‹ De l'alcoolismeChapitre 16 sur 17 · DE LA COMBUSTION SPONTANÉE · texte numérisé non relu

DE LA COMBUSTION SPONTANÉE

Cette question est encore soumise actuellement à des interprétations diverses ; nous n’avons pas 1 intention d en présenter l’historique, mais il nous paraît de la plus haute im-

RACLE

portance de faire connaître les objections qui se sont élevées récemment en Allemagne et qui ne tendent à rien moins qu'à détruire radicalement la croyance à la combustion spontanée du corps humain. Les travaux entrepris à ce sujet seraient encore peu connus en France, sans la relation qui nous en a été donnée par MM. A. Tardieu et X. Rota (1).

Ce sujet rentre dans le cadre de notre question, puisque la plupart des cas ont été attribués à l’ingestion des boissons alcooliques.

Lepremier cas de combustion spontanée remonte à plus d’un siècle (1725). — On a cru avoir observé qu’un homme pouvait être plus ou moins brûlé sans quJil y eût dans les conditions extérieures, aucune explication suffisante de cette brûlure ; et lors même que l’on trouvait des combustibles, ils n’avaient jamais paru suffisants pour entretenir une telle combustion ; on disait alors que cet homme avait brûlé de lui-même, on aurait dû dire que l’on ignorait de quelle manière il avait brûlé; mais cependant on avait trouvé une apparence d’explication en invoquant l’abus des spiritueux et en admettant que le corps imprégné d’alcool comme une éponge s’enflammait par l’intermédiaire* de cet agent et continuait ensuite à brûler lentement, à l’aide des matières graisseuses qu’il contient. Mais encore fallait-il imaginer, pour le besoin de la cause, une combustion d’un genre tout à fait inconnu et tout à fait spécial, puisque dans l’immense majorité des cas, ce feu ne saurait se communiquer ni aux vêtements ni aux autres objets combustibles dont la prétendue victime est entourée. Bischoff et Liebig ont attaqué, par une vigoureuse critique, toutes les histoires racontées jusqu’à ce jour. Ils font remarquer qu’aucun des auteurs qui les ont rapportées, n’avait été témoin oculaire des faits de combustion humaine spontanée, qu’aucun témoignage sérieux ne garantit l’authenticité des détails, et qu’elles ne sont peut-être acceptées que par le merveilleux qui s’y attache.

M. Liebig, entrant ensuite dans une argumentation plus

(1) Relation médico-légale de l’assassinat de la comtesse de Gœrlilz. Paris, 1851.

serrée, fait remarquer que les Ub ou US cas décrits depuis 1725, ont tous cela de commun que : 1° ils ont eu lieu en hiver; 2° sur des buveurs d’eau-de-vie en état d’ivresse; 3° dans des pays dont les chambres sont chauffées par des cheminées ouvertes et des foyers de charbon, en Angleterre, en France et en Italie ; en Allemagne et en Russie, où l’on chauffe avec des poêles, les cas de mort par combustion spontanée sont excessivement rares. Ensuite, les descriptions qui datent du siècle dernier, portent toutes le cachet de l’invraisemblance : d’ordinaire il est dit que le corps entier avait disparu, ne laissant d’autre trace dans la chambre qu’une tache de graisse et quelques restes d’os. Or, tout le monde sait que le moindre os brûlé devient blanc et perd un peu de son volume, mais conserve après la combustion 60 à SU pour 100 de son poids et le plus souvent sa forme première.

Attaquant ensuite l’hypothèse de l’imprégnation de la substance du corps par l’alcool, M. Liebig (1) présente les importantes objections qui suivent : « Une substance difficilement combustible ne peut pai, par son association à une autre substance facilement combustible, acquérir les propriétés de celle-ci. On n’arriverait à une combustion un peu'importante qu’en éloiguant les causes d’incombustibilité, ou bien en augmentant les surfaces, de manière à favoriser l’accès et le contact de l’air.

« Lorsqu’on imbibe une éponge ou un morceau de papier avec de l’eau-de-vie ou de l’alcool concentré, et qu’on l’enflamme, l’éponge ni le papier ne deviennent plus combustibles. L’alcool brûle d’abord, et, lorsqu'il est consumé, le papier peut s’enflammer, mais il ne brûlera pas avant que l’alcool soit consumé, et ne sera pas plus combustible qu’avant son imbibition ; dans des circonstances semblables, l’éponge ne brûle pas. De même lorsqu’on plonge un morceau de viande dans de la graisse bouillante et que celle-ci s’enflamme, elle brûle; mais la viande ne brûle ni ne s’enflamme et ne continue pas de brûler lorsque la graisse est consumée : la graisse n’augmente pas la combustibilité de la viande.

(1) À. Tardieu et X. Rota, loc. cit.

