‹ De l'alcoolismeChapitre 8 sur 17 · EFFETS PATHOLOGIQUES DE L’ALCOOL. ALCOOLISME PROPREMENT DIT · texte numérisé non relu

EFFETS PATHOLOGIQUES DE L’ALCOOL. ALCOOLISME PROPREMENT DIT

On comprend que nous ne pourrons jeter qu’un coup d’œil fort rapide sur les effets pathologiques de l’alcool ; car ces effets sont nombreux, portent sur tous ou presque tous les or-

ganes, et se groupent en diverses formes morbides, qui demanderaient chacune des développements très étendus.

On a très justement apprécié le mode d’action de l’alcool, en disant que, à la différence des aliments, il produit des effets instantanés. Dès qu’il est entré dans l’économie, la maladie est créée, par l’excitation immédiate des centres nerveux : l’alcool est la cause qui circule; l’excitation est déjà la maladie. Mais, à notre sens, cette appréciation est incomplète, car il faudrait supposer que la suppression de la cause devrait aussi suspendre les effets pathologiques. 11 n’en est rien cependant, et tout dépose contre cette manière de voir.

Nous répugnons beaucoup aux explications théoriques, et cependant nous demandons la permission d’en employer une, non pas pour représenter absolument un fait; mais pour avoir une sorte d’image plus ou moins semblable à l’original.

Quand l’alcool a été éliminé de l’organisme, et que l'action due à sa présence en nature a cessé, doit-on penser que tout soit terminé et que l’action pathologique n’existe plus? Nous ne le croyons pas. L’alcool a agi transitoirement, il est vrai, mais il reste, après lui, quelque dérangement dans les fonctions nerveuses, et l’on a expliqué les accidents qui survivent par Y épuisement nerveux. Liebig a parfaitement exposé ce mode d’action par ces mots : « L’eau-de-vie, par son action sur les nerfs , permet à l’ouvrier qui ne peut se procurer la quantité d’aliments nécessaires à son entretien, de réparer aux dépens de son corps la force qui lui manque; de dépenser aujourd’hui la force qui, dans l’ordre naturel des choses, ne devrait s’employer que demain. » C’est au reste la théorie mise depuis longtemps en honneur par les Anglais à l’occasion du delirium tremens, et qui avait conduit au traitement par les alcooliques et l’opium. Toutes les fonctions du système nerveux seraient délirantes par dépression , et l’on ne parviendrait à ramener la norme que par une nouvelle excitation. Cette manière de voir est encore aujourd’hui fort généralement acceptée, et l’on serait peut-être assez mal fondé à émettre une opinion contraire. Quoiqu’il en soit, ne pourraiton pas se demander si la présence momentanée de l’alcool dans l’économie, en perturbant profondément les fonctions

nerveuses, n’a pas produit aussi une excitation qui se continue après l’épuisement de son action topique, et si le delirium tremens , la folie alcoolique, ne sont pas les effets d’une exagération, au lieu d’être ceux d’une dépression de fonctions. L’existence fréquente de lésions inflammatoires (Calmeil) peut autoriser cette manière de voir. On comprend, cependant, que nous ne fassions que poser la question , car nous reconnaissons notre incompétence pour la résoudre.

Ce que nous voulions tirer de cet exposé, c’est cette notion de la plus haute importance, savoir, que l’alcool peut ne plus exister dans l’économie, alors que ses effets y persistent. Il a, si l’on nous pardonne l’expression, donné le branle , et produit des vibrations qui se continueront longtemps après le moment de l’action. C’est la pierre qui détermine dans l’eau des ondulations concentriques et qui a depuis longtemps disparu du centre qu’elle a troublé.

Ces remarques, qui s’appliquent seulement à l’état fonctionnel, nous paraissent être vraies encore pour l’état physique. Il nous semble que beaucoup de lésions organiques attribuées à l’abus des alcooliques reconnaissent moins pour cause la présence réelle et permanente de ces substances que l’impulsion qu’elles ont une fois donnée. Ainsi, si l’on peut attribuer la cirrhose à l’alcool, il n’est pas absolument nécessaire d’invoquer son action permanente ; il suffit de concevoir qu’il ait été la cause du mouvement pathogénique, lequel se sera ensuite continué de lui-même. Autrement il serait impossible de comprendre ces faits où la meilleure hygiène, la suppression la plus complète des alcooliques, n’empêchent pas les lésions de progresser continuellement.

