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CHAPITRE TROISIÈME

DES VOIES D’INTRODUCTION DE L’ALCOOL DANS L’ORGANISME, ET DES CIRCONSTANCES QUI FACILITENT OU EMPÊCHENT SON ACTION.

Toutes les surfaces absorbantes peuvent, à la rigueur, être considérées comme des voies d’introduction de l’alcool dans l’organisme : ainsi l’on conçoit qu’il puisse pénétrer par la peau, par les membranes séreuses et par les muqueuses. Nous ne parlons pas de l’injection de l’alcool dans les veines, parce que c’est une introduction artificielle, parce que le sang se coagule lorsque l’alcool est concentré, et qu’il survient des phénomènes d’un ordre tout particulier, et tout à fait distincts de ceux de l’introduction lente et graduelle qui résulte des absorptions.

Introduction par la peau. — On a cité des exemples où la simple application de compresses imbibées d’eau-de-vie, d’eau de mélisse, d’alcool camphré, etc., avait produit les phénomènes de l’ivresse. A la rigueur le fait est possible, mais il faut certainement des circonstances particulières pour faciliter cette action : tels sont, par exemple, l’état de convalescence ou d’inanition qui rendent les absorptions si faciles; la délicatesse du sujet et la grande perméabilité de la peau; le défaut d’habitude des boissons alcooliques. Le phénomène doit surtout se montrer chez les femmes, et particulièrement chez les hystériques, et encore, dans des circonstances déterminées, car on voit des hystériques dont les fonctions sont tellement perverties, que l’absorption ne s’exécute plus.

Mais la question ne pourrait être résolue que par des expériences directes, car elle se complique toujours, dans les conditions de la vie ordinaire, de l’inhalation des vâpeurs alcooliques, c’est- à-dire de l’absorption par les voies respiratoires. Il est plus que probable que quand on applique des compresses d’eau-de-vie sur le front d’un malade, par exemple, les vapeurs développées par la chaleur des téguments pénètrent

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dans les poumons, et que cette action l’emporte de beaucoup sur l’absorption cutanée.

Introduction par les membranes séreuses. — Nous ne croyons pas qu’il existe, chez l’homme, d’exemple d’intoxication alcoolique bien importante par l’intermédiaire des séreuses, d’abord parceque les injections d’alcool dans ces membranes ne se font pas communément, et ensuite parce que la quantité de matière est toujours peu considérable et soigneusement calculée.

Nous savons bien qu’après des injections de vin chaud, de teinture d’iode dans la tunique vaginale, on a quelquefois observé un peu d’agitation; niais n’est-ce pas plutôt le résultat de l’émotion que l’opération a dû produire?

Les injections de teinture d’iode dans le péritoine ont aussi produit des accidents analogues. M. Bayer (1 ) a injecté h gros (16 grammes) d’alcool à 21° dans la cavité péritonéale chez des lapins, ce qui a plongé presque immédiatement ces animaux dans un état d’ivresse comateuse, terminée par la mort après quelques heures.

Nous-même, en 1851, nous avons été témoin du fait suivant avec M. le professeur Goubaud (d'Alfort), et M. le docteur Maingault. Un vieux cheval entier, ruiné, et destiné à l’abattoir, fut soumis à une injection de deux litres de teinture d’iode dans le péritoine. Quelques heures après, il saillissait une jument placée dans son écurie, et à laquelle il n’avait jamais fait attention.

Mais ces faits si peu nombreux ne donnent lieu qu’à des troubles bien légers; et nous ne voudrions pas insister, à cause même de l’étrangeté de la voie d’absorption et de l’impossibilité d’y voir une voie normale d’introduction des préparations alcooliques.

Nous ne parlerons pas de l’absorption des alcooliques injectés dans le tissu cellulaire sous-culané, parce que ce mode d’introduction est essentiellement expérimental et qu’il ne peut jamais se rencontrer dans les conditions ordinaires de la

(1) Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, 1. 1, p. 291.

vie. Disons cependant que l’alcool introduit sous la peau produit en quelques heures la mort des animaux (1).

Introduction par les membranes muqueuses. — Il y a

deux voies d’introduction principales des alcooliques par le système muqueux, la muqueuse pulmonaire et la muqueuse digestive.