Tout le monde sait qu une botte de paille brûle facilement ; la cause de son inflammabilitéestsa légèreté, parce que chaque brin est entouré d’air; mais la paille hachée est moins combustible, on peut même éteindre un grand feu si l’on jette sur le corps en combustion une quantité suffisante de cette paille pour le couvrir complètement; il cesse de brûler parce que la paille hachée intercepte l’accès de l’air. Le coton, si léger et si combustible, brûle avec difficulté lorsqu’il sert de mèche à une lampe : la mèche ne se carbonise et ne brûle que dans les parties en contact avec l’air. Mais on peut rendre du papier et de l’éponge très combustibles en les saturant avec du salpêtre, qui, par lui-même, n’est pas une substance combustible. »

M. Liebig fait remarquer, en outre, que si les tissus animaux desséchés sont assez faciles à brûler, il n’en est plus de même à l’état frais, parce qu’ils contiennent une proportion d’eau de 75 pour 100 ; que toutes les substances qui pour s’enflammer réclament une température de 80 degrés, deviennent difficiles à brûler, lorsqu’étant à l’état poreux , elles sont imUbées d’eau ; car, tant qu’il y a de l’eau, le corps combustible ne peut brûler,’ même au contact du feu le plus intense, et ce n’est que lorsque l’eau s’est évaporée que sa température s’élève. 11 s’enflamme alors lorsqu’il a atteint sa température de combustion.

» On comprendra facilement, dit M. Liebig, pourquoi même l’abondance de la graisse dans le corps n’augmente pas la combustibilité, tant que le corps contient de l’eau; la graisse ne s’enflamme pas, ayant besoin d’un degré de chaleur supérieur pour cela ; elle fond et s’écoule, et lorsque les parties du corps exposées au feu ont perdu leur eau par l’évaporation, ces parties brûleraient avec flamme même en l’absence de graisse. La présence de la graisse en brûlant augmente la flamme, mais elle ne rend pas le corps plus combustible : on ne peut augmenter la combustibilité du corps que par l’addition de matières riches en oxygène. »

Mais on avait invoqué, même avant les observations de M. Liebig une altération morbide des tissus qui devait les rendre aptes à la combustion ; car, dès le premier abord, la

loi

difficulté de concevoir de semblables brûlures, sans cette condition, s’était présentée à tous les esprits. M. Liebig fait remarquer que c’est là précisément ce qu’il faudrait démontrer q:;; aucune observation directe n'a été faite sur les restes des personnes qui se seraient ainsi consumées, et que, dans tous les cas, les principales observations ont été recueillies à une époque où l’on n’avait aucune idée des lois de la combustion.

L’auteur trouve une explication plus simple et plus naturelle, dans les phénomènes naturels de l’ivresse. Les faits de combustion spontanée ne seraient rien autre chose que des brûlures plus ou moins étendues, survenues chez des individus en état d’ivresse et qui se seraient mis eu contact avec des corps en ignition, comme une chandelle, une chaufferette, quelques tisons enflammés, etc. On s’expliquerait ainsi le peu d’étendue des brûlures, dans quelques cas, la combustion incomplète des vêtements et des corps combustibles voisins, et cette circonstance que les accidents n’ont jamais eu de témoin ; car, dans les cas de profonde ivresse, l’individu ne saurait ni se secourir lui-même, ni appeler du secours,* et d’ailleurs il ne sent rien. Ces cas seraient absolument analogues à ceux des ivrognes qui se couchent près d’un four à chaux et brûlent souvent complètement d’une manière horrible.

Quant aux flammes bleues et légères que l’on aurait observées pendant l’obscurité à la surface du corps de quelques personnes adonnées à l’alcool, quanta ces flammes qui s’échapperaient de la gorge d’individus ivres, nous n’avons pas besoin de dire ce que les hommes sérieux doivent en penser.

Ces critiques et ces explications ne sont pas restées sans réponse et, malgré tout ce qu’elles ont de plausible, M. A. Devergie (1) persiste dans une manière de voir tout opposée, et il s’efforce de réfuter toutes les assertions précédentes. Il soutient que l’état morbide invoqué peut exister, quoiqu’il ne soit pas démontré; que la graisse ne contient que 12 à 15 pour 100 d’eau ; que peut-être l’alcool subit dans nos organes

(1) Médecine légale , théorique et pratique , 3e édit. Paris, 1852, t. II, p. 817 »

soit pendant, soit après l’absorption, une modification qui le transforme en une matière combustible et assimilable. Pour transformer l’alcool en chloroforme, il suffit, dit-il, d’un peu de chlorure de calcium et d’une température de 60 degrés! Nous ne pouvons pas suivre M. Devergie dans son argumentation qui est longue et ne répond pas toujours directement aux faits exposés par le savant professeur de Giessen.

Eu terminant nous dirons, avec M. Tardieu :

« Malgré les autorités sur lesquelles s’est appuyé M. le docteur deSiébold après M. Devergie, et auxquelles il faut ajouter les noms de MM. H. Royer-Collard et Koesch, il nous paraît impossible que l’opinion du monde savant ne soit pas profondément modifiée par les intéressants travaux que nous venons de faire connaître. MM. Bischoff et Liebig, dans la critique si vive et si puissante qu’ils en ont faite au nom de la presque unanimité des autres experts, sont arrivés- à cette conclusion que les faits prétendus de combustion humaine spontanée, dont pas un seul n’a été constaté par l’observation directe de témoins compétents, avaient en quelque sorte usurpé droit de domicile dans la science. »

Page 1