisser rapidement les symptômes si nombreux, si variés, que présentent les diverses formes de l’alcoolisme chronique.

Il nous était matériellement impossible de faire une étude approfondie de chacun de ces phénomènes morbides ; une description détaillée et munitieuse nous eût entraîné plus loin que ne le comportaient les limites d’une thèse embrassant un sujet aussi vaste.

On trouvera dans une excellente monographie de notre ancien collègue, i\l. le docteur Marcel (t); une appréciation judicieuse de la forme, de la fréquence, de la valeur de chacun des symptômes que nous n’avons pu que mentionner.

Il y a ensuite en dehors du système nerveux une influence

(1) De la folie causée par l’abus des boissons alcooliques , thèse de Paris, février 1847.

lâcheuse exercée par l’alcoolisme sur les diverses fonctions, mais nous nous en occuperons dans l’article suivant.

Ces accidents de l’alcoolisme chronique ne s’observent pas avec la même fréquence sur tous les points du globe. Ils se remarquent de préférence dans les pays froids ou dans certains groupes des populations des pays chauds. Mais nous n’avons de relation réellement complète sur les ravages de cette affection que pour la Suède. Nous voudrions pouvoir reproduire ici les détails donnés par Magnus Huss; mais on comprend que nous devons nous borner a un abrégé.

L’abus des boissons alcooliques remonte en Suède au siècle dernier; sous le règne de Gustave-Adolphe, les préoccupations du gouvernement étaient déjà éveillées à ce sujet. Plusieurs ordonnances royales, émanées de ce prince, punissaient de fortes amendes les infracteurs à la loi, qui défendait de vendre indifféremment de l'eau-de-vie dans les auberges et dans les cabarets. Plus tard, les commotions politiques qui bouleversèrent la Suède, firent que les infractions devinrent de plus en plus communes; et sous Gustave III, le mal fut porté à son comble par l’établissement des distilleries de la Couronne. Ce singulier moyen terme qui avait pour but de centraliser entre les mains du pouvoir l’exploitation de l’eaude-vie, avec l’espoir, à ce que je suppose, d’en mieux régulariser l’usage, fut précisément le point de départ de la géné • ralisation du mal. De la création des distilleries royales à l’établissement des distilleries particulières pour fusage domestique, il n’y avait qu’un pas à franchir. La Suède peut être comparée, disent les auteurs qui se sont occupés de la question, à une immense distillerie, et si l’industrie est parvenue à faire supprimer quelques établissements qui n’avaient d’autre but que de fournir aux besoins de la famille , toujours

1 est il que le chiffre de la quantité d’eau-de-vie fabriquée en ce pays est excessif.

Il se fabrique en Suède, d’après les chiffres les plus modérés, âO à 50 millions de kannes d’eau-de-vie, ou près de 200 millions de litres. Il est prouvé qu’il ne s’en exporte qu’une très faible quantité, et que la presque totalité est con-

sommée flans le pays même. Or, il est facile maintenant d établir la répartition. La Suède renferme trois millions d’habitants, et si l’on défalque de ce nombre les enfants, une grande quantité de femmes, et ceux enfin qui, par raison sociale et par devoir, se maintiennent dans les bornes de la modération, on aura une population de 1,500,000 individus qui consomme annuellement 80 à 100 litres d’eau-de-vie par personne.

En 1785, le médecin provincial d’Ostergothland , le docteur Hagstrom, était déjà frappé des funestes effets de l’alccol, et il faisait un appel énergique à ses concitoyens pour les éclairer sur les conséquences d’un vice qui était non-seulement un outrage à la religion et à la morale, mais qui compromettait l’avenir des générations. Depuis le docteur Hagstrom, des milliers de voix se sont fait entendre dans le même sens; cependant le mal a pris une extension si considérable, que Magnus Huss ne craint pas de dire : « Les choses en sont arrivées aujourd’hui à un tel point, que si les moyens énergiques ne sont pas employés contre une habitude aussi fatale, la nation suédoise est menacée de maux incalculables Le danger que fait courir l’alcoolisme à la santé

intellectuelle et physique des populations Scandinaves, n’est pas une de ces éventualités plus ou moins probables, c’est un mal présent dont on peut étudier les ravages sur la génération actuelle 11 n’y a plus moyen de reculer devant l’ap-

plication des mesures à prendre, dussent ces mesures léser

bien des intérêts Mieux vaut-il se sauver à tout prix que

d’être obligé de dire : Il est trop tord l »

La fréquence de l’alcoolisme chronique est assez grande à Paris, ainsi qu’on le verra par un relevé du seul hospice de Bicêtre (1).

Sans pouvoir préciser autrement que par une appréciation fort générale, nous croyons pouvoir dire avec tous les médecins que toute maladie survenant dans le cours de l’alcoo-

(1) Voir note n° 3.

lisme chronique, est plus grave et se termine plus promptement par la mort, que lorsqu’elle est sans complication.

Nous sommes obligé de rejeter dans un autre chapitre tout ce qui est relatif à la thérapeutique.

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