A. Muqueuse pulmonaire. — Orfila a enivré et tué des chiens en leur faisant inspirer de l’air chargé de vapeurs alcooliques. Il n’est pas douteux que, chez l’homme, l’inhalation pulmonaire ne produise les mêmes résultats. C’est ainsi que dans les distilleries et dans tous les établissements où l’on travaille l’alcool, les ouvriers sont exposés à désintoxications accidentelles dues à l’évaporation de ce liquide Des accidents analogues s’observent chez des personnes qui manient les vernis à l’alcool, ou qui sont seulement exposées à l’évaporation des produits de ce genre (2).

11 est un point que nous n’essayerons pas d’aborder, en raison de la difficulté de la solution, c’est celui qui consiste à établir la distinction entre l’intoxication par les vapeurs alcooliques et celle par l’acide carbonique.

Pendant la fermentation vineuse, et surtout dans le dépotage des cuves, il se dégage une énorme quantité d’acide carbonique, et l’on voit survenir des morts très rapides; il est évident que cela a lieu par l’inhalation pulmonaire. Quel est l’agent qu’il faut iucriminer? Ici il ne peut pas être douteux que l’acide carbonique ait la plus grande part, ou, pour mieux dire, la part exclusive dans la production de cet effet. Mais il n’est pas douteux non plus que des accidents graves surviennent dans les celliers où l’on conserve le vin, par l’influence seule des vapeurs alcooliques ; car alors la fermentation est terminée, et il ne s’échappe plus d’acide carbonique. Dans les années vineuses , c’est-à-dire lorsque le vin est très alcoolique, il arrive souvent qu’un séjour peu prolongé dans les celliers amène un véritable état d’ivresse par le simple fait de la respiration des vapeurs alcooliques.

(1) Orfila, Traité de to.ricologie , 4e édit., t. II, p. 528.

(2) Les fabriques de vernis sont rangées dans la deuxième classe des établissements insalubres. ( Ordonnance de 1833.)

Notre collègue M. le docteur Mesnet nous permet de citer un fait qu’il observe en ce moment. C’est celui d’un négociant en alcools, dont le logement était placé immédiatement au-dessus d’un magasin où il conservait ses eaux-de-vie. Les vapeurs alcooliques se répandaient dans son appartement par un plancher mal joint, et il éprouvait toutes les nuits les phénomènes de l’ivresse. Cet homme, qui ne faisait d’ailleurs nullement excès de boissons spiritueuses, fut pris, au bout de dix-huit mois, de tous les accidents décrits sous le nom de paralysie générale aiguë. Des accidents dont le début a été rapide et grave ont mis immédiatement en danger la vie du malade; bientôt ils se sont modérés, pour faire place à la forme chronique de la paralysie générale.

B. Muqueuse digestive. — C’est incontestablement par la surface des premières voies que s’etfectue l’entrée la plus habituelle de l’alcool dans l’économie, et, en effet, c’est par cette surface que s’introduisent les aliments, les boissons et les substances médicamenteuses. Pour cette raison, nous aurons presque exclusivement en vue, dans ce travail, les faits relatifs à ce genre d’absorption.

Nous ne parlons pas encore maintenant de l’absorption proprement dite de l’alcool par l’estomac; mais comme nous en acceptons la réalité, nous croyons devoir indiquer les conditions qui activent cette absorption ou qui la ralentissent.

L’absorption des liquides par les membranes a lieu par endosmose (Dutrochet), et celle de l’alcool n’échappe pas à cette loi. Les principales conditions qui règlent l’échange des liquides à travers les membranes animales sont les suivantes: la possibilité du mélange des liquides ; le mouillage plus ou moins facile des membranes par le liquide endosmotique ; et le fait des rapports de la chaleur spécifique des liquides en présence.

Si l’on faisait une application rigoureuse de cette dernière condition, on parviendrait difficilement à expliquer l’absorption de l’alcool dans l’estomac, car la chaleur spécifique de ce liquide est moindre que celle de l’eau et du sang, et c’est le contraire qu’il faudrait invoquer pour une absorption facile.

Quoi qu’il en soit, l’absorption existe, en dépit de toutes les théories les plus accréditées, mais il faut tenir compte ce-

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pendant de quelques faits qui ne sont nullement douteux.

