III. — Etiologie du crétinisme
Les premiers auteurs qui ont parlé du crétinisme ont cherché à en déterminer les causes.
Paracelse n'hésite pas a attribuer h l'eau potable les goitres et autres difformités — rorporis deformationes — dont sont affectés les idiots :
« Oriuntur tamen ista ex metallicis et mineralibus aquis,
quai strumas ex nativa proprietate gignunt (1). »
Agricola attribue l'endémie aux substances minérales contenues dans les eaux :
(1) Op. cit., p. 385.
156 DE l'aliénation mentale en suisse.
« Aquœ sunt infectœ venis auri, argenti, plumbi, stibii... ex ipsis vero aliquae gutlurosos efficiunt; ut... (1). »
Le chroniqueur Stumpf nous apprend que de son temps, dans la vallée de Coïre à Mayenfelds, on attribuait généralement le goitre et le crétinisme à l'eau potable (2).
Munster accuse surtout Y indisposition de Voir.
« Outre plus, il faut entendre, qu'au pays de Valais les hommes et les femmes ont coustumièrement de grosses enfleures soubz le menton, appellées goettres, et pensent que cela vient à cause de l'eau qu'ils boyvent. Mais j'en ay veu là plusieurs, et mesme des plus grands personnages, qui portoient leurs goettres en la poictrine et nonobstant, ils ne boyvent jamais de l'eau, ou s'ils en boyvent, c'est bien peu souvent, sinon qu'on veuille dire, qu'ils ayent acquis ceste déformité de corps en leur jeunesse : mais cela vient de l'indisposition de l'air, y aydant aussi la froidure de l'eau... et de tels s'en trouvent en aucuns endroicts de noz monts Pyrénées (3). »
Dans une lettre datée de Coire, le 22 décembre 1561, pariaquelle il prie Conrad Gesnerde lui envoyer une certaine poudre anti-goîtreuse, Jérôme Brixius attribue également le goitre non
(l)Op. cit., p. 113.
(2) hoc. cit.
(3) Cosmographia universalis, 1530.. trad. de Belleforest, 2 vol. in-fol. Paris, 1575. Vid. t. I, p. 1006.
pas à l'eau, mais à l'air; il fournit à l'appui de son opinion une raison qui n'est pas sans valeur :
« Aerem enim arbitror ego non aquam, ut vulgo creditur, prsecipuam causam esse strumarum ; raulto video in hac urbe, qui aquam non bibunt strumas habentes, multos etiam in proximis collibus habitantes unde fontes curieuses originem habent, quorum aquam illic in principio aquaeductuum bibunt., nullas strumas habentes (1). »
J. Languis (de Bâle), en parlant du goitre endémique qu'il a observé sur divers points de la Suisse et notamment à Coire, l'attribue uniquement à l'eau des fontaines, qui a pour effet de déterminer des goitres non-seulement chez les hommes, mais aussi dans les plantes :
« Et quod omnem superat admirationem, nec hoc corporis vitium tantum homines, sed ligna etiam sive virgulta in fontes quosdam projecta afficit : quibus, Tirions aquarum, intortis, tubera velut in oleis arboribus, adnascuntur (2). »
C'est, à ma connaissance, le seul auteur qui ait parlé du goitre des plantes, en tant du moins que comparé à celui des animaux.
F. Plater attribue l'idiotie endémique à une conformation
(1) Thésaurus medicinœ practicœ, 1. 1, art. Struma. — Cit. de Meyer- Ahrens.
(2) Medicinalium epistolarum miscellanea, par J. Langius, in-4. Bâle, 1554, lettre 43, p. 161.
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vicieuse du cerveau, à une disposition morbide transmise par les parents :
« Conformatio prava cerebri, ut si nimis magnum aut oarvum, vel aliàs non recte formalum existât, stultitiam dictam. ab ortu quibusdam innalam, cuin abinsilis causis, a semine parentum, qui vel ipsi stulti nieront, vel semen ipsorum vitium aliquod contraxit, hoc proveniat, plerumque procréât ;facileque ex eo, quod stulti ab ortu fuerint cognoscuutur ; et quod caput cerebro informi, magnitudine velexilitateautdeformatione respondeat. Quod vitium si ad nervos quoque aliasque partes perlingat, non miruin hos inlerdum, sicuti descripsimus, vel surdos, vel mutos, vel incurvos, aut strumosos, alioque modo vitiatos nasci. Quam certe potissimam stultitiae originalis causam esse utihae6 ipsorum deformalio interdum apparens, interdum non nisi sectione post mortem deprehensa, ostendit (1). s
D. Emerita n'est pas convaincu que le goitre soit produit par l'insalubrité de leau potable ; il préfère rester dans le doute :
« Ego in iucertas rei caussas in medio relinquam. »
Il parle cependant un peu plus loin de fontaines qui produisent le goitre et même l'idiotie :
a Monstratur tamen cl fous in agio tigurino , paullo
supra, qua Taurus amnis Rhenum ingreditur, in villa Flaach nomine, cujus fontis aqua hausta strumosos et gattnrosoe
(1) Loc. cit., p. 105.
efficiat; el in Cicera (Zizers) valle amnis, qui fatuos ac stolidos, quannn rerum caussae in occulto latent... (1). »
Jac. Wagner, plus connu comme naturaliste que comme médecin, consacre un chapitre de son histoire naturelle de la Suisse aux fontaines goîtrigènes — De fontibus strumosis.