Ainsi donc, il nous semble qu’on peut considérer l’alcool comme ayant une triple action pathogénique :

1° Par sa présence actuelle dans l’économie, il détermine des troubles immédiats (ivresse, mort subite).

2° Lorsqu’il aura été usité longtemps ou peu de temps, mais d’une manière immodérée, il aura provoqué des perversions de fonctions, pour l’évolution desquelles sa présence ne sera plus nécessaire (dyspepsie, alcoolisme aigu, delirium tremens , alcoolisme chronique).

3° 11 aura été le promoteur d’une lésion anatomique, qui pourra continuer son développement propre et l’évolution particulière à son essence, sans que l’alcool soit désormais nécessaire aux progrès de l’affection. Il pourra même être l’agent localisateur d’une lésion dont l’origine était antérieure et appartenait à l’état diathésique du sujet (cancer de l’estomac).

Ces remarques amènent nécessairement une question : L’alcool est-il une cause spécifique de maladies? La réponse doit, à notre sens, être affirmative et négative tout à la fois.

Assurément l’alcool est aussi spécifique que le mercure, que l’opium, que la strychnine, que le virus variolique, pour la production de certaines manifestations morbides. L’ivresse alcoolique ne ressemble à aucune autre, et, saufles modifications individuelles, elle est aussi concrète, elle constitue une entité morbide aussi distincte que la salivation hydrargyrique, que l’éruption variolique. Ilfen est de même de l’alcoolisme chronique.

Mais il est des maladies de droit commun, si nous osons ainsi dire; des maladies qui naissent facilement et subissent une évolution aisée par le seul fait de la constitution des parties, et qui ne réclament rien d’autre, pour se manifester, qu'une cause première, quelle qu’elle soit; sauf ensuite à évoluer spontanément, dans les limites que leur permettent les éléments constitutifs des organes où elles prennent naissance. Ainsi la pneumonie naît aussi bien d’un coup d’épée que de l’influence du froid. Il semble que certains organes n’aient qu’une manière de répondre aux causes morbides qui agissent sur eux. Ce fait est tellement vrai, que l’étiologie d’une maladie considérée en particulier offre toujours un groupe d’influences multiples qui étonnent au premier abord ; et que, d’un autre côté, chaque cause étudiée en pathologie générale , rayonne et s’éparpille en mille influences diverses qui ne sont pas moins surprenantes.

Ces considérations nous portent à penser que, en outre de son action spécifique, l’alcool devrait être considéré comme une cause commune; et que, s’il peut produire l’ivresse, il peut aussi être le promoteur d’une cirrhose, d’une néphrite

granuleuse, et même d’un cancer de l’estomac. Cette manière de voir diminuerait l’étonnement que l’on éprouve en apprenant que l’on a attribué la maladie de Briglit tantôt au froid, tantôt à l’abus des alcooliques.

On pourrait ainsi mettre d’accord des opinions divergentes, et parer aux erreurs de la statistique, qui, ne trouvant pas toujours une même influence étiologique, est disposée à nier la réalité de toutes celles que l’on invoque.

Voici l’ordre dans lequel nous étudierons les effets de l’alcool :

a. Dans une première partie , nous décrirons d’abord ses effets généraux, savoir : ivresse , mort subite, état physique et fonctionnel dû à lJ habitude des boissons alcooliques , alcoolisme aigu , alcoolisme chronique , et nous rechercherons s’il existe des lésions anatomiques , particulières à quelques-uns d’entre eux.

b. Dans une deuxième partit, démembrant, en quelque sorte, les questions précédentes, nous nous occuperons des lésions produites par l’alcoolisme dans les principaux organes : affections de l'estomac , du foie , des reins , des organes génitaux , du système vasculaire , des organes des sens, des membres , etc.

c. Enfin, nous poserons la question de savoir si l’alcoolisme influe sur la durée de la vie, s’il transmet héréditairement quelques affections ou tendances morbides particulières ; en dernier lieu, s’il fait dégénérer l'espèce humaine.

Page 1