Les liquides riches en alcool et ne contenant que peu de principes étrangers sont facilement et rapidement absorbés. La présence des sels retarde l’absorption des liquides alcooliques ; il en est de même des acides, du tannin, des principes muqueux, mucilagineux, des huiles grasses et des matières sucrées : c’est pour ce motif, selon M Bouchardat, qu’à dose égale les eaux-de-vie produisent des effets plus rapides que les liqueurs sucrées et que les vins. Selon le même professeur, les différences d’action et de danger des diverses sortes de vins dépendraient beaucoup de la plus ou moins grande quantité de sels ou d’acide qu’ils contiennent. Ainsi, les petits vins aigres, consommés en énorme quantité dans certaines localités, seraient moins dangereux que des vins plus généreux, en raison même de leur acidité. Et nous exprimons la pensée même de M. Bouchardat, en disant que ces acides, unis en quantité convenable à l’alcool, modèrent la rapidité de son absorption et remplissent réellement le rôle d’agents tempérants.

La réplétion antérieure ou simultanée de l’estomac par des aliments solides diminue ou ralentit aussi l’entrée des alcooliques; on sait que l’ivresse survient très facilement à jeun.

Le mélange à' aliments et de liquides gras agit dans le même sens. Aussi, quelques Anglais qui veulent beaucoup boire à un repas , prennent un potage très gras ou même un demi-verre d’huile avant de commencer à boire.

La boisson composée que les Anglais prennent aux Indes, et qu’ils nomment kill devil (1), est un composé de rhum jeune ou vieux, de sirop, d’œufs et d’eau: la présence de Y albumine et du sucre dissimule la violence du rhum; aussi peut-on en prendre des quantités énormes, sans trop d’inconvénients, bien qu’à la longue des effets particuliers et d’une grande gravité puissent en résulter, et spécialement une déformation des articulations des doigts, nommée usuellement crab claived (Marshall).

Le mélange devins de divers crus ou de diverses couleurs est, selon l’observation générale, favorable à une prompte ivresse.

(1) H. Marshall, Edinb. med. and. surg. Journal , 1837.

Il nous a semblé que les glaces que l’on sert comme entremets préviennent au contraire cet accident. Il semble aussi que le café ralentisse l’action des fumées du vin. Dans tous les cas, il nous paraît probable que le café et les alcooliques se neutralisent mutuellement ; et c’est peut-être là l’origine de la pratique instinctive dans laquelle on mélange le calé et l’eau-de-vie.

D’un autre côté, Y animation de V esprit, une vive conversation sont de puissants adjuvants de l’intoxication alcoolique. On voit des personnes qui se yrisent seulement en parlant.

Enfin, parmi toutes ces influences accessoires, aucune n’a une aussi puissante action que le froid. Un homme qui, au sortir de table, n’est que légèrement ému, peut, en s’exposant à une température relativement basse, tomber sans connaissance, ou bien présenter une ivresse convulsive ou furieuse. Faut-il supposer que la suppression brusque de la perspiration d’alcool par les poumons et par la peau est la cause déterminante de ce changement ?

Dans la campagne de Russie, en 1811, personne ne résistait moins que les soldats qui prenaient des liqueurs fortes, sous prétexte de se tonifier; ils succombaient dans les neiges en proie à une ivresse comateuse. M. A. Tardieu a vu un grand nombre d’exemples d’individus qui, en hiver, sortant des cabarets en état d’ivresse, succombaient inopinément à peu de distance, au milieu des mêmes accidents.

Notre ami M. le docteur Maingault tient des religieux du mont Saint-Bernard, que l’action de l’alcool est la cause la plus fréquente de la mort des voyageurs au milieu des neiges. Ces voyageurs, croyant ?e donner des forces pour leur ascension, prennent ordinairement une certaine quantité de boissons spiritueuses ; à mesure qu’ils éprouvent l’action du froid en montant, les jambes leur manquent, et ils succombent rapidement. Ce qu’il y a de singulier dans ce fait, c’est que la dose d’alcool prise aurait été sans aucun danger dans une . atmosphère moins froide. Les religieux ne distribuent que du café aux voyageurs.

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