Il signale notamment celle de Flaach, appelée Strumarum fons, der Kropfbrunnen ; celle de Berne, dite la Fontaine du roi; celle d'Uzisdorff, sur l'Emme, de Kilchberg et d'Oberburg, dans le pays de Berne; celle de Burgdorff, diti la Fontaine des enfants.
Wagner ajoute qu'il y a aussi des fontaines goîtrigènes dans les Grisons, à Zizers, Igis, Trimmis et Sonders, et dans le Valais (2).
D'après Scheuchzer, il n'y aurait pas lieu d'attribuer le goitre, comme on le fait généralement, à la froideur des eaux potables, ni même aux matières minérales qu'elles contiennent ; il pense qu'il faut avant tout tenir compte, dans l'étude des causes de l'endémie , de la situation des localités affectées , des vents régnants, du genre de vie, etc. (3).
Chr. J. Languis croit que si les aliments indigestes peuvent, dans une certaine mesure, déterminer le goitre, les eaux chargées
(1) Loc. cit., p. 249.
(2) Historia naturalh Heluetiœ curiosa, par Jac. Wagner, in-18, Zurich, 1680, p. 138 à 141.
(3) Loc. cit.
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de tartre, surtout dans les montagnes, y contribuent également, et cela aussi bien chez les animaux que chez l'homme — tàni hominibus quàm brutis (1).
Ce n'est point la froideur de l'eau qu'il faut accuser, d'après Wolf. Christian, mais bien surtout le tuf— materia tophacea — dont elle est chargée, et qu'il a obtenu par l'évaporation. Christian ajoute que ce ne sont point seulement les hommes, mais aussi les chiens qui deviennent goitreux : « notabile est non homines solum, sed et canes in his tractibus strumis laborare (2). »
Daniel Langhans, qui a observé le goitre endémique dans le Valais, l'attribue à l'argile et au sable dont est chargée l'eau que boivent les habitants (3).
Dans un mémoire lu vers 1768 à la Société royale de Lyon, de Mont giron attribue le crétinage des Valaisans à la malpropreté, à l'éducation, aux chaleurs excessives, aux eaux et « aux goitres qui sont, dit-il , communs à tous les enfants de ce pays (/*). >>
(1) Christiani Johanni Langii Opéra omnia medica. Lipsiae, 1705, 2 vol. in-fol. Vid. part, il, p. 192, De tumoribus.
(2) Loc. cit.
(3) Beschreibung verschiedcticï Merkwurdigkeiten des Siementhalcs, eines Theiles des Dernergebiets, par Daniel Langhans. Zurich, 1753, p. 36. — Cit. de Meyer-Ahrens, p. Û9.
(4) J'emprunte cette citation à l'ouvrage de M. de Paw, Recherches philosoph., t. II, p. 33.
DE L'ALIÉNATION MliNTALE EN SUISSE. 1G1
Bourrit, dans la 3e édition de sa Description des glaciers, prétend que le goitre est devenu endémique dans certaines localités du Valais, où il était inconnu, depuis qu'elles ont été ravinées par les torrents. Il croit, d'ailleurs, que l'éducation joue un grand rôle dans la genèse du crétinisme, et notamment l'habitude qu'ont les Valaisaus de laisser leurs jeunes enfants complètement immobiles dans des chambres chauffées par des poêles (1).
Tscharner et Haller attribuent l'endémie du goitre et du crétinisme dans le Valais à l'indifférence et à la paresse des habitants pour tout ce qui concerne les nécessités les plus impérieuses de la vie, notamment la préparation des aliments et le choix de l'eau potable (2).
W. Coxe ne croit pas que le goitre soit dû à l'usage de l'eau de neige; suivant lui, « différentes causes tant morales que physiques se réunissent pour le faire naître. Parmi les causes physiques, un air malsain et des eaux aussi peu salubres, doivent être mis au premier rang, surtout les eaux qui dans les lieux jusqu'ici désignés sont stagnantes et chargées de particules de chaux. »
Et plus loin :
« Les causes qui produisent les goitres influent probablement
(1) Nouvelle description des glacières, vallées de glace et glaciers. Genève, 1785, 3 vol. in-S. Voy. t. I, p. 117.
(2) Ouvrage cité, p. 188